DEUXIEME PARTIE
Or advint , de coup d'aventure , 485 Que les suppostz devant nommez
Ne cherchoyent rien que , par droicture ,
En richesses gens renommez.
Un g jour qu'ilz estoyent affamez ,
En la porte d'ung bon logis 4go Yirent entrer, sans estre armez,
Embassadeurs de loing pays.
Si pensèrent à eulx , comment
Hz pourroyent pour l'heure repaistre ,
Et selon leur entendement , 495 L'ung d'iceulx s'aprocha du maistre • — — ^ — — — , — „
(486) Ne. Ne cherchoient naturellement autre chose.
(494) Selon. Comme ils en étoient convenus.
(495) Ed. mod. L'ung d'eulx.
(5S7 ) D'hostel , et se fist acongnoistre , Disant qu'il luy enseigneroit Lehault, le bas marché, pour eslre Par luy conduyt , s'il luy plaisoit.
5oo Je croy bien que monsieur le maistre Qui du bas mestier estoit tendre, Fist ce gallant très bien repaistre, Et luy commenda charge prendre De la cuysine , d'y entendre ,
5o5 Tant que leur train départira, Et bien payera , sans attendre , A son gré , quant il s'en yra.
Lors s'en vint à ses compaignons , Dire nostre escot est payé ,
5 10 Je suis jà l'ung des grans mignons De léans et mieulx avoyé , Car le maistre m'a envoyé Par la ville pour soy sortir ; Mais se mon sens n'est desvoyé ,
5i5 Bien brief l'en feray repentir.
(49S) Le haut marché, c'est le marché aux provisions , et le bas, c'est celui aux filles publiques.
(5oo) Ed. mod. Monseigneur te, (5oi) Bas mestier. Qui aimoit les filles publiques.
(504) D'y entendre. D'en prendre soin.
(505) Tant. Jusqu'à ce que.
(506) Sans attendre. Sans le faire attendre.
(5 n) Et mieulx avoyé. Et le plu» accrédité , le mieux venu. (5i3) Pour soy sortir. Pour lui faire ses fournitures.
( 388 ) Va , luy dirent ses compaignons J Et esgaise tout ton engin A nous rechauffer les ron gnons , Et nous fais boire de bon vin.
520 Passe tous les sens Pathelin , De Villon et pauque denaire Car se venir peulx en la fin , Passé seras maistre ordinaire.
Ce gallant vint en la maison ,
525 Où estoyt loge' Tembassade,
Où les seigneurs par beau blason, Devisoyent rondeau ou ballade.
Il estoit miste { gent et sade Bien abitué , bien cmpoint ,
53o Robbe fourrée, pourpoint d'ostade ;
II entendoit son contrepoint.
Le principal ambassadeur
Âymoit ung peu le bas mestier ,
Dont le gallant fut à honneur ;
535 C'estoyt quasi tout son mestier, Et luy compta que , à son quartier , A voit de femme largement
(52Ô) Beau blason. Belle conversation.
(527) Devisoyent. Parloient.
(528) Jt estoit , etc. Il éloit joli de figure, agréable dans ses w nières et dans ses discours.
(529) Bien. Il étoit bien élevé, honnête et bien dressé-
(530) Robbe. Il étoit bien et élégamment vêtu.
Ouicstoyent, s'il cstoit mcsticr ,
A son joly commcndcmcnt.
>'|o Le gallant fat entretenu
Par ce seigneur venu nouveau ,
Et léans il fut retenu ,
Pour estre fin franc macquercau.
Le jeu leur sembla si très beau ; 545 Aussi il iist si bonne mine,
Qu'il fut esleu , sans nul appeau ,
Pour estre varlet de cuysine.
Les embassadeurs convoyèrent
Seigneurs et bourgeois à disner , 55o Lesquelz voulentiers y allèrent
Passer temps , point n'en fault doubter.
