CHATEAUBRIAND
Dans le court répit que lui laisse le demi -sommeil des passions politiques, une fête littéraire vient, pendant quelques jours, d'occuper toute la France. Saint-Malo, la ville natale de Chateaubriand, a érigé une statue à son glorieux enfant, sur une petite place, en face même de la maison où l'écrivain est né, le 4 septembre 176S. Et cette cérémonie a remis debout dans les mémoires la haute figure de l'auteur du Génie du Christianisme, une figure déjà pâlissante, après vingt-sept ans à peine de postérité. Il a fallu les vacances de l'Assemblée, le silence de la tribune, l'armistice des partis, pour que les fêtes de Saint-Malo eussent ainsi un écho aux quatre coins du pays.
Cette ville a attendu vingt-sept ans pour payer sa dette. Il faut dire que Chateaubriand, à son lit de mort; n'avait demandé à ses compatriotes qu'un tombeau, le tombeau rêvé par son orgueil, une pierre et une croix de granit, au sommet de l'écueil du Grand-Bé, en face de l'Océan. Il dort là. dans cet ennui solitaire qu'il a traîné toute sa vie, comme une draperie faite à sa taille. II a poussé la vanité jusqu'à défendre qu'on gravât un nom sur la pierre. Il est l'écueil lui-même, le colossal rocher qui défie les tempêtes, qui reste éternellement noir et vainqueur dans les orages. Cela est d'un effet superbe, calculé par un esprit qui avait le sens du grand; c'est pourquoi j'imagine que Chateaubriand aurait refusé la statue, s'il avait pu être consulté. Certes, Saint-Malo a été conduit par un sentiment pieux et touchant. Mais comme son pauvre petit bronze est écrasé par la masse énorme du Grand-Bé, et que l'invention de cette statue est mesquine, à côté de cette attitude héroïque du mort qui a rêvé l'immortalité face à face avec l'infini I Chateaubriand a été un metteur en scène merveilleux. Peut-être aurait-on dû ne pas toucher à l'apothéose qu'il avait réglée lui-même, avant de mourir.
Le pis est que Saint-Malo n'avait pas de place pour une telle statue. Il faut connaître cette ville rude, qui semble taillée dans le roc, entre
deux falaises. Elle est logée là, comms au fond d'une crevasse, très à l'étroit, accrochée audessus de l'Océan, qui la bat de son flux éternel, sans l'entamer. Toute petite, serrée au milieu de ses fortes murailles, percée de ruelles qui viennent se heurter à l'enceinte, elle a une triple ceinture de rochers, sans un bout de promenade, sans un champ voisin, grise et fermée, ainsi qu'une citadelle. C'est une cité de courage et de guerre, qui, en fait de bronze, n'a de place que pour des canons. Aussi Saint-Malo s'est-il trouvé très embarrassé, lorsqu'il s'est agi de choisir un emplacement pour la statue de Chateaubriand. On a dû la mettre au milieu du seul carrefour de la ville ; et ce qui a achevé de déterminer la municipalité, c'est que la maison où est né l'écrivain, aujourd'hui transformée en hôtel, s'y trouve située. Sept platanes maigres y étouffent la statue; les maisons voisines l'écrasent, à ce point qu'elle paraît être au fond d'un puits. En outre, on a eu la fâcheuse idée de la flanqu'er, à gauche et à droite de deux bassins, de ces bassins ridicules que les petits boutiquiers retirés font creuser dans leurs villas de Vincennes ou d'Asnières. Ainsi accompagné. Chateaubriand a l'air d'un sujet de pendule, entre deux flambeaux de verre filé. Et quel pauvre Chateaubriand 1 M. Aimé Millet, l'auteur du bronze, a dû naturellement se conformer aux proportions du cadre. Il a donc exécuté un Chateaubriand tout petit, une très médiocre figure qui prête à sourire. L'écrivain est assis sur un quartier de roche; d'un coude, il s'appuie sur un exemplaire du Génie du .Christianisme, le front dans la main ; tandis que l'autre main tient un burin, comme prête à écrire. La face se tourne légèrement vers le ciel. C'est Chateaubriand rêvant et attendant l'inspiration. J'avoue que, pour ma part, je trouve cette composition tout à fait fâcheuse. Je ne puis m'imaginer Chateaubriand autrement que debout; il devait écrire debout, ce noble artisan du style, dont les phrases s'envolaient avec un bruit d'ailes si large. Puis, quelle invention bourgeoise, quelle pose troubadour, cet écrivain sur son rocher, la plume aux doigts et les yeux sur les nuages !
ŒU^^^Es critiques
Cela fait bien dans les romances ; mais, dans la réalité, on s'installe d'une autre façon pour écrire. J'ai parlé de sujet de pendule; je crois, en effet, q\ie des réductions du bronze de M. Millet auraient un vif succès, sur les cheminées de certaines vieilles dames sensibles. Ah ! quje le grand prosateur est autrement superbe, à la pointe du Grand-Bé, dans l'air libre, dominant l'horizon, gardant les lignes rigides de l'orgueil et de la mort !
Les honneurs officiels sont fatalement d'une pompe mesquine, surtout lorsqu'il s'agit de rendre hommage à un prince des lettres. La ville de Saint-Malo a certainement dépensé beaucoup d'argent et s'est donné un mal infini, poiir aboutir à imaginer des fêtes qui n'ont différé que par le cadre de nos fêtes de banlieue- Il aurait fallu tout au moins, au pied de la statue de Chateaubriand, une de nos gloires, un pair de l'écrivain, qui le saluât au nom des lettres françaises. Et Victor Hugo seul, à mon sens, avait aujourd'hui la hauteur nécessaire pour lui parler face à face. Mais la municipalité de Saint-Malo n'a pas songé un instant à inviter l'illustre poète, qui a le tort d'être républicain, et qui aurait pu prononcer des paroles dangereuses. EHe s'est bornée à lancer des invitations que j'appellerai officielles; et c'est ainsi que trois académiciens. Mil. Camile Doucet, Caro et de Noailles, et qu'un romancier, M. Paul FévaL se sont trouvés chargés de représenter la httérature française à Saint-Malo. MM. Camille Doucet et Caro font partie actuellement du bureau de l'Académie ; JI. de Noailles est l'académicien qui a hérité du fauteuil de Chateaubriand; quant à M. Paul Féval.il est Breton comme l'auteur de René, et il préside en ce moment la Société des Gens de lettres : tels sont les seuls titres qui ont fait choisir ces messieurs plutôt que d'autres. On ne les a pas choisis, d'ailleurs, on les a subis; ce qu'il faut dire, c'est que la littérature n'est pour rien dans l'affaire. M. Camille Doucet possède la réputation d'un très aimable homme, et il a pour tout bagage des comédies de poète amateur, qui ont eu des succès d'estime. M. Caro est un philosophe bien pensant et de bonne compagnie, la petite monnaie de Cousin, un écrivain fade et sucré, dont la tenue correcte a fait le triomphe. M. de Noailles est un duc, et rien de plus. Enfin, JI. Paul Féval, le seul véritable littérateur des quatre, a écrit pendant trente ans des romansfeuilletons au jour le jour, sans aucune qualité de sfyle sérieuse. Je serais désespéré qu'on pût croire à l'étranger que ces messieurs sont le bataillon sacré de nos gloires contemporaines. Nous avons, je l'affirme, des géants à côté de ces nains. Il faut savoir qu'en France les grands hommes restent suspects. Jamais, pour une solennité publique, :\ laquelle les autorités doivent assister en uniforme, on ne donnera la parole à quelque grand talent qui illustre le pays. Les mannequins officiels suffisent, et ils font naturellement partie des accessoires de la fête, avec leurs titres et leurs costumes.
