‹ Œuvres complètesChapitre 47 sur 63 · IH · texte numérisé non relu

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bres momimens de la puissance et de l'industrie numaine , dans aucune partie de la terre , il est manifeste qu'ils ne pouvaient avoir été faits dans cette scène de la vie sociale, où les hommes , toujours partagés en petites tribus, n'étaient point accoutumés aux efforts de l'industrie persévérante. C'est seulement dans les états d'une étendue considérable, et chez des peuples habitués à la subordination et à agir de concert, que l'on conçoit L'idée d'ouvrages aussi magnifiques, etquel'ontrouvela faculté delesexécuter.

Que des étals aussi puissans aient été établis lors de ces excavations dans les îles d'Éléphanta et de Salsette, ce n'est pas la seule conséquence que l'on doive tirer de leur inspection; le style des sculptures qui les orne annonce un progrès considérable de l'art dans ce premier période. La sculpture est l'art imitatif dans lequel l'homme paraît avoir fait le premier essai de ses talens. Mais, même dans ces contrées où elle a atteint le plus haut degré de perfection, ses progrès ont été extrêmement lents. Quiconque a fait attention à l'histoire de cet art dans la Grèce, sait combien les premiers essais pour représenter la figure humaine étaient loin d'en retracer fous les traits ; mais les différens groupes de figures qui sont restés entiers clans la pagode d'Éléphanta , quelque peu de cas qu'on en fasse si on les compare avec les ouvrages les plus élégans des artistes grecs ou même étrusques, sont exécutés dans un style très supérieur à la manière lourde et sans expression des Égyptiens ou des figures du fameux palais de Persépolis. C'est ainsi qu'en ont jugé des personnes suffisamment instruites pour apprécier leur mérite; et d'après différons dessin;-,, particulièrement ceux de Niebuhr, voyageur aussi exact dans ses observations que fidèle dans ses descriptions, nous pouvons former une opinion favorable de l'état des arts dans l'Inde à ce période.

C'est une remarque digne d'attention , que la plupart des figures qu'on voit dans les cavernes d'Éléphanta sont si différentes de celles qui sont aujourd'hui exposées dans les pagodes comme objet de vénération , que quelques savans européens ont imaginé qu'elles représentaient les rites d'une religion plus ancienue que celle qui est maintenant établie dans l'Indostan ; cependant les Indiens eux-mêmes considèrent ces

cavernes comme des places destinées a leur culte . et s'y retirent encore pour accomplir leurs dévotions ; ils y honorent les figures qui y sont , de la même manière que celles de leurs pagodes. Pour confirmer ceci , une personne éclairée qui visitait ce sanctuaire souterrain en 1782, m'a dit qu'elle était accompagnée par un bramine intelligent , natif de Bénarès , qui , quoiqu'il n'y fût jamais venu auparavant, connaissait très bien la parenté, l'éducation et la vie de chaque divinité ou figure humaine qui y était représentée , et expliquait couramment la signification des divers symboles par lesquels les images étaient distinguées. On doit considérer ce témoignage comme une preuve que le système de mythologie, maintenant en vigueur à Bénarès, ne diffère | a: de celui qui est figuré dans les cavernes d'Éléphanta. M. Hunter qui visita Éléphanta en 1781 , paraît considérer les figures comme représentant les divinités qui sont encore des objets de culte chez les Indiens *. Une circonstance sert à confirmer la justesse de cette opinion. La plupart des personnages les plus considérables dans les groupes d'Éléphanta sont décorés du Z nnar, ou cordon sacré, particulier à l'ordre des bramines , témoignage authentique que la distinction des castes était établie dans l'Inde lorsque ces ouvrages furent achevés.

2. Au lieu de cavernes, places primitives du culte, qui ne pouvaient être construites que dans des endroits particuliers, la dévotion du peuple commença bientôt à élever des temples à l'honneur de leur divinités dans des autres parties de l'Inde. Leur structure fut d'abord extrêmement simple. C'étaient des pyramides d'une large dimension , qui n'avaient de jour que eel qui venait d'une petite porte. Les Indiens, habitués depuis long-temps a accomplir tous les rites religieux dans l'obscurité des cavernes , étaient naturellement portés à regarder les ténèbres profondes de ces demeures comme sacrées. Il y a encore dans l'Indostan quelques pagodes dans ce premier style d'architecture. M. Hodgps2 a publié les dessins de deux de celles-ci près de Diogur, et d'une troisième, voisine du Tanjaour dans le Carnate, édifices d'une grande antiquité, si vastes, quoique d'une construction grossière, qu'il a fallu la puissance d'un état considérable pour les élever.