Toutesfoys vous debvez sçavoir ,
Quelque chose que je vous dye ;
Que l'ambassadeur pour tout veoir 555 Craignoit moult fort l'Epidimic.
Ce gallant en fut adverty ,
Qui non obstant list bonne mine ,
Et quant il fut près de midi ,
A 1 heure qu'il est temps qu'on disne , 56o II entra dedans la cuysine,
Manyant toute la viande ,
Comme docteur en médecine
(546) Sans nal appeau. Sans contredit.
(54S) Convoyèrent. Invitèrent.
(390) Qui lient malades en commande.
Tous les seigneurs le regardèrent
565 Son train , ses façons et manières , Mais après luy pas ne tastèrent :
Aussi ne luy challoit-il guères.
Après il print les esguières , Le vin , le claire , l'ypocras ,
5^0 Darioles , tartes entières , Il tasta de tout par compas.
Et pour bien entendre son cas , Quant il vit qu'il estoit saison , A bien jouer ne faillit pas ,
575 Pour faire aux seigneurs la raison , Si bien, que dedans la maison Demoura tout seul pour repaistre ,.
Soustenant , par fine achoison , Qu'il se douloit du cousté destre.
58o Lors y avoit une couchette Où il failloit faire la feste ,
(563) Qui. Qui a des malades sur lesquels il peut largement opérer.
(566) Pas ne tastèrent. Ils ne mangèrent aucune des choses qu'il avoit touchées.
(567) Aussi. Mais cela l'inquiétoit fort peu.
(570) Darioles. Espèce de pâtisserie.
(571) // tasta. Il goûta de tout à dessein.
(573) Qu'il estoit saison. Qu'il en étoit temps.
(574) A bien. Il ne manqua pas de bien jouer son rôle.
(^79) Qu'il s€. Qu'il souffroit du côté droit. Ed. mod. Qui se douloit.
( 59» ) Et n'a dent qui ne luy cliquette.
Là ce mist, commençant à braire
Que l'en fuist au presbytaire ,
585 Pour faire le prebstre acourir , A tout dieu , et l'autre ordinaire Qui fault pour ung qui veult mourir.
Quant les seigneurs virent le prebstre , Avec ses sacremens venir,
590 Chascun d'eulx eust bien voulu estre Dehors , je n'en veulx point mentir , Si grant haste eurent d'en sortir , Que là démoulèrent les vivres , Dont les compaignons du martir
6go Furent troys jours et troys nuylz yvres. Par ce point eurent la repeue Franche , chascun des compaignons , La finesse le prebstre a teue Affin de complaire aux mignons ;
6o5 Mais les seigneurs dont nous parlons , Eurent tous pour ce coup l'aubade , Chascun d'eulx fut, nous ne faillons, De la grant peur, troys jours malade.
(586) A tout Dieu. Avec le viatique et tout ce qu'il faut pour administrer un mourant.
(6o3) Ed. mod. Le prebstre ta teue.
(607) Ed. mod. Que nous ne faillons.
La repue franche du Lymousin.
Ung lyrnousin vint à Paris ,
610 Pour aulcun procès qu'il avoit.
Quant il partit de son pays Pas grammant d'argent il n'avoit, Et toutesfoys il eutendoit Son faict , et avoit souvenance ,
6i5 Que son cas mal se porteroit S il n'avoit une repeue franche.
Ce lymousin , c'est chose vraye, Qui n'avoit vaillant ung patac, Se nommoit seigneur de Gombraye^
620 Sans qu'on le suyvist à son trac.
Plus rusé e^toit qung vieil rat Et affamé comme ung vieil lou , Avec monsieur de Penessac , Et le seigneur de Lamesou
625 Les troys seigneurs s'entretrouvèrent Car ilz estoyent tous d'ung quartier, Et Dieu sçait s'ilz se saluèrent ,
(618) Palac. Monnoie de la plus petite valeur.
(620) Sans. Sans que pour cela il eut des serviteurs à sa suite.