Les fêtes de Saint-Malo ont donc présenté un caractère de pauvreté dont la grande ombre de Chateaubriand a dû souffrir. Le programme cependant étiiil fort compliqué. A midi, tous les invités, en tenue officielle ou en habit noir, sont
partis en cortège de l'hôtel de ville, pour se rendre à la cathédrale, où une messe commémorative a été célébrée. De là, le cortège s'est dirigé vers la place Chateaubriand, qu'une foule compacte eniphssait. Les tambours battaient aux champs, les canons du port tonnaient; et, brusquement, le voile qui cachait la statue est tombé, aux applaudissements du public. C'est l'éternel cérémonial de ces sortes de solennités. Puis, les discours se sont succédé. Toutes sortes d'orateurs ont parlé : des fonctionnaires, des délégués, de simples invités, sans oublier les trois académiciens et le président de la Société des Gens de lettres. Pauvres discours, plirases toutes faites, une pluie de mots qui s'assourdissait dans le clair soleil, avec un bruit monotone. Rien n'est à relever. On a répété sur Chateaubriand, en mauvais style, les banalités qui courent les rues, sans ajouter un aperçu nouveau, sans trouver im cri véritablement ému. Les discours, comme les orateurs, sont restés officiels ; je ne sais pas de critique plus cruelle à en faire, il. Paul Féval seul s'est appliqué; il a lu un morceau très travaillé, qui ressemblait au début d'un roman à sensation. Et ce n'était point fini, la statue a encore eu à subir la déclamation d'une ode couronnée, à la suite d'un concours que la ville de Saint-Malo avait ouvert le printemps dernier. Enfin, la foule s'est écoulée, pendant que les in'vités regagnaient l'hôtel de ville, où un banqiiet était servi. Là, les discours ont re« commencé, au dessert. Le grand succès a été pour des pièces montées, des gâteaux et des sucreries qui ornaient la table; l'une représentait le château de Combourg, où Chateaubriand a passé son enfance; l'autre, plus étonnante encore, était la reproduction exacte de l'îlot du Grand-Bé, au sommet duquel se trouve le tombeau de l'écrivain. Quelle triomphante imagination ! le Grand-Bé en nougat et le tombeau de Chateaubriand en sucre ! Cela est le comble de la douceur et de la flatterie. Mais quelle chute ! le sauvage et mélancolique René tombé aux mains de confiseurs enthousiastes !
On avait, en outre, pour le plaisir du peuple, organisé une fête foraine. Plus de vingt mille curieux étaient accourus des cinq départements de la Bretagne, et beaucoup d'entre eux. paysans et ouvriers, portaient le costume national, ce qui bariolait la foule d'une façon fort pittoresque. Tout ce monde a passé l'après-midi à voir gonfler deux ballons qui se sont enlevés vers le soir. Il y avait aussi des mâts de cocagne et des jeux de toutes sortes, qui ont eu un grand succès. N'importe, Chateaubriand, je le jurerais, ne s'est jamais douté qu'il serait fêté un jour avec des ballons, des mâts de cocagne et de» billards en plein vent. Enfin, le soir, on a tiré le feu d'artifice traditionnel. Ici, j'avoue que le spectacle a été superbe. Un aviso de l'Etat, le Faon, était illuminé et faisait feu sans relâche de tous ses canons; tandis qu'une vingtaine de grandes barques de pêche, toutes allumées de lanternes vénitiennes, éclairaient le port de leurs flammes dansantes. Sur les hauteurs, aux environs de la ville, des lumières élcrtriques blanchissaient l'horizon. La nuit était d'une pureté et d'une douceur admirables, la mej montait lentement, avec ces nonchalances qu'elle montre [lendant les soirées tièdes. Et, durant
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trois heures, au milieu de ce décor splendide, les artificiers, établis au bout de la jetée, n'ont cessé de lancer des fusées, des panaches d'étoiles qui semblaient se détacher de la voûte bleue et tomber dans l'Océan, pareils à des poignées d'astres. A minuit seulement, le bouquet a été tiré, un bouquet monstre, une éruption formidable, dont les mille lances de l'eu, jaillissant tout d'un coup du milieu des vagues, ont épanoui leur éventail embrasé dans la rondeur immense de l'horizon. LeGrand-Bé,noirau fond de cet incendie, est apparu, comme sous une lumière intense d'apothéose. A trois reprises, de nouvelles nappes de fusées, d'un vol plus puissant, ont grandi les unes dei'rière les autres, ainsi que des murs de flammes qui montaient toujours, se haussant, s'étalant, image de l'orgueil du poète, dont l'effort a empli un instant tout le ciel, pour s'éteindre presque aussitôt dans la nuit. Puis, la journée a été terminée par une retraite aux flambeaux. Autour des remparts de granit illuminés, des lueurs rouges de torche ont passé, pendant que les tambours battaient, accompagnés des dernières clameurs de la foule.
J'imagine que, vers deux heures du matin, lorsque le dernier lampion a été éteint par la brise de mer, le Grand-Bé s'est trouvé heureux de la nuit noire qui retombait sur lui. 11 allait donc pouvoir reprendre son éternel recueillement, sa tranquillité farouche que les oiseaux du large bercent seuls de leurs cris rudes. Plus de discours officiels, plus de petits hommes s'embarrassant dans de grandes p'nrases, plus de mâts de cocagne surtout, et même plus de fusées se grandissant jusqu'aux étoiles. Rien que l'ombre au loin, trouée par les feux solitaires des phares; rien que la paix de toutes les nuits, le même rêve qui se prolongera dans les siècles. Oui, cela a dû être bon pour l'écueil et pour le grand mort, qui, dédaigneux de l'hommage des hommes, n'a voulu que l'éternelle acclamation de l'Océan à ses pieds. •
Chateaubriand a vécu une des vies les plus remplies de ce siècle. Il faut, pour le bien juger, résumer rapidement les épisodes multiples de son existence. A le voir agir, on pénètre mieux les ressorts de sa volonté et de son intelligence.
Il fut le dernier né de dix enfants. Son père avait épousé, en 1753, une demoiselle de Bedée, avec laquelle il était venu s'établir à Saint- Malo. Il semble que la fortune du ménage devait être médiocre. Chateaubriand fut élevé jusqu'à l'âge de trois ans au village de Plancoel. Quand il revint à Saint-ilalo, on l'abandonna à peu près à Ini-même, et il poussa naturellement sur la plage, entre le château et le Fort-Royal, le long de cette bande de sable où tous les enfants de la ville usent leurs culottes. Son sort était fixé, son père le destinait à la marine royale. Comme il le dit lui-même dans les Mémoires d'outre-tombe, auxquels j'emprunte ces détails, quelques notions de dessin, de langue anglaise, d'hydrographie et de mathématiques, parurent plus que suffisantes pour un garçonnet destiné
d'avance à la rude .vie de marin. II passa donc son enfance à Saint-Martin et au château de Combourg, où il se prit d'une grande tendresse pour sa sœur Lucile; ses meilleurs souvenirs dataient de ce domaine noir et triste, que les touristes vont encore visiter aujnurd'hiii. Plus tard, on le mit au collr-ge de Dol. Très indolent, jugé d'intelhgence médiocre par sa famille, il sentit là s'éveillerou lui une grande aptitude au travail et une mémoire extraordinaire. Son génie passionné, son amour de la beauté et son sentiment catholique du devoir, lui furent brusquement révélés par la lecture d'un Horace non châtié et d'un exemplaire de VHistoire des confessions mal faites, qui étaient tombés entre ses mains. Mais il ne commença à écrire que plus tard, après avoir passé deux années au collège de Rennes et être allé vainement à Brest attendre son brevet d'aspirant. Revenu à Combourg, par un coup de tête, il reprit sa vie de rêveries et de promenades, son précoce ennui, ce qu'il appelle lui-même « ses désespoirs inexplicables ». Il avait retrouvé sa sœur Lucile, fantasque et rêveuse comme lui ; ils s'adoraient tous les deux, s'en allaient en pleine nature ; et ce fut dans une de ces courses cpie la jeune fille, l'entendant parler avec ra\issement des charmes de la solitude, lui dit : « Tu devrais peindre cela. » Je cite ici Chateaubriand lui-même : « Ce mot me révéla la Muse ; un souffle divin passa sur moi. Je me mis à bégayer des vers, comme si c'eût été ma langue maternelle. J'srf écrit longtemps en vers avant d'écrire en prose. M. de Fontanes prétendait que j'avais reçu les deux instruments. »
Cependant, Chateaubriand avait déclafé que sa volonté était d'embrasser l'état ecclésiastique. II dut renoncer à ce projet, en découvrant en lui un besoin passionné de la femme, une chair ardente, un cœur qui se donnait à toutes les maîtresses qu'il rencontrait. On le voit alors se jeter dans les imaginations les plus étranges. Il veirt un jour s'en aller au Canada pour défricher des terres; un autre jour, il parle de passer aux Indes, afin de prendre du service dans les armées des princes de ce pays. On l'envoya même à Saint-Malo, où l'on préparait un armement pour Pondichéry. Mais son père lui ayant obtenu un brevet de sous-lieutenant au régiment de Navarre, il partit enfin pour Paris. Dès lors, commença son existence militante. Il fut présenté au roi, monta dans les carrosses de la cour, connut chez une de ses sœurs les beaux esprits du temps, Parny, Ginguené. Lebrun, La Harpe. Puis, après avoir assisté à la prise de la Bastille, mordu de nouveau par cette humeur aventureuse qur lui avait déjà fait rêver de lointains voyages, il partit pour l'Amérique, tout plein de l'ambition de trouver le fameux passage du Nord-Ouest, tant cherché par les navigateurs de l'époque. Il ne trouva pas ce passage, mais il emporta de la nature vierge une émotion profonde de peintre, un sentiment des horizons larges. La nouvelle de l'arrestation de Louis XVL qu'il apprit dans un journal anglais, traînant sur la table d'une ferme, le fit brusquement revenir en France, d'où il éniigra presque aussitôt, pour rejoindre à Coblentz l'armée des princes. Cependant, il jugeait que « l'émigration était une sottise et une folie »; il était déjà
le légitimiste libéral, dont plus tard on jugea l'attitude si sévèrement. 11 n'en fut pas moins blessé, et très grièvement, à la dernière affaire qui eut lieu devant Thionville ; un éclat d'obus lui avait labouré la cuisse droite. Alors commence pour lui une période de misère, et de mi- "sère ellroyable. 11 gagne Bruxelles, miné par la fièvre, traînant sa jambe, agonisant dans les fossés; de là, il se rend à Ostende, où il manque mourir; enfin, il réussit à se faire débarquer à Jersey, dans un tel état de santé, qu'il y resta quatre mois sur un lit, sans pouvoir bouger. Lorsqu'il fut guéri, il passa en Angleterre, où il écrivit son premier livre, ÏEssai historique sur les Résolutions, dans lequel il afficha des doctrines d'un libéralisme très avancé pour l'époque. On peut arrêter là la période aventureuse de la vie de Chateaubriand. 11 allait entrer dens la vie publique par la grande porte du succès, et prendre une attitude hautaine de catholique et de royaliste, qu'il ne devait plus quitter.
