AUX LECTEURS
Entre tous les bons livres imprimez de la langue Françoise ne s'en veoit ung si incorrect (t) ne si lourdement corrompu , que celluy de Villon : et m'esbahy (veu que c'est le meilleur Poêle parisien qui se trouve) comment les imprimeurs de Paris, elles enfans de la ville, n'en ont eu plus grand soing. Je ne suys (certes) en rien son voysin : mais pour l'amour de son genlil entendement, et en recompense de ce que je puys avoir aprins de luy en lisant ses Oeuvres, j'ay faict à icelles ce que je vouldroys estre faict aux myennes , si elles esloient tombées en semblable inconvénient. Tant y ay trouvé debroillerie en l'ordre des çoupletz et des vers, en mesure , en langaige , en la ryme , et en la raison , que je ne sçay duquel je doy plus avoir pitié, ou de l'œuvre ainsi oultrement gaslée , ou de l'ignorance de ceulxqui l'imprimèrent. Etpour vous en foire preuve,
(i) « Si incorrect. » Ce reproche ne peut s'appliquer qu'aux éditions de Nil., Gd. et Bo., qui Bout, à la vérité, très incorrectes.
( 8 ) me suys advisé (Lecteurs) de vous meltre icy ung des couplelz incorrectz du mal imprimé Villon , qui vous fera exemple et tesmoing d'un grand nombre d'autres autant Lroillez et gastez que luy, lequel est tel.
Or est vray qu'après plainctz et pleurs Et angoisseux gemissemens , A.pres tristesses et douleurs Labeurs et griefz clieminemens Travaille mes lubres sentemens Aguysez ronds, comme une pelote Monstrent plus que les coraments En sens moral de Aristote.
Qui est ceïluy qui vouldroît nyer le sens n'en estre grandement corrompu ? Ainsi pour vray l'ay-je trouvé aux vieilles impressions , et encores pis aux nouvelles. Or voyez maintenant comment il a esté r'abillé , et en jugez gralieusement.
Or est vray qu'après plainclz et pleurs (1)
Et angoisseux gemissemens
Apres tristesses et douleurs
Labeurs et griefz cheminemens
Travail mes lubres sentemens
Aguysa ( ronds comme pelote )
Me monstrant plus que les comments
Sur le sens moral d'Aristote.
Voyla comment il me semble que l'aulneur l'entendoit, et vous suffise ce petit amendement, pour vous
(x) « Or est vray, etc. » Ce huitain est le douzième du Grand Testament. Marot l'avuit compris, mais il l'avoit mal corrige. {V. G. T., II. îa.)
( 9 ) rendre adverliz de ce que puys avoir amendé eu mille autres passaiges, dont les aucuns nie ont este aysez,cl Les autres 1res difficiles : loulesfoys, partie avecques ies viculx imprimez (i), partie avecques i'ayde des bons vieillards qui en s ça vent par cueur, et partie par deviner avecques jugement naturel, a esté reduict noslrc Villon en meilleure et plus entière forme qu'on ne la veu de noz aages , et ce sans avoir touché a l'antiquité do son parler , à sa façon de rimer, à ses mesiées (2) et longues parenthèses , à la quantité de ses sillabes , ne a ses couppes, tant féminines que masculines : esquelles choses il n'a suffisamment observé les vrayes reigles de fr an corse poésie , et ne suys d'advis que en cela les jeunes Poêles l'ensuyvent, mais bien qu'ilz cueillent ses sentences comme belles fleurs, qu'ilz contemplent l'esprit qu'il avoit, que de luy apreignent à proprement d'escrirc ,et qu'ilz contrefacent sa veine, mesmement celle dont il use en ses Ballades , qui est vruymcnt belle et héroïque, et ne fay double qu'il n'eust emporté le chapeau de laurier devant tous les
(1) « Partie arec. »Marot n'a connu nil'édit. An. ni les Mss. que nous avons consultés. En voyant, dans nos lec. div., la difFcrence qu'offre son texte comparé à celui des Mss. et des anc.èd. , on pensera , comme nous , qu'il n'a pas eu besoin de deviner souvent , et qu'il a rarement bien deviné.