(625) Ed. mod. S'en retournèrent.
( 395 ) Ainsi qu'il en estoit mestier,
Toutcsfoys ce bon escuyer G3o De Combraye , propos final ,
Fut cslcu leur grant conseillier,
Et le gouverneur principal.
Hz conclurent pour le meilleur,
Que ce bon notable seigneur 635 Yroit veoir s'il pourroit trouver ,
Quelque bon lieu pour soy loger ,
Et selon qu'il le trouveroit >
Aux aultres le racompteroit.
Or advint environ midy , 640 Qu'ilz estoyent de fain estourdis ,
S'en vint à une hostellerie ,
Rue de la Mortellerie ,
Où pend l'enseigne du Pestel,
A bon logis et bon hostel , 645 Demandant s'on a que repaistre.
Ouy vrayment, ce distle maistre ,
Ne soyez de rien en soucy ,
Car vous serez très bien servy ,
De pain , de vin , et de viande.
65o Pas grant chose je ne demande .
(65o) Propos final. Pour abréger.
(637) Ld. mod. Qu'il trouveroit.
(642) Ed. mod. En la rue de la , etc.
(644) A bon logis. Avec bon logement et bonne table. G'étoit la partie obligée de toutes les enseignes.
Dist le bon seigneur de Combraye.
Il n'y a guère que j'avoye
Bien desjuné, mais toustesfoys ,
Si ay-je disné maintesfoys , 655 Que n'avoye pas tel appétit.
Ce seigneur menga ung petit ,
Car il n'avoit guère d'argent ,
Commendant qu'on fust diligent,
D'avoir quelque chose de bon , 660 Pour son soupper ; ung gras chapon :
Car il pensoit bien que le soir,
Il devoit avec luy soupper
Des gentilz hommes de la court.
L'hostesse fut bien à son gourt , 665 Car quant vint à compter l'escot ,
Le seigneur ne distoncques mot,
Mais tout ce qu'elle demanda
Ce gentil homme luy bailla,
Disant vous comptez par raison.
670 Bouta son sac soubz son esselle ,
Et vint racompter la nouvelle
A ces compaignons, et comment
Il failloit faire saigement.
Il fut dit à peu de parolles ,
(653) Ed. mod. Desjuné mais toutes foys.
(664) L'hoslesse. L'hôtesse fut bien à son aise , fut sans doute bien contente. Ed. mod. A son court.
(669) Ed. mod. Vous compterez.
( 395 ) 675 Pour éviter grans monopollcs ,
Que le seigneur de Pcncssac
Yroit devant loiicr Testât,
Et blasonner la suffisance
De ce seigneur , car sans doubtance , 680 La chose le valoit très bien.
Et pour trouver meilleur moyen ,
Il menroit en sa compaignie
Lamesou ; \\ ne faillit mye.
Si vint demander à l'hostesse , 685 S'ung seigneur remply de noblesse,
Estoit loge en la maison.
L'hostesse respondit que non ,
Et que vrayement il n'y avoit
Q'ung lymousin lequel debvoit 690 Venir au soir souper léans.
Ha! dist-il, dame de céans,
C'est celuy que nous demandons ;
Par ma foy c'est le grant baron
Qui est arrivé au matin.
6^5 Je n'entens point vostre latin
Dist l'hostesse , vous parlez mal ,
(677) Louer t'estat, La condition , et parler de la fortune de. (683) IL ne. Il n'y manqua pas. Ed. mod. En ta maison , la seigneurie.
(685) Ed. mod. Seigneur plain.
(690) Souper léans. Chez elle.
(691) De céans. De l'hôtel.
( 396 ) Il n'a ne jument , ne cheval ,
Il va à pied par faulte d'asne.
Lors Penessac dit à la dame ,
700 II vient icy pour ung procès, Il est appellant des excès Qu'on luy a faictz en Lymousin, Et va ainsi de pied , afiin Que son procès soit plustost faict.