1 Archœologia, vol. Vil, p. 286. — 2 K° vi.

APPENDICE DES RECHERCHES

3. A mesure que les différentes contrées de l'Inde s'enrichirent et se perfectionnèrent, la structure de leurs temples s'améliora graduellement. De bâtimens simples ils devinrent des édifices très ornés, et ils sont, tant par leur étendue que par leur magnificence, des monumens du goût et de la puissance du peuple qui les û érigés. Il y a en différentes parties de l'Indoslan des pagodes d'une grande antiquité et dans un style très fini, particulièrement dans les provinces du sud qui n'étaient point exposées à la violence destructive du zèle mahométan l. Pour aider mes lecteurs à se former une idée de ces édifices qui les mette en état de juger du premier état des arts dans l'Inde . j'en décrirai succinctement deux , dont nous avons les détails les plus exacts. La pagode de Chillambrum près de Porto- Novo sur la côte de Coromandel , en grande vénération par son antiquité, a une porte magnifique sur une pyramide de cent vingt-deux pieds de haut , bâtie avec de larges pierres de plus de quarante pieds de long, et au-delà de cinq pieds de tour, le tout couvert de lames de cuivre, et orné d'une immense variété de figures habilement exécutées. L'édifice entier a neuf cent trente-deux pieds d'un côté, et neuf cent trente-six de l'autre : plusieurs parties décorées dbrnemens sont achevées avec une élégance qui

1 Je n'ai entrepris la description d'aucune des excavations souterraines, si ce n'est de celles d'Ëléphanta, parce que aucune d'elles n'a été si souvent visitée ou si soigneusement examinée; dans plusieurs parties de l'Inde il y a cependant des ouvrages étonnans de la même nature. La magnificence de ceux de l'Ile de Salsette est telle que les artistes, employés par le gouverneur Boon pour en faire les dessins , assurèrent qu'elle avait exigé le travail de quarante mille hommes pendant quarante ans pour les achever {Archœol. ,v.Vll,p. 336). Tout exagéré que ce mode d'estimation puisse être, il donne une idée de l'impression que leur vue peut faire sur l'esprit. Les pagodes d'Ellore, à dix-huit milles de Aurungabad, sont aussi taillées dans le roc; et si elles n'égalent pas celles d'Ëléphanta et de Salsette en grandeur, elles les surpassent de beaucoup par leur étendue et leur nombre. M. Thevenot, qui donna le premier une description de ces habitations singulières, assure que pendant environ deux lieues tout autour de la montagne on ne voit rien que des pagodes {voyez part, m, c. xliv). Elles furent examinées plus long-temps et avec plus d'attention par M. Anquetil du Perron , mais comme la longue description qu'il en a faite n'est accompagnée d'aucun plan ou dessin, je ne puis donner du total une idée distincte. Il est évident cependant que ce sont les ouvrages d'un peuple puissant, et parmi les figures innombrables en sculpture dont les murs sont couverts, on peut distin-

fait l'admiration des artistes les plus habiles'. La pagode deSeringham, supérieure en sainteté à celle de Chillambrum , la surpasse encore de beaucoup en grandeur; et je puis heureusement en donner une idée parfaite, en adoptant les expressions d'un historien exact et élégant. Cette pagode est située à un mille environ de l'extrémité occidentale de l'île de Seringham , formée par la division de la grande rivière de Cavert en deux canaux. « Elle est composée de sept enclos carrés, dont les murs ont, l'un dans l'autre , vingt-cinq pieds de haut et quatre d'épaisseur; ces clôtures sont à trois cent cinquante pieds de dislance l'une de l'autre , et chacune d'elles a quatre larges portes avec une haute tour, lesquelles sont placées au milieu de chaque clôture et en face des quatre points cardinaux. Le mur extérieur est presque de quatre milles de circonférence, et sa porte d'entrée au sud est ornée de colonnes dont plusieurs sont d'une seule pierre de trente-trois pieds de longueur et près de cinq de diamètre , et celles qui forment le toit sont encore plus étendues. Les chapelles sont dans les clôtures les plus intérieures. Un demi-mille environ, à l'est de Seringham, et plus près de Coleron que de Caveri , il y a une autre grande pagode, appelée Jembikisma, mais celle-ci n'a qu'une clôture. » L'extrême vénération que l'on

