‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 3 sur 11 · KA^CAMBO · texte numérisé non relu

KA^CAMBO

Eh bien, soit; cet enfer sera fini.

Il détourna la tête et se mit à jouer de tout son pouvoir la danse demandée.

Ivan commença les pas et les «attitudes grotesques de la cosaque qui plaisaient particulièrement au vieillard, en faisant des sauts et des gambades , et en jetant des cris pour détourner son attention.

Lorsque Kascambo sentait que le danseur était près de la hache, son cœur palpitait d'inquiétude : cet instrument de leur délivrance était dans une petite armoire sans porte , pratiquée dans la muraille , mais à une hauteur à laquelle Ivan atteignait à peine. Pour l'avoir à sa portée, il profita d'un moment favora-

nu CAUCASK. 110

ble , la saisit toul-à-ooup , et la mit aussitôt à terre , dans l'ombre que formait le corps d'Ibrahim. Lorsque celui-ci jeta les yeux sur lui , il était loin de là et continuait la danse. Cette scène dangereuse durait depuis assez long-tems , et Kascambo , las de jouer , commençait à croire que son denchik manquait de courage, ou ne jugeait pas l'occasion favorable. Il jeta les yeux sur lui an moment oîi , s'étant saisi de la hache , l'intrépide danseur s'avançait d'un pas ferme pour en frapper le vieux brigand. L'émotion qu'éprouva le major fut si forte , qu'il cessa de jouer et laissa tomber sa guitare sur ses genoux. Au même instant, le vieillard s'était baissé et avait fait un pas en avant pour avancer des

broussailles dans le feu : des feuilles sèches s'enflammèrent et jetèrent une grande lueur dans la chambre : Ibrahim se retourna pour s'asseoir.

Si , dans cette occasion , Ivan avait poursuivi son entreprise, un combat corps k corps devenait inévitable : l'alarme aurait été donnée . ce qu'il fallait surtout éviter; mais sa présence d'esprit le sauva. Lorsqu'il s'aperçut du trouble du major, et qu'il vit Ibrahim se lever, il posa la hache derrière le billot même qui servait de siège à ce dernier, et recommença la danse. « Jouez , morbleu !

» dit-il k son maître ; k quoi songez- )) vous ? » Le major, reconnaissant l'imprudence qu'il avait faite , se remit doucement k jouer. Le vieux geôlier

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n'eut aucun soupçon, et s'assit de nouveau; mais il leur ordonna de finir la musique et de se coucher. Ivan alla tranquillement prendre l'étui de la guitare et vint le poser sur le foyer; mais, au lieu de recevoir l'instrument que son maître lui présentait, il saisit tout-àcoup la hache derrière Ibrahim, et lui en asséna un si tei rible coup sur la tête, que le malheureux ne poussa pas même un soupir, et tomba roide mort le visage dans le feu : sa longue barbe grise s'enflamma; Ivan le retira parles pieds et le couvrit d'une natte.

Ils écoutaient pour savoir si la femme avait été réveillée, lorsque, étonnée sans doute du silence qui régnait après tant de bruit, elle ouv rit la porte de sa

chambre : « Que faites-vous donc ici?

» dit-elle en s'avancant vers les prison- )) niers; d'où vient qu'il sent la plume » brûlée? » Le feu venait d'être dispersé et ne donnait presque plus de lueur. Ivan leva la hache pour la frapper; elle eut le tems de détourner la tête, et reçut le coup dans la poitrine, en jetant un affreux soupir : un autre coup plus rapide que l'éclafr l'atteignit dans sa chute, et l'étendit morte aux pieds de Kascambo. Effrayé de ce second meurtre , auquel il ne s'attendait pas, le major, voyant Ivan s'avancer vers la chambre de l'enfant , se plaça devant lui pour l'arrêter. « Oii vas-tu , » malheureux? lui dit-il; aurais-tu la » barbarie de sacrifier aussi cet enfant^

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>^ qui m'a témoirvné tant d'amitié? Si tu » me délivrais à ce prix, ni ton attache- » ment, ni tes services, ne pourraient » te sauver à notre arrivée à la ligne.