7o5 L'hostesse le creut en effaict.
Alors le seigneur de Combraye Arrive et Dieu sçait quelle joye , Ces deux seigneurs icy luy firent :
Et le genoil embas tendirent
710 Aussi tost comme il fut venu, Et par ce point il fut congneu Qu'il estoit seigneur honnorable.
Le bon seigneur se sist à table , En tenant bone gravité ,
7 15 Vis-à-vis de l'autre costé
S'assist le seigneur de Vhostel , Et eurent du vin Dieu sçait quel Il ne failloit point demander.
Quant ce vint à l'escot compter ,
720 L'hostesse assez hault comptoit,
(697) Ed. mod. 7/ n'a jument ne cheval.
(699) Ed. mod. Dit la dame.
(701) Des excès. Des injustices, passe-droils.
( 597 ) Mais au seigneur il n'en challoit J
Faignant qu'il fusttout plaîn d'argent.
Lors il dist qu'on fust diligent
De penser à faire les litz ;
725 Car il vouloit en ce logis
Coucher : puis après , par exprès , Il print son sac à ses procès, Et le bailla léans en garde , Disant ; qu'on le me contregarde ,
73o Si de l'argent voulez avoir Il ne fault que le demander , L'hostesse ne fut pas ingrate :
En disant ; je n'en ay pas haste N'espargnez rien qui soit céans.
735 Ces seigneurs couchèrent léans , L'espace de cinq ou six moys Sans payer argent toutesfoys , Non obstant ce qu'il demandoit J A l'hostesse s' elle vouloit
740 Avoir de l'argent, bien souvent; Mais il n'estoit point bien content De mettre souvant main en bourcé.
L'hostesse n'estoit point rebource ,
(721) Ed. mod. Mais au seigneur n'en.
(724) Ed. mod. De penser faire. (729) Ed. mod. Qu'on le contregarde.
(-39) Ed. mod. A son hostesse.
(743) Rebource. Sévère , exigeante.
Et dist ne vous en soucyez , 745 Dieu merci» j'ay argent assez
A vostre bon commandement.
Ces mignons pensèrent comment
Hz pourroycnt retirer leur sac ,
Et lors monsieur de Penessac 75o Dist à ce baron de Combraye,
Qu'il se boutast bien tost en voye ,
Faignant qu'il est embesongné.
Ce seigneur vint tout refrongné
Vers rhostesse,par bon moyen 755 Et luy dit : mon cas va très-bien,
Mon procès est ennuyt jugé.
A coup qu'il n'y ait plus songé ,
Baillez-moi mon sac , somme toute ;
Car j'ay peur , et si fays grant doubte , 760 Que les seigneurs soyent départis.
Il print son sac : à dieu vous dis ,
Je reviendray tout maintenant.
Il s'en alla diligemment ,
A tout ces procès et son sac ; 765 Et le seigneur de Penessac,
(746) Ed. mod. A vostre commandement.
(749) Ed. mod. Monseigneur de. (753) Refrongné. Tout affairé.
(756) Ed. mod. Cejourd'huy jugé.
(757) A coup. Pour qu'enfin il n'eu soit plus question.
(760) Que. Que l'audience ne soit finie lorsque j'arriverai , que les juges ne soient séparés.
( 399 ) Et de Lamcsou ratlcndoyent;
Lesquelz seigneurs si s'esbatoyent ,
A recueillir les torches culz
Des seigneurs qui estoyent venus
770 Aux chambres, et bien se pensoyent Qu'à quelque chose serviroyent.
Hz ostèrent tous ces procès , De ce sac et , par motz exprès, L'emplirent de ces torche-culz ;
775 Puis au soir quant furent venuz A leur logis , fut mis en garde , Et pour mieulx mettre en sauvegarde Il fut bouté par grant humblesse Avec les robbes de l'hostesse,
780 Qui sentoyent le muguelias.
Au soir, firent grant ralias , Le landemain , il fut raison De départir, et fut saison , Pour s'en aller sans revenir.
