EN RELIGION
Le Saint encourage cette daine à exécuter son pieux dessein. Il l'exhorte à ae pas trop s'attendrir, mais à envisager les consolations qui suivront ses peines présentes, qu'il représente comme un enfantement spirituel. Il lui enjoint de sacrifier par avance les raffinements de la vanité. Il lui interdit quelques superstitions auxquelles elle étoit portée. 11 lui donne des avis sur la manière dont elle devoit conserver.
Que de joye, ma très chère Fille^ que mon cœur reçoit de voir la franchise et rondeur du vostre a ce commencement^! Ne vous estonnés point de ces larmes; car,bien qu'elles ne
« Pendant la vie de son père, il donna des marques signaléesde sa valeur au passage de la rivière d'Orbe, à la retraite de Bastagne devant Ast, et dans Verue. Chez les Espagnols, en 1635, il perdit la bataille d'Avein, fit lever le siège de Breda en 1636. Il prit Bouchain, LeCalelet, Brai-sur-Somme et Gorbie ; et l'année suivante il fit lever le siège de Saint-Omer. Après une guerre assez longue contre la duchesse sabellesœur,. il se réconcilia avec elle en 1642, fit sa paix avec la France, se mit à la tête des armées de sa majesté très-chrétienne ; mais il ne fit rien de fort remarquable. Il mourut à Turin le 22 janvier 1656, Il avoit épousé, le 6 janvier 1625, JMarie de Bourbon, fille de Charles, comte de Soissons, dont il eut plusieurs enfants. » {Méthode facile pour appj^endre Vhistoire de Savoie, page 242.)
1 C'est la 752e de la collection-Biaise, et la 82e [al. 71") du livre YI des anciennes éditions.
^ C'est d'un commencement de conversion que le Saint veut parler.
soyent pas bonnes, elles viennent néanmoins de bon lieu. Si nos resolutions estoient petites et revocables, nous n'aurions pas ces sentiraens en ces abnégations et hautes conclusions que nous avons prises. David pleura tant sur Saiil mort, quoy que ce fust son plus grand ennemy: pleurons un peu sur ce monde, qui meurt, ains qui est mort pour nous, et auquel nous voulons a jamais mourir.
0 ma Fille, ma bonne Fille, que je suis ayse de vous voir un peu travaillée de ce mal d'enfant ! Non, jamais nulle ame n'enfanta Jésus Christ sans douleur, sinon la sainte Vierge, a laquelle en contre-eschange il en donna de grandes en mourant. Mais ma Fille, vous verres qu'après ces tranchées de vostre cœur vous aurés mille sorte de consolations. Et moy, ne croyés-vous pas que mon cœur s'attendrisse sur le vostre? Si fait, je vous asseure, mais d'un attendrissement doux et suave, pour voir que vos douleurs sont des présages de plusieurs faveurs que Dieu vous fera, si constamment et fidellement vous persévères en cette entreprise, la plus digne, la plus généreuse, la plus utile que vous pourries jamais faire.
Or, poursuives donq, ma très chère Fille: tenés bien vostre cœur ouvert. Pour moy, ne doutés nullement de ma fidélité : confiés-vous en moy, sans crainte, sans reserve, sans exception ; car Dieu, qui l'a voulu, me tiendra de sa sainte main, affîn que je vous serve bien.
Ce mesme Dieu sçayt que sur vostre départ il me mit en la pensée de vous dire qu'il falloit retrancher le musc et les senteurs ; mais je me retins, sur sa méthode, qui est suave, de laisser lieu au mouvement que petit a petit les exercices spirituelz ont accoustumé de faire dans les âmes qui se consacrent entièrement a sa divine bonté. Car vrayment mon esprit est extrêmement amy de la simplicité ; mais la serpe -avec laquelle on retranche ces inutiles rejettons,je la laisse ordinairement es mains de Dieu : et voyla, ma très chère XI. 32
Fille, qu'il vous en va donner un coup pour ces poudres, pour ces papiers dorés. Qu'a jamais sa miséricorde soit bénite ! car elle est miséricordieuse, je le voy bien.
Ouy, donnés ces poudres et ces papiers dorés a quelque dame du monde, qui soit néanmoins de telle confiance que vous luy puissiés marquer le sujet de ce petit renoncement; et ne doutés point que cela scandalise : au contraire, cela édifiera son ame, puisque je présuppose que ce soit une dame qui en ayt une bonne. Vous avés rayson, ma très chère Fille, de renoncer a tout cela : croyés-moy, ces petites abnégations seront fort aggreables a Dieu.
Vrayment il faut que je vous die cecy, puisque j'ay commencé a vous communiquer mon ame avec naifveté. Je n'ay jamais seulement voulu porter des bas d'estame, ni jamais des gans ni lavés ni musqués, dés que je me suis voué a Dieu, ni jamais papier doré ni poudres; ce sont des mignardises trop menues et vaines. 0 Dieu ! quel cœur vous me donnés en vostre endroit, marchant de si bon pied!
Helas ! ma très chère Fille, il est certes vray : ces eternelz et irrévocables renoncemens,ces adieux immortelz que nous avons ditz au monde et a ses amitiés, font quelque attendrissement a nostre cœur; et qui ne s'esmouvroit a ces coups de rasoir qui séparent et divisent l'ame d'avec l'esprit, et le cœur de chair d'avec le cœur divin, et nous-mesmes d'avec nous-mesmes? Mais, vive Dieu! ces coups sont donnés, c'en est fait: non^ jamais plus il n'y aura reiinion de l'un a l'autre, moyennant la grâce de celuy pour auquel nous unir inséparablement, nous nous sommes séparés pour jamais de toute autre chose.
Laissés absolument toutes ces guerisons par paroles : ce sont niaiseries que cela, que je permettrois a une ame moins resignée que la vostre; mais a la vostre, ma'Fille^ je dis hautement: Laissés ces enfances et bagatelles, lesquelles, si
elles ne sont péchés, sont des amusemens inutiles,tendant a la superstition.
0 Dieu ! ma Fille, a toutes ces compaignies mondaines qui vous arriveront, il faut rendre une contenance doucement joyeuse. Mais affîn que vous vous entreteniés de nouvelles réciproquement, entretenés-les comme venant de l'autre monde; car si vous leur parlés le langage de leurs lieux, ce ne leur sera pas une grande nouvelle.
Je fus un moys après ma consécration a rEvesché,que, venant de ma confession générale, et d'emmi les Anges et les Saintz, entre lesquels j'avois fait mes nouvelles resolutions, je ne parlois que comme un homme estranger du monde, et il me semble que j'avois bonne grâce ; et quoyque le tracas ayt un peu alangouri ces bouillonnemens de cœur, les resolutions, par la grâce divine, me sont demeurées.
Soyés courte la où vous ne profiterés pas. Ce grand Dieu aggrandisse de plus en plus le règne de son saint amour en nous ! Je suis en luy, mais d'une affection toute particulière, vostre.
Si j'avois d'avantage de loysir, je vous escrirois encor ; car je ne me lasse point en ce doux entretien de Dieu, de son amour de nos âmes. Demandés fort au petit Jésus naissant sa sainte nudité pour vostre cœur, affm que nuement et purement il soit a luy. Vostre tres-affectionné père et serviteur, etc.