‹ Œuvres complétes Volume 1Chapitre 98 sur 312 · III* PARTIE, CHAPITE XVIII · texte numérisé non relu

III* PARTIE, CHAPITE XVIII

tend; car il est tous-jours ad vis à ces chetifz et foibles espritz qu'il y a je ne sçay quoy à désirer es tesmoignages qu'on leur rend de l'amour réciproque , et ne sçauroient dire que c'est , dont leur désir ne peut finir, mays va tous-jours pressant leur cœur de perpétuelles deffiances, jalousies et inquiétudes.

Saint Grégoire Nazianzene escrivant contre les femmes vaines dit merveilles sur ce sujet ; en voicy une petite pièce qu'il addresse voirement aux femmes, mais bonne encor pour les hommes : « Ta naturelle beauté suffit pour ton maiy. Que si elle est pour plusieurs hommes , comme un filet tendu pour une troupe d'oyseaux, qu'en arrivera-il? Celuy-là te plaira qui se plaira en ta beauté ; tu rendras œillade pour œillade, regard pour regard ; soudain suivront les sousris et petitz motz d'amour, laschés à la desrobée pour le commencement ; mays bientost on s'apprivoysera , et passera-on à la cajollerie manifeste. Garde bien , ô ma langue parleuse ! de dire ce qui arrivera par après. Si diray-je neantmoins encor cette vérité. Rien de tout ce que les jeunes gens et les femmes disent ou font ensemble en ces folles complaysances n'est exempt de grands esguillons. Tous les fatras d'amourettes se tiennent l'un à l'autre et s'entresuivent tous , ne plus ne moins qu'un fer tiré par l'aymant en tire plusieurs autres consécutivement. »

0 qu'il dit bien, ce grand evesque! Que pensés-vous faire? donner de l'amour, non pas ? Mais personne n'en donne volontairement qui n'en prenne nécessairement : qui prend est pris en ce jeu. L'herbe aproxis reçoit et conçoit le feu aussitost qu'elle le void ; nos cœurs en sont de mesme : soudain qu'ilz voyent une ame enflammée d'amour pour eux , ilz sont incontinent embrasés pour elle. J'en veux bien prendre, me dira quelqu'un , mais non pas fort avant. Hélas ! vous vous trompés : ce feu d'amour est plus actif et pénétrant qu'il ne vous semble,; vous cuiderés n'en recevoir qu'une

estincelle, et vous serés tout estonné de voir qu'en un moment il aura saysi tout vostre cœur, réduit en cendre toutes vos resolutions , et en fumée vostre réputation. Le Sage s'escrie : « Qui aura compassion d'un enchanteur picqué par le serpent? » Et je m'escrie après luy : 0 folz et insensés! cuidés-vous charmer l'amour pour le pouvoir manier à vostre gré? Vous vous voulés jouer avec luy : il vous picquera et mordra mauvaisement. Et sçavés-vous ce qu'on en dira? chacun se mocquera de vous , et on rira dequoy vous avés voulu enchanter l'amour, et que sur une fausse asseurance vous avés voulu mettre dedans vostre sein une si dangereuse couleuvre , qui vous a gasté et perdu d'ame et d'honneur.

0 Dieu ! quel aveuglement est cettuy-cy, de jouer ainsy à crédit sur des gages si frivoles la principale pièce de nostre ame ! Ouy, Philothée ; car Dieu ne veut l'homme que pour l'ame , ni l'ame que pour la volonté , ni la volonté que pour l'amour. Ilelas ! nous n'avons pas d'amour à beaucoup près de ce que nous avons besoin : je veux dire , il s'en faut infiniment que nous en ayons assés pour aymer Dieu ; et cependant , misérables que nous sommes , nous le prodiguons et espanchons en choses sottes, vaines et frivoles, comme si nous en avions de reste. Ah ! ce grand Dieu , qui s'estoit réservé le seul amour de nos âmes en reconnaissance de leur création, conservation et rédemption , exigera un conte bien estroit de ces folles déduites que nous en faysons. Que s'il doit faire un examen si exact des paroles oyseuses , qu'estce qu'il fera des amitiés oyseuses, impertinentes, folles et pernicieuses î

Le noyer nuit grandement aux vignes et aux champs esquelz il est planté , par ce qu'estant si grand il attire tout le suc de la terre , qui ne peut par après suffire à nourrir le reste des plantes ; ses feuillages sont si touffus qu'ilz font un ombrage grand et espais, et en fin il attire les passans à soy, qui pour abbattre son fruit e^astent et foulent tout autour.

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Ces amourettes font les mesmes nuisances à Tame ; car elles l'occupent tellement et tirent si puissamment ses mouvemens qu'elle ne peut pas après suffire à aucune bonne œuvre ; les feuilles , c'est à dire les entretiens , amusemens , et muguetteries , sont si fréquentes qu'elles dissipent tout le loysir ; et en fin elles attirent tant de tentations, distractions, soupçons , et autres conséquences , que tout le cœur en est foulé et gasté. Bref, ces amourettes bannissent non seulement l'amour céleste, mays encores la crainte de Dieu, énervent l'esprit, affoiblissent la réputation : c'est, en un mot , le jouet des cours , mais la peste des cœurs.

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