OU FABRICATION DU LIEU
Il me semble que parmy cette grande foule de gens qui accourent de toutes parts de la ville de Jérusalem pour voir crucifier nostre Seigneur, je me trouve au mont de Calvaire, en un lieu un petit peu plus éloigné que les autres , séparé et relevé , qui me le rend avantageux pour voir et considérer, à part moy , ce triste et cruel spectacle. La crucifixioa est desja faite; c'est à dire, la croix estant couchée sur la terre, nostre Seigneur y est estendu tout nud et despouillé, et les bourreaux Tout serré et cloué pieds et mains là-dessus. Maintenant donc, des ce lieu là, je m'imagine que je voy relever ce saint crucifié en l'air, petit à petit , et que la croix est fichée et plantée dans le trou fait à ceste intention. Voy la le mystère proposé en gros par l'imagination , laquelle a logé en mon cœur un lieu propre pour voir et bien considérer tout ce qui se passe. Les deux parties du mystère sont l'eslevation et le plantement de ce saint arbre. 11 reste que je pour* ^uive à considérer les particularités par lesquelles ma volonté puisse estre excitée à produire beaucoup de bonnes et saintes affections et resolutions , et cela c'est la méditation.
1 Ce chapitre a été recueilli dans les éditions nouvelles; il ne se trouve pai dans les anciennes.
DE SPIRTTUALnÉ. 107
Première Considération.
Je considère ce que nostre Seigneur souffre en ce mystère, tant extérieurement qu'intérieurement. Extérieurement : par ceste eslevation, son corps est tout entièrement supporté sur ses pieds et ses mains cloués, d'oiiil arrive que les playe? s'agrandissent et la douleur se rend immense. Quand lacroil tombe dans le trou préparé auquel elle est fichée, le Sauveur reçoit une secousse effroyable, qui augmente de nouveau les playes, et donne comme un coup d'estrapade à tous ses nerfs et tendons; de tous costés le sang pleut et distille ; l'air et le vent froid saisissent tout ce corps eslevé, pénétrant dans les playes, et le font presque transir et pasmer. Ses oreilles n'entendent que blasphesmes, ses yeux ne voyent que la furie de ceux qui le tuent , et en tous ses sens il endure des douleurs insupportables. Mais ce n'est rien de cela au prix des douleurs de son cœur, qui , languissant de l'amour des âmes , void une si grande perte de personnes > et surtout de ceux qui le crucifient.
A.ffections.
Ah l qui sera ce tygre qui ne pleurera voyant cet innocent, ce jeune roy, le Fils de Dieu, endurer tant de peines? Elles sont desja bien grandes et capables de tenir à couvert tous les hommes du monde, contj-; Tindignation du Père éternel. Hé ! je vous prie de grâce , mes amis , relevez bellement ceste croix, et iischez-la si doucement, que ses playes ne s'agrandissent point, et que la secousse n'i-^n soit pas si grande. Hélas î il n'y a personne si dénaturé <(ui, voyant un criminel sur la roue , n'en ayt compassion. Hé donc , mon a me, n'auras-tu pas coQipassion de ton Sauveur qui souffre tant? Si jamais tu fus touchée de commisération sur la nudité d'aucun pauvre parmy la rigueur de Thyver, ne dois-tu pas compatir à ce pauvre roy, qui est exposé tout nud sur cet arbre? Si
jamais quelque pauvre ulcéré te fît pitié, regarde, je teprie^ celuy-là, auquel tu ne verras, depuis la plante des pieds jusques à la teste, aucun lieu qui ne soit gasté de coups. Hé ! vois ce cœur affligé de tant de péchés que le peuple commet j et si ton cœur ne s'afflige avec luy, il faut que tu ne l'ayes pas de chair, mais de pierre , et plus dur que le diamant mesme.
De la commisération ou compassion , naist ordinairement le désir de secourir celuy auquel nous compatissons : partant, à la précédente affection j'adj ouste celle-cy.
0! qui me donnera la grâce que je puisse en quelque façon donner allégement à mon Sauveur affligé ! Hé ! que ne m'estil loysible de prendre mes habits plus précieux pour couvrir vostre nudité ! que n'ay-je du baume excellent pour en oindre vos playes? que ne suis-je près de vous sur la croix pour soutenir vostre corps en mes bras, afin que la pesanteur ne dechirast pas si fort les plaies de vos pieds et de vos mains ! mais surtout, que ne puis-je empescher les pécheurs de tant offenser vostre cœur, qui ne feroit que se jouer de toutes les peines de vostre corps , si pour icelles les pécheurs pouvoient estre amendés! que ne suis-je quelque excellent et fervent prédicateur, pour leur annoncer la pénitence! 0! comme je dirois aux iniques : Ne veuilles plus vivre iniquement ; et aux delinquans : Ne relevés plus les cornes de vostre fierté
et félonie !