>^ -- Maligne, répondit Ivan, vous » ferez ce que vous voudrez; mais ici , » il faut en finir. »

Kascambo, rassemblant toutes ses forces, le saisit au collet, comme il voulait forcer le passage : << Misérable, lui » dit-il, si tu oses attenter ^^a vie, si » tu lui ôtes un seul cheveu, je jure » ici devant Dieu que je me livre moi- » même entre les mains des Tchetchen- » ges , et ta barbarie sera inutile!

» — Entre les mains des Tchetchen- » ges ! répéta le denchik en élevant sa » hache sanglante sur la tête de son

» maître; ils ne vous reprendront jamais » vivant : je les égorgerai eux, vous et » moi, avant que cela arrive. Cet eii- » fant peut nous perdre en donnant » l'alarme; dans l'état oii vous êtes, des » femmes suffisent pour vous ramener » en prison.

» — Arrête, arrête! s'écria Kascambo » des mains duquel Ivan cherchait à se » dégager. Arrête, monstre, tum'égor- » géras nyn-même avant de commettre » ce crime ! » Mais , embarrassé par ses fers et faible comme il était , il ne put retenir le féroce jeune homme , qui le repoussait, et tomba rudementpar terre, prêt à défaillir de surprise et d'horreur. Tandis que , tout souillé du sang des premières victimes , il faisait des efforts

pour so relever : « Ivan, s'écriait-il , je » t'en conjure, ne le tue pas ; au nom de » Dieu, ne verse pas le sang de cette in- » nocente créature! « Il courut au secours de l'enfant dès qu'il en eut la force ; mais, en arrivant à la porte de la chambre , il heurta dans l'obscurité Ivan qui revenait. « Maître, tout est fini; ne per- » dons pas de tems et ne faites pas de » bruit. Ne faites pas de bruit , vous dis- » je, répondait-il aux reproches déses- » pérés que lui faisait son maître : ce qui » est fait est fait ; maintenant il n'y a plus » à reculer. Jusqu'à ce que nous soyons » libres , tout homme que je rencontre » est mort , ou bien il me tuera ; et si )) quelqu'un entre ici avant notre départ, -» je ne regarde pas si c'est un homme,

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» une femme ou un enfant , si c'est un » amii ou un ennemi, je l'étends là avec » les autres. » Il alluma une esquille de mélèse et se mit à fouiller dans la giberne et dans les poches du brigand ; la clef des fers ne s'y trouva pas : il la chercha de même vainement dans les habits de la femme , dans un coffre , et partout oii il s'imagina qu'elle pouvait être cachée. Tandis qu'il faisait ces recherches , le major s'abandonnait sans prudence à sa douleur ; Ivan le consolait à sa manière. K Vous feriez mieux, lui disait- il, de » pleurer la clef des fers qui est perdue. »> Qu'avez-vous à regretter de cette race » de brigands qui vous ont tourmenté » pendant plus de quinze mois? Ils vou- » laient nous faire mourir, eh bien! leur

» tour est venu avant le nôtre. Est-ce » ma faute à moi? Que l'enier puisse » les engloutir tous ! »

Cependant, la clei' des fers ne se trouvant pas, tant de meurtres devenaient inutiles si l'on ne parvenait à les rompre. Ivan, avec le coin de la hache, parvint à détacher l'anneau de la main^, mais celui qui liait la chaîne aux pieds résistait k tous ses efforts ; il craignait de blesser son maître et n'osait employer toute sa force. D'autre part, la nuit s'avançait , le danger devenait pressant :

ils se décidèrent à partir. Ivan attacha fortement la chaîne à la ceinture du major, de manière qu'elle le gênât le moins possible, et qu'elle ne fît pas de bruit. Il mit dans un bissac un quartier