(2) « Ses mr,slù.es. » Il appelle parenthèses les phrases incidentes dont Villon a surchargé ses périodes. Quant à ce qui est des parenthèses considérées comme signes orthographiques , nous les avons conservées dans celte Préface , parce que telle étoit la manière d'ortographicr, en usage du temps de Marot ; mais nous les avons Fait disparaître des Œuvres de Villon , parce rpc Villon n'a voit employé ni points, ni virgules,, ni parenthèses.
Poêles de son temps , s'il eust esté nourry en la Court des Roys, et des Princes , là ou les jugemens se amendent , et les langaiges se pollissent. Quant à l'industrie des lays (1) qu'il feit en ses testamens pour suffisamment la congnoistre et enlendre , il lauldroit avoir esté de son temps à Paris , cl avoir congneu les lieux , les choses , et les hommes dont il parle : la mémoire dcsquelz tant plus se passera , tant moins se congnoistraicelle industrie de sezlaysdiclz. Pour cesle cause qui vouldra faire une œuvre de longue durée, ne preigne son soubject , sur telles choses Lasses et particulières. Le reste des Œuvres de nostre Villon ( hors cela ) est de tel artifice , tant plain de bonne doctrine, et tellement paînel de mille belles couleurs, que le temps, qui tout efface , jusques icy ne l'a sçeu effacer. Et moins encor l'effacera ores et d'iev en avant, que les bonnes escriptures françoyses sont et seront myeulx congneues et recueillies que jamais.
Et pour ce (comme j'ay dit) que je n'ay touché à son antique façon de parler, je vous ay exposé sur la marge avecques les annotations, ce qui m'a semblé le plus dur à entendre, laissant le reste à voz promptes intelligences, comme ly Roys, pour le Roy : homs pour homme compaing pour compaignon : aussi force pluriers pour singuliers, et plusieurs autres incongruitez , dont esloit plain le langaige mal lymé d'icelluy temps.
(i)« Quanta ïiîidnsltic. » On doit regretter que Marot ne se soit pas donné la peine d'accompagner de notes explicatives , ceux de» legs dont il avoit l'intelligence.
Apres quand il (1) s'est trouvé fa dite do vers entier?, j'ay prins peine de les refaire au plus près (selon mon possible ) de l'intention de l'aullieur : et les trouverez expressément marquez de cette marque, f affin que ceulx qui les sçauront en la sorte que Villon les fist, effacent les nouveaulx pour faire place aux vieulx.
Oui Ire plus (2) , les termes et les vers qui estoient interposez, trouverez reduiclz en leurs places, les lignes trop courtes, alongées : les trop longues, acoursics : les motz obmys, remys : les adjoustez , ostez : et les tiltres myeulx attiltrez.
Finablement, j'ay changé l'ordre du livre : et m'a semblé plus raisonnable de le faire commencer par le petit testament , d'autant qu'il fut faict cinq ans avant l'autre.
Touchant le jargon (5) , je le laisse à corriger et exposer aux successeurs de Villon en l'art de la pinse et du croq.
Et *i quelqu'un d'aventure veult dire que tout ne soit racoustré ainsi qu'il appartient , je luy respons desmainlenant , que s'il estoit autant navré en sa per-
(i) « A près quant il. » Les vers que Marot dit avoir refait sont au nombre de 10 ou 12 ; ils font partie du G. T. Et, chose singulière , on verra , par nos leçons diverses , qu'on les trouve dans les Mss. et dans les anc. éd.
{2) « Ou lire plus , elc. » J'ai déjà dit que le travail de Marot , sur les vers de Villon, se réduit à fort peu de chose. Il a refait les litres, et en a mis en plusieurs endroits, où les éditions golh. et les Mss. n'en portent point.
(3)« Touchavl le jargon. * Le jargon fait partie des Œuvres du Poêle , et mériloit , à ce titre seul, de nous être conserve.
sonuc , comme j'ay trouvé Villon blessé en ses Œuvres , il n'y a si expert chirurgien qui le sceust penser sans apparence de cicatrice : et me suffira que le labeur qu'en ce j'ay employé, soit agréable au Roy mon souverain, qui est cause et motif de ceste emprise, et de l'exécution d'icelle, pour l'avoir veu voulenliers escouter, et par très bon jugement estimer plusieurs passages des Œuvres qui s'ensuyvenl.