X. DE MAISTRE
permet de passer tour à tour de la mélancolie à la gaieté, et d'un repos sentimental à l'exaltation.
Souvent aussi je forme des intrigues amoureuses dans l'histoire ancienne, et j'efface des lignes entières dans les vieux registres du destin. Combien de fois n'ai-je pas arrêté la main parricide de Virginius et sauvé la vie à sa fille infortunée, victime à la fois de l'excès du crime et de celui de la vertu ! Cet événement me remplit de terreur lorsqu'il revient à ma pensée ; je ne m'étonne point s'il fut l'origine d'une révolution.
J'espère que les personnes raisonnables, ainsi que les âmes compatissantes, me sauront gré d'avoir arrangé cette affaire à l'amiable ; et tout homme qui connaît un peu le monde jugera comme moi que, si on avait laissé faire le décemvir, cet homme passionné n'aurait pas manqué de rendre justice à la vertu de Virginie ; les parents s'en seraient mêlés ; le père Virginius, à la fin, se serait apaisé, et le mariage s'en serait suivi dans toutes les formes voulues par la loi.
Mais le malheureux amant délaissé, que serait-il devenu ? Eh bien, l'amant, qu'a-t-il gagné à ce meurtre ? Mais, puisque vous voulez bien vous apitoyer sur son sort, je vous apprendrai, ma chère Marie, que, six mois après la mort de Virginie, il était non seulement consolé, mais très heureusement marié, et qu'après avoir eu plusieurs enfants, il perdit sa femme et se remaria, six semaines après, avec la veuve d'un tribun du peuple. Ces circonstances, ignorées jusqu'à ce jour, ont été découvertes et déchiffrées dans un manuscrit palimpseste de la bibliothèque Ambrosienne par un savant antiquaire italien. Elles augmenteront malheureusement d'une page l'histoire abominable et déjà trop longue de la république romaine.