785 On cuydoit qu'ilz deussent venir Lendemain , soupper et disner, Pour leurs offices résiner,
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(771) Ed. mod. Servoyent.
(773) Par motz exprès. Avec dessein.
(780) Le muguelias. Le muguet.
(781) Grant ralias. Un bon repas, régal.
(782) II fut raison. Il fut question de s'en aller.
(783) Ed. uiod. De partir il fut saison.
(787) Pour leurs offices résiner. Pour payer leurs dépenses.
( 4oo )
Mais ilz ne vindrent onque puis.
Ils faillirent cinq ou six nuitz 790 Dont Thostesse fut eschet mac.
Elle n'osoit ouvrir le sac ,
Sans avoir le congé du juge,
Auquel a voit piteux déluge ;
Telment qu'il estoit nécessaire, 795 Qu'on envoyast ung commissaire
Pour ouvrir ce sac , somme toute.
Quand il fust venu , sans nul doubte ,
Il lava ses mains à bonne heure ,
De peur de gaster l'escripture, 800 Car à cela estoit expert.
Toutesfoys le sac fut ouvert ;
Mais quant il le vit si breneux ,
Il s'en alla tout roupieux ,
Cuydant que ce fust mocquerie , 8o5 Car il n'entendoit raillerie.
Ainsi partirent ces seigneurs
De Paris, joyeulx en couraige.
De tromper furent inventeurs,
(791) Ed. mod. Car elle.
(793) Au quel. Chez lequel il y avoit une affluence extraordinaire.
(796) Somme toute. Enfin.
(797) Ed. mod. Quant il est.
(802) Si breneux. Si sali de , etc.
(803) Tout roupieux. En grondant , tout de mauvaise humeur. (8o5) Ed. mod. Car il entendait.
( 4<M ) Cinq moys vesquirenl d'avmtaige.
810 De blasonner ilz firent; raige ; Leur hoste fut par culx vaincu.
Uz ne laissèrent pour toutgaige Qu'un sac tout plain de lorchecu.
Le repaie jr anche du soujjreteux.
Ou prend argent qui n'en a point ?
8i5 Remède : vivre daventaige.
Qui n'a ne robbe ne pourpoint , Que pourroit il laisser pour gaige ?
Toutcsfoys qui auroit l'usai gc De dire quelque chansonnette ,
820 Qui peust deffrayer le passaige,
Le payement ne scroit qu'honneste.
— Ainsi parloit le souffreteux Qui esloit fin de sa nature , Moytie triste , moytié joyeulx.
825 Du palays partit, bonne alleure , En disant qui ne s'adventure, Il ne fera jamais beau fait, Pour pourchasser sa nourriture ;
(810) De blasonncr. De broder, de tenir des discours trompeurs.
(8i5) Remède. Le moyen : faire meilleure chère.
(8a5) Du palays. Il partit du palais de justice avec un air décidé.
Car il estoit de fain deffaict.
83o Pour trouver quelque tromperie ,
Le gallant se voulust haster :
En la meilleure hostellerie,
Ou taverne , s'alla bouter.
Et commença à demander, 835 S'on avoit rien pour luy de bon ;
Car il vouloit léans disner,
Et faire chère de façon.
Lors on demanda quelle viande ,
Il failloit à ce pèlerin.
840 II respondit, je ne demande
Q'une perdrix ou un poussin ,
Avec une pinte de vin
De Beaulne , qui soit frais tirée.
Et puis après pour faire fin , 845 Le cotteret et la bourrée.
Tout ce qui luy fut nécessaire
Le varlet luy alla quérir,
Le gallant s'en va mettre à table,
Affm de mieulx se rcsjouyr, 85o Et disna là , tout à loisir,
Maschant le sens , trenchant du saige ;
(807) Chère de façon. Bonne chère.
