‹ Œuvres complétes Volume 1Chapitre 225 sur 312 · LIVRE II, CHAPITRE I · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE I

estre adoré , mays il ne peut esti e compris que par moy , qui seul sçay proférer le propre nom par lequel au vray et naïvement j'exprime mon excellence. Nostre esprit est trop l'oiLle pour former une pensée qui puisse représenter une excellence tant immense , laquelle comprenant en sa trèssimple et très-unique perfection , distinctement et parfaitement , toutes autres perfections en une façon infiniment excellente et eminente , que nostre esprit ne peut penser, nous sommes forcés, pour parler aucunement de Dieu, d'user d'une grande quantité de noms , disant qu'il est bon , sage , tout-puissant, vray, juste, saint, infîny, immortel, invisible ; et certes nous parlons véritablement : Dieu est tout cela ensemble , par ce qu'il est plus que tout cela , c'est à dire, il l'est en une sorte si pure, si excellente et si relevée , qu'en une très-simple perfection il a la vertu , force et excellence de toute perfection.

Ainsy la manne estoit une seule viande, laquelle comprenant en soy le goust et la vertu de toutes les autres viandes *, on eut pu dire qu'elle avoit le goust du citron, du melon, du raysin, de la prune et de la poire; mais on eut encor plus véritablement dit qu'elle n' avoit pas tous ces goustz , ains un seul goust , qui estoit le sien propre , lequel neantmoins contenoit en son unité tout ce qui pouvoit estre d'aggreable et désirable en toute la diversité des autres goustz : comme l'herbe dodecatlieos , laquelle, ce dit Pline, guérissant de toutes maladies , n'est ni retibarbe , ni séné, ni rose, ni betoine, nibuglosse, ains un seul simple, qui, en l'unique simplicité de sa propriété, a p-itant de force que tous les autres medicamens ensemble. 0 abysme des perfections divines ! que vous estes admirable de posséder en une seule perfection l'excellence de toute perfection en une façon si excellente que nul ne la peut comprendre , sinon vous-mesme I

c( Nous en dirons beaucoup de choses , dit l'Escriture* , et

i Sap. XVI, 20. — â Eccli. XLIII 29.

380 DE l'amour de dieu,

demeurerons courtz en paroles : la somme de tous discours, c'est qu'il est toutes choses. Si nous le glorifions, à quoy nous servira cela? car le Tout-Puissant est sur toutes ses œuvres. Benissans le Seigneur, exaltés-le tant que vous pourrés ; car il surpasse toute louange : or, en l'exaltant, reprenés vos forces, mays ne vous lassés pas pourtant; car jamais vous ne le comprendrés. » Non , Theotime , nous ne pouvons jamais le comprendre, puisque, comme dit saint Jean % « il est plus grand que nostre cœur. » Mays pourtant a que tout esprit lotie le Seigneur^, » le nommant de tous les noms les plus eminens qui se pourront treuver; et , pour la plus grande lotiange que nous luy puissions rendre , confessons qu'il ne peut jamais estre assés loué ; et, pour le plus excellent nom que nous luy puissions attribuer, protestons que son nom est sur tout nom, et que nous ne pouvons le dignement nommer.

Page 1