‹ Œuvres critiquesChapitre 16 sur 83 · VICTOR HUGO · texte numérisé non relu

VICTOR HUGO

Un jeune poète me disait, en parlant de \'ictor Hugo:

— Nous voulons qu'il s'endorme dans son rêve de souveraineté littéraire, dans la pensée que les lettres françaises ont uniquement préparé sa venue, et qu'après lui elles s'arrêteront. Nous voulons qu'il se croie jusqu'à la dernière heure le seul bon, le seul grand, le seul impeccable, le seul éternel. Nous voulons qu'il ne se doute jamais lui-même de ses défaillances, qu'il ne se sente pas vieilUr; et plus il baissera, plus nous l'envelopperons d'une telle chaleur d'enthousiasme, que son agonie sera comme une résurrection.

Rien de plus touchant. C'est l'histoire d'un père de famille adoré des siens. Quand l'âge est venu, on lui cache, on lui facilite les infirmités. Tous s'immolent, les garçons et les filles se plaignent de leurs vingt ans, pour exalter ses trois quarts de siècle. Chacune de ses paroles est acclamée C'est l'aïeul, et l'on jette sur sa misère humaine le manteau des fils de Noé, oi> respecte en lui l'honneur et la gloire de la famille, jus-

qu'à mentir. Mensonges pieux, injustices attendrissantes, abnégation fihale du présent devant le passé.

Et voilà comment Victor Hugo a, aujourd'hui, cette situation d'aïeul dans notre httérature. Lui seul reste debout d'une époque disparue. On ne lui tient pas compte seulement de sa gloire, on voit en lui toute la gloire de son âge. Sans parler des admirations intéressées qui se chaufl'ent à ses rayons, nous l'adorons tous, dans un orgueil patriotique. Sa longue vie a désarmé ses adversaires. A quoi bon le discuter encore? Il n'entendrait pas, et tout doit être toléré à son continuel labeur et à son grand âge. Les passions pohtiques se taisent, les passions littéraires patientent. Il n'a plus autour de lui que ses enfants et ses petits-enfants, très respectueux, évitant de lui parler de leurs idées et de leurs passions nouvelles, l'approuvant toujours, même dans l'absurde, remettant au lendemain de sa mort l'affirmation de leur personnalité et de leur volonté.

Certes, dans cet accord tacite de notre fa-

mille littéraire, dans^ce complot Je religieuse tendresse, c'est un rôle cruel que de se lever pour réclamer au nom de la vérité outragée. Ainsi, je viens de lire l'Ane, la dernière œu'iTe de Victor Hugo. Sans doute, je pourrais me taire ; mais, dan's ma bataille, me taire, c'est accepter. Et si je parle, devrais-je mentir à tout ce que je sens, à tout ce que je crois? L'aïeul disparaît, je ne vois plus qu'un homme d'erreur dont l'influence menace aujourd'hui l'intelhgence française.

Je me révolte qu'on ait étranglé sur l'autel de cet homme tous les autres poètes, et Musset, et Lamartine. Chateaubriand, dont il est le fils, n'est plus qu'un escabeau sous ses pieds. Quant à Balzac, il fait souriie les dévots. Victor Hugo, et c'est assez. Il incarne tout. On le sacre grand poète, grand dramaturge, grand romancier, grand critique, grand philosophe, grand historien, grand politique, ou, pour mieux dire, on lui donne "le siècle de haut en bas, de long en large; il serait à lui tout seul le dix-neuvième siècle. Je ne raille pas, je résume une opinion courante.

Eh bien : le respect m'échappe, devant cette énormité. J'aime mieux passer pour un mauvais cœur et rester un homme de bon sens. Si, dans une vingtaine d'années, quelqu'un me relit, je ne veux pas qu'il éclate de rire. Et puis meurent les convenances, les égards, les sentiments, meurent nos orgueils et nos gloires, pourvu que la vérité soit ! Il n'y a que la vérité. Il faut aller à elle quand même, en marchant sur les siens, et dan? la mort de tout ce qu'on a aimé.

Victor Hugo l'homme du siècle : Victor Hugo le penseur, le philosophe, le savant du siècle : et cela au moment où il vient de publier l'Ane, cet incroyable galimatias, (jui est comme une g;ageure tenue contre notre génie français : ilais, en vérité, aux plus mauvaises époques de notre littérature, dans les quintessences de l'hôtel de Rambouillet, dans les périphrases de l'école didactique, jamais, jamais, entendez-vous ! on n'a accouché d'une œuvre plus baroque ni plus inutile. Tant pis ! je romps le pacte, je dis à voix haute ce que tout le monde se contente de penser très bas.

N'oyons l'homme du siècle, dans cet Ane phénoménal. Le poème est quelque chose comme im conte philosophique. Un âne s'est mis à l'école et a épuisé toutes les sciences. Je dis cela en une ligue ; mais le poète s'étale avec un luxe débordant d'érudition, de cette érudition qui déterre des noms et des faits inconnus aux bourgeois. C'est ce que j'appellerai encore l'érudition romantique. Connaissez-vous Salian, Euctemon, Alirune. Bâtiras, Chiffletius.Plancarpin, Pi tsœus, Bocton r,Théélète,Brovius, Xénarchus.Sabbatiiius, .Molaribus? Xon. Eh bien : \'ictor Hugo les connaît, etc'est une'supériorité évidente qu'il a sur la presque totalité de ses lecteurs. Son âne H donc tout lu, tout étudié ; il a passé par toutes les écoles, a reçu des leçons de toutes les intelligences; et cet âne est pris d'une grande irritalion 1 outre le savoir humain. qu'ilniecarrément, avec une amertume de bète dérangée dans la sérénité heureuse de son ignorance.

Mon Dieu 1 c'est là une fantaisie comme une autre, d'une originalité et d'unedistinction dou-

teuses, mais qu'en somme un écrivain pouvait se permettre. La Fontaine en aurait fait une jolie fable et Voltaire se serait amusé à en tirer un conte exquis d'une dizaine de pages. Le malheur est que Victor Hugo ne l'entend point ainsi. Quand il tient son âne, il ne le lâche plus. Son âne devient la bète de l'Apocalypse ellemême; il enfle son âne jusqu'à en emplir l'espace. Et voilà la bête monstrueuse lancée dans un galop d'éléphant, écrasant tout, faisant de l'esprit à tout effondrer. Ce n'est plus le joli petit âne de nos campagnes, si gai et si brave, d'un comique bon enlant; c'est une mécanique énorme, bourrée de mots, dont on entend grincer les rouages, et qui n'a pas même la naïveté d