J'ai omis de dire qu'il s'était marié à son retour en France, en pleine émotion révolutionnaire, dans les derniers jours de mars 1792. J'ai passé également sous silence toutes sortes d'aventures amoureuses. Les femmes devaient tenir dans sa vie une place considéralile. Il fut médiocrement fidèle à la sienne, qui ne s'en plaignit jamais, et dont Tinfluence demeura toujours nulle sur lui. Sa mère, au contraire, exerça de son lit de mort une action toute-puissante, qui le ramena au royalisme et au catholicisme, dont il s'éloignait. Il connut les vœux qu'elle avait faits en mourant, il voulut lui obéir. Voici ce qu'il écrit lui-même : « Ma conviction est sortie de mon cœur; j'ai pleuré et j'ai cru. » De là est né le Génie du Christianisme, ce poème des pompes et des douceurs de la religion chrétienne, cet appel à la foi par la poésie. Le succès fut immense. Le livre arrivait à son heure, comme une réaction fatale, qui répondait à un besoin public. Chateaubriand put rentrer en France, où Bonaparte, alors premier consul, le reçut fort bien etl'envoyabientôt à Rome comme premier secrétaire d'ambassade. Mais sa carrière diplomatique ne fut pas de longue durée. Il allait partir pour le ^'alais, en qualité de ministre, lorsque la nouvelle de l'exécution du duc d'Enghien lui fit envoyer sa démission. Cet acte de dignité et de fidélité à ses rois légitimes produisit un scandale énorme. Dès lors, il eut, en face de Napoléon triomphant, une .attitude de protestation superbe; il fut la plus haute des têtes qui osèrent rester levées devant le conquérant. Pendant toute la durée de l'Empire, il demeura à l'écart, travaillant, publiant coup sur coup les livres qui ont fait sa gloire. Il venait de détacher du Génie du Christianisme l'épisode (VAiala, que le public avait accueilli avec enthousiasme. Déjà il méditait les Martyrs, et ce fut pour prendre des notes sur les lieux mêmes, qu'il accomplit alors le pèlerinage de Jérusalem, ce voyage d'artiste plus encore que de dévot, dont il a fait un récit si coloré dans son Itinéraire. A son retour en France, il alla se retirer dans a\"allée-aux-Loups. près d'Aulnay. Il habitait là une petite maison de campagne. Un ermitage heureux, où il acheva tes Martyrs et commença les Mémoires d'outrc-lombe. Sa lutte continuait avec Napoléon. Un de ses ar-
ticles amena la suppression du Mercure, qu'il avait acheté. D'autre part, à l'Académie, où il venait d'obtenir le fauteuil de Marie-Joseph Chénier, il se permit, dans son discours de réception, des allusions si claires contre le tyran, qu'il fut appelé au cabinet du préfet de police et forcé de s'exiler à Dieppe. II faut avouer pourtant que les persécutions qu'il eut à endurer, ne présentèrent rien de trop cruel. Elles lui rendirent le service de le désigner pour le grand rôle qu'il espéra un moment jouer sous la Restauration.
Nous touchons ici à la période la plus caractéristique de la vie de Chateaubriand. Quand les Bourbons revinrent, il put croire qu'il allait être l'homme indispensable. Sa fortune politique semblait assurée, une fortune politique préparée de longue main, et sans précédent. Son début eut un retentissement immense. Il lança son fameux pamphlet : De Buonaparle et des Bourbons, pour triompher de l'hésitation des rois alliés. Louis XXIII déclara à l'auteur que sa brochure lui valait mieux qu'une armée de cent mille hommes. Mais sa faveur dura peu, il ne tarda pas à devenir suspect. Sa seconde brochure : Réflexions politiques, divulgua ses doctrines constitutionnelles, cet amour de la liberté qu'il avait puisé en Amérique et en Angleterre. Dès lors, on le subit, jusqu'au jour où l'on put se débarrasser de lui, avec une brutalité révoltante. La seconde Restauration le nomma pair de France; mais elle fit saisir par la police son ou\Tage : De la monarchie selon la Charte, et une ordonnance du roi le raya du nombre des ministres d'Etat. Lui, le héros chrétien et royaliste, il dut vendre ses livres et sa propriété de la Vallée-aux-Loups. Plus tard, à la chute du ministère Decazes, il rentra au pouvoir, fut d'abord ambassadeur à Berhn, puis à Londres, assista au congrès de Vérone, et revint enfin à Paris comme ministre des affaires étrangères. Là, une nouvelle disgrâce l'attendait. Il arrivait un jour aux Tuileries, lorsqu'on lui remit un billet de M. de Villèle, président du conseil, son adversaire acharné, dans lequel sa démission lui était signifiée presque grossièrement au nom du roi. Pour la seconde fois. Chateaubriand passa à l'opposition libérale. Il continua, dans le Journal des Débats, sa campagne en faveur de la liberté, même après l'avènement de Charles X, jusqu'au jour où M. de Villèle tomba pour céder la place à M. de Martignac. On le retrouve alors ambassadeur à Rome. Mais 1830 approchait, sa carrière politique était finie. Elle avait été comme barrée par des obstacles impré\'us. Aucun grand acte ne la signale; à distance, elle apparaît mesquine et étroite, indigne de lui. Je tâcherai d'expliquer les causes de ce grand avortement.
Après 1830, Chateaubriand rentra dans la vie privée. Lu fatalité de sa situation le condamnait à ne pas servir le gouvernement auquel il avait travaillé. Il alla en Suisse, revint à Paris, fut in(|\iiété un instant, lors du soulèvement de la Vendée. 11 garda une fidélité inébranlable à la royauté déchue. Ja.iiais il ne parut plus noble- A phisl'Hirs reprises, il se rendit en pèlerinage aui)rès du comte de Chambord. Il vieillissait dans r^unitié tendre de madame Récamier. ICnliii, la mort le frappa, en pleine tourmente ré-
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volutionnaire, le4 juillet l8i8, à Fàge de quatrevingU aiis. La publication des Mémoires d'outretombe avait été comme un coup de foudre. Sur le tombeau de ce croyant, se dressa une figure de sceptique désenchanté. Le détenseur héroïque de la royauté légitime ne fut plus Cfu'un paladin che\aleresque, qui se battait pour tenir la foi jurée, sans parvenir à se persuader que la cause soutenue par lui était la meilleure des causes.
