‹ Œuvres complétes Volume 1Chapitre 218 sur 312 · LIVRE I, CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAPITRE XVI

cessaire, affin que cette inclination fust pratiquée et effectuée. Et ce secours d'un costé seroit naturel , comme convenable à la nature, et tendant à l'amour de Dieu en tant qu'il est autheur et souverain maistre de la nature ; et d'autre part il seroit surnaturel , par ce qu'il correspondroit , non à la nature simple de l'homme , mais à la nature ornée , enrichie et honnorée de la justice originelle, qui est une qualité surnaturelle , procédante d'une tres-speciale faveur de Dieu. Mays quant à T amour sur toutes choses qui seroit pratiqué selon ce secours , il seroit appelle naturel , dautant que les actions vertueuses prennent leur nom de leurs objetz et motifs , et cet amour dont nous parlons tendroit seulement à Dieu selon qu'il est reconneu autheur, seigneur, et souveraine fin de toute créature par la seule lumière naturelle , et par conséquent aymable et estimable sur toutes choses par inclination et propension naturelle.

Or, bien que Testât de nostre nature humaine ne soit pas maintenant doué de la santé et droiture originelle que le premier homme avoit en sa création, et qu'au contraire nous soyons grandement dépravés par le péché , si est-ce toutefois que la sainte inclination d'aymer Dieu sur toutes choses nous est demeurée, comme aussi la lumière naturelle par laquelle nous connoissons que sa souveraine bonté est aymable sur toutes choses; et n'est pas possible qu'un homme pensant attentivement en Dieu, voire mesme par le seul discours naturel, ne ressente un certain eslans d'amour que la secrette inclination de nostre nature suscite au fonds du cœur, par lequel , à la première appréhension de ce premier et souverain objet , la volonté est prévenue , et se sent excitée à se complaire en iceluy.

Entre les perdrix, il arrive souvent que les unes desrobent

les œufs des autres affin de les couver, soit pour l'avidité

qu'elles ont d'estre mères, soit pour leur stupidité , qui leur

fait mesconnoistre leurs œufspropres. Et voicy chose estrange,

mays neantmoins bien tesmoignée : car le perdreau qui aura esté esclos et nourry sous les aisles d'une perdrix estrangere, au premier reclam qu'il oyt de sa vraye mère, qui avoit pondu l'œuf duquel il est procédé , il quitte la perdrix larronnesse , se rend à sa première mère et se met à sa suilte, par la correspondance qu'il a avec sa première origine : correspondance toutesfois qui ne paroissoit point , ains fut demeurée secrette , cachée , et comme dormante au fonds de la nature , jusques à la rencontre de son objet , que soudain excitée et comme reveillée elle fait son coup , et pousse l'appétit du perdreau à son premier devoir. Il en est de mesme , ïiieotime , de nostre cœur ; car quoy que il soit couvé , nourry et eslevé emmi les choses corporelles , basses et transitoires , et par manière de dire , sous les aisles de la nature, neantmoins au premier regard qu'il jette en Dieu, à la première connoissance qu'il en reçoit , la naturelle et première inclination d'aymer Dieu , qui estoit comme assoupie et imperceptible, se reveille en un instant, et à l'improuveu paroist, comme une estincelle qui sort d'entre les cendres , laquelle touchant nostre volonté lui donne un eslans de l'amour suprême, deu au souverain et premier principe de toutes choses.

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