Confusion.
Mais, ô Seigneur, pourquoy m'amusé-je à ces désirs, desquelz je n'ay pas la force d'en pratiquer un seul? Helas! comme vous donnerois-je mes habits précieux, moy qui n'en donnay jamais un vil et usé à vos pauvres? Sur la croix vous ne me les demandés pas , et je vous les offre ; en vos pauvres vous me les demandés, et je les refuse! 0! vaines et misérables offres , qui ne se font qu'en apparence , et en effet ne sont que moqueries! Gomment respandrois-je du baume sur vos
plaies, puisque je ne respandis jamais un verre d'eau pour vos pauvres? Comment voudrois-je vous supporter en croix, puisque je ne fuys jamais rien tant que les croix? Et quel prédicateur de pénitence, moy qui n'en fais point, et qui contribue tous les jours, plus qu'aucun autre, au deplaysir que les péchés vous donnent?
Resolution.
0 Seigneur, ayez pitié de moy ! je me propose ci-apres de vous estre plus fîdelle. Non , ce ne seront plus des désirs , ce seront des effetz. Je soulageray le pauvre, je feray pénitence, et cesseray de pécher. J'instruiray les dévoyés, et diray à mon cœur et aux autres : Voulés-vous estre plus cruelz à l'endroit de vostre Sauveur, que ne sont les vautours à l'endroit des colombeaux? ilz n'en déchirent ny dévorent jamais le cœur : voulés-vous bien estre si acharnés à l'encontre du divin colombeau, qui niche sur la croix, que de déchirer son cœur avec les dents de vos impietés ! Seigneur, ha ! doresnavant je consoleray par effet le pauvre, et empescheray le
péché.
Deuxième Considération.
Je considère la manière avec laquelle nostre Seigneur souffroit en ce mystère , et ceste manière est double. Il souffre extérieurement avec un grand silence , les yeux doux et bénins, qui regardent par fois au ciel dans le sein de la miséricorde du Père, quelquefois sur le peuple, auquel il procure la grâce de ceste miséricorde, sa bouche n'estant ouverte en ce mystère que pour jetter des soupirs de douceur et de patience. Il me semble que je voy en sa poitrine l'endroit du cœur qui pantele et trémousse d'amour, et fait une inflammation si grande , que tout cet endroit me semble rougissant.
Reprehension pour l'extérieur.
Il souffre patiemment, volontairement, et amoureusement.
liO OPUSCULES
Mais, helas! misérable que je suis, qui ne saurois souffrir un mot sans crier, sans me plaindre , sans faire du bruit au logis, jamais je ne finis mes lamentations, je les estens et les lepans partout.
Pour l'intérieur.
Et si quelquefois je garde quelque contenance , mon cœuï comment se comporte-t'il ? il semble qu'il s'enflamme de CG^ 1ère, d'impatience, de vengeance et de douleur.
Resolution.
Mais doresnavant, ô mon ame, je veux que nous soyons patiens, doux et gracieux, et que jamais Feau de contradiction ne puisse esteindre le feu sacré de la charité que nous devons au prochain.
Troisième Considerâtioit.
Je considère pourquoy il souffre : ha! c'est pour obeïr à son Père. 0 obéissance admirable et filiale ! Mais quel effronté suis-je, d'oser appeller Dieu mon père, auquel je n'ay jamais porté le respect filial; et comme obeïrois-je jusques à la mort, que je ne le puis pas mesme jusques à la souffrance d'une petite parole fascheuse, et d'un regard de travers? Mais doresnavant , venés , ô tribulations et deplaysirs ; que venant de la part du Père éternel, je vous recevray de bon cœur, et boiray le calice d'obéissance !
Abomination du péché*
Mon iniquité est donc bien grande ! ô que je suis misérable de m'y estre si souvent abysmé! 0 Seigneur, qui me délivrera de ce labyrinthe, si ce n'est vous! Hé de grâce, ne permettes pas que j'y retombe jamais si lourdement. 0 pecbé tres-abominable , je ne te verray jamais d'un costé, que plutost que de me souiller en t/iis ordures , je ne me jetasse en cent mille tourmensi
DE SPIRITUALITÉ. Ht
Resolution.
Pour me retirer de Tenfer, et pour me délivrer de perdition, helas ! Seigneur, que vous souffres ! Et moy misérable, que je souffre pour m'y engager ! Tout ce que j'ay souffert jusques à présent, n'a esté qu'à ma perte. Ah! non, vous me voulés sauver, Seigneur; que vostre volonté soit faite je suivray vostre dessein et monteray. Non, je ne descendray plus. Dieu soit beny.
tl2 OPUSCULES
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ORAYSON