Telle est, brièvement, et pour les besoins de mon étude, la biographie de Chateaubriand. Comme je Tai dit, aucune vie n'a été plus remphe. Il a été un roi littéraire et il s'est trouvé mêlé aux affaires de son pays pendant un demisiècle. Comment donc se fait-il que cette haute figure nous apparaisse aujourd'hui rapetissée et effacée? Il n'est pas un ancêtre dont le nom sonne encore aussi largement et dont la nouvelle génération se préoccupe aussi peu. On le nomme parfois, mais on ne le lit plus. Ses oeuvres, magnifiquement reliées, ne servent guère qu'à l'ornement des bibliotiièques. La poussière s'amasse sur ses actes et sur ses paroles. Les lettrés seuls, les gens du métier, ont encore la curiosité de chercher dans ses meilleures pages les sources de la littérature contemporaine ; quant à la foule des lecteurs, il y a longtempsqu'elleest ailleurs. Toutcequeleshommes de trente ans ont lu de Chateaubriand, ils l'ont lu au collège, les jours de pluie, lorscju'on ne pouvait aller en promenade, et qu'on permettait aux élèves la lecture de quelques bons livres, empruntés à la bibliothèque du p^o^^seu^. D'où vient, je le demande, tant d'indifférence après tant d'enthousiasme? C'est ce que je vaisessayer de dire. Il y a là une page intéressante de notre politique et de notre littérature. Le passé exblique le présent.
On me dit que les fêtes de Saint-Malo ont été organisées par les royalistes, qui ont rêvé d'en faire une manifestation politique etreligieuse. Ils auraient simplement pris Chateaubriand comme un argument vainqueur contre la République et la libre pensée. L'argument peut être bon pour la fonle ; mais il semblera médiocre à tous ceux qui connaissent l'illustre écrivain. Et les royalistes ont senti tellement le côté faible de leur manifestation, qu'ils ont passé sous silence les Mémoires d^ outre-tombe; on chercherait en vain le titre de cet ouvrage, dans les discours officiels et sur le socle de la statue. La vérité est que Chateaubriand a été le fossoyeur . de la royauté et le dernier troubadour du catholicisme.
Selon moi, et malgré la clameur que cette opinion peut soulever, la vie de cet homme a été une vie manquée. Il est né trop tôt ou trop tard. Il est venu quand une société s'écroulait et quand la société future s'ébauchait à peine. Encore eût-il pu développer ses rares quahtés, s'il avait grandi parmi les rudes lutleurs qui travaillaient à l'avenir. Mais la fatalité de sa naissance le plaçait dans le camp du passé, le clouait à une fidélité glorieuse et stérile. Et le pis est que l'esprit du siècle l'avait touché, 'qu'il ou-
vrait les yeux malgré lui, que son intelligence ne pouvait se refuser à la grande lueur montant de l'horizon. De là, les tiraillements et les inconséquences de sa ■vie ; il semble que ses ailes sont coupées, qu'il lui soit défendu de voler à la lumière. La liberté l'attirait, mais il était rivé à son poste de détenseur du pouvoir absolu. Si on l'envisage au point de ^^le de la dualité qui était en lui, on voit un aveu dans chacun de ses actes. Il débute, dans l'Essai sur les révolutions, par un cri de liberté, et il termine par ces Mémoires d' outre-tombe, qui sont un testament de doute universel; tout ce qu'il a publié entre ces deux ou^■rages, le Génie du Christianisme, l'Itinéraire, les Martyrs, se trouve ébranlé, démenti, supprimé. Dans sa carrière d'homme pohtique c'est pis encore; ce légitimiste est le plus ardent des libéraux, et ce libéral doit refuser la liberté, dès qu'il l'a conquise. Frappé trois fois pour les Bourbons, ayant souft'ert pour eux les persécutions et l'exil, il ne peut les ser\'ir quelques moi.s sans leur devenir suspect, et il est traité par eux plus cniellement que par Bonaparte. Ce n'est que plus tard, lorsqu'il est rentré dans la vie privée, qu'il lui est permis de s'immobihser et de prendre cette raideur chevaleresque, cette hauteur de dévouement qu'il garda jusqu'à la mort, sans cesser de porter sa blessure au flanc. On comprend dès lors combien son fibre esprit resta garrotté par les chaînes qu'il traînait avec orgueil. Il s'agita misérablement dans l'étroite prison où il s'était enfermé lui-même. L'avortement fut complet, irrémédiable. Sans loi dans l'avenir, rejeté continuellement de ses instincts libéraux à son rôle de sujet fidèle, il ne put enfanter que de petits faits, il se noya au fond des tracasseries et des querelles au jour le jour. Il se montra, pour tout dire, homme politique médiocre.
Et que les royalistes d'aujourd'hui n'essayent pas de faire mentir l'histoire. Chateaubriand ne leur appartient pas tout entier.. L'homme qui a écrit les lignes qu'on va fire, pouvait combattre encore pour la royauté, mais ne croyait plus à sa victoire.
« L'Europe court à la démocratie. La France est-elle autre chose qu'une république entravée d'un roi? Les peuples grandis sont hors de page; les princes en ont eu la garde-noble : aujourd'hui les nations arrivées à leur majorité prétendent n'avoir plus besoin de tuteurs. Depuis David jusqu'à notre temps, les rois ont été appelés; les nations semblent l'être à leur tour...
« Les symptômes de la transformation sociale abondent". En vain on s'efforce de reconstituer un parti pour le gouvernement absolu d'un seul : les principes élémentaires de ce gouvernement ne se retrouvent point. Les hommes sont aussi changés que les principes...
« Mais, après tout, il faudra s'en aller. Qu'estce que trois, quatre, vingt années dans la vie d'un peuple? L'ancienne société périt avec la politique dont elle est sortie. A Rome, le règne de l'homme fut substitué à celui de la loi par César. On passa de la répuWique à l'empire. La révolution se résume aujourd'hui en sens contraire : la loi détrône l'homme ; on passe de la royauté à la répubUque. L'ère des peuples est venue. »
Ces citations, tirées des Mémoires d'outre-
tombe, sont formelles. D'ailleurs, lorsque ces Mémoires parurent, il y eut un long cri de colère. Tout le parti royaliste cria à la trahison. Je lis ce jugement sévère dans un article de M. de Broglie : « C'est Chateaubriand lui-même qui a trouvé bon de nous faire connaître quels orages de vanité mesquine avaient troublé, dans ses profondeurs, l'âme mélancolique de René; c'est lui qui s'est chargé de proclamer qu'il avait été émigré sans conviction, c'est-à-dire qu'il avait porté les armes contre son pays sans avoir l'excuse d'une foi chevaleresque danslaroyauté.» Et M. de Broglie y mettait encore quelque ménagement; d'autres se montrèrent tout à fait cruels. Dès lors, la mémoire de Chateaubriand fut reniée par tous les partis. Les républicains ne pouvaient le compter pour un des leurs; les royalistes avaient rompu bruyamment avec lui, et il fallait notre époque troublée pour qu'ils songeassent à le réclamer et à le prendre en guise de drapeau. 11 resta seul, dans la franchise de son scepticisme, inutile à tous, abandonné comme une figure complexe et dangereuse, dont un parti n'avait rien de bon à tirer. 11 y a déjà là une première e.xplication du silence qui s'est fait brusquement autour de lui. On l'a relégué au grenier ainsi qu'une arme à double tranchant, dont personne n'osait se servir, dans la grande bataille contemporaine.
