CHAPITRE V. 39 f
tremise de laquelle le Sauveur de nos âmes seroit non seulement homme, mais enfant du genre humain.
Outre cela, la sacrée providence détermina de produire tout le reste des choses, tant naturelles que surnaturelles, en faveur du Sauveur, affin que ^es anges et les hommes peussent, en le servant , participer à sa gloire ; en suite de quoy, bien que Dieu voulust créer tant les anges que les hommes avec le franc arbitre , libres d'une vraye liberté pour choisir le bien et le mal, si est-ce neantmoins que, pour tesmoigner que de la part de la bonté divine ilz estoient dédiés au bien et à la gloire, elle les créa tous en justice originelle, laquelle n'estoit autre chose qu'un amour tres-suave qui les disposoit, contournoit, et acheminoit à la fœlicité éternelle.
May s par ce que cette suprême sagesse avoit délibéré de tellement mesler cet amour originel avec la volonté de ses créatures que l'amour ne forçast point la volonté , ains luy laissast sa liberté, il previd qu'une partie, mays la moindre, de la nature angelique, quittant volontairement le saint amour, perdroit par conséquent la gloire. Et par ce que la nature angelique ne pourroit faire ce péché que par une malice expresse , sans tentation ni motif quelconque qui la peutexcuser, et que d'ailleurs une beaucoup plus grande partie de cette mesme nature demeureroit ferme au service du Sauveur; partant Dieu, qui avoit -i amplement glorifié sa miséricorde au dessein de la création des anges, voulut aussi magnifier sa justice , et en la fureur de son indignation résolut d'abandonner pour jamais cette triste et malheureuse trouppe de perfides , qui en la furie de leur rébellion Favoient si vilainement abandonné.
Il previd bien aussi que le premier homme abuseroit de sa liberté , et quittant la grâce il perdroit la gloire ; mays il ne voulut pas traitter si rigoureusement la nature humaine comme il délibéra de traitter l'angelique. C'estoit la nature humaine de laquelle il avoit résolu de prendre une pièce
392 DE l'aiviour de dieu,
bienheureuse, pour Punir à sa divinité. Il vid que c'estoil une nature imbecille , « un vent qui va et qui ne revient pas ^ , » c'est à dire , qui se dissipe en allant ; il eut esgard à la surprise que le malin et pervers Satan avoit faite au premier homme , et à la grandeur de la tentation qui le ruina; il vid que toute la race des hommes perissoit par la faute d'un seul : si que par ces raysons il regarda nostre nature en pitié , et se résolut de la prendre à mercy.
Mays afîin que la douceur de sa miséricorde fut ornée de la beauté de sa justice, il délibéra de sauver Fiiomme par voye de rédemption rigoureuse ; laquelle ne se pouvant bien faire que par son Filz , il establit qu'iceluy rachetteroit les hommes, non seulement par une de ses actions amoureuses, qui eust esté plus que tres-suffisante à rachetter mille millions de mondes , mays encor par toutes les innumerables actions amoureuses et passions doloreuses qu'il feroit et souffriroit jusques à la mort et la mort de la croix , à laquelle il le destina , voulant qu'ainsy il se rendit compaignon de nos misères, pour nous rendre par après compaignons de sa gloire; monstrant en cette sorte les richesses de sa bonté, par cette rédemption copieuse, ribondante , surabondante, magnifique et excessive , laquelle nous a acquis et comme reconquestés tous les moyens nécessaires pour parvenir à la gloire, de sorte que personne ne puisse jamais se douloir comme si la miséricorde divine manquoit à quelqu'un.
• Psaîm. LXXVII, 39.