X. DE MAISTRE
les mêmes objets, et c'est une sensation d'horreur qui surpasse tous mes autres maux.
LE MILITAIRE
Il est possible que vous ayez la fièvre pendant ces cruelles insomnies, et c'est elle sans doute qui vous cause cette espèce de délire.
LE LÉPREUX
Vous croyez que cela peut venir de la fièvre? Ah ! je voudrais bien que vous dissiez vrai. J'avais craint jusqu'à présent que ces visions ne fussent un symptôme de folie, et je vous avoue que cela m'inquiétait beaucoup. Plût à Dieu que ce fût en effet la fièvre !
LE MILITAIRE
Vous m'intéressez vivement. J'avoue que je ne me serais jamais fait l'idée d'une situation semblable à la vôtre. Je pense cependant qu'elle devait être moins triste lorsque votre sœur vivait.
LE LÉPREUX
Dieu sait lui seul oe que j'ai perdu par la mort de ma sœur. — Mais ne craignez-vous point de vous trouver si près de moi? Asseyez-vous ici, sur cette pierre; je me placerai derrière le feuillage, et nous converserons sans nous voir.
LE MILITAIRE
Pourquoi donc ? Non, vous ne me quitterez point ; placezvous près de moi. (En disant ces mots, le voyageur fit un mouvement involontaire pour saisir la main du Lépreux, qui la retira avec vivacité.)
LE LÉPREUX
Imprudent ! vous alliez saisir ma main !
LE MILITAIRE
Eh bien, je l'aurais serrée de bon cœur.
LE LÉPREUX
Ce serait la première fois que ce bonheur m'aurait été accordé : ma main n'a jamais été serrée par personne.
LE MILITAIRE
Quoi donc ! hormis cette sœur dont vous m'avez parlé, vous n'avez jamais eu de liaison, vous n'avez jamais été chéri par aucun de vos semblables ?
LE LEPREUX DE LA CITE D'AOSTE
LE LEPREUX
Heureusement pour l'humanité, je n'ai plus de semblable sur la terre.
LE MILITAIRE
Vous me faites frémir !
LE LÉPREUX
Pardonnez, compatissant étranger ! vous savez que les malheureux aiment à parler de leurs infortunes.
LE MILITAIRE
Parlez, parlez, homme intéressant ! Vous m'avez dit qu'une sœur vivait jadis avec vous, et vous aidait à supporter vos souffrances.
LE LÉPREUX
C'était le seul lien par lequel je tenais encore au reste des humains ! Il plut à Dieu de le rompre et de me laisser isolé et seul au milieu du monde. Son âme était digne du ciel qui la possède, et son exemple me soutenait contre le découragement qui m'accable souvent depuis sa mort. Nous ne vivions cependant pas dans cette intimité délicieuse dont je me fais une idée, et qui devrait unir des amis malheureux. Le genre de nos maux nous privait de cette consolation. Lors même que nous nous rapprochions pour prier Dieu, nous évitions réciproquement de nous regarder, de peur que le spectacle de nos maux ne troublât nos méditations, et nos regards n'osaient plus se réunir que dans le ciel. Après nos prières, ma sœur se retirait ordinairement dans sa cellule ou sous les noisetiers qui terminent le jardin, et nous vivions presque toujours séparés.
LE MILITAIRE
Mais pourquoi vous imposer cette dure contrainte ?
Lorsque ma sœur fut attaquée par la maladie contagieuse dont toute ma famille a été victime, et qu'elle vint partager ma retraite, nous ne nous étions jamais vus : son effroi fut extrême en m' apercevant pour la première fois. La crainte de l'affliger, la crainte plus grande encore d'augmenter son mal en l'approchant, m'avait forcé d'adopter ce triste genre de vie. La lèpre n'avait attaqué que sa poitrine, et je conservais encore quelque espoir de la voir guérir. Vous voyez