128 LPS PRISONNIERS

de mouton, reste du repas de la veille , y ajouta quelques autres provisions , et s'arma du pistolet et du poignard du mort. Kascambo s'empara de sa bourka ' ; ils sortirent en silence , et , faisant le tour de la maison pour éviter toute rencontre, ils prirent le chemin de la montagne , au lieu de suivre la direction de Mosdok et la route ordinaire , prévoyant bien qu'on les poursuivrait de ce côté. Ils longèrent pendant le reste de la nuit les hauteurs de leur droite , et, lorsque le jour commençait à pa-

' Manteau de feutre imperméable , à longs poils , qui ressemble assez à une peau d'ours. La bourka, manteau ordinaire des cosaques, ne se fabrique que dans leur pays : ils bravent impunément avec elle la pluie et les boues du bivouac.

raître , ils entrèrent dans un bois de hêtres qui couronnait toute la montagne et qui les mit à couvert du danger d'être vus de loin. C'était dans le mois de février : le terrain, dans ces hauteurs , et surtout dans la forêt , était encore couvert d'une neige durcie qui soutint les pas des voyageurs pendant la nuit et une partie de la matinée ; mais vers midi , lorsqu'elle eut été ramollie par le soleil, ils enfonçaient à chaque instant , ce qui rendit leur marche très-lente. Ils arrivèrent ainsi péniblement sur le côté d'une vallée profonde qu'ils devaient traverser et dans le fond de laquelle la neige avait disparu; un chemin battu suivait les sinuosités du ruisseau et annonçait que l'endroit était fréquenté.

Cette considération , jointe à la fatigue dont le major était accablé , décida les voyageurs à rester dans cet endroit pour attendre la nuit : ils s'établirent entre quelques rochers isolés qui sortaient de la neige. Ivan coupa des branches de sapin pour en faire , sur la neige , un lit épais sur lequel le major se coucha. • Tandis qu'il se reposait, Ivan cherchait à s'orienter. La vallée , au sommet de laquelle il se trouvait, était entourée de hautes montagnes entre lesqu'Cfles on n'apercevait aucune issue : il vit qu'il était impossible d'éviter le chemin battu , et qu'il fallait nécessairement suivre le cours du ruisseau pour sortir de ce labyrinthe. Il était environ onze heures du soir, et la neige commençait à se raf-

fermir lorsqu'ils descendirent dans la vallée. Mais, avant de s'acheminer, ils mirent le feu à leur établissement autant pour se réchauffer que pour faire un petit repas de chislik , dont ils avaient grand besoin. Une poignée de neige fit leur boisson, et une gorgée d'eau-de-vie acheva le festin. Ils travei'^ sèrent heureusement la vallée sans voir personne , et entrèrent dans le défilé où le chemin et le ruisseau étaient resserrés entre de hautes montagnes à pic. Ils marchèrent avec toute la vitesse qui leur était possible, sentant bien le danger qu'ils couraient d'être rencontrés dans cet étroit passage, dont ils ne sortirent que vers les neuf heures du matin. Ce fut alors seulement que ce som-

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bre défilé s'ouvrit tout-à-coup , et qu'ils découvrirent , au - delà des montagnes plus basses qui se croisaient devant eux, l'immense horizon de la Russie, sembl£d)le à une mer éloignée. On se formerait difficilement une idée du plaisir qu'éprouva le major h ce spectacle inattendu : la Russie ! la Russie î était le seul mot qu'il pût prononcer. Les voyageurs s'assirent pour se reposer et pour jouir d'avance de leur prochaine liberté. Ce pressentiment de bonheur se mêlait dans l'esprit du major au souvenir de l'horrible catastrophe dont il venait d'être témoin, et que ses fers et ses habits souillés de sang lui retraçaient vivement. Les yeux fixés sur le terme éloigné de ses travaux , il calculait les diffi-

cultes du voyage. L'aspect de la longue et dangereuse route qui lui restait à faire, avec des fers aux pieds et des jambes enflées de fatigue, effaça bientôt jusqu'à la trace du plaisir momentané que lui avait causé l'aspect de sa terre natale. Aux tourmens de son imagination se joignait une soif ardente. Ivan descendit vers le ruisseau qui coulait à quelque distance pour apporter de l'eau à son maître : il y trouva un pont formé de deux arbres et vit de loin une habitation. C'était une espèce de chalet , une habitation d'été de Tchetchenges qui se trouvait déserte. Dans la situation des fugitifs , cette maison isolée était une découverte précieuse. Ivan vint arracher son maître à ses réflexions pour

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le conduire dans le refuge qu'il venait de découvrir, et, après l'y avoir établi , il se mit aussitôt à la recherche du magasin.

