A UN ECCLÉSIASTIQUE NOMMÉ A UN ÉVÉCHÉ
Annecy, 3 juin 1608* Monsieur,
J'ay receu deux de vos lettres , ausquelles je n'ay pas encore fait response, parce que, quand elles arrivèrent icy, je n'y estois pas , mais en Piedmont, où j'ay esté contraint de faire un voyage pour les biens temporels de cet Evesché. Maintenant, Monsieur, je vous envoyé la provision de Rome que vous desirez , laquelle j'ay ouverte , pour sçavoir si tout ce dont vous avez besoin y estoit; et je voy que tout y est, et quelque chose davantage, dont vous n'avez que faire, ne prejudiciant en rien la provision pour le reste qui vous est requis. Voyla donc ma promesse accomplie pour ce particulier. Que s'il vous reste quelque difficulté , prenés-en la mesme confiance avec moy. Je vous asseure , Monsieur, que jamais je ne me lasseray de rendre du service à vostre consolation et à vostre esprit , lequel j'espère que Dieu addressera pour le service de plusieurs autres.
L'autre partie de ma promesse m'est plus malaysée à mettre en effet , pour les infinies occupations qui m'accablent; car je pense estre en la plus fascheuse charge qu'aucun autre de cette qualité. Néanmoins voicy un abrégé de ce que j'ay à vous proposer.
i C'est la lettre 37^ du Uv. !«', ancieftûe éOit., et la 49« do rédition Biaise, VI. ô
ff^ OPUSCULES
Vous entrés en Testât ecclésiastique, et tout ensemble à la cime de cet estât : je vous diray ce qui fut dit à un berger qui fut choisy pour estre Roy sur Israël iMutaberis in virum alterum. Il faut que vous soyés tout autre en vostre intérieur et en vostre extérieur ; et pour faire cette grande et solennelle mutation , il faut renverser vostre esprit et le remuer partout; et pleust à Dieu que nos charges , plus tempesteuses que la mer, eussent aussi la propriété de la mer, de faire jetter et vomir toutes les mauvaises humeurs à ceux qui s'y embarquent î Mais il n'en est pas ainsy ; car bien souvent nous nous embarquons , et mettons la voile au vent estant tres-cacochymes , et plus nous voguons et avançons en la haute mer, plus nous acquérons de mauvaises humeurs. Helas! Dieu soit loue, qui vous a donné le désir de n'en faire pas de mesme; j'espère qu'il vous en donnera encore le pouvoir, afin que son œuvre soit parfaitte en vous.
Pour vous ayder à ce changement, il faut que vous employés les vivans et les morts ; les vivans , car il vous faut trouver un ou deux hommes bien spirituels , de la conversation desquels vous puissiés vous prévaloir. C'est un extrême soulagement que d'avoir des conlidens pour l'esprit. Je laisse à part M. du Val , qui est bon à tout , et universellement propre pour semblables offices. Je vous en nomme Tin autre , M. Galemant , curé d'Aumale ; si par fortune il estoit à Paris , je sçay qu'il vous ayderoit beaucoup. Je vous en nomme un troisième, homme à qui Dieu a beaucoup donné et qu'il est impossible dVpprocher sans beaucoup profiter; c'est M. de Berulle. Il est tout tel que je sçaurois désirer estre moy-mesme ; je n'ay guère veu d'esprit qui me revienne comme celuy-là, ains je n'en ay pas veu ni rencontré : mais il y a ce mal , c'es^t qu'il est extrêmement occupé; il faut s'en prévaloir avec autant de confiance que de nul autre, mais avec quelques respects à ses affaires. J'ay un très-grand amy, que M. Raubon connoist, c'est M. de Soûl-
fonr ; il peut beaucoup eu ces occasions : je desirerois que TOUS le connussiez , estimant que vous en auriés beaucoup ^e consolation.
Quant aux morts , il faut que vous ayés une petite bibliothèque de livres spirituels de deux sortes; les uns pour vous, en tant que vous serés Ecclésiastique ; les autres pour vous , en tant que vous serés Evesque, De la première sorte, vous en devés avoir avant que d'entrer en charge , et les lire et mettre en usage; car il faut commencer par la vie monastique, avant que de venir à Fœconomique et politique. Ayés, je vous prie , Grenade tout entier, et que ce soit vostre second bréviaire ; le cardinal Borromée n'avoit point d'autre Théologie pour prcscher que celle-là , et néanmoins il preschoit très-bien : mais ce n'est pas là son principal usage ; c'est qu'il dressera vostre esprit à l'amour de la vraye dévotion, et à tous les exercices spirituels qui vous sont nécessaires. Mon opinion seroit que vous commençassiez à le lire par la grande Guide des pécheurs , puis que vous passassiés au Mémorial , et enfin que vous le leussiés tout ; mais pour le lire fructueusement, il ne le faut pas gourmander, ains il faut le peser et priser, et chapitre après chapitre le rulûiner et appliquer à l'ame , avec beaucoup de considérations et de prières à Dieu. Il faut le lire avec révérence et dévotion , comme un livre qui contient les plus utiles inspirations que l'ame peut recevoir d'en^ lut; et par là reformer toutes les puissances de l'ame , les purgeant par detestation de toutes leurs mauvaises inclinations, et les adressant à leur vraye fin par de fermes et grandes resolutions.
Après Grenade, je vous conseille fort les œuvres de Stella, motamment de la vanité du monde, et toutes les œuvres «de François Arias , Jésuite. Les Confessions de S. Augustin vous seront extrêmement utiles; et, si vous m'en croyés, vous
Jes prendrés en francois de la traduclioû da M» ïïennequia,
Evesque de Rennes. Bellentani, Capucin , est encore propre pour y voir distinctement plusieurs belles considérations sur tous les mystères de nostre foy, et les œuvres de Costerus , Jésuite. Mais, après tout, il me souvient de vous recommander les Roistres spirituelles de Jean Avila, esquelles je suis asseuré que vous verres plusieurs belles considérations et leçons pour vous et pour les autres; et, tout d'un train, je vous recommande les EpistresdeS. Hierosme, en son excellent latin.
