X. DE MAISTRE
curant tous les agréments dont sa triste situation était susceptible. L'hôpital de Saint-Maurice fut chargé de pourvoir à sa subsistance, et on lui fournit quelques meubles, ainsi que les instruments nécessaires pour cultiver un jardin. C'est là qu'il vivait depuis longtemps, livré à lui-même, ne voyant jamais personne, excepté le prêtre qui de temps en temps allait lui porter les secours de la religion, et l'homme qui chaque semaine lui apportait ses provisions de l'hôpital. — Pendant la guerre des Alpes, en l'année 1797, un militaire, se trouvant à la cité d'Aoste, passa un jour, par hasard, auprès du jardin du lépreux, dont la porte était entr 'ou verte, et il eut la curiosité d'y entrer. Il y trouva un homme vêtu simplement, appuyé contre un arbre et plongé dans une profonde méditation. Au bruit que fit l'officier en entrant, le solitaire, sans se retourner et sans regarder, s'écria d'une voix triste : « Qui est là, et que me veut-on ? — Excusez un étranger, répondit le militaire, à qui l'aspect agréable de votre jardin a peut-être fait commettre une indiscrétion, mais qui ne veut nullement vous troubler. — N'avancez pas, répondit l'habitant de la tour en lui faisant un signe de la main, n'avancez pas; vous êtes auprès d'un malheureux atteint de la lèpre, — Quelle que soit votre infortune, répliqua le voyageur, je ne m'éloignerai point ; je n'ai jamais fui les malheureux ; cependant, si ma présence vous importune, je suis prêt à me retirer.
— Soyez le bienvenu, dit alors le lépreux en se retournant tout à coup, et restez, si vous l'osez, après m' avoir regardé. » Le militaire fut quelque temps immobile d'étonnement et d'effroi à l'aspect de cet infortuné, que la lèpre avait totalement défiguré. « Je resterai volontiers, lui dit-il, si vous agréez la visite d'un homme que le hasard conduit ici, mais qu'un vif intérêt y retient. »
LE LÉPREUX
De l'intérêt !.... Je n'ai jamais excité que la pitié.
LE MILITAIRE
Je me croirais heureux si je pouvais vous offrir quelque consolation.
LE LÉPREUX
C'en est une grande pour moi de voir des hommes, d'entendre le son de la voix humaine, qui semble me fuir.
LE LEPREUX DE LA CITE D'AOSTE
LE MILITAIRE
Permettez-moi donc de converser quelques moments avec vous et de parcourir votre demeure.
LE LÉPREUX
Bien volontiers, si cela peut vous faire plaisir. (En disant ces mots, le lépreux se couvrit la tête d'un large feutre dont les bords rabattus lui cachaient le visage.) Passez, ajouta-t-il, ici, au midi, Je cultive un petit parterre de fleurs qui pourront vous plaire ; vous en trouverez d'assez rares. Je me suis procuré les graines de toutes celles qui croissent d'ellesmêmes sur les Alpes, et j'ai tâché de les faire doubler et de les embellir par la culture.
LE MILITAIRE
En effet, voilà des fleurs dont l'aspect est tout à fait nouveau pour moi.
LE LÉPREUX
Remarquez ce petit buisson de roses ; c'est le rosier sans épines, qui ne croît que sur les hautes Alpes ; mais il perd déjà cette propriété, et il pousse des épines à mesure qu'on le cultive et qu'il se multiplie.
LE MILITAIRE
Il devrait être l'emblème de l'ingratitude.
LE LÉPREUX
Si quelques-unes de ces fleurs vous paraissent belles, vous pouvez les prendre sans crainte, et vous ne courrez aucun risque en les portant sur vous. Je les ai semées, j'ai le plaisir de les arroser et de les voir, mais je ne les touche jamais.
LE MILITAIRE Pourquoi donc ?
LE LÉPREUX
Je craindrais de les souiller, et je n'oserais plus les offrir.
LE MILITAIRE
A qui les destinez- vous ?
LE LÉPREUX
Les personnes qui m'apportent des provisions de l'hôpital ne craignent pas de s'en faire des bouquets. Quelquefois aussi les enfants de la ville se présentent à la porte de mon jardin.