(84 1) Ed. mod. Ou poussin,
(845) Le cotteret. Je pense que cotteret est le nom d'un vin de dessert , et bourrée celui d'une pâtisserie. (85i) Maschant te sens. Sérieux.
i ( 4o3 ) Mais il falut , ains (jue partir,
Avoir ung morceau de fromage ,
Àdonc, dist le clerc, mon amy,
855 11 fault compter, car vous devez , Tout par tout , sept solz et demy, Et convient que les me payez.
— Je ne sçay, comment les aurez, Dist le gallant , car par sainct Gille ,
860 Je veulx bien que vous le saichez , Je ne soustiens ne croix, ne pille.
— Qui n'a argent, si laisse gaige , N'est-ce pas le faict droicturier?
Voulez-vous vivre davantaige?
865 Et n'avez maille ne denier ?
Estes-vous larron , ne meurtrier ?
Par Dieu , ains que d'icy je hobe , Vous me payrés , pour abréger, Ou vous y laisserez la robbe.
870 —Quant est d'argent je n'en ay point, Affin de le dire tout hault, Comment ! m'en iray-j'en pourpoint, Et desnué comme ung marault?
Dieu mercy, je n'ay pas trop chault ;
(855) Ed. mod. Fous avez.
(85g) Ed. mod. Dist le gallant par St. Gilles.
(861) Je ne soustiens. Je ne porte , je n'ai pas un sou.
(865) La maille et le denier étoient deux espèces de monnoie.
(867) Ains que. Avant que je me retire d'ici.
875 Mais s'il vous plaisoit m 'employer , Je vous serviray sans deffault , Jusques à mon escot payer.
— Et comment que sçavez vous faire ?
Dictes le moy tout plainement.
880 — Quoy ! toute chose nécessaire , Point ne fault demander comment ; Je gaige que tout maintenant , Je vous chanteray un g couplet, Si hault et si cler, je me vant ,
885 Que vous direz : cela me plaist.
— Lors le varlet voyant cecy, Fut content de ceste gaigeure, Et pensa à luy mesmes ainsi , Qu'il attendroit ceste adventure ;
890 Et s'il chantoit bien d'adventure ïl luy diroit , pour tous débats , Qu'il payast l'escot , bon alleure ; Car son chant ne luy plaisoit pas.
L'accord fut dit , l'accord fut faict ,
895 Devant tous , non pas en arrière Lors le gallant tire de faict , De dedens sa gibecière ,
(883) Ed. mod. Que je chanteray.
(884) Je me vanl. Je me flatte de cela.
(890) Ce vers manque dans les éditions mod.
(891) Pour tous débats» Pour toute discussion.
(892) Bon alleure. Gaillardement.
Une bourec, d'argent legière,
Qui estoit pleine de Mereaulx.
900 Et chanta par bonne manière
Haultement , ces mots tous nouveaulx ;
De sa bourse dessus la table
Frappa , affin que je le notte,
Et comme chose convenable , 9o5 Chanta ainsi à haulte notte.
«Fault payer ton hoste, ton hostc. »
Tout au long chanta ce couplet ,
Le varlet estant coste à coste ,
Respondit cela bien me plaist ; 910 Toutesfoys il n'entendoit pas
Qu'il en fust de Tescot paye ,
Parquoy il failloit sur ce pas,
De son sens fut moult desvoyé.
Devant tous fut notiffié , 9i5 Qu'il estoit gentil compaignon ,
Et qu'il avoit par son traicté ,
Bien disné pour une chanson.
(899) De mereaulx. De jetons.
(900) Par bonne manière. Gracieusement.
(906) Ed. mod. // faut payer ion hoste. (911) Ed. mod. Qu'il n'en fust.
(912) Il failloit. Il se trompoit sur cet article. (915) De son sens. Il arriva bien aulie chose que ce qu'il avoit pensé.