En tant qu'Evesque , pour vous ayder à la conduite de vos affaires, ayés le livre de Cas de conscience du Cardinal Tolet, et le voyés fort : il est court , aysé et asseuré ; il vous suffira pour le commencement. Lises les Morales de S. Grégoire , et son Pastoral ; S. Bernard en ses Epistres , et es livres de 2a Considération. Que s'il vous plaist d'avoir un abbregé de Tun et de Pautre, ayés le livre intitulé Stimulus Pastorum , de Tarchevesque Braccarense en latin, imprimé chés Keruer. Le Décréta Ecclesiœ Mediolanensis vous est nécessaire; mais je ne sçay s'il est imprimé à Paris. Item, je désire que vous ayés la Vie du bienheureux cardinal Borromée, escrite par Charles à Basiîica Pétri, en latin; car vous y verres le modèle d'un vray Pasteur; mais surtout ayés tousjours es mains le Concile de Trente et son Catéchisme.
Je ne pense pas que cela ne vous suffise pour la premier? année, pour laquelle seule je parle ; car pour le reste vous serés mieux conduit que cela , et par cela mesme que vous aurés avancé en la première année , si vous vous renfermés^ dans la simplicité que je vous propose. Mais excusés-moi , je vous supplie, si je traite avec cette confiance; car je ne sçaurois rien en autre façon , pour la grande opinion que j'ay de vostre bonté et amitié.
J'adjousteray encore ces deux motz : l'un est qu'il vous importe infiniment de recevoir le sacre avec une grande rç-
verenre et dévotion , et avec l'appréhension entière de ^a grandeur du ministère. S'il vous estoit possible d'avoir l'orayson qu'en a faite Stanislaùs Scolonius , intitulée , De sacm Episcopomm consecratione etînmiguratione, au moins selon mon exemplaire, cela vous serviroit beaucoup; car, è la vérité , c'est une belle pièce Vous sçavés que le commencement en toutes choses est fort considérable ; et peuton bien dire : Primum in unoquoque génère est mensura cœtcrorvm.
L'autre poinct est que je vous désire beaucoup de confiance et une particulière dévotion à l'endroit du saint Ange gardien et protecteur de vostre Diocèse, car c'est une grande consolation d'y recourir en toutes les difficultés de sa charge. Tous les Pères etTheologiens sont d'accord que lesEvesques, outre leur Ange particulier, ont l'assistance d'un autre, commis pour leur office et charge. Vous devés avoir beaucoup de contîance en l'un et en l'autre , et , par la fréquente invocation d'iceux , contracter une certaine familiarité avec eux , et spécialement pour les affaires avecceluy du Diocèse, -comme aussi avac le saint Patron de vostre Cathédrale. Pour le superflu , Monsieur, vous m'oblige rés de m'aymer estroitement et de me donner la consolation de m'escrire familièrement ; et croyés que vous avés en moy un serviteur et frère de vocation autant fîdelle que nul autre.
J'oubliois de vous dire que vous devés en toute façon preTuhv esolution de prescher vostre peuple. Le tres-saint -connie de Trente, après tous les anciens, a déterminé que le prci].. ;• et \ .incipal office de l'Evesque est de prescher, ei ne voiir liasses emporter à pas une considération. Ne le faites pas pour devenir grand prédicateur, mais simplement parce qiie vous le devés et que Dieu le veut : le Sermon paternel d'un Evesque vaut mieux que tout Fartilice des Sermons elabourés des Prédicateurs d'autre sorte. Il faut bien {>eu de choses pour bien prescher, à un Evesque : car ses
1 i 8 OPUSCULE?
Sermons doivent estre de choses nécessaires et utiles, non ew— rieuses ni recherchées; ses paroles simples, non affectées ; soa action paternelle et naturelle, sans art ny soin ; et pour court qu'il soit et peu qu'il dise, c'est tousj ours beaucoup. Toutceey soit dit pour le commencement; car le commencement vous enseignen par après le reste. Je voy que vous escrivés si bien vos lettres , et fluidement , qu'à mon advis , pour peu que vous ayés de resolution, vous ferés bien les Sermons; et néanmoins je vous dis , Monsieur, qu'il ne faut pas avoir peu de resolution , mais beaucoup , et de la bonne et invincible. Je vous supplie de me recommander à Dieu : je vous rendray le contre-change , et seray toute ma vie , Monsieur^, vostre , etc.
DE S. yKANCOIS DE SALES. 1 Î9-
STATUTS SYNODAUX
De révêché de Genève, dressés par monsei£?neiir François DE SALES, évêque et prince de Genève, le 11 octobre 1603, imprimés h Thonon par Marc de la Rue, signés François, évêque de Genève, et contresignés Decomba.
Nous avons intimé et derechef publié les canons des anciens conciles, qui défendent aux personnes ecclésiastiques de tenir en leurs maisons et logis aucunes femmes desquelles la demeure et séjour avec eux puisse justement estre suspect; et^ en tant que de besoin , avons faict de nouveau la mesme prohibition sous peine de rigoureuse punition.
Nous avons donné et donnons pouvoir aux révérends surveillans de ce Diocèse de dispenser de l'observation des festes commandées es Parroisses qui leur sont commises, selon la nécessité ; inhibans à tous Curés et autres quelconques , notamment aux officiers laies, de ne point donner telles licences.