Âlais, en dehors de cette cause d'oubli toute pratique, il en existe une plus profonde, due à la personnalité même de Chateaubriand, telle que j'ai tâché de la peindre avec exactitude. Les hommes de transition sont fatalement frappés d'avortement; s'ils réussisent à emplir de bruit leur époque, ils se trouvent emportés tout entiers avec leur génération, et rien ne reste du vain piétinement de leur vie. Chateaubriand ne démolissant rien, ne bâtissant rien, se résignant à un rôle de borne, peut nous sembler d'une belle attitude, au seuil de ce siècle ; mais il ne dit absolument rien à nos esprits, enfiévrés par la bataille politique qui se livre en France, depuis plus de quatre-vingts ans. Pour qu'un homme politique vive dans les mémoires, il faut que ses actes aient répondu à la passion d'un siècle. Lui, nous apparaît trop loin de nous; il nous rcsie étranger, il n'a rien laissé qui nous le fasse sentir toujours ardent et vivant à nos côtés. En unmot, iln'avaitpasrâmemodernt. Comme je l'ai dit, il s'est trompé d'époque, le jour de sa naissance. Dans l'écroulement de l'ancienne société, il demeure la ruine la plus glorieuse, une de ces ruines toutes jeunes qui sont lamentables. Encore eût-il été grand, s'il se fût montré le soldat du passé, sans compromis d'aucune sorte, tenant tête au monde nouveau, le niant, ayant la passion de sa foi; mais les fatalités de sa nature le jetaient à cet équilibre, à ce juste milieu du doute, où les natures les mieux douées se rapetissent. 11 s'est agité inutilement, et il s'est évanoui, rien de plus. Aujourd'hui, ses actes, ses écrits, sont froids comme des cadavres.
Il est bon d'ajouterque Chateaubriand n'avait pas le tempérament [loli tique. En France, l'opinion commune est qu'un poète, un écrivain d'imaginat:oi et de style, ne peut gouverner sagement son pays; et, jusqu'à ce jour, les écrivains qui sont montés au pouvoir, si j'en excepte
M. Thiers, semblent avoir pris à tâche de justifier cette opinion. Cela tient sans doute au génie français. On reprochait surtout à Chateaubriand sa sauvagerie hautaine et dédaigneuse, la morgue avec laquelle il accueillait les personnes qui l'approchaient. Il était le plus souvent d'une vanité blessante. Cela n'eût rien été encore, s'il n'avait manqué -complètement de la grande force des hommes d'Etat, la patience, la continuité des vues, l'efTort toujours dirigé vers le môme but. Il se passionnait d'abord, rêvait de faire grand; puis, au premier obstacle, il se décourageait, entrait dans des colères d'enfant, finissait par se réfugier au fond d'une sorte de mélancolie égoïste, dégoûté des hommes, prophétisant les cataclysmes les plus eiïroyables. René perçait quand même, avec sa désespérance, sous la gravité du diplomate et du ministre. 11 traitait une affaire comme il écrivait un livre, soignant la forme, ne songeant pour le reste qu'à se mettre en avant. Aussi ses fautes furent-elles innombrables. Après avoir montré les inconséquences de la vie politique de Chateaubriand, Sainte-Beuve ajoute avec raison : « 11 y a trois grands faits qui demeurent : la plus mauvaise Chambre de la Restaura tio;i, la Chambre frénétique de 1S15, il a tout fait pour la maintenir. Le meilleur ministère, le plus sincèrement libéral de la Restauration, le ministère Dessoles, il a tout fait pour le renverser. Le ministère Villèle enfin, le plus détestable de tous, et le plus funeste, il a attendu pour le trouver tel, qu'il en fût sorti. M. de Chateaubriand n'a commencé à désespérer de la Restauration que quand il a vu qu'il n'en serait pas le premier ministre. )i Un pareil jugement, d'une justesse absolue, achève le portrait de l'homme politique, dans Chateaubriand. En résumé, il n'a rendu que de mauvais services à la royauté, et la royauté n'a rien fait pour sa gloire. I.es royalistes mentent à l'histoire, quand ils l'acclament. De même, j'estime qu'o.i fait preuve de peu de critique et de beaucoup de complaisance, lorsqu'on parle des prétendus services que Chateaubriand a rendus à la religion. Personnellement, il n'avait pas l'esprit religieux; il avait plutôt ce que je nommerai l'esprit poétique. C'est ici que je dois dire un mot de la désespérance de René, de cette mélancolie rêveuse et de cet ennui incurable qu'il a traînés partout, comme la plaie vive d'un mal inconnu. Sans doute il faut faire la part de la por-.c, de la draperie qu'il lui a plu de se mettre aux épaules. Mais cette désespérance a eu son heure de réalité. Elle a souffié un moment sur tous les sommets de l'esprit. Byron en a été secoué jusqu'aux o>. Gœthe, plus solide sur ses membres puissants, a écrit Werther, pour en avoir été effleuré. En France, Musset s'est dit blasé et vidij, vieilli avant l'âge par ce vent du siècle. Et il répétait seulement le grand cri de tristesse que ChateaîJbriand avait jeté quelques années ])lus tôt. Ce ne sont plus les tristesses de Rousseau, tempérées de philosophie, l'humeur noire d'un moraliste chagrin. Rousseau a le premier pleuré devant la nature ; mais il raisonnait encore, tandis que ses fils n'ont plus trouvé que des larmes. Il semble que la fraternité qui s'élargit jusqu'aux arbres et aux brins d'herbe, que la conlemplation nouvelle des horizons, cet amour attendri do la na-
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ture, troublent l'homme dans son cœur, font monter à ses yeux toutes les douleurs vagues de son être. Chateaubriand a réalisé chez nous ce type tourmenté du poète assis sur un rocher, versant devant un beau soir des pleurs qu'il ne sent pas couler. En face des bois, des montagnes, des eaux, auxquels il s'intéresse pour la première fois, il se trouve pris d'un accablement immense, très doux pourtant, d'un besoin de sommeil, au fond duquel il voudrait s'anéantir. Il n'a rien pour souffrir, et il souiïre de tout. Il traîne des aspirations sans but, des dégoûts sans cause, une fatigue abominable de l'existence. Quel nom donner à cet étrange état, à cette maladie noire qui, à la même heure, a fait des victimes dans toutes les nat'o.is? Si j'analyse cette désespérance, je dirai qu'elle est une nouvelle forme du doute. Chateaubriand subissait, même à son insu, la poussée révolutionnaire dti siècle. Il était pris entre les croyances chancelantes d'une société qui s'effondrait, et les leçons neuves d'analyse exacte que lui donnait la nature. De ces arbres, de ces vallées, de ces mers, dans le spectacle desquels il s'abîmait, montaient des voix troublantes, les voix de l'avenir qu'il ne pouvait encore entendre et qui le laissaient éperdu. Sa vie contemplative, ses regards ouverts sur le monde nouvellement révélé, le jetaient à un énervement extraordinaire, à un grand chagrin inconscient, fait du regret des jours passés et de la méfiance du lendemain. L'âme était comme sortie de la paix où elle avait dormi pendant des siècles. Si René sanglotait sur son rocher, c'était en comme que René ne croyait plus et qu'il faisait d'inutiles efforts pour croire.
Je ne veux pas fouiller trop avant dans la vie de Chateaubriand. Il n'était pas d'esprit religieux, je le répète. Il céda à toutes les passions, ne sut jamais tuer sa chair. Ses aveux suffisent pour le montrer passionné, toujours en quête de quelque grand amour. Lorsqu'il partit en pèlerinage pour Jérusglem, il- confesse n'avoir pas eu un but pieux ; il allait à la passion, à la beauté, à la gloire. Ceci est caractéristique. « Allais-je, dit-il dans ses Mémoires, au tombeau du Christ dans les dispositions du repentir? Une seule pensée m'absorbait, je comptais avec impatience les moments; du bord de mon navire, les regards attachés sur Vénus, l'étoile du soir, je lui demandais des vents pour cingler plus vite, de la gloire pour me faire aimer. J'espérais en trouver à Sparte, à *^ion, à ilemphis, à Carthage, et l'apporter à l'Alhambra. Comme le cœur me battait en abordant les côtes de l'Espagne : Aurait-on gardé mon souvenir ainsi que j'avais traversé mes épreuves? » Tout ceci veut dire qu'une maîtresse l'atterdait en Espagne, et qu'il avait constamment brûlé du désir de cette femme, dans con long voyage. Ce chrétien qui emmène son amour, qui le promène dans les lieux saints, est certainement un poète; mais je soutiens qu'il n'est pas un croyant.