(915) Qu'il, Le chanteur.
(916) Par son traicté. En vertu de la gageure.
( 4of> ) Cest bien disné quant on eschappe , Sans desbourcer pas ung denier, 920 Et dire à^Dieu au*tavernier,
En torchant son nez à la nappe.
§ iv.
La repeue du Pelletier.
Ung jour advint q'ung Pelletier, Espousa une belle femme , Qui appetoit le bas mestier,
925 En faisant recorder sa game.
Le Pelletier sans penser blasme , Ne s'en soussioit q'ung petit, Mieulx aymoit du vin une dragme Que coucher dedans ung beau lict.
93o Ung curé voyant ccst'affaire , De la femme fut amoureulx, Et pensa qu'à son presbytaire Il maineroit ce maistre gueulx.
Il s'en vint à luy tout joyeulx ,
935 A celle fin de le tromper,
En disant : mon voysin , je veulx , Yous donner annuyt à soupper.
(9^4) Qui appetoit. Qui aiinoit à se prostituer. (928) Je pense que la dragme étoit une mesure. (937) Annuyt. Aujourd'hui.
( 4o7 ) Le Pelletier en fut contant , Car il ne vouloyt que repaistre, g4o Et alla tout incontinent
Faire grant chère avec le preslre, Qui luy joua d'ung tour de maistre, Disant ma robbe est deffourrée , Il vous y convient la main mettre g45 Affm qu'elle soit reffourrée.
Et bien , ce dist le Pelletier., Monseigneur j'en seray content , Mais que vous m'en vueillez payer; Je suis tout vostre seulement.
o,5o II firent leur appoinctement,
Qu'il auroit pour tout inventoirc , Dix solz tournois entièrement, Et du vin largement pour boire.
Par ainsi la despecheroit g55 Car el luy estoit nécessaire, Et que toute nuyt vcilleroyt Avec son clerc au presbi taire.
Il fut content de cest1 affaire.
Mais le Curé les enferma ,
(945) Deffourrée. Dégarnie de fourrures.
(t)5o) Jppoînclement . Accord.
(g54) Ed. mod. Par ainsi qu'il la.
((]55 ) Ed. mod. Car il esioit nécessaire.
960 Soubz la clef, sans grant noyse faire , Puis hors de la maison alla.
Le Curé vint en la maison Du Pelletier, par ses sornettes , Et trouva si bonne achoyson,
965 Qu'il fisttrès bien ses besongnettes. Hz firent cent mille chosettes , Car ainsi comme il le me semble, Ce fourreur pour la repeue franche , Fut faict coqu bien fermement ;
970 Et luy chargea la dame blanche Qu'il y retournas! hardiment , Et que par son sainct sacrement, Jamais nul jour ne loublira ; Mais luy fera hébergement,
975 Toutes les foys qu'il lui plaira.
Et pourtant se donne soy garde Chascun qui aura belle femme , Qu'on ne luy joiie telle aubade , Pour la repeue, c'est grant diffame ;
980 Quant il est sçeu ce n'est que blasmc , Et reproche au temps advenir.
Vêla de la repeue grant gaigne , Pourtant ayez en souvenir.
(960) Sans grant noyse. Sans faire grant bruit. (982) Grant gaigne. Grand profit.
( 4ocj )
La repeue franche des gallans sans soulcy.
Une assemblée de compaignons 985 Nommez les gallans sans soucy,
Se trouvèrent entre deux pontz,
Près le palays , il est ainsi ;
Daultres y en avoit aussi
Qui aymoycnt bien besoigne faicte, 990 Et estoient de franc cueur transi ,
A l'abbé de saine te souffrette.
Ces mignons ainsi assemblez
Ne demandèrent que repas ;
D'argent ilz n'estoyent pas comblez , 995 Non pourtant ne faillirent pas.
Hz se boutèrent tous à tas,
A l'enseigne du plat d'estaing ,
Où ilz repurent par compas,
Car ilz en avoyent grant besoin g.
