‹ Œuvres Completes Volume 7Chapitre 86 sur 183 · CLXXXIII · texte numérisé non relu

CLXXXIII

LETTRE

A MADAME DE CHANTAL

Il lui apprend la mort de messire Philippe Coëx, surnommé M. de Sainte- Catherine, chanoine et grand pénitencier de l'Eglise de Genève, son confesseur et leur ami.

23 janvier 1G18.

Ma très chère Mère,

Quand on m'a osté d'auprès de vous, c'a esté pour M. de sainte Catherine ; mais je pensois que ce fut un accident comme l'autre fois , et voyla que c'a esté pour luy faire saintement dire dix ou douze fois Vive Jésus! et prolester qu'il avoit toute son espérance en la mort de nostre Seigneur, qu'il a prononcé avec beaucoup de force et de vivacité, et puis s'en *^st allé oii nous avons nos prétentions, sous les auspices du grand saint Paul ^.

Dieu, gui nous l' avoit donné pour son service, 7îous fa osté pour sa gloire : son saint nom soit bénit ^ ! Demeurés rependant en paix avec mon cœur au pied de la providence de ce Sauveur pour lequel nous vivons , et auquel , moyennant sa grâce , nous mourrons. Dieu reparera cette perte et nous suscitera des ouvriers, en lieu de ces deux qu'il luy a pieu retirer de sa vigne pour les fairr asseoir à sa table. Mais tenés vostre cœur en paix, car il le tant ; et, comme dit

< C'est la 427^ de la collection -Biaise, et la Gle du livre V des anciennes éditions.

* Allusion au jour de la fête de la conversion de saint Paul, fixée au 55 janvier.

3 Dominus dédit, Dominus abstulit... sit uomen Domini benedictum. Job, XXXI, 21.

VEscYiiure^ pieiirés un peu sur les trespassés *, mais pourtant tenés Dieu en consolation, puisque nostre espérance est vive , Amen.

LETTRE

A MADAIME l'aEBESSE DU PUITS-d'oRBE.

Le Saint lui conseille de ne pas transporter sa conimiuiauté hors du diocèse de Langres; il lui désigne l)S lieux qui éloient propres à cette translation. Il désapprouve les affections de déférence , et la remise des pension? entre les mains des religieuses.

30 janvier 1G18.

Dieu, qui a fait vostre cœur pour son Paradis, ma très chère Fille , luy face la grâce d'y bien aspirer ! Je vous escris sans loysir , comme je fay presque tousjours , en cette multiplicité d'affaires qui m'accablent.

Je vous ay des-ja escrit qu'il ne falloit nullement penser à transplanter vostre Monastère à Lyon ; car à quel propos oster une si noble fondation d'une Province et d'un Diocèse, pour le porter en un autre ? Ni le Pape , ni l'Evesque , ni le Païs, ni le Parlement, ne le permettront jamais. Demeurés donq ferme en la resolution de le transférer des champs à la ville , mais en une ville de la Province et du Diocèse ; s'il se pouvoit, à Langres, ou à Chastillon, ou à Dijon; et icy^ il seroit mieux : et ne faut point craindre que vos parens /ous y faschassent; :ar y vivant en une bonne et sainte reformation , chacun vous y re verra avec un amour nom-

1 Modicùm plora supra mortuum. Eccli., XXII, 11.

* Tirée aes Instructions et Pratiques de piété , dédiées à madame de Maintenon. C'est la 426e de la collection-Biaise.

pareil ; et puis il ne faut pas tant regarder à vostre personne particulière qu'au public et à la postérité. Mais si vous ne pouvés ranger vostre esprit à cet advis, du moins que ce soit à Chastillon *.

Je n'appreuve nullement que vous separiés vos filles, tenant les unes comme vos affectionnées et partisanes , et lec -^,utres comme distraittes de l'affection qu'elles vous doivent, ni qu'on leur remette leurs pensions ou autres particularités. Il ne faut que vostre courage à tout cela; et croyés que si vous estes bien résolue de vivre en charité avec elles, leur monstrant un cœur de douce mère, qui a oublié tout ce qui s'est passé jusques à présent, vous les verres toutes revenir à vous dans bien peu de mois.

Madame la Première * vous escrira. Je vous prie, escrivés luy en esprit de douceur et d'humilité ; et, sans faire compte des choses passées , tesmoignés que vous estes fille de nostre Seigneur crucifié.

Et non seulement à elle, mais escrivés aussi à M. le Président * et à M. d'Origny *; leur disant qu'après tant de tourmens que vous avés soufferts, enfin nostre Seigneur et vostre vocation vous convient de les prier de vous assister au dessein qui a tous-jours esté en vostre ame, de réduire vostre Monastère à quelque perfection de la vie religieuse, et qu'es occasions vous les avertirés des moyens requis à cet effet, iw ce qu'il z vous aydent. Car en fin, ma très chère fille, il faut avoir la paix, et la paix naist de l'humilité. De renvoyer ce point à eux , il n'est pas raysonnable ; il faut que ce soit vous qui commenciés.

* C'est à ce dernier parti que s'arrêta l'abbesse ; car la translation de sa communauté se fit à Châtillon-sur-Seine en 1619.

« Madame Brulart, épouse de M. Brulart, premier président au parlement ■^e Bourgogne , et sœur de l'abbesse.

3 M. Bourgeois de Crépy, père de l'abbesse , président au parlement do Bourgogne.

» M. d'Origny, oncle de la même abbesse.

