III* PARTIE, CHAPITRE XXIX
chirurgien qui veut trencher entre les nerfz et les tendons : il faut que le coup que je donneray soit si juste que je ne die ni plus ni moins que ce qui en est. Et en fin, il faut sur tout observer , en blasmant le vice , d'espargner le plus que vous pourrés la personne en laquelle il est.
Il est vray que des pécheurs infasmes, publics et manifestes , on en peut parler librement , pourveu que ce soit avec esprit de charité et compassion, et non point avec arrogance et présomption , ni pour se plaire au mal d'autruy ; car pour ce dernier , c'est le fait d'un cœur vil et abject. J'excepte , entre tous , les ennemis déclarés de Dieu et de son Eglise ; car ceux-là , il les faut descrier tant qu'on peut, comme sont les sectes des hérétiques et schismatiques, et les chefz d'icelles : c'est charité de crier au loup quand il est entre les brebis, voire où qu'il soit.
Chacun se donne liberté de juger et censurer les princes, et de mesdire des nations toutes entières , selon la diversité des affections que l'on a en leur endroit. Philothée, ne faites pas cette faute ; car, outre l'offense de Dieu , elle vous pourroit susciter mille sortes de querelles.
Quand vous ouyés mal dire, rendes douteuse l'accusation, si vous le pouvés faire justement ; si vous ne pouvés pas , excusés l'intention de l'accusé; que si cela ne se peut, tesmoignés de la compassion sur luy, escartés ce propos-là, vous resouvenant et faysant resouvenir la compaignie que ceux qui ne tumbent pas en faute en doivent toute la grâce à Dieu ; rappelés à soy le médisant par quelque douce manière; dites quelque autre bien de la personne offensée, si vous le scavés.
t94 INTRODUCTION A LA VIE DEVOTE,