III* PARTIE, CHAPITRE XXXVIII
fondée sur la vraye vertu : c'est pourquoy elle est une marque indubitable d'un amour aucunement sensuel , grossier , et qui s'est addressé en lieu où il a rencontré une vertu manque, inconstante, et sujette à défiance. C'est donq une sotte ventance d'amitié que de la vouloir exalter par la jalousie ; car la jalousie est voirement marque de la grandeur et grosseur de l'amitié, mais non pas de la bonté , pureté et perfection d'icelle , puisque la perfection de l'amitié présuppose l'asseurance de la vertu de la chose qu'on ayme, et la jalousie en présuppose l'incertitude.
Si vous voulés , ô maris ! que vos femmes vous soient fîdelles, faites-leur en voir la leçon par vostre exemple, ce Avec quel front , dit saint Grégoire Nazianzene , voulésvous exiger la pudicité de vos femmes, si vous-mesmes vives en impudicité? comme leur demandés-vous ce que vous ne leur donnés pas? Voulés-vous qu'elles soient chastes? comportés-vous chastement envers elles , et , comme dit saint Paul , quun chacun sache posséder son vaisseau en sancti^ fication. Que si, au contraire, vous-mesmes leur apprenés les fripponneries, ce n'est pas merveille que vous ayés du deshonneur en leur perte. Mais vous, ô femmes! desquelles l'honneur est inséparablement conjoint avec la pudicité et honnesteté , conservés jalousement vostre gloire , et ne permettes qu'aucune sorte de dissolution ternisse la blancheur de vostre réputation. »
Craignes toutes sortes d'attaques, pour petites qu'elles soient; ne permettes jamais aucune muguetterie autour de vous. Quiconque vient louer vostre beauté et vostre grâce vous doit estre suspect ; car quiconque loue une marchandise qu'il ne peut achetter , il est pour l'ordinaire grandement tenté de la dérober. Mais si à vostre louange quelqu'un adjouste le mespris de vostre mary, il vous offense infiniment; car la chose est claire que non seulement il vous veut perdre , mais vous tient desja pour demy perdue , puisque
la moitié du marché est fait avec le second marchand quand on est degousté du premier. Les dames , tant anciennes que modernes , ont accoustumé de pendre des perles en nomhre à leurs aureilles pour le playsir, dit Pline, qu'elles ont à les sentir grilloter s'entre-touchans l'une l'autre. Mais quand è, moy, qui sçay que le grand ami de Dieu Isaac envoya des pendans d'aureilles pour les premiers arrhes de ses amours à la chaste Rehecca, je croy que cet ornement mystique signifie que la première partie qu'un mary doit avoir d'une femme , et que la femme luy doit fidellement garder, c'est l'aureille, affin que nul langage ou hruit n'y puisse entrer, sinon le doux et amiable grillotis des paroles chastes et pudiques , qui sont les perles orientales de l'Evangile. Car il se faut tous-jours resouvenir que l'on empoysonne les âmes par l'aureille , comme les corps par la bouche.
L'amour et la fidélité jointes ensemble engendrent tousjours la privante et confiance : c'est pourquoy les saintz et saintes ont usé de beaucoup de réciproques caresses en leur mariage , caresses vrayement amoureuses , mais chastes ; tendres, mais sincères. Ainsy Isaac et Rebecca, le plus chaste pair des mariés de l'ancien tems , furent veus par la fenestre se caresser, en telle sorte qu'encores qu'il n'y eust rien de deshonneste , Abimelech connut bien qu'ilz ne pouvoient €stre sinon mary et femme. Le grand saint Louys, esgalement rigoureux à sa chair et tendre en l'amour de sa femme, fut presque blasmé d'estre abondant en telles caresses , bien qu'en vérité il meritastplus tost louange desçavoir démettre son esprit martial et courageux à ces menus offices requis à la conservation de l'amour conjugal; car bien que ces petites démonstrations de pure et franche amitié ne lient pas les cœurs, elles les approchent neantmoins, et servent d'un ageancement aggreable à la mutuelle conversation.