Les habitans du Caucase qui , pour la plupart, sont à demi nomades et souvent exposés aux incursions de leurs voisins, ont toujours, auprès de leurs maisons, des souterrains dans lesquels ils cachent leurs provisions et leurs effets. Ces magasins , de la forme d'un puits étroit , sont fermés avec une planche, ou une large pierre recouverte soigneusement de terre, et sont toujours placés dans des endroits oii le gazon manque, de peur que la couleur de l'herbe ne trahisse le dépôt. Malgré ces précautions, les soldats russes les

découvrent souvent; ils frappent la terre avec la baguette de leur fusil dans les sentiers battus qui sont près des habitations , et le son leur indique les cavités qu'ils recherchent. Ivan en découvrit une sous un hangar attenant à la maison, dans laquelle il trouva des pots de terre, quelques épis de mais, un morceau de sel gemme et plusieurs ustensiles de ménage. Il courut chercher de l'eau pour établir la cuisine : le quartier de mouton et quelques pommes de terre qu'il avait apportées furent placés sur le feu. Pendant que le potage se préparait , Kascambo faisait rôtir les épis de maXs; enfin, quelques noisettes trouvées encore dans le magasin complétèrent le repas. Lorsqu'il fut achevé, Ivan,

avec plus de loisir et de moyens, parvint à délivrer son maître de ses fers , et celui-ci , plus tranquille et restauré par un repas excellent pour la circonstance, s'endormit d'un profond sommeil, et il était nuit close lorsqu'il se réveilla. Malgré ce repos favorable, lorsqu'il voulut reprendre sa route , ses jambes enflées s'étaient roidies au point qu'il ne pouvait faire le moindre mouvement sans éprouver des douleurs insupportables. Il fallut cependant partir.

Appuyé sur son domestique , il s'acbemina tristement , persuadé qu'il n'arriverait point jusqu'au terme désiré. Le mouvement et la cbaleur de la marcbe apaisèrent peu à peu les douleurs qu'il ressentait. Il marcha toute la nuit, s'ar-

rêtant souvent et reprenant aussitôt sa route. Quelquefois aussi , se laissant aller au découragement, il se jetait sur la terre et pressait Ivan de l'abandonner à son mauvais sort. Son intrépide compagnon, non seulement l'encourageait par ses discours et son exemple, mais employait presque la violence pour le relever et l'entraîner avec lui. Ils trouvèrent dans leur route un passage difficile et dangereux qu'ils ne pouvaient éviter; attendre le jour, leur eût causé une perte de tems irréparable : ils se décidèrent k franchir ce passage au risque d'être précipités; mais, avant d'y engager son maître , Ivan voulut le reconnaître et le parcourir seul. Pendant qu'il descendait, Kascambo resta sur le

bord du rocher dans un état d'anxiété difficile à décrire. La nuit était sombre : il entendait sous ses pieds le murmure sourd d'une rivière rapide qui coulait dans la vallée; le bruit des pierres qui se détachaient de la montagne sous les pas de son compagnon, et qui tombaient dans l'eau , lui faisait connaître l'immense profondeur du précipice sur lequel il était arrêté. Dans ce moment d'angoisse , qui pouvait être le dernier de sa vie, le souvenir de sa mère lui revint à l'esprit; elle l'avait béni tendrement à son départ de la ligne ; cette pensée lui rendit le courage. Un secret pressentiment lui donnait l'espérance de la revoir encore. « Mon Dieu ! s'é- » cria-t-il , faites que sa bénédiction ne