guer tous les objets actuels du culte indien. {Zend-Avesta, dise, prélim., p. 233.) 11 y a des excavations remarquables dans une montagne à Mavalipuram , proche de Sadras. Cette montagne est bien connue sur la côte de Coromandel par le nom des sept pagodes. Nous avons une bonne description de ces ouvrages d'une haute et précieuse antiquité. {Recherches asiatiques , vol.I, p. 145,) On pourrait produire plusieurs exemples d'ouvrages semblables, s'il était nécessaire. Ce que j'ai soutenu concernant l'élégance de quelques-uns des ornemens dans les édifices indiens est confirmé par le colonel Call, ingénieur en chef à Madras, qui appuie sur ceci, comme sur une preuve de l'ancienne et haute civilisation des Indiens. « On peut assurer, dit-il qu'aucune partie du monde n'a « plus de marques d'antiquité , pour les arts, les sciences « et la civilisation , que la péninsule de l'Inde, depuis le « Gange jusqu'au cap Comorin. Je crois que les sculp- « tures de quelques pagodes et choultries, aussi bien que « la grandeur de l'ouvrage, surpassent tout ce qui a été « exécuté de nos jours, non-seulement pour la délicatesse « du ciseau , mais aussi pour les frais de construction , eu « considérant souvent à quelles distances les matériaux « ont été transportés, et à quelle hauteur ils ont été éle- « vés. » ( Transactions philosophiques , vol. LX11. , p. 354.)

1 Mémoires de littérature, tom. XXXI, p. 43, etc. Voyage de M. Sonnerat, tom. 1, p. 217

SUR L'INDE ANCIENNE

a pour Seringham , vient de la croyance qu'elle renferme la vraie image du dieu Wishnou, qui avait coutume d'être adoré par le dieu Brama. Les pèlerins arrivent ici de toutes les parties de la péninsule pour obtenir l'absolution , et aucun ne vient sans offrir de l'argent. Une grande partie du revenu de l'île est assignée à l'entretien des bramines qui habitent la pagode. Ceux-ci avec leur famille ne formaient pas moins de cinquante mille âmes , entretenues , sans travail , par la libéralité de la superstition. Ici , comme dans toutes les autres pagodes de l'Inde, les bramines vivent dans une subordination qui ne connaît point de résistance, et dorment dans une volupté qui ne connaît pas les besoins * .

Les autres espèces d'édifices publics dont j'ai fait mention ont été construits pour la défense du pays. Des immenses plaines de l'Indostan s'élèvent en différens endroits des éminences et des rochers formés par la nature pour être des places fortes. Les naturels s'en emparèrent d'abord, et en les fortifiant par des ouvrages de différentes espèces, les rendirent des postes presque imprenables.

Il semble qu'il y a eu anciennement dans l'Inde un période de trouble général et de danger pendant lequel ces retraites étaient censées essentiellement nécessaires à la sûreté publique ; car parmi les devoirs des magistrats prescrits par les pundits, en voici un : «qu'il sera élevé un fort considérable dans la place où le magistrat choisit sa résidence ; qu'on bâtira un mur sur les quatre côtés avec des tours , des créneaux , et que l'on fera autour un fossé profond 2. » Plusieurs de ces forteresses subsistent ; et par leur construction ainsi que par la tradition, on juge qu'elles doivent avoir été bâties dans des temps très éloignés. M. Ilodges en a publié trois plans , l'un de Chunar Gur, situé sur le fleuve du Gange, environ six milles au-dessus deBénarès3; le second de Gwallior, près de huit milles au sud d'Agra 4 ; le troisième de Bidjegur, dans le territoire de Bénarès 5. Ces forteresses sont toutes, particulièrement Gwallior, des ouvrages d'une étendue et d'une force considérables. Dans le Bengale cependant , elles ne sont pas comparables à plusieurs qu'on voit dans le Deccan. As-

' Orme , Hlst. des trans. milit. de l'Ind., v. 1 , p. 178. * Introduction au Code des lois indiennes, p. 111. 3 N»,. < N<> h. — « iv* m

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seergur, Burhampour et Dowlatabad sont regardées par les naturels comme imprenables ' ; et un bon connaisseur m'a assuré qu'Asseergur est certainement un ouvrage très étonnant , et dans une position si avantageuse, qu'il serait difficile de le réduire par la force.