Peu importeraient, d'ailleurs, les sentiments personnels de Chateaubriand, si son œuvre restait haute, ferme et debout, comme une tour, une citadelle armée défendant la religion. Mais le Génie du Christianisme, pour ne parler que de cet ouvrage, est loin d'être bâti avec cette solidité inexpugnable. On se souvient que l'au-
teur, brusquement ramené aux souvenirs de son enfance pieuse pa" la mort do sa mère, et voulant obéir aux derniers vœux de celle-ci, renonça à ses égarements de libre penseur et se mit à écrire le Génie du Christianisme. C'est ce qu'il raconte. Je veux croire que l'ouvrage aurait été écrit quand même. Il y a là une légende. Chateaubriand a cédé plus encore au besoin de réaction qui était dans l'air. Après la grande tempête de la Révolution, après la destruction des églises, la proscription des prêtres, l'invention ridicule d'une religion nouvelle, il était fatal qu'une voix s'élevât pour célébrer l'excellence du catholicisme. Cette loi des réactions est constante dans l'histoire, Cela est si vrai, le besoin de protester contre les spectacles d'horreur auxquels on venait d'assister, est si bien la seule raison d'être du livre, que Chateaubriand ne songe même pas un instant à discuter le dogme, à réfuter les attaques des philo; ophes du dixhuitième siècle, à faire une œuvre de critique et de combat. Il se contente de peindre, il oppose aux spectacles sanglants des spectacles de ra%'issement et de lumière. Dans le christianisme, il ne voit ([ue la matière d'unpoème, une suite d'épicodes touchants ou superbes. Ce qui l'émeut et le fait fondre en larmes, c'est la pocnpe de la religion, ce sont les cathédrales mettant la croix de leurs flèches sur le ciel bleu, emplissant leurs voûtes des parfums de l'encens et du resplendissement des cierges, toutes Lourdonnantes de foules agenouillées sous la bénédiction des prélats, vêtus de pourpre et d'or. Ou bien, comme dans Aiala, il mêle une tendresse humaine à la religion, c'ont il fait la consolation des amants malheureux, au milieu de la virginité des forêts. Ou encore il tire du drame de la Passion tout l'attendrissement tragique qu'il contient, il y intéresse les âmes sensibles, ainsi qu'à une histoire douloureuse c'ont il poétise les côtés trop cruels. Et l'œuvre entière reste ainsi l'effusion d'une âme émue, la paraphrase rythmée des beautés du culte, une c orte de cantique d'amour. La religion est belle, j'entends belle plastiquement et moralement, et c'est tout. Le poète est toujours là avec sa lyre ; le penseur, le lutteur ne se montre pas une fois. Une œuvre telle que le Génie du Christianisme devrait être en vers. Sans conte, le succès fut grand, à l'époque de la publication, car le livre répondait à un besoin, satisfaisait le désir qu'on avait d'échapper aux réalités poignantes et de s'endormir dans le bercement d'une poésie pieuse. Après tant de sang, un flot de lait paraissait d'une c'ouceur incomparable. L'œu%Te arrivait à son heure, de là con retentissement. Mais, l'heure passée, elle était condamnée à l'oubli. Elle n'avait en elle aucune des vigueurs nécessaires pour servir la religion, au delà du charme immédiat qu'elle apportait. Si elle a pu consoler une génération, être un instant une musique sacrée, agréable aux oreilles toutes pleines encore des féroces refrains des sans-culottes, elle reste inutile aujourd'hui, sans force contre les attaques de la libre pensée, abandonnant la religion aux terribles enc^uêtes de la critique moderne. Elle ne défend pas plus le christianisme que les chants des jeunes filles, le dimanche, n l'église. Au contraire, elle l'affadit, l'afTuble d'une rhétorique c-ont il est permis de sourire.
Comparez le Gtiiie du Christianisme aux travaux d'exégùse religieuse de ces dernières an-
. nées, à la } ie de Jésus, de Strauss, pour ne citer que cet ouvrage, et vous sentirez quel pauvre champion la religion a dans la première de ces œuvres. Chateaubriand, à mon sens, a donc été tout aussi mauvais catholique que mauvais politique, et il n'a, en réalité, pas plus fait pour le christianisme que pour la royauté. Si notre temps le dédaigne et l'oublie, c'est qu'il n'est resté en toutes choses qu'un simple faiseur de phrases, sans rien semer pour l'avenir.
Où donc est sa grandeur, grandeur très réelle
.qui impose encore? Elle est tout entière dans le chevaleresque dévouement où il a su s'immobiliser. Les vingt dernières années de son existence, qu'il a passées à l'écart, solitaire et debout, ont i)lus fait pour sa gloire que le succèsde ses livres et les tapages de sa carrière politique. 1! demeurera dans l'ïiistoire avec cette attitude dernière, sacrifiant iout à l'unité de sa vie, refusant d'abandonner son roi, bien qu'il désespérât de la royauté. Il n'avait reçu d'elle que des blessures, il la voyait moribonde, et il s'entêtait sans espoir à être son chevalier fidèle, à taire jusqu'au 1 out cette veillée de mort. Ce qui le grandit, c'est que, les yeux ouverts à l'avenir, il se savait les deux pieds sur une tombe. Après s'être battu pour la liberté, il niait la liberté, puisqu'il ne pouvait l'obtenir avec le prince auquel il avait c'onné sa foi. 11 y a là un suicide dont bien peu d'hommes d'Etal ont été capables. Ajoutons que Chateaubriand mit une simplicité superbe dans Lon sacrifice ; il avait trop le sens du. beau, pour ne pas opérer une belle sortie. Le 7 août, après les journées de Juillet, il tint à la Chambre des pairs le plus noble langage. 11 se dépouilla ensuite des titres, des honneurs et des pensions qu'il ne voulait devoir qu'à la monarchie légitime. Et, dès lors, dégagé de ses fautes, supérieur à ses ouvrages, il domina son époque.
Il me reste à étudier l'écrivain. Chateaubriand, d'ailleurs, se tient tout d'une pièce. Les causes qui ont mis ri.omme politique au premier rang, pour le jeter ensuite à un rapide oubli, expliquent de même le succès retentissant de ses ouvrages et l'indifférence où ils sont tombés à cette heure. 11 y a ainsi, chez toute personnaUté, un ressort dominant qui mène la machine entière. Il suffit de chercher et de dégager ce ressort, si l'on veut connaître le mécanisme complet des actes et des écrits. J'ai dit que Chateaubriand, homme d'Etat, était un homme de transition, et que l'avortement de sa fortune venait de son équilibre entre deux siècles et deux sociétés, un pied dans le passé, l'autre dans l'avenir. Comme écrivain, il s'est également trouvé à cheval sur deux époques et sur deux écoles littéraires: c'estce qui empêcheses œuvres de vivre.
Souvent on a répété que l'auteur du Génie du. Christianisme était le premier romantique. Il est tout aussi juste de dire qu'il a été le dernier des classiques, tant l'agonie des belles périodes
et lies périphrases nobles se mêle chez lui aux ballmtieraents des audaces de la couleur et du mouvement passionné de la phrase. S^on style est un étrange composé de toute la friperie classique, drapée, pailletée à la nouvelle mode romantique. I! finit le genre descriptif de Delille, pour commencer le genre superbe et rayonnant de Lamartine et de Victor Hugo. D'ailleurs, on a tort de croire qu'il y a, en littérature, des révélateurs apportant tout cl'un coup dans leur écritoire une nouvelle école. Les transformations d'une littérature marchent au contraire avec une lenteur sage ; la chaîne est longue et ininterrompue; il y a toujours une foule d'écrivains transitoires, et si plus tard des lacunes existent, si certains auteurs apparaissent comme des créateurs indépendants, .c'est que leurs aînés sont tombés dans l'oubli ou qu'on ne f onge pas à rétablir tous les fils qui conduisent fatalement de l'ancienne production à la production nouvelle. Il est certain, par exemple, que Chateaubriand est le continuateur de Rousseau et de Bernardin de Saint-Pierre. Il est le pont jeté entre ceux-ci et les écrivains révolutionnaires de 1830, servant à son insu un mouvement coçfcre lequel il a protesté plus tard. C'est la loi f ;tale. Et le pis, je le répète, est qu'il est venu à cette heure indécise, à cette aube d'une langue jeune, où les lettres gardent toutes les entraves dont elles cherchent à se débarrasser, sans bénéficier du premier effort qu'elles tentent. Qu'on prenne une des plus belles pages de Chateaubriand, elle nous semble aujourd'hui fausse, enflée d'une musique ennuyeuse; les audaces qui terrifiaient et enthousiasmaient les contemporains, nous échappent absolument, parce qu'elles ont été dépassées par des audaces autrement bruyantes. Il faut, pour retrouver le novateur, reconstruire l'époque où il s'est produit, surtout te comparer à ses contemporains; et encore, si l'on arrive à comprendre l'enthousiasme des lecteurs d'autrefois, est-il impossible de le partager. Ce style n'est désormais qu'une date dans nob'e histoire littéraire. Ce n'est plus l'épuisement de langue où en était venue l'école de \'ol taire; mais ce n'est pas encore la renaissance éclatante et bizarre, le souffle vivant qui allait bouleverser notre littérature, comme pour la fertiliser et la mener à la vérité. Chateaubriand 0;'cupe chez nous cette singulière place, de ne pouvoir être classé ni dans le dix-huitième siècle ni dans le dix-neuvième : il reste dans le trou d'ombre qui sépare les deux époques, .\ucun génie, si bien doué fût-il, n'aurait résisté à cette dualité du passé et de l'avenir, se combattant et s'étouffant.