Sainte Monique estant grosse du grand saint Augustin le dédia par plusieurs olfres à la religion chrestienne et aa
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service de la gloire de Dieu , ainsy que luy-mesme le tesmoigne , disant « que desja il avait gousté le sel de Dieu dans le ventre de sa mère. )> C'est un grand enseignement pour les femmes chrestiennes d'offrir à la divine Majesté les fruitz de leurs ventres, mesme avant qu'ilz en soient sortis; car Dieu, qui accepte les oblations d' tin cœur humble et volontaire, seconde pour l'ordinaire les bonnes affections des mères en ce tems-là, tesmoins Samuel, saint Thomas d'Aquin , saint André de Fiesole, et plusieurs autres. La mère de saint Bernard , digne mère d'un tel filz , prenant ses enfans en ses bras incontinent qu'ilz estoient nés, les offroitàJesus-Christ, et des-lors les aymoit avec respect, comme chose sacrée et que Dieu luy avoit confiée : ce qui luy reuscit si heureusement qu'en fin ilz furent tous sept tres-saintz. Mais les enfans estant venus au monde , et commençans à se servir de la rayson , les pères et mères doivent avoir un grand soin de leur imprimer la crainte de Dieu au cœur. La bonne reyne Blanche fit ardemment cet ofiîce à l'endroit du roy saint Louys son filz ; car elle luy disoit souventesfois : « J'aymerois trop mieux, mon cher enfant , vous voir mourir devant mes yeux que de vous voir commettre un seul péché mortel. » Ce qui demeura tellement gravé en l'ame de ce saint filz que, comme luy-mesme racontoit, il ne fut jour de sa vie auquel il ne luy en souvint , mettant peyne tant qu'il luy estoit possible de bien garder cette divine doctrine. Certes, les races et générations sont appellées ennostre langage may^ sons, et les Hebrieux mesme j appellent la génération des enfan» édification de mayson; car c'est en ce sens qu'il est dit que Dieu édifia des maysons aux sages -femmes d'Egypte ; or c'est pour monstrer que ce n'est pas faire une bonne mayson de fourrer beaucoup de biens mondains en icelle , mays de bien eslever les enfans en la crainte de Dieu et en la vertu.
En quoy on ne doit espargner aucune sorte de peyne ni de
travaux , puisque les enfans sont la couronne du père et de la mère.
Ainsy sainte Monique combattit avec tant de ferveur et de constance les mauvaises inclinations de saint Augustin que, l'ayant suivi par mer et par terre, elle le rendit plus heureusement enfant de ses larmes par la conversion de son ame qu'il n'avoit esté enfant de son sang par la génération de son corps.
Saint Paul laisse en partage aux femmes le soin de la mayson : c'est pourquoy plusieurs ont cette véritable opinion que leur dévotion est plus fructueuse à la famille que celle des maris, qui, ne faysans pas une si ordinaire résidence entre les domestiques, ne peuvent pas, par conséquent, les addresser si aysément à la vertu. A cette considération, Salomon, en ses Proverbes , fait dépendre le bonheur de toute la mayson du soin et industrie de cette femme forte qu'il descrit.
Il est dit en la Genèse qu'Isaac voyant sa femme Rebecca stérile pria le Seigneur pour elle , ou, selon les Hebrieux, il pria le Seigneur vis-à-vis d'elle, par ce que l'un prioit d'un costé de l'oratoire , et l'autre de l'autre : aussi l'orayson du mary faite en cette façon fut exaucée. C'est la plus grande et plus fructueuse union du mary et de la femme que celle qui se fait en la sainte dévotion, à laquelle ilz se doivent entreporter l'un l'autre à l'envy. Il y a des fruitz, comme le coing, qui pour l'aspreté de leur suc ne sont guère aggreables qu'en confiture ; il y en a d'autres qui , pour leur tendreté et délicatesse , ne peuvent durer s'ils ne sont aussi confîtz , comme les cerises et abricotz : ainsy les femmes doivent souhaiter que leurs maris soient confitz au succre de la dévotion , car l'homme sans dévotion est un animal se ver e, aspre et rudej et les maris doivent souhaiter que leurs femmes soient devotes , car sans la dévotion la femme est grandement fragile et sujette à decheoir ou ternir en la vertu. Saint Paul a dit que tt l'homme infidelle est sanctifié par la femme fidelle, et
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la femme infidelle par l'homme fidelle, » par ce qu'en cette estroite alliance du mariage, l'un peut aysément tirer l'autre à la vertu ; mays quelle bénédiction est-ce quand l'homme et la femme fidelles se sanctifient l'un l'autre en une vraye crainte du Seigneur I
Au demeurant, le support mutuel de l'un pour l'autre doit estre si grand que jamais tous deux ne soient courroucés ensemble et tout à coup, affin qu'entr'^ux il ne se voye de la dissension et du débat. Les mousches à miel ne peuvent s'arrester en lieu où les échos , retentissemens et redoublemens de voix se font; ni le saint Esprit, certes, en une mayson en laquelle il y ait du débat, des répliques et redoublemens de crieries et altercations.
Saint Grégoire Nazianzene tesmoigne que de son tems les mariés faysoient feste au jour anniversaire de leurs mariages. Certes j'appreuverois que cette coustume s'introduisist, pourveu que ce ne fust point avec des appareilz de récréations mondaines et sensuelles, mais que les maris et femmes, confessés et communies en ce jour-là , recommandassent à Dieu plus fervemment que l'ordinaire le progrés de leur mariage, renouvellans les bons propos de le sanctifier de plus en plus par une réciproque amitié et fidélité, et reprenans haleine en nostre Seigneur pour le support des charges de leur vocation.