DE S. FRANÇOIS DE SALES A UN ECCLÉSIASTIQUE
Le Saint lui fait part de la commission qu'il a du Saint Père pour ériger la congrégation de la Visitation de Sainte-Marie en corps de religion; contradictions et traverses qu'il a eues à essuyer.
2 juillet 1618.
Monsieur,
Je ne m'estonne point de l'empressement que ces bons personnages ont à destourner les âmes que Dieu appelle à la Visitation; car encor me semble-il que cette bien-aymée petite Congrégation est quitte à bon marché des persécutions et contradictions que l'ennemy de son progrés luy suscite, el
* C'est la 444c de la collection-Biaise, et la 8« du livre VI des anc. éditions.
a coustume de susciter en pareille occasion : certes, je crois pourtant qu'il n'en peut plus; car, comme un plaideur qui a mauvaise cause, il ne sçayt plus que faire, sinon caler et prendre des deslais.
J'ay receu de Rome commission d'ériger cette Congrégation en tiltre de Religion, avec tous les privilèges, prééminences, immunités et grâces qu'ont toutes les autres Religions, et ce sous la règle de S. Augustin. Dites à cette bonne ame qu'elle entre asseurément à sainit Marie : bien qu'elle ne soit pas encor Religion, elle le sera bientost; ei j'oserois dire que devant Dieu elle l'a esté, puisque, par sa grâce, l'on y a tous-jours vescu religieusement. Certes, assés entrent sur la mer, qui entrent dans un vaisseau qui est à l'embouchure du Rhône, prest à cingler et à faire voyle.
Nostre Mère ira cet hyver faire une Mayson à Paris, comme je prévois, avec tant de bonheur, d'avantage, de protection et d'assistance, qu'après cela je m'asseure que tout demeurera calme et en paix. J'estime nos Seurs de vostre ville trop heureuses de jouir, comme elles font, des effetz de vostre charité , soin et affection. 0 quelle suavité à mon chetif cœur paternel de sçavoir que mon frère paternel, très aymable, est tout charitable, mais cordial à mes lilles bien aymées 1 Je vous en fais mille très humbles actions de grâces, Monsieur mon très cher frère, et vous proteste que recevant vostre lettre, il me sembloit cueillir des fleurs de suavité incomparable sur le cou peau de nos montagnes où j'estois alors : c'estoit en l'octave de nostre grand S. Jean, où me souvenant que l'Evangeliste de nostre Princesse dit de luy, ec vinuni et siceram non bibet * ; j'admiray la douceur de Dieu de m'abreuver, moy chetif homme, du vin de la charité, que le saint Esprit a respandu en nos cœurs. Vivons ainsy, mon très cher frère, et croyés que tant que je vivray, je porteray la qualité de vostre, etc.
' Luc. I, 15.
LETTRE
AU SUPÉRIEUR d'une COMMUNAUTÉ.
|0 Saint lui écrit en faveur d'un Religieux qui avoit été chassé de son ordre, et qui, paroissant être dans les sentiments d'une véritable pénitence, désiroit d'y rentrer.
Annecy, 13 juillet 1618.
Mon Révérend Père ,
Le frère N. vint à moy au plus fort de son affliction, et puis dire qu'il estoit plus mort que vif, tant sa désolation estoit extrême. Et je me ressouvins de celuy qui lignum fumigans non extinguit^ et quod confractum est non content^-. 11 me présenta ses patentes de démission, esjection, expulsion de l'Ordre, et par ses larmes impetra aysément de moy le séjour de quelques semaines en ce diocèse, pendant lesquelles je fus à Lyon pour visiter Monseigneur l'Archevesque, chez lequel mon Révérend Père Y. me parla ; et pour dire ma pensée, il me parla selon mon cœur : car il me recommanda ce pauvre homme prestre, et lié par les vœux de religion, affin qu'il fut aucunement consolé. Depuis je fis encor plus volontier ce que je voulois faire en charité autour de cette ame.
Mais, mon Révérend Père, c'a tous-jours esté avec cette reserve, qu'elle respecteroit et honnoreroit en toute occurrence vostre Ordre, et se comporteroit humblement envers tous ceux qui en sont; et sur vostre advertissement , je tiendray encor plus fortement la main sur luy pour cela, tandis
1 C'est la 446e de Biaise, et la 65^ du livre !«' des anciennes éditions. * « Il n'éteint pas la mèche qui fume encore, et il ne foule pas aux pieds le vase brisé. » Isaïe, XLII, 3; Matt., XII, 20.
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qu'il demeurera dans mon diocèse, ne désirant rien que d^ donner satisfaction aux Religieux, et particulièrement à ^eux de vostre condition.
Mais, mon Révérend Père, vous me proposés le retour de jette brebis en vostre parc; je crois qu'il ne desireroit pas mieux, et sur tout s'il vous plaisoit de l'asseurer que vous favoriserés sa bonnt intention de quelque doux conseil, et de quelque modération en la pénitence que peut-estre vos Constitutions ordonnent à ceux qui reviennent. Que si vous prenés le soin de me tenir adverti de vostre volonté pour ce regard, je coopereray à cette bonne œuvre de tout mon xiœur ; duquel , vous saluant bien humblement, et vous souhaitant toute sainte bénédiction, je demeure, mon Révérend Père, vostre, etc.
CXGV.
LETTRE