On entend, dans ses phrases, la longue haleine d'un ouvrier puissant. Il y a là le ronflement de l'écrivain de race. Mais le tout est composé et peint comme un tableau de Lebrun, d'un pinceau magistral et imposant, qui oublie de mettre des corps vivants sous les draperies magnifiques. On est en plein dans le style noble, avec l'horreur du mot propre, la phrase travaillée et arrondie, la monotonie du balancement de.s périodes, l'ennui éi-,rasantde la beauté continue et voulue. A chaque page, on trouve la même langue sonore et creuse, résonnant sous les doigts habiles de l'écrivain comme ces gongs chinois, qui doivent leurs vibrations à la façon
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dont ils sont forgés. Tout, chez Chateaubriand, sent le vacarme solennisé.
Et voici pourquoi cet artiste savant, ce puissant arrangeur de mots nous touche si peu aujourd'hui : t'est que, moins encore que l'homme politique, il n"a la passion du siècle, je veux dire la passion du réel et de l'analyse exacte. La crise romantique qu'il a annoncée, est, dans notre httérature, comme une insurrection fatale, venue à son heure pour briser le joug classique et donner toute liberté aux personnalités originales. La langue s'épuisait, les écrivains rapetisses s'attardaient dans un balbutiement sénile, toutes sortes de conventions et de préjugés avaient besoin d'être secoués violemment. Les romantiques de 1830 vinrent, qui firent t<ble rase des prétendues règles, de la tradition vieillie. Ce fut, dans les lettres, à moins d'un demi-siècle de distance, une révolution correspondant à celle qui avait renouvelé la société, au milieu d'une effroyable tempête. Mris les révolutions ne font que semer l'avenir; une période révolutionnaire, avec ses excès forcés, ses erreurs nombreuses, ne saurait durer. Par exemple, les romantiques de 1830, pour balayer l'antique rhétorique, en apportaient une autre, tout aussi ridicule; ils ne faisaient que remplacer l'imitation entêtée de l'antiquité par une tendresse excessive pour le moyen âge, les \neiHes cathédrales, les armures, toute la ferraille et les guenilles des siècles passés. C'étaient les mêmes mensonges dans d'autres décors. Aussi le romantisme devait-i! ^^eillir rapidement, après s'être incarné dans le plus magnifique poète lyrique que compte noti-e littérature. Aujourd'hui, il fait sourire; ses chevaliers sont plus démodés que les Grecs et les Romains de rpi (lie classique. Mais le branle était donné, le triomphe de la révolution littéraire avait ouvert toutes les voies, ies écrivains naturalistes pouvaient se mouvoir hbrement et oser enfin peindre les hommes et les horizons dans leur vérité. Tel est l'éternel honneur du mouvement romantique en France : il a hâté la venue de l'école réahste et lui a facilité la besogne, en lui livrant le champ déblayé, bon à bâtir. Je ne cite ici aucun nom. j'envisage seulement l'évolution des lettres françaises, pendant ces derniers cinquante ans. Mon seul but est de montrer combien, à cette heure. Chateaubriand est loin de nous, en deçà de la révolution qui s'est accomplie, de l'autre côté du romantisme, dont il balbutiait à peine les audaces.
Depuis Balzac et les romanciers qui lui ont succédé, tout est consommé, l'outil du siècle est Ife scalpe! de l'anatomiste. Xotre littérature est une littérature d'observation et d'expérimentation. Nous sommes comme ces chimistes qiii, comprenant que la science est encore dans l'enfance, se gardent bien de se risquer à la moindre synthèse et se contentent d'anaiyser les corpfî. Nos romans ne veulent rien devoir à l'imagination, au grandissement mensonger des personnages, à l'arrangement habile de la fable. Ils peignent la vie telle qu'elle est, se préoccupent d'amasser le plus de documents humains possible, sont les vastes magasins cù s'accumulent les faits sociaux; et ils ne concluent pas, par peur de se tromper, laissant aux siècles prochains le soin de formuler des idées générales,
loi-sque l'amas des documents sera décisif et permettra de se prononcer sur l'homme. On comprend dès lors de quelle indifférence nous sommes pris pour Chateaubriand, au milieu de notre enquête universelle. 11 n'a pas eu notre passion, son outil n'a pas été le nôtre, .ses ou^Tages sont vides de tout ce que udus cherchons. On louait la couleur de son style, les images éclatantes qu'il introduisait dans la langue ; mais, à nos yeux, le plus souvent, ces images sont fausses, plaquées sur les objets comme des coloriages de pure convention. Xoub comptons, parmi nos contemporains, jusqu'à cinq ou six écrivains qui ont donné aux images un éclat incomparable, tout en restant dans la stricte vérité des couleurs. Devant les merveilleuses pages que je pourrais citer, les pages les plus éclatantes de Chateaubriand paraîtraient des enluminures solennelles. De même pour les personnages : ceux qu'il a mis en œu\Te sont des ombres, des créations poétiques qui ont le tort de parler en prose. Atala seule a surnagé, et grâce encore au tableau de Girodet. René lui-même est une énigme que les commentateurs cherchent à déchiffrer; dans ce corps pâle et fantasque, le sang ne bat pas; il a beau aimfr, il reste flottant ainsi qu'une fumée dans un rayon de lune. Comment s'intéresser à ces poupées rêveuses, à ces mannequins prétentieux, lorsque nT)tre monde de création littéraire s'est peuplé d'une foule de personnages en chair et en os, debout, Aivants, cpi'on croirait avoir rencontrés au coin d'une rue, tellement ils sont présents à toutes les mémoires? Nous nous agitons désormais dans un milieu réel, qui nous rend dédaigneux des milieux factices, où se mouvaient les écrivains des écoles passées. Et notre dédain des œuvres de Chateaubriand est inconscient; tous les lecteurs l'éprouvent, même ceux qui nient encore le mouvement réaliste. Ils vivent de l'air ambianl. ils sont pris quand même par le besoin universel de vérité. C'est ainsi que Chateaubriand s'efface lapidement et semble beaucoup plus loin de nous qu'il ne l'est en réalité, parce que toute une évolution considérable le sépare de l'époque présente, et qu'il n'a rien en lui de ce qui nous passionne aujourd'hui.
Je dois, pour qu'on ne se méprenne pas, ajouter que, si les œuvres de Chateaubriand meurent, c'est qu'elles portent la mort en elles. S'il avait eu le don de la vie, il vivrait, et éternellement, . malgré sa rhétorique démodée, maigre Theure de transition où il a vécu, malgré tout. Le don de la vie, pour l'écrivain, c'est l'immoitalité des œuvres, dans quelques conditions qu'elles se soient produites. Et le don de la vie n'est autre que le don de la vérité. Quand un personnage est vrai, il est éternel; il a beau ôtre mal drapé, avoir des lignes défectueuses ; il suffit que, par les trous de la draperie, on aperçoive la chair nue et vivante. Le voilà debout, pour des siècles. Ici, la question du tempérament de l'écrivain intervient, décide de la vitalité des créations littéraires. Il y a, chez les artistes, des mains créatrices, comme il y a des mains qui ne peuvent animer la matière qu'elles touchent, si précieuse que soit cette matière. C'est une question de souffle, le quelque chose d'innomé qu'on apporte avec soi. Et cela à ce point, que le
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tempérament. la passion de certains esprits puissants ont assez d'intensité pour donner la vie à des mensonges, pour éterniser les plus libres fantaisies de leurs caprices. Chateaubriand n'a pas su faire vrai et n'a pas pu faire vivant. Son époque n'était pas à la recherche de l'exactitude du détail, et son tempérament, son génie, si l'on veut, n'avait pas cette flamme qui soulfle une âme aux pierres des chemins. Il manque à la fois de la vérité commune et de cette puissance, grâce à laquelle les créatures changent en vérité tout ce qu'ils enfantent.