») soit pas inutile! » Gomme il finissait cette courte , mais bien fervente prière , Ivan reparut. Le passage reconnu n'était pas aussi difficile qu'ils l'avaient cru d'abord. Après être descendus quelques toises entre les rochers , il fallait , pour gagner la côte praticable, longer un banc de rocher étroit et incliné , recouvert d'une neige glissante , sous lequel la montagne était taillée à pic. Ivan ouvrit dans la neige avec sa hache des trouées qui facilitaient le passage ; ils firent le signe de la croix. (( Allons , di- » sait Kascambo, si je péris, que ce ne » soit pas du moins faute de courage; » la maladie seule a pu me l'ôter. J'irai » maintenant tant que Dieu me donnera *t des forces. » Ils sortirent heureuse-

ment de ce pas dangereux et continuèrent leur route. Les sentiers commençaient à être plus suivis et bien battus ; ils ne trouvaient plus de neige que dans les endroits situes au nord et dans les bas-fonds oii elle s'était accumulée. Ils eurent le bonheur de ne rencontrer personne jusqu'à la pointe du jour, oii la vue de deux hommes qui parurent de loin les obligea de se coucher à terre pour n'en être pas aperçus.

Au sortir des montagnes , dans ces provinces, on ne rencontre plus de bois : le terrain y est absolument nu, et l'on y chercherait vainement un seul arbre, excepté sur le bord des grandes rivières oii ils sont encore très-rares ; ce qui est fort extraordinaire , vu la fertilité du

DU rArC\SF.. I4t

terroir. Ils suivaient, depuis ([uelque tenis, le cours de la Sonja qu'ils devaient traverser pour se rendre h Mosdok , cherchant un endroit oii l'eau moins rapide pût leur offrir un passage moins dangereux, lorsqu'ils découvrirent un homme à clieval qui venait droit à eux. Le pays , totalement découvert, ne présentait ni arbre ni buissons pour se cacher. Ils se blottirent sous le rivage de la Sonja au bord de l'eau. Le voyageur passait à quelques toises de leur gîte. Leur intention n'était que de se défendre , s'ils étaient attaqués. Ivan tira son poignard et remit le pistolet au major. S'apercevant alors que le cavalier n'était qu'un enfant de douze à treize ans , il s'élança brusquement sur lui, le saisit

au collet et le renversa sur le gazon. Le jeune homme voulait résister; mais, voyant le major paraître sur le bord de la rivière , le pistolet à la main , il s'enfuit à toutes jambes. Le cheval était sans selle avec un licou passé dans la bouche en guise de bride. Les deux fugitifs se servirent aussitôt de leur capture pour passer la rivière. Cette rencontre fut un grand bonheur pour eux , car ils virent bientôt qu'il leur eût été impossible de la traverser à pied, comme ils l'avaient projeté. Leur monture , quoique chargée du poids de deux hommes , faillit à être entraînée par la rapidité de l'eau. Us arrivèrent cependant sains et saufs à l'autre rivage, qui se trouva malheureusement trop escarpé pour que le

cheval pût prendre terre. Ils descendirent pour le soulafjer. Comme Ivan le tirait de toute sa force pour le faire monter sur le bord , le licou se détacha et lui resta entre les mains. L'animal , entraîné par le courant , après de nombreux efforts pour aborder , fut englouti dans la rivière et se noya.

Privés de cette ressource , mais plus tranquilles désormais sur le danger d'être poursuivis , ils se dirigèrent sur un monticule couvert de roches détachées qu'ils virent de loin , dans l'intention de s'y cacher et de se reposer jusqu'à la nuit. Par le calcul du chemin qu'ils avaient déjà fait , ils jugèrent que les habitations des Tchetchenges pacifiques ne devaient pas être très-éloignées ;

mais rien n'était moins sûr que de se livrer à ces hommes , dont la trahison probable pouvait les perdre. Cependant, vu l'état de faiblesse dans lequel se trouvait Kascambo , il était bien difficile qu'il pût gagner le Tereck sans secours. Leurs provisions étaient épuisées ; ils passèrent le reste de la journée dans un morne silence, n'osant se communiquer mutuellement leurs inquiétudes. Vers le soir, le major vit son denchik se frapper le front de la main en poussant un profond soupir. Etonné de ce désespoir subit , que son intrépide compagnon n'avait point encore montré jusqu'alors , il lui en demanda la cause.

