‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 68 sur 77 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

En disant ces mots, je m'aperçus d'une douleur sourde dans celui de mes pieds qui reposait sur l'échelon. J'étais en outre très-fatigué de la position difficile que j'avais gardée jusqu'alors. Je me baissai doucement pour m'asseoir,

et, laissant pendre mes jambes à droite et à gauche de la fenêtre , je commençai mon voyage à cheval. J'ai toujours préféré cette manière de voyager à toute autre, et j'aime passionnément les chevaux; cependant, de tous ceux que j'ai vus, ou dont j'ai pu entendre parler, celui dont j'aurais le plus ardemment désiré la possession est le cheval de Lois dont il est parlé dans les Mille et une Nuits, sur lequel on pouvait voyager dans les airs , et qui partait comme l'éclair lorsqu'on tournait une petite cheville entre ses oreilles.

Or, l'on peut remarquer que ma monture ressemble beaucoup à celle des Mille et une Nuits. Par sa position , le voyageur k cheval sur sa fenêtre coni-

AUTOUR DE MA CIlAMIiRE. ,-:^r,

munique d'un côté avec le ciel, et jouit de l'imposant spectacle de la nature ; les météores et les astres sont à sa disposition : de l'autre, l'aspect de sa demeure et les objets qu'elle contient le ramènent à l'idée de son existence , et le font rentrer en lui-même. Un seul mouvement de la tête remplace la cheville enchantée , et suffit pour opérer, dans l'ame du voyageur, un changement aussi rapide qu'extraordinaire. Tour à tour habitant de la terre et des cieux, son esprit et sou cœur parcourent toutes les jouissances qu'il est donné à l'homme d'éprouver.

Je pressentis d'avance tout le parli que je pouvais tirer de ma monture.

Lorsque je me sentis bien en selle et arrangé de mon mieux , certain de n'a-

voir rien à craindre des voleurs, ni des faux pas de mon cheval, je crus l'occasion très -favorable pour me livrer à l'examen du problême que je devais résoudre , touchant la prééminence de la raison ou du sentiment. Mais la première réflexion que je fis à ce sujet m'arrêta tout court. Est-ce bien k moi de m'établir juge dans une semblable cause 1 me dis-je tout bas; à moi, qui, dans ma conscience , donne d'avance gain de cause au sentiment ? — Mais , d'autre part, si j'exclus les personnes dont le cœur l'emporte sur la tête , qui pourrai-je consulter ? un géomètre ? bah ! ces gens-lk sont vendus à la raison. Pour décider ce point, il faudrait trouver un homme qui eût reçu de la nature une

égale dose de raison et de sentiment, et qu'au moment de la décision , ces deux facultés fussent parfaitement en équilibre... chose impossible ! Il serait plus aisé d'équilibrer une république.

Le seul juge compétent serait donc celui qui n'aurait rien de commun ni avec l'un ni avec l'autre ; un homme enfin sans tête et sans cœur. Cette étrange conséquence révolta ma raison ; mon cœur , de son côté , protesta n'y avoir aucune part. Cependant il me semblait avoir raisonné juste, et j'aurais, à cette occasion , pris la plus mauvaise idée de mes facultés intellectuelles, si je n'avais réfléchi que , dans les spéculations de haute métaphysique, comme celle dont il est question , des philosophes du pre-

mier ordre ont été souvent conduits, par des raisonnemens suivis , à des conséquences affreuses qui ont influé sur le bonheur de la société humaine. Je me consolai donc , pendant que le résultat de mes spéculations ne ferait au moins de mal à personne. Je laissai la question indécise, et je résolus, pour le reste de mes jours , de suivre alternativement ma tête ou mon cœur , suivant que l'un des deux l'emporterait sur l'autre. Je crois, en effet, que c'est la meilleure méthode. Elle ne m'a pas fait faire, à la vérité, une grande fortune jusqu'ici, me disais-je. N'importe, je vais, descendant le sentier rapide de la vie , sans crainte et sans projets, en riant et en pleurant tour à tour, et souvent à la fois, ou bien

en sifflant quelque vieux air pour me désennuyer le long du chemin. D'autres fois, je cueille une marguerite dans le coin d'une haie; j'en arrache les feuilles les unes après les autres , en disant ; « Elle m'aime , un peu , beaucoup , pas- » sionnément, pas du tout. » La dernière amène presque toujours /)aj du tout.l^n effet, Élisa ne m'aime plus.

Tandis que je m'occupe ainsi, la génération entière des vivans passe : semblable à une immense vague , elle va bientôt se briser avec moi sur le rivage de l'éternité ; et , comme si l'orage de la vie n'était pas assez impétueux , comme s'il nous poussait trop lentement aux barrières de l'existence , les nations en niasse s'égorgent en courant , et pré-

viennent le terme fixé par la nature. Des conquérans, entraînés eux-mêmes par le tourbillon rapide du tems , s'amusent à jeter des milliers d'hommes sur le carreau. Eh ! messieurs , à quoi songezvous ? Attendez !... ces bonnes gens allaient mourir de leur belle mort. Ne voyez-vous pas la vague qui s'avance ?

elle écume déjà près du rivage... Attendez, au nom du ciel, encore un instant ; et vous, et vos ennemis, et moi , et les marguerites , tout cela va finir ! Peut-on s'étonner assez d'une semblable démence ! Allons, c'est. un point résolu; dorénavant, moi-même, je n'effeuillerai plus de marguerites.

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