MÉDITATION
ou CONSIDÉRATIONS PROPRES 'A UNE PERSONNE QUI A DESSEIN DE QUITTER • LE MONDE *.
Premier Poinct.
Considérés, premièrement, que nostre Seigneur ayant peu obliger ses créatures à toutes sortes de services et oheyssances envers luy , il ne l'a pas néanmoins voulu faire , ains s'est contenté de nous obliger à l'observation de ses commandemens ; de manière que s'il luy eust plu ordonner que nous jeusnassions toute nostre vie, que nous fissions tous vie d'ermites, de chartreux, de capucins, encore ne seroit-ce rien au respect du grand devoir que nous luy avons ; et néanmoins il s'est contenté que nous gardassions simplement ses commandemens.
Deuxième Pninct.
Considérés , secondement , qu'encore qu'il ne nous ait point obligés à plus grand service qu'à celuy que nous luy rendons en gardant ses commandemens, si est-ce qu'il nous a invités et conseillés à faire une vie tres-parfaitte , et observer l'entier renoncement des vanités et convoitises du, monde.
1 Cette Méditation et la suivante se trouvent à la suite de la lettre 740 (édit. Biaise), qui est la 77* du Vie livre Canciennes éditions j.
DE SPIRITUALITE.
Troisième Poinct.
Considérés , troisièmement , que , soit que nous embrassions les conseils de nostre Seigneur, nous rangeant à une vie plus estroite , soit que nous demeurions en la vie commune et en l'observance seule des commandemens, nous aurons en tout de la difficulté; car, si nous nous retirons du monde, nous aurons de la peine de tenir perpétuellement bridéi> et subjets nos appétits , renoncer à nous-mesmes , resigneC nostre propre volonté, et vivre en une très-absolue sujettion sous les loys de Fobeyssance, chasteté et pauvreté. Si nous demeurons au chemin commun, nous aurons une peine perpétuelle à combattre le monde qui nous environnera, et résister aux fréquentes occasions de pécher qui nous arrivent, et à tenir nostre barque sauve parmi tant de tempestes.
Quatrième Poinct.
Considérés, quatrièmement, qu'en Tune et en l'autre vie, servant bien nostre Seigneur, nous aurons mille consolations hors du monde. Le seul contentement d'avoir tout quitté pour Dieu vaut mieux que mille mondes : la douceur d'estre conduit par l'obeyssance , d'estre conservé par les loys , et d'estre comme à couvert des plus grandes embusches, sont de grandes suavités, laissant à part la paix et tranquillité qu'on y trouve, le playsir d'estre occupé nuict et jour à l'orayson et choses divines , et mille telles délices ; et quant à la vie commune, ]a liberté, la variété du service qu'on peut rendre l\ 'lostre Sei ueur, l'aysancede n'avoir à observer que les comnuiîideaMns d(^ Dieu , et cent autres telles consiierations qui la renaeni lort délectable.
Conclusion.
Sur tout cela : Helas! dirés-vous à Dieu, Seigneur, en quelle condition vous serviray-je ? Ah ! mon ame , où que ton
Dieu t'appelle, tu luy seras fidèle; mais de quel costé t'est-il advis que tu ferois mieux? Examinés un peu vostre esprit, pour savoir s'il sent point aucune inclination plustost d'un costé que de l'autre , et , l'ayant descouvert , ne faites encore point de resolution, ains attendes jusquesàce qu'on vouiS le dise.