« Maître , dit Ivan, j'ai fait une grande )) faute! — Dieu veuille nous la pardon-

» ner ! répondit Kascambo , en se si- » gnant. — Oui , reprit Ivan , j'ai oublié » d'emporter cette belle carabine qui » était dans la chambre de l'enfant. Que » voulez-vous? cela ne m'est point venu » dans la pensée : vous avez tant gémi » là-haut, tant fait de bruit, que je l'ai » oubliée. Vous riez ? c'était la plus » belle carabine qu'il y eût dans tout le » village. J'en aurais fait présent au » premier homme que nous rencontre- » rons pour le mettre dans nos intérêts ; » car je ne sais trop comment, dans » l'état oii je vous vois, nous pourrons » achever notre marche. »

Le tems, qui les avait favorisés jusqu'alors , changea dans la journée. Le vent froid de Russie soufflait avec vio-

lence, et leur jetait du grésil au visage. Ils partirent à la tombée de la nuit , incertains s'ils devaient chercher à atteindre quelque village ou les éviter.

Mais la longue traite qui restait à faire , dans cette dernière supposition , leur devint absolument impossible par un nouveau malheur qui leur arriva vers la fin de la nuit. Comme ils traversaient un petit ravin , sur un reste de neige qui en couvrait le fond , la glace se rompit sous leurs pieds , et ils entrèrent dans l'eau jusqu'aux genoux. Les efforts que fitKascambo pour se dégager achevèrent de mouiller ses habits. Depuis le moment de leur départ, le froid n'avait jamais été si perçant ; toute la campagne était blanche de grésil. Après un quart

d'heure de marche, saisi par le froid, il tomba de lassitude et de douleur, et refusa décidément d'allerplus loin. Voyant l'impossibilité d'arriver au terme de son voyage, il regardait comme une barbarie inutile de retenir son compagnon qui pouvait aisément s'évader seul, u Écoute, » Ivan, lui dit-il, Dieu m'est témoin » que j'ai fait tout ce que j'ai pu jus- » qu'à ce moment pour profiter des se- )) cours que tu m'as donnés; mais tu » vois à présent qu'ils ne peuvent plus » me sauver, et que mon sort est décidé. » Va-t'en à la ligne, mon cher Ivan, » retourne à notre régiment; je te l'or- » donne. Dis à mes anciens amis et à » mes supérieurs que tu m'as laissé ici » en pâture aux corbeaux, et que je leur

» souhaite un meilleur sort. Mais, avant » de partir, ressouviens-toi du serment » que tu as fait là-haut dans le sang de » nos gardiens. Tu as jure que les » Tchetchenges ne me reprendraient » pas vivant : tiens parole. » En disant ces mots , il s'étendit par terre et se couvrit tout entier avec sa bourka. « Il » reste encore une ressource, lui ré- )) pondit Ivan , c'est de chercher une » habitation de Tchetchenges, et d'en » gagner le maître avec des promesses.

» S'il nous trahit , nous n'aurons du )) moins rien à nous reprocher. Tâchez M encore de vous traîner jusque là ; ou » bien, ajouta-t-il, en voyant que son » maître gardait le silence, j'irai seul, » je tâcherai de gagner un Tchetchenge;

» et, si l'affaire tourne bien, je revien- » drai avec lui pour vous prendre ; si w elle tourne mal , si je péris et que » je ne revienne plus, prenez, voilà le » pistolet. » Kascambo sortit la main de dessous la bourka, et prit le pistolet.

