‹ Œuvres complètesChapitre 61 sur 148 · X. DE MAISTRE · texte numérisé non relu

X. DE MAISTRE

de dépit, me fit garder un instant le silence. « Non, certaine- « ment, lui répondis-je assez durement, je ne vous retiendrai « point; partez à l'heure même, si cela vous arrange. » Joannetti pâlit. « Oui, pars, mon ami, va trouver ta femme ; « sois toujours aussi bon, aussi honnête, que tu l'as été avec « moi. » Nous fimes quelques arrangements ; je lui dis tristement adieu : il sortit.

Cet homme me servait depuis quinze ans. Un instant nous a séparés. Je ne l'ai plus revu.

Je réfléchissais, en me promenant dans ma chambre, à cette brusque séparation. Rosine avait suivi Joannetti sans qu'il s'en aperçût. Un quart d'heure après, la porte s'ouvrit ; Rosine entra. Je vis la main de Joannetti qui la poussa dans la chambre ; la porte se referma, et je sentis mon cœur se serrer... Il n'entre déjà plus chez moi ! — Quelques minutes ont suffi pour rendre étrangers l'un à l'autre deux vieux compagnons de quinze ans. O triste, triste condition de l'humanité, de ne pouvoir jamais trouver un seul objet stable sur lequel placer la moindre de ses affections !

Page 1