Je conclurai encore ici comme j'ai conclu lorsque j'ai étudié dans Chateaubriand l'homme pohtique. Malgré le vide de certaines de ses œu\Tes. malgré l'oubli quilui nionleauxéppules. Chateaubriand reste quand même une haute figure. C est que, si le royaliste et le catholique, en lui, ont su se redresser dans une noble attitude et mourir debout, l'écrivain a gardé jusqu'à la dernière ligne un style d"une largeur et d'une science incomparables. Je ne parle plus des matières employées, mais simplement de la facture. Chateaubriand était doué admirablement; il apportait un instrument merveilleux. Ses phrases coulaient avec une abondance, une facilité, une noblesse superbes. S'il n'y avait dessous que du vide, la draperie était magnifique, très apprêtée sans doute, mais d'un effet très grand. 11 faut être homme du métier, s'être battu avec les mots, pour s'émerveiller en face de ce colossal ouvrier qui maniait si aisément la langue. George Sand a écrit ces lignes, à la fin d'un jugement très sévère sur les Mémoires d'outre-tomhe : « Et pourtant, malgré l'affectation générale du style qui répond à celle du caractère, malgré une recherche de fausse simplicité, malgré l'abus du néologisme, malgré tout ce qui me déplaît dans cette œu\Te. je retrouve à chaque instant des beautés de forme grandes, simples, fraîches, certaines pages qui sont du plus grand maître de ce siècle, et qu'aucun de nous, freluquets formés à son école, ne pourrions jamais écrire en faisant de notre mieux. » Je ne vais pas si loin que George Sand, je connais des pages qui sont aussi belles que les pluj belles de Chateaubriand; mais il est certain que Chateaubriand ne vit plus que par sa langue. La forme, l'attitude a été chez lui l'homme entier.
Voici à peine quinze jours que le dernier pétard des fêtes de Saint-.Malo a été tiré en l'honneur de Chateaubriand, et déjà le tapage qui s'est fait autour de la statue de l'écrivain, les coups d'encensoir des discours officiels, les applaudissements enthousiastes de la foule, les salves d'artillerie, les crépitements du feu d'artifice, se sont évanouis dans le grand murmure monotone de l'Océan. Il semble que le silence de l'oubli srit retombé plus épais sur la mémoire de celui qii'on exaltait si bruyamment. Le côté fâcheux de ces cérémonies est de ne réveiller que pour un jour la passion des vivants autour d'un mort, et de faire mieux sentir le lendemain de quel sommeil invincilile ce mort est doué dans sa bière, .aujourd'hui, on passe indifférent
au pied de la statue toute neuve, on ne ramasse même plus sur la grève les baguettes des fusées, on a oublié jusqu'au menu du banquet et jusqu'aux airs de quadrille du bal. II n'y a toujours, au sommet du Grand-Bé, que la tombe solitaire de Chateaubriand.
Mon grand désir est, avant tout, d'être juste. Je ne voudrais pas, poussé par mes sympathies littéraires qui sont toutes pour l'école moderne d'analyse exacte, me montrer partial à l'égard d'un écrivain dont le rôle en somme reste colossal. Je n'ai soif que de vérité, et la critique est simplement à mes yeux une sorte de roman historique, l'anatomie d'un personnage qui a existé et qui a laissé des documents, pour que nous puissions l'étudier à l'aise. C'est par là uniquement que la critique m'intéresse. Il y a un fait indéniable. Chateaubriand a vieilli très vite, notre génération ne le lit plus. Mais nous ne sommes pas encore pour lui la postérité ; il peut appeler de notre jugement; il trouvera peut-être plus tard des juges dégagés des passions du siècle, et qui sauront le mettre à sa véritable place. M. de Loménie a écrit les lignes suivantes, qui doivent donner à réfléchir. «II est arrivé à Chateaubriand ce qui arrive à presque tous les hommes qui ont imposé longtemps l'admiration à leur siècle ; l'époque qui suit leur mort est celle où ils sont jugés le plus sévèrement : on dirait que nous éprouvons le besoin do nous dédommager d'une longue adulation par une rigueur excessive. C'est ainsi qu'on a vu des éciivains qui avaient épuisé pour Chateaubiiand vivant toutes les formes de l'enthousiasme et du respect, changer brusquement d'attitude, et, sans s'inquiéter du contraste, tci:er Chateaubriand mort avec une familiarité aussi rude qu'inattendue. » Il y a là un sentiment bas, auquel je serais désolé de céder. Bien que nous ne soyons plus tout à fait au lendemain de la mort de l'écrivain et que vingt-sept ans de recul donnent au jugement public nn certain poids, il se peut, en effet, que nous nous trouvions encore trop près de Chateaubriand pour le mesurer à sa juste hauteur. Je voudrais donc, par un effort de l'esprit, me reculer davantage, tâcher de prévoir quel sera l'arrêt définitif que portera sur lui le vingtième siècle.
\'oici mon jugement dégagé de toute passion. Le Génie du Christianisme, V Itinéraire, les Martyrs surtout, toutes les œuvres poétiques ne peuvent que vieillir. On touche du doigt, dans les Martyrs, dontle videpompeux fut senti dès l'apparition, \e vice de cette littérature d'une magnificence creuse, que la poussière du temps fane rapidement. Au contraire, je crois q\ie les Mémoires d'outre-tombe, accueillis par une tempête de protestations, ne peuvent que gagner à être lus. Si je ne me trompe. Chateaubriand vivra par celui de ses ouvrages qui n'a pas eu de succès. C'est qu'il y a un homme, dans les Mémoires a' outre-tombe, un homme vivant et agissant, intéressant quand même, si peu sympathique qu'il soit. L'écrivain a eu beau y confesser son égo'isme, sa vanité, son insouciance de tout ce qui n'est pas gloire, il n'en a pas moins mis là le meilleur delui-même,lesang qui manque à ses autres (l'uvrcs. Ce livre se dégage parfois de l'étrniclie I (isr|iriseparrauteur,et alors on a un livre ipii s'ieliaulTe entre les mains, qui a une
A. de Musset.
DOCUMENTS LITTÉRAIRES
■vie propre. Je ne parle point des morceaux de style parfaits; ils aboudent dans toutes les œuvres de l'écrivain, ils soat surtout nombreux dans les Miinoires. Et il u'est pas jusqu'aux différents tons des dix volumes, écrits à des intervalles éloignés et sous des influences diverses, ■qui ne me paraissent un accident heureux, rompant la monotonie habituelle à l'auteur, le montrant enfui simple mortel, capable de pécher contre la belle composition d'un surjet. Tout le premier volume est particulièrement remarquable ; l'enfance s'y déi'oule au milieu de paysages merveilleux; la vie au château deCombourg est un épisode admirable de couleur et de vérité. Je le répète, on remettra les Mémoires à leur place. L'arrêt définitif du vingtième siècle sera sans doute que Chateaubriand a fait éternel, le jour où, regardant enûn en lui-même, il a «dû forcément faire vrai.
Jj Mais quel exemple, au seuil de ce siècle ! Je
n'ai parlé de lui que pour montrer l'inanité du mensonge en httérature, si magnifiquement drapé qu'il soit. Aucun homme n'a rêvé la royauté littéraire autant que celui-là; il s'est mis lui-même le manteau aux épaules, il a passé des années à se ciseler un sceptre et une couronne ; puis il a marché, dans l'éclat qu'il croyait jeter, à pas nobles et lents, calculant chacun de ses gestes, apprêtant jusqu'à la façon magistrale dont il se coucherait dans le tombeau. Et sa royauté n'a été qu'un déguisement dont on sourit; la défroque dont il s'était chargé l'a accablé et rapetissé. A coté de lui, un écrivain qui aurait laissé dix pages vivantes et AiaieB grandirait d'année en année, serait à cette heure un géant qui l'écraserait. C'est là notre leçon, à nous tous qui avons l'outil moderne, l'analyse exacte, pour fouiller le réel. L'immortaUté est aux créateurs d'hommes, à ceux dont lesjmaiiis puisent dans la vie, enfantent la vie.