Ce n'est pas seulement d'après l'examen dateurs travaux publics, que nous sommes autorisés à attester les anciens progrès des Indiens dans les arts utiles et agréables; nous sommes conduits à tirer la même conclusion à la vue des productions de leur industrie, qui étaient les principaux articles de leur commerce avec les nations étrangères. Parmi ces productions , les ouvrages indiens au métier et à l'aiguille ont été les plus renommés dans tous les âges, et il y a lieu de conjecturer avec quelque probabilité que la belle toile a été appelée Sindon par les anciens, du nom de la rivière Indus ou Sindus , près de laquelle on la travaillait avec le plus de perfection 2. Les manufactures de colon des Indes paraissent avoir été autrefois aussi admirées qu'elles le sont à présent, non-seulement pour la délicatesse de son tissu, mais par l'élégance des broderies , et les belles nuances des fleurs qui en ornent d'autres. Depuis le temps le plus ancien du commerce des Européens avec les Indiens, cette contrée s'est distinguée par le nombre et l'excellence des substances dont elle abonde pour teindre en différentes couleurs 3. La teinture de cette couleur bleu foncé, si estimée chez les Romains , portait le nom d'mdicum4. La substance employée à teindre d'un

1 Rennel, Mémoires, p. 133, 139.

* M. Jones, troisième discours, p. 428.

3 Strab., lib. xv, p. 1018, A. 1024, B.

4 Pline, ffist. naturelle, lib. xxxv, c. vi, § xxvn. — L'Inde, dit Sirabon, produit une variété de substances qui donnent des teintures dans les plus admirables couleurs. L'indicum, qui produit la belle couleur bleue, parait être l'indigo des modernes ; nous pouvons le conclure non -seulement de la ressemblance du nom et de l'identité des effets , mais encore de la description donnée par Pline, dans le passage que j'ai cité dans le texte. 1' savait que c'était une préparation d'une substance végétale, quoiqu'il fût mal informé et relativement à la plan:e elle-même , et sur le procédé par lequel on la préparait pour l'usage; ce qui ne paraîtra pas surprenant quand nous nous rappellerons l'ignorance étrange des anciens par rapport à l'origine et à l'apprêt de la soie. Quelques auteurs nomment l'indigo, à cause de sa couleur dans la forme qu'il était importé, atramentum indicurn, encre indienne, et indicurn nigrum, noir indien (Salmas., Exerc, p. 180); et ou en parle, sous ces derniers noms,

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APPENDICE DES RECHERCHES

rouge vif, paraît aussi avoir été importée de Flnde * ; et Ton sait bien que dans les étoffes de soie et de coton , le rouge et le bleu sont des couleurs d'une beauté et d'un lustre très éclatant. Mais quelque grande que soit l'admiration des anciens pour ces productions de l'art des Indiens, quelques circonstances dont j'ai déjà fait mention rendirent leur goût pour les manufactures de colon des Indes bien moindre que celui des temps modernes; c'est ce qui a été cause de la connaissance très imparfaite que nous en ont laissée les écrivains grecs et romains : nous pouvons conclure cependant de la ressemblance étonnante de l'état ancien de l'Inde avec l'état moderne , que dans tous les temps leurs ouvrages au métier étaient aussi beaux que variés Les anciens auteurs rappellent avec éloge l'industrie des Indiens dans d'autres espèces d'ouvrages, particulièrement en métaux

parmi les articles d'importation de l'Inde. (Periol. Mar. Erylhr , p. 22.) La couleur de l'indigo moderne sans être délayé ressemble à celle de l'indicum ancien,. si fortement coloré qu'il parait noir. (Délavai, Expér., Recherche sur la cause et les changemens des couleurs, préface, p. 23.) La gomme laque, employée dans la teinture rouge, était aussi connue des anciens et sous le même nom qu'elle porte aujourd'hui. (Salmas., Exerc., p. 810.) Cette substance précieuse d'une utilité si étendue pour la peinture, la teinture, le vernis du Japon, poulies vernis et dans la manufacture de cire à cacheter, est le produit d'un très petit insecte. Ces insectes se fixent aux extrémités succulentes des branches de certains arbres, et sont aussitôt collés à la place ou ils s'a:tachenf, par une liqueur épaisse et transparente, qui transsudede leurs corps ; l'accumulation graduelle de cette liqueur forme pour chaque insecte une cellule complète qui sert de tombeau à la mère et de berceau à sa postérité. Cette substance glutineuse, dont les branches d'arbres sont entièrement couvertes, est la gomme laque. On a donné d'une manière concise, exacte et satisfaisante, le détail de sa formation , de sa nature et de son usage dans les Transactions philosophiques (v. LXX1, part, n, p. 374.) Ctésias parait avoir reçu une description assez claire de l'insecte qui produit la gomme laque, et il célèbre la beauté de la couleur que sa teinture fournit. (Exccrpta ex Jndic ad cale. Herodot., édit. Wesseling, p. 840.) Teinturiers indiens était l'ancien nom de ceux qui teignaient soit en beau bleu, soit en beau rouge; ce qui indique la contrée d'où les matières qu'ils employaient étaient apportées (Salmas., Ib., p. 810.) Leurs étoffes de roton, teintes de différentes couleurs, prouvent que les .nciens Indiens doivent avoir fait des progrès considérables dans la science de la chimie. Pline ( lib. xxxv, c. u, § xlii), donne une relation de cet art tel qu'il était connu anciennement. C'est précisément le même que o'lui que l'on emploie maintenant pour les toiles peintes. 1 Salm., Exerc. ,s«r Solin , 180, etc., 810-