En somme, il faut amollir et briser ce cœur, ma très chère Fille, et convertir nostre fierté en humililé et résignation.

Je salue nos Seurs , et particulièrement Madame la Prieure *. Dieu par ,sa bonté vous comble de son saint Esprit, afin que vou^ nviés en luy et à luy.

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LETTRE V

DE s. FRANÇOIS DE SALES A UNE SUFÉRIEURE DE LA VISriATION.

Le Saint console une Supérieure de la Visitation, qui avoit beaucoup de malades dans sa communauté , et rencourage à la charité et à la patience- Exhortation aux souffrances. Quels sont les joyaux et les festins des épouses de Jésus-Christ crucifié.

19 février 1618.

Je VOUS vois, ma très chcre Fille, toute malade et dolente sur les maladies et douleurs de vos filles. On ne peut estre mère sans peyne. Qui est celuy qui est malade, dit l'Apostre, que je ne le sais avec luy ^? Et nos anciens Pères ont dit là dessus que les poules sont tous-jours affligées de travail tandis qu'elles conduisent leurs poussins, et que c'est cela qui les fait glousser continuellement, et que l'Apostre estoit comme cela.

Ma très chère Fille, qui estes aussi ma grande fille, le mesme Apostre disoit aussi que quand il estoit infirme, alors il estoit /or^ *, la vertu de Dieu ipamissani parfait te en l'infirmité ^ Et vous donc , ma Fille, soyés ])ien forte parmi

* C'est encore une sœur de l'abbesse.

> C'est la 429e de la collection-Biaise, et la 70e (q/. eie) des anc. éditions. 8 Quis infirmatur, et ego non infirmer ? II. Cor., XI , 29.

* Cùm infirmor, tune potens sum. II. Cor., XII, 10. » Virtus in infirmitate perficitur. Ibid., 9.

les alïliclions de vostre inayson. Ces maladies longues sont de bonnes escholes de charité pour ceux qui y assistent, et d'amoureuse patience pour ceux qui les ont; car les uns sont au pied de la croix avec nostre Dame et S. Jean , dont ilz imitent la compassion, et les autres sont sur la croix avec nostre Seigneur, duquel ilz imitent la passion.

Quant à la Seur de laquelle vous m'escrivés *, Dieu vous fera prendre le conseil convenable. Cette douceur es souffrances est un pronostic de la future faveur abondante de nostre Seigneur en cette ame, où qu'elle aille ou demeure.

Salués, je vous supplie, ces deux filles tendrement de ma part, car je les ayme ainsy.

Au demeurant, s'il est treuvé convenable de renvoyer cette Novice , il le faudra faire avec la charité possible, et Dieu réduira tout à sa gloire. Dieu garde et bénit les sorties ^ aussi bien que les entrées de celles qui font toutes choses pour luy, et qui n'occasionnent pas leurs sorties par leurs mauvais deportemens. Sa providence fait vouloir le sacrifice qu'elle empesche par après d'estre fait, comme on voit en Abraham. Et me semble que je dis je ne sçay quoy de cecy au livre de l' Amour de Dieu % mais je ne me souviens pas où.

Dilatés cependant vostre cœur, ma chère Fille , mon ame, parmi les tribulations ; aggrandissés vostre courage, et yoyés le grand Sauveur penché du haut du ciel vers vous, qui regarde comme vous marchés en ces tourmentes, et, par un filet de sa providence imperceptible, tient vostre cœur, et le balance, en sorte qu'à jamais il le veut retenir à soy.

Ma très chère Fille , vous estes espouse , non pas encor de Jesus-Ghrist glorifié, mais de Jesus-Christ crucifié : c'est

1 II paroît que c'est la novice dont il est parlé plus bas. * Deus custodiat introitum tuum, et exitum tuum, etc. Ps. CXX, 8. ' Liv. IX, ch. 6, de la Pratique de l'indifférence amoureuse dans les choses du service de Dieu,

•i.**- OPUSCULES

pourquoy les bagues, les carquans et enseignes qu'il vous donne , et dont il vous veut parer , sont des croix , des clous eî des espines; et le festin de ses nopces est de fiel, d'hysope, de vinaigre. Là hzui nous aurons les rubis, les diamans, les «smeraudes, le moust, la manne et le miel. Je ne dis pas ^ecy, non, ma chère grande Fille, vous tenant pour descouragée , mais vous tenant pour adoulourée , et m'estant advis que je dois mesler mes souspirs avec les vostres, comme je sens mon ame meslée avec la vostre, voyés-vous.

Ne me dites point que vous abusés de ma bonté à m'escrire de grandes lettres ; car en vérité je les ayme tous-jours suavement.

Ce bon Père dit que je suis une fleur, un vase de fleurs , el un phœnix; mais en vérité, je ne suis qu'un puant homme, un corbeau , un fumier. Mais pourtant aimés-moybien , ma très chère Fille ; car Dieu ne laisse pas de m'aymer, et de me donner des extraordinaires désirs de le servir et aymer purement et saintement. En somme, après tout, nous sommes trop heureux d'avoir prétention en l'éternité de la gloire par le mérite de la passion de nstre Seigneur, qui fait trophée denostre misère, pour la convertir eu sa miséricorde, à laquelle soit honneur et gloire es siècles des siècles. Amen.

Je suis vostre, ma très chère Fille , vous le scavés bien: je dis vostre d'une façon incomparable.

LE S. FRANÇOIS DE SALES. 3o3

LETTRE

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