Ivan le couvrit avec des herbes et des broussailles desséchées , de peur qu'il ne fût découvert par quelqu'un pendant ta course qu'il allait faire. Comme il se disposait à partir, son maître le rappela. « Ivan , lui dit-il, écoute encore ma der- » nière demande. Si tu repasses le Te- » reck et si tu revois ma mère sans » moi...

w — Maître , interrompit Ivan , au » revoir dans la journée. Si vous pé-

» rissez , ni votre mère ni la mienne ne )) me reverront jamais. »

Après une heure de marche , il aperçut , d'une petite élévation , deux villages à trois ou quatre verstes de distai\ce ; ce n'était pas ce qu'il cherchait ; il voulait trouver une maison isolée , dans laquelle il pût s'introduire sans être vu , pour en gagner secrètement le maître. La fumée lointaine d'une cheminée lui en fit découvrir une telle qu'il la désirait. Il s'y rendit aussitôt , et y entra sanshésiter.Le maître de la maison était assis à terre , occupé à rapiécer une de ses bottines, k Je viens, lui dit Ivan, te » proposer deux cents roubles à gagner » et te demander un service. Tu as sans » doute ouï parler du major Kascambo,

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» prisonnier chez les montagnards. Eh » bien , je l'ai enlevé; il est ici, à deux » pas, malade et en ton pouvoir. Si tu » veux le livrer de nouveau à ses enne- » mis j ils te loueront sans doute ; mais, » tu le sais , ils ne te récompenseront » pas. Si tu consens , au contraire , à le » sauver, en le gardant chez toi seule- » ment pendant trois jours, j'irai à Mos- » dok , et je t'apporterai deux cents » roubles en argent sonnant pour sa ran- » çon ; que si tu oses bouger de ta place » (ajouta-t-il en tirant son poignard) et » donner l'alarme pour me faire arrêter, )i je t'égorge sur l'heure. Ta parole à » l'instant, ou tu es mort. »

Le ton assuré d'Ivan persuada le Tchetclienge sans l'intimider. t( Jeune

» homme, lui dit-il en remettant tran- » quillement sa botte, j'ai aussi un poi- » gnard à ma ceinture, et le tien ne » m'épouvante pas. Si tu étais entré » chez moi en ami, je n'aurais jamais » trahi un homme qui a passé le seuil » de ma porte; maintenant je ne pro- » mets rien. Assieds-toi là , et dis ce » que tu veux. » Ivan, voyant à qui il avait affaire , rengaina son poignard , s'assit et répéta sa proposition. « Quelle » assurance me donneras-tu , demanda » le Tclietchenge, de l'exécution de ta » promesse? — Je te laisserai le major » lui-même, répondit Ivan; crois-tu » que j'aurais souffert pendant quinze » mois, et que j'aurais amené mon maî- » tre chez toi pour l'y abandonner? —

» C'est bon, je te crois ; mais deux cents » roubles c'est trop peu, j'en veux qua- » tre cents. — Pourquoi n'en pas de- » mander quatre mille, cela ne coûte » rien ; mais moi , qui veux tenir pa- » rôle, je t'en offre deux cents parce » que je sais où les prendre, et pas un » koj)ek de plus. Veux-tu me mettre » dans le cas de te tromper?

» — Eh bien ! soit ; va pour deux cents )) roubles ; et tu reviendras seul et dans » trois jours?

» — Oui, seul et dans trois jours, je » t'en donne ma parole; mais toi , m'as- » tu donné la tienne? le major est-il ton » hôte?

» — Il est mon hôte, ainsi que toi, i) dès ce moment, et tu en as ma parole. »

Us se donnèrent la main , et coururent chercher le major qu'ils rapportèrent à moitié mort de froid et de faim.

Au lieu d'aller à Mosdok, Ivan, apprenant qu'il était plus près de Tchervelianskaya-Staniza , où se trouvait un poste considérable de cosaques, s'y rendit aussitôt. Il n'eut pas de peine à rassembler la somme qui lui était nécessaire. Les braves cosaques , dont quelques-uns s'étaient trouvés à la malheureuse affaire qui avait coûté la liberté à Kascambo, se cotisèrent avec empressement pour compléter la rançon.

Au jour fixé, Ivan partit pour aller enfin délivrer son maître ; mais le colonel qui commandait le poste , craignant quelque nouvelle trahison, ne lui per-

mit pas de retourner seul; et, malgré la convention faite avec le Tchetchenge , il le lit accompagner par quelques cosaques.

Cette précaution faillit encore devenir funeste à Kascambo. Du plus loin que son hôte aperçut les lances des cosaques, il se crut trahi, et, déployant aussitôt la courageuse férocité de sa nation, il conduisit le major encore malade sur le toit de la maison, l'attacha à un poteau, se plaça vis-à-vis de lui, sa carabine à la main. « Si vous avancez , » s'écria-t-il, lorsqu'Ivan fut à portée » de l'entendre, et couchant en joue » son prisonnier, si vous faites un pas » de plus, je brûle la cervelle au ma- >) jor, et j'ai cinquante cartouches pour

» mes ennemis et pour le traître qui les » amène.

» — Tu n'es point trahi , lui cria le » denchik tremblant pour la vie de son » maître : on m'a forcé de revenir ac- » compagne; mais j'apporte les deux » cents roubles et je tiens ma parole.

» — Que les cosaques s'éloignent , » ajouta leTclietcîienge, ou je fais feu. » Kascambo pria lui-même l'ofi&cier de se retirer. Ivan suivit quelque tems le détachement et revint seul ; mais le soupçonneux brigand ne lui permit pas de s'approcher. Il lui fit compter les roubles à cent pas de la maison sur le sentier, et lui ordonna de s'éloigner.

Dès qu'il s'en fut emparé , il retourna sur le toit et se jeta aux genoux du

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major, lui demandant pardon, et le priant d'oublier les mauvais traitemens qu'il avait été, disait-il, contraint de lui faire éprouver pour sa sûreté. « Je » me souviendrai seulement, répondit )) Kascambo , que j'ai été ton hôte et » que tu m'as tenu parole ; mais , avant » de me demander pardon, commence » donc par m'ôter mes liens. » Au lieu de lui répondre, le Tchetchenge, voyant Ivan revenir, s'élança du toit et disparut comme l'éclair.

Dans la même journée, le brave Ivan eut le plaisir et la gloire de ramener son maître au sein de ses amis, qui avaient désespéré de le revoir.

La personne qui a recueilli cette

anecdote , passant quelques mois après à legorievsky, pendant la nuit, devant une petite maison de bonne apparence et fort éclairée, descendit de son kibick ' , et s'approcha d'une fenêtre pour jouir du spectacle d'un bal très-animé qui se donnait au rez-de-chaussée. Un jeune sous-officier regardait aussi trèsattentivement ce qui se passait dans l'intérieur de l'appartement. «Qui donne » le bal ? lui demanda le voyageur.

» — C'est monsieur le major qui se » marie.

' Le kibick est une voiture dont la caisse , semblable à celle d'une calèche grossièrement construite , est fixée immédiatement sur deux essieux , et l'hiver sur deux patins formant traîneau : c'est la voiture de voyage ordinaire en Russie.

» — Et comment s appelle monsieur )) le major? — Il s'appelle Kascambo. » Le voyageur , qui connaissait l'histoire singulière de cet oflicier, se félicita d'avoir cédé à sa curiosité, et se fit montrer le nouveau marié, qui, rayonnant de plaisir, oubliait dans ce moment les Tchetchenges et leur cruauté. (( Mon- » trez-moi de grâce, ajouta-t-il encore, » le brave denchik qui l'a délivré, y) Le sous-olïicier, après avoir hésité quelque tems, lui répondit : a C'est moi, » Doublement surpris de la rencontre , et plus encore de le trouver si jeune, le voyageur lui demanda son âge. Il n'avait pas encore achevé sa vingtième année, et venait de recevoir une gratification avec le grade de sous-officier.

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