et en ivoire, mais sans donner aucune description particulière de leur nature l. Il y a maintenant en Europe quelques modèles des anciens ouvrages des artistes indiens , d'après lesquels il paraît qu'ils avaient connaissance de la méthode de graver sur les substances les plus dures, et que, par l'élégance de leurs dessins et la finesse de l'exécution , ils étaient arrivés à un degré remarquable de perfection. Un auteur ingénieux soutient que l'art de graver sur les pierres précieuses était probablement une invention indienne, qu'elle y fut certainement cultivée de bonne heure , et il soutient cette opinion par plusieurs argumens plausibles 2. Les pierres gravées indiennes dont il a publié les descriptions, paraissent l'ouvrage d'un période de temps très éloigné , puisque leurs légendes sont en sanskrit 3.

Ce n'est pas seulement des progrès des arts mécaniques dans l'Inde que nous concluons que ses babitans ont été très civilisés ; nous en avons encore une preuve plus convaincante dans des ouvrages anciens , fruit de leur génie dans les beaux-arts. Celte preuve devient plus intéressante , parce qu'elle émane d'une source de connaissance que la louable curiosité de nos concitoyens a ouverte aux peuples de l'Europe depuis quelques années. C'est un fait connu depuis long-temps, que toute la science et la littérature desbramines était renfermée dans des livres écrits en une langue entendue par un petit nombre des plus savans d'entre eux , et tous les Européens, établis dans l'Inde durant trois cents ans, se sont plaints que les bramines refusassent d'instruire qui que ce soit dans cette langue. Mais à la fin, par adresse , par de bons traitemens et par la persuasion que l'ardeur avec laquelle on sollicitait l'instruction ne procédait d'aucune intention de tourner leur religion en ridicule, mais du désir d'acquérir une connaissance parfaite de leurs sciences et de leur littérature , leurs scrupules ont été levés. Quelques gentilsbommes anglais possèdent maintenant le sanskrit parfaitement. Le voile mystérieux, autrefois impénétrable, est levé , jet dans le cours de cinq ans , la curiosité du public a été satis-

1 Strab.,lib.xv, p. 1044, B.Dyon. Periegetes, vers 1010 3 Introduction de Raspe à la descript. de Tassir. Calai, des pierres gravées , etc., p. 12, etc. 8 Ibid., vol. 1, p. 74, vol. U . pi. xm.

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faite par deux publications aussi singulières qu'inattendues. La première est une traduction par M. Wilkins, d'un épisode du Mahabarat, poème épique très estimé des Indiens, composé, selon leur tradition, par Kreeshna Dwypayen Veias , le plus éminent de tous leurs bramines , trois cents ans environ avant l'ère chrétienne. L'autre est intitulé Sacontala, poème dramatique, écrit cent ans environ avant la naissance de J. C. , et traduit par M. Jones. J'essaierai de donner une analyse du sujet et de la composition de ces deux ouvrages pour mettre mes lecteurs en état d'apprécier le degré démérite de chacun. Le Mahabarat est un poème volumineux de cinq cent mille vers. M. Wilkins en a traduit plus d'un tiers ; mais il en a seulement publié jusqu'ici un épisode très court, intitulé Baglwat- Geeta, et par cet essai nous pouvons porter un jugement sur le tout. Le .ujet du poème est mie fameuse guerre civile entre deux branches (Se la maison royale de Bhaurat. Lorsque les troupes de chaque côté furent rangées en ordre de bataille, prêtes à décider l'objet de la contestation par I'épée , Arjoon , le favori et le pupille du dieu Kreeshna qui l'accompagnait dans cette heure de danger, lui dit de faire avancer son chariot entre les deux armées ennemies. Il les regarda l'une et l'autre, et ne vit de chaque côté que grands-pères, oncles, cousins, tuteurs, fils , Frères , parens et amis intimes ; et quand il eut regardé fixement pendant quelque temps, et qu'il eut vu ceux-ci préparés au combat , il fut saisi d'attendrissement et de componction, et exprima sa douleur en ces termes : « 0 Kreeshxna, à la vue de mes enfans ainsi agités dans « l'attente du combat , mes membres n'ont plus «de force, mon visage pâlit, le poil se hérisse «sur mon corps, et lout mon être frémit d'hor- «reur ! ma peau est brûlée et desséchée. Lorsque «j'aurai détruit mes parens , n'attendrai-je pas « long-temps le bonheur - Je n'ambitionne pas « la victoire , ô Kreeshna ; je ne manque point de «puissance, je n'ai pas besoin de plaisir; car «qu'est-ce que l'empire et les jouissances delà «vie, ou la vie elle-même, quand ceux pour qui «on enviait la puissance, le plaisir et le bon- «heur, méprisant la vie et la fortune, sont ici «sur le champ de bataille prêts à combattre ? «Tuteurs, fils et pères, grands-pères et petits- «fils, onclos. neveux, cousins, proches et amis,

«quand ils voudraient me tuer, je ne voudrais «pas les combattre , non, pas même pour rem- «pire des trois grandes régions de l'univers; «encore moins pour ce petit coin déterre1.» Pour écarter ses scrupules , Kreeshna lui apprend quel était, dans une telle conjecture, le devoir d'un prince de la Chehterie ou caste militaire , et l'excite a le remplir par diverses raisons morales et philosophiques que j'aurai occasion de considérer en particulier dans une autre partie de cette dissertation. Plusieurs passages de ce dialogue entre Kreeshna et son pupille donnent une haute idée du génie du poète. Le discours d'Arjoon que j'ai cité, et où il exprime l'angoisse de son âme, doit avoir frappé tous les lecteurs par sa beauté et le pathétique des sentimens ; dans la suite de ces notes je rapporterai une description sublime de l'Etre suprême et du respect avec lequel il était adoré. Mais tandis que ces morceaux excitent notre admiration et nous confirment dans l'idée que la eivili.'-alion devait être très perfectionnée dans un pays qui avait produit un tel ouvrage , nous sommes surpris de trouver si peu de goût et d'art dans la manière d'amener cet épisode. Deux armées puissantes sont rangées en ordre de bataille, empressées de combattre; un jeune héros et son instituteur sont représentés debout dans un chariot de guerre au milieu d'elles ; ce n'était sûrement pas là le moment de lui enseigner les principes de la philosophie, et de lui expliquer dix-huit leçons de métaphysique et de théologie.

Quant à la poésie, soit dramatique, soit épique des Indiens, nous sommes obligés de nous en former une opinion d'après un simple morceau de l'un et de l'autre ; et même nous ne pouvons avoir qu'une idée bien imparfaite du dernier genre , puisque nous ne connaissons qu'un fragment d'un grand poème. Cependant , si nous pouvons hasarder quelque décision sur de si faibles débris, c'est que des deux poésies, le drame paraît avoir été conduit avec le goût le plus épuré; on en jugera par les observations que je me propose de faire sur Sacontala.

Ce n'est que pour les nations fort avancées dans la civilisation que le drame est un amusement public. Les Grecs, depuis long-temps, étaient un peuple policé; Alcée et Sapho avaient composé ieurs odes; Thaïes et Anaximandre

"• HnéTivtit-ïieeta.

APPENDICE DES RECHERCHES

avaient ouvert leurs écoles avant que la tragédie eût fait ses premiers et grossiers essais sur le chariot de Thespis ; et un long espace de temps s'écoula avant qu'elle parvînt à quelque degré de perfection. Ainsi, d'après le drame de Sacontala , nous devons nous former une idée avantageuse des progrès d'une société à laquelle un pareil ouvrage était assorti. Néanmoins, en appréciant son mérite, nous ne devons pas lui appliquer les règles de la critique tirée de la littérature et du goût des nations , inconnues à son auteur ; nous ne devons pas y chercher le principe des unités du théâtre grec: nous ne devons pas le juger d'après nos modèles et nos convenances. Il faut avoir égard aux coutumes locales et aux mœurs particulières, fruits d'un état de société domestique, d'un ordre de politique civile et d'un système d'opinions religieuses , très différais de ceux qui sont établis en Europe. Sacontala n'est pas un drame régulier ; mais, comme quelques-unes des pièces représentées autrefois sur les théâtres espagnols et anglais , c'est une histoire en dialogue où se trouvent racontés des événemens arrivés en différais endroits, et qui occupent plusieurs années; sous ce point de vue , la fable, en général , est bien arrangée ; les incidens sont heureusement choisis, et les révolutions dans la situation des principaux personnages sont touchantes et inattendues. Le dénoùment de la pièce cependant, quoique quelques-unes des circonstances préparatoires soient introduites avec adresse , est à la fin amené par l'intervention d'êtres supérieurs , qui a toujours un mauvais effet et décèle le défaut d'art. Mais, comme Sacontala était née d'une nymphe du ciel, et sous la protection d'un saint ermite, cette entremise céleste peut paraître moins merveilleuse; elle est d'ailleurs parfaitement conforme au goût oriental. Dans plusieurs endroits ce drame est d'un ton simple et sensible ; dans quelques-uns il est pathétique, clans d'autres c'est un mélange de comique avec ce qu'il y a de plus sérieux. On peut donner des exemples de l'un et de l'autre genre. Je citerai quelques traits du premier, et parce que la simplicité et la tendresse sont les beautés caractéristiques de la pièce, et parce qu'ils ont peu du style figuré et enflé de la poésie orientale.

Sacontala , l'héroïne du drame , princesse de grande naissance, avait été élevée par un saint

ermite dans un petit bois consacré, et avait passé la première partie de sa vie dans les occupations rurales et l'innocence pastorale. Quand elle fut sur le point de quitter cette retraite chérie , et d'aller à la cour d'un grand monarque avec qui elle avait été mariée, Cana, son père nourricier, et ses jeunes compagnes déplorent ainsi leur perte et expriment leurs vœux pourson bonheur avec une énergie de sentiment et dans un langage parfaitement analogue à leur caractère pastoral.

« Écoutez , ô vous arbres de cette sainte forêt , «écoutez et annoncez que Sacontala va au palais «de son époux, elle qui ne voulait pas boire, «quoique altérée, avant que vous fussiez ar- « rosés; elle qui ne voulait point cueillir, par affection pour vous, une seule de vos feuilles «nouvelles, quoiqu'elle eût aimé à en orner ses «beaux cheveux; elle, dont le plus grand plai- «sir était de voir la saison où vos branches sont « parées de fleurs ! »

Le chœur des nymphes du bois. «Puisse le «bonheur l'accompagner dans sa route! puis- « sent les zéphirs propices parfumer les airs sur «son passage de la poussière odoriférante des « fleurs ! puissent les réservoirs d'une eau lim- «pide, verdoyant des feuilles du lotos, la ra- « fraîchir dans sa marche; et puissent les bran- «ehes des arbres, par leur ombrage , la défendre « des rayons brûlans du soleil ! »

Sacontala, à peine sortie du bocage, se tourne vers Cana : «Permets-moi, ô père vénérable, «de consacrer ce mad-havi, dont les fleurs « rouges semblent embrasser ce bocage. »

Cana. « Mon enfant, je connais ton affec- « tion pour cet arbrisseau. »

Sacontala. «Ola plus radieuse des plantes, «reçois mes embrassemens , et rends -les-moi «avec tes bras flexibles! Quoique éloignée de «toi, je te serai toujours dévouée. — O père « chéri! considère cette plante comme moi-même!» A mesure qu'elle s'avance, elle s'adresse encore à Cana : « 0 mon père ! lorsque cette gazelle, «qui maintenant marche lentement , à cause du «poids des petits dont elle est pleine , aura mis «bas, envoie-moi , je t'en supplie, un doux mes- «sage avec des nouvelles de sa santé. — Ne l'ou- «blie pas.» — Cana. «Ma bien -aimée! je ne «l'oublierai pas,» Sacontala (s'arrêtant). « Ah ! «qu'est-ce qui s'attache aux pans de ma robe «et me retient?» — Cana. «C'est ton enfant

SUR L'INDE ANCIENNE

«adoptif , le petit faon, dont la bouche blessée «en broutant les pointes aiguës du cusa, a été «si souvent frottée par toi de l'huile salutaire «d'Ingudi; que tu as nourri tant de fois d'une « poignée de graines de Sumac , et qui maintece nant ne veut pas abandonner les traces de sa « protectrice. »

Sacontala. — «Pourquoi gémis tu, tendre a faon, à cause de moi qui dois quitter notre «commune demeure? Je t'élevai , lorsque tu eus « perdu ta mère , qui mourut aussitôt après ta «naissance; mon père nourricier te servira de «même et avec des soins aussi tendres , quand «nous serons séparés. — Retourne , pauvre pe- « tit , retourne. — Nous allons partir. » (Elle fond en larmes). — Cana. «les larmes, mon en- «fant, sont déplacées dans cette occasion. Aies « du courage ; vois la route droite devant toi , et «suis-la. Quand la grosse larme se cache au-des- «sous de tes beaux yeux abattus . que ta résolution réprime ses premiers efforts pour se dé- « gager. Dans ton passage sur cette terre, où les «sentiers sout tantôt hauts, tantôt bas, et où le « vrai sentier est rarement distingué , les traces « de tes pieds doivent être inégales, mais la vertu « te dirigera dans le vrai chemin l. »

Tout lecteur de bon goût doit être , ce me semble , satisfait de cet échantillon du drame indien. Ce ne peut être que chez un peuple qui a des mœurs policées et des sentimens délicats qu'une composition si simple et si correcte a pu être produite et goûtée. J'observe dans ce drame une preuve de l'absurde extravagance si fréquente dans la poésie orientale. Le monarque , en replaçant un bracelet qui était tombé du bras de Sacontala , lui parla ainsi : «Regarde , ma bien- « aimée, c'est la nouvelle lune qui a quitté le fir- « marnent pour honorer une beauté supérieure ; « elle est descendue sur son bras enchanteur , et «a réuni des croissans alentour pour former un «bracelet 2 » Voilà le discoursd'un jeune homme transporté pour sa maîtresse , et à tout âge, et chez toutes les nations, on doit attendre un éloge exagéré de la bouche de tous les amans. Les représentations dramatiques paraissent avoir été l'amusement favori des Indiens, aussi bien que des autres nations civilisées. «Les tra- «gédies., les comédies, les farces et les pièces de «musique du théâtre indien rempliraient tout

1 Act. iv, p. 47, etc. — 2 Act. ni, p. 36.

«autant de volumes que celles d'aucun peuple de «l'Europe ancienne ou moderne. Elles sont tou- «tes en vers lorsque le dialogue est élevé, et en «prose quand il est familier; les grands et les «savans sont représentés parlant le plus pur «sanskrit, et les femmes le pracrit, qui n'est «guère que le langage des bramines adouci par «une articulation délicate jusqu'à la douceur de «l'italien; les personnages inférieurs du drame «emploient lesdialectes vulgaires des différentes «provinces qu'ils sont supposés habiter1.»

1 La littérature sanskrite est une acquisition toute récente en Europe, le Baghuai-Geeta,(\v\\ est la première traduction dans cette langue , n'ayant été publié qu'en 1785 : après avoir revu dans le texte avec un plus grand degré d'attention critique les deux ouvrages du sanskrit les plus dignes d'être connus, il appartient essentiellement au sujet de mes recherches, et quelques-uns de mes lecteurs m'en sauront gré , de donner ici un extrait succinct d'autres compositions dans cette langue, qu'on nous a fait connaître. L'usage étendu du sanskrit est une circonstance qui mérite une attention particulière. « La grande source de la littérature indienne, dit M. Halhed (le premier Anglais qui ait acquis la connaissance de cette langue), la mère de presque tous les dialectes, depuis le golfe Persique jusqu'aux mers de la Chine, c'est le sanskrit, langage de la plus haule et de la plus respectable antiquité, qui, à présent, quoique renfermé dans la bibliothèque des bramines, et approprié seulement aux actes de leur religion, parait avoir été répandu sur la plus grande partie du monde oriental, et l'on peut découvrir encore les traces de son étendue primitive dans presque tous les districts de l'Asie. J'ai souvent été étonné de la similitude des mots sanskrits avec ceux des langues perse et arabe, et même ceux du grec et du latin , et cela non seulement dans les termes techniques et métaphoriques, que le changement des arts raffinés et des mœurs cultivées peut avoir accidentellment introduits , mais même dans le langage de l'agriculture , dans les monosyllables, dans les noms des nombres, et les dénominations de certains objets qui ont dû être distingués d'abord à l'aurore de la civilisation. La ressemblance que l'on peut observer dans les caractères des lettres, sur les médailles et les cachets de différens districts de l'Asie, la luiwière qu'ils réfléchissent réciproquement les uns sur les autres, et l'analogie générale qu'ils ont tous avec le même grand prototype, offre un autre champ à la curiosité. Les monnaies d'Assam, de Napaul, de Cachemire, et de plusieurs autres royaumes, sont toutes frappées avec des caractères sanskrits, et le plus souvent renferment des allusions à l'ancienne mythologie sanskrite. J'ai observé la même conformité dans la gravure des sceaux de Boutan et du Thibet. On peut aussi tirer une conclusion parallèle de l'arrangement particulier de l'alphabet sanskrit, très différent de ceux des autres parties du monde. Ce mode extraordinaire de combinaison existe encore dans la plus grande partie de l'orient, de l'indus jusqu'au Fégu, dans des dialectes sans liaison apparente et entiè-

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