H 6 INTRODUCTION
Bité, mais pour exalter tant plus la divine Majesté, et estimer beaucoup plus le prochain en comparayson de nous-mesmes» Et c'est cela à quoy je vous exhorte , et que pour mieux entendre , saches qu'entre les maux que nous souffrons les uns sont abjectz et les autres honnorables : plusieurs s'ac- *,ommodent aux honnorableSyinay s presque nul ne veut s' accommoder aux abjectz. Voyés un devocieux hermite tout deschiré et plein de froid * chacun honnore son habit gasté avec compassion de sa souffrance ; mays si un pauvre artisan, un pauvre gentil-homme , une pauvre damoyselle en est de mesme , on l'en mesprise , on s'en mocque , et voylà comme sa pauvreté est abjecte. Un religieux reçoit dévotement un aspre censure de son supérieur , ou un enfant de son père : chacun appellera cela mortification , obédience , et sagesse ; un chevalier et une dame en souffrira de mesme de quelqu'un , et quoy que ce soit pour l'amour de Dieu , chacun l'appellera couardise et lascheté. Yoylàdonq encor un autre mal abject. Une personne a un chancre au bras, et l'autre l'a au visage : celuy-là n'a que le mal , mays cettuy-cy, avec le mal, a le mespris, le desdain, et l'abjection.
Or je dis maintenant, qu'il ne faut pas seulement aymer le mal : ce qui se fait par la vertu de la patience ; mais il faut aussi chérir l'abjection : ce qui se fait par la vertu de l'humilité.
De plus , il y a des vertus abjectes et des vertuz honnorables. La patience , la douceur, la simplicité et l'humilité mesme sont des vertus que les mondains tiennent pour viles et abjectes ; au contraire, ilz estiment beaucoup la prudence, la vaillance et la libéralité. Il y a encor des actions d'une mesme vertu dont les unes sont mesprisées , et les autres honnorées. Donner l'aumosne et pardonner les offencés sont deux actions de charité : la première est honnorée d'un chacun, et l'autre mesprisée aux yeux du monde. Un jeune gentil-homme , ou une jeune dame , qui ne s'abandonnera
m* PARTIE, CHAPITRE VI. HT
pas au desreglement d'une trouppe débauchée à parler, jouer, danser, boire , vestir, sera brocardé et censuré par les autres , et sa modestie sera nommée ou bigotterie , ou afféterie : aymer cela, c'est aymer son abjection. En voicy d'une autre sorte. Nous allons visiter les malades : si on m'envoya au plus misérable, ce me sera une abjection selon le monde : c'est pourquoy je l'aymeray ; si on m'envoye à ceux de qualité, c'est une abjection selon l'esprit, car il n'y a pas tant de vertu ni de mérite, et j'aymeray donq cette abjection. Tombant emmi la rue, outre le mal, l'on en reçoit de la honte : il faut aymer cette abjection. Il y a mesme des fautes esquelles il n'y a aucun mal que la seule abjection; et l'humilité ne requiert pas qu'on les fasse expressément, mais elle requiert bien qu'on ne s'inquiète point quand on les aura commises. Telles sont certaines sottises, incivilités et inadvertances, lesquelles comme il faut éviter avant qu'elles soient faites pour obeïr à la civilité et prudence, aussi faut-il, quand elles sont faites, acquiescer à l'abjection qui nous en revient, et l'accepter de bon cœur pour suivre la sainte humilité. Je dis bien davantage : si je me suis desreglé par cholere ou par dissolution à dire des paroles indécentes , et desquelles Dieu et le prochain est offensé , je me repentiray vivement et seray extrêmement marry de l'offence, laquelle je m'essayeray de reparer le mieux qu'il me sera possible ; mays je ne laisseray pas d'aggreer l'abjection et le mespris qui m'en arrive ; et si l'un se pouvoit séparer d'avec l'autre, je rejetterois ardemment le péché , et garderois humblement Vaibjection.
IMais quoy que nous aymions l'abjection qui s'ensuit du mal, si ne faut-il pas laisser de remédier au mal qui l'a causée par des moyens propres et légitimes, et sur tout quand le mal est de conséquence. Si j'ay quelque mal abject au visage j'en procureray la guerison , mais non pas que l'on oubli l'abjection laquelle j'en ay receuë. Si j'ay fait une chose qui
n'offense personne , je ne m^en excuseray pas , par ce qu'encor que ce soit un défaut, si est-ce qu'il n'est pas permanent : je ne pouvois donq m'en excuser que pour l'abjection qui m'en revient; or c'est cela que l'humilité ne peut permettre : mais si par mesgarde ou par sottise j'ay offensé ou scandalisé quelqu'un , je repareray l'offense par quelque véritable excuse, d'autant que le mal est permanent et que la charité m'oblige de l'effacer. Au demeurant il arrive quelquesfois que la charité requiert que nous remédions à l'abjection pour le bien du prochain, auquel nostre réputation est nécessaire ; mais en ce cas-là, ostant nostre abjection de devant les yeux du prochain pour enpescher son scandale , il la faut serrer et cacher dedans nostre cœur, alFm qu'il s'en édifie.
Mays vous voudriés sçavoir , Philothée , quelles sont les meilleures abjections ; et je vous dis clairement que les plus profitables à l'ame et aggreables à Dieu sont celles que nous avons par accident, ou par la condition de nostre vie , par ce que nous ne les avons pas choysies , ains les avons receuës telles que Dieu nous les a envoyées , duquel l'eslection est tous-jours meilleure que la nostre. Que s'il en failloit choysir, les plus grandes sont les meilleures ; et celles-là sont estimées les plus grandes qui sont plus contraires à nos inclinations, pourveu qu'elles soient conformes à nostre vacation; car, pour le dire une fois pour toutes , nostre choix et eslection gaste et amoindrit presque toutes nos vertus. Ah ! qui nous fera la grâce de pouvoir dire avec ce grand roy : a J'ay choysi d'estre abject en la maison de Dieu plus tost que d'habiter es tabernacles des pécheurs. » Nul ne le peut, chère Philothée , que celuy qui, pour nous exalter, vesquit et mourut en sorte qu'il fut c( l'opprobre des hommes et l'abjection du peuple. ■» Je vous ay dit beaucoup de choses quLvous sembleront dures quand vous les considererés; mays croyésmoy, elles seront plus douces que le sucer e et le miel quand vous les pratiquerés.