1 000 Quant ce vint à l'escot compter,
(991) A l'abbé. Avec l'abbé de Saintc-Souffrète. Le roi des gueux.
(992) Ed. mod. Ces compaignons.
(995) Non. Et cependant ils ne manquèrent pas de dîner. — Ed. mod. Non pourtant ils ne dormoyenl pas.
(998) Par compas. Comme ils en étoicnl convenus.
( 4io ) Je crois que nully ne ce cource; Mais le beau jeu est au païer Quant il n'y a denier en bource.
Nul d'eulx n'avoit chère rébourse,
ioo5 Pour de l'escot venir au bout.
Dist ung gallant de plaine source, Il n'en fault q'ung pour payer tout.
Hz appointèrent tous ensemble, Que l'ung d'iceulx on banderoit ,
1010 Par ainsi, selon qui me semble , Le premier qu'il empoigneroit, Estoit dit que l'escot payroit.
Mais en iceulx eut grand discord, Ghascun bandé estre vouloit,
101 5 Dont ne peurent estre d'acord.
Le varlet voyant ces debatz Leur dit , nul de vous ne s'esmoye , Je suis content que par compas Tout maintenant bandé je soye.
1020 Les gallans en eurent grant joye , Et le bandèrent en ce lieu , Puis chascun d'eux si print la voye , Pour s'en aller sans dire à dieu.
^ioo4) Nul d'eulx. Aucun d'eux ne se ref'usoit à payer. (1006) Dist. Alors un de ces messieurs dit tout naturellement. (1008) Hz appointèrent. Ils convinrent.
( 10 18) Par compas. Que par accord, c'est-à-dire qu'il vous convienne que , etc.
(4" ) Le varlct qui estoit bandé
1025 Tournoyoit parmy la maison.
Il fut de l'escot prcbcndé
Par ccstc subtile achoison.
Affin d'avoir provision
De l'escot , Fhoste monte en hault, io5o Quant il vit ceste invention ,
A peu que le cueur ne luy fault.
En montant l'hostc fut happé
Par son varlet sans dire mot ,
Disant je vous ay attrapé , i o35 II faut que vous payez l'escot,
Ou vous laisserez le surcot.
Dequoy il ne fut pas joyeulx ,
Cuydant qu'il fust mathelineux.
Quant le varlet se desbenda , 10/j.o La tromperie peult bien congnoistrc.
Fut estonné quant regarda,
Et vit bien que c'estoit son maistre.
Pensés qu'il en eut belle lettre ,
Car il parla lors à baston , io45 Et pour sa peine sans rien mettre ,
Il eut quatre coups de baston.
(1025) Ed. mod. Tournoit parmy.
(1026) Prebendè. Gratifié, chargé.
(1027) Achoison. Invention.
(i028( Affin. Afin de retirer l'écot.
(10IS) Maihetineux. Soupçonnant qu'il <:loit trompé, dupé. (io44] Car. Car le maître parla alors avec le bâton.
(4i2 )^ Ainsi furent, sans rien payer, Les povres gallans , délivrez De la maison du tavernier,
io5o Où ilz s'estoyent presque enyvrez De vin qu'on leur a voit livrez, Pour boire à plain gobelet , Que paya le povre varlet.
Et que ce soit vray ou certain ,
io55 Ainsi que m'ont dit cinq ou six , Le cas advint au Plat d'estain Emprès sainct Pierre de Arsis.
Bien escheoit un g grant mercis A tout le moins pour ce repas,
1060 Et si ne le payèrent pas.
Aussi fut si bien aveuglé , Le povre varlet malheureulx, Qui fut de tout cela sanglé, Et faillust qu'il payast pour eulx ;
io65 Et s'en allèrent tous joyeulx
Les mignons torchant leur visaige Qui avoyent disné davenlaige.
(1060) Ed. mod. Et si ne payèrent pas.