‹ Œuvres complètesChapitre 58 sur 148 · X. DE MAISTRE · texte numérisé non relu

X. DE MAISTRE

plus d'une fois mes rêveries m'y ont fait oublier l'heure du dîner.

O douce solitude ! j'ai connu les charmes dont tu enivres tes amants. Malheur à celui qui ne peut être seul un jour dans sa vie sans éprouver le tourment de l'ennui, et qui préfère, s'il le faut, converser avec des sots plutôt qu'avec lui-même !

Je l'avouerai toutefois, j'aime la solitude dans les grandes villes ; mais, à moins que d'y être forcé par quelque circonstance grave, comme un voyage autour de ma chambre, je ne veux être ermite que le matin; le soir, j'aime à revoir des faces humaines. Les inconvénients de la vie sociale et ceux de la solitude se détruisent ainsi mutuellement, et ces deux modes d'existence s'embellissent l'un par l'autre.

Cependant l'inconstance et la fatalité des choses de ce monde sont telles, que la vivacité même des plaisirs dont je jouissais dans ma nouvelle demeure aurait dû me faire prévoir combien ils seraient de courte durée. La révolution française, qui débordait de toutes parts, venait de surmonter les Alpes, et se précipitait sur l'Italie. Je fus entraîné par la première vague jusqu'à Bologne. Je gardai mon ermitage, dans lequel je fis transporter tous mes meubles, jusqu'à des temps plus heureux. J'étais depuis quelques années sans patrie, j'appris un beau matin que j'étais sans emploi. Après une année tout entière passée à voir des hommes et des choses que je n'aimais guère, et à désirer des choses et des hommes que je ne voyais plus, je revins à Turin. Il fallait prendre un parti. Je sortis de l'auberge de la Bonne Femme, où j'étais débarqué, dans l'intention de rendre la petite chambre au propriétaire et de me défaire de mes meubles.

En rentrant dans mon ermitage, j'éprouvai des sensations difficiles à décrire : tout y avait conservé l'ordre, c'est-à-dire le désordre dans lequel je l'avais laissé : les meubles entassés contre les murs avaient été mis à l'abri de la poussière par la hauteur du gîte ; mes plumes étaient encore dans l'encrier desséché, et je trouvai sur la table une lettre commencée.

Je suis encore chez moi, me dis- je avec une véritable satisfaction. Chaque objet me rappelait quelque événement de ma vie, et ma chambre était tapissée de souvenirs. Au lieu de retourner à l'auberge, je pris la résolution de passer la

= EXPEDITION NOCTURNE

nuit au milieu de mes propriétés. J'envoyai prendre ma valise, et je fis en même temps le projet de partir le lendemain, sans prendre congé ni conseil de personne, m'abandonnant sans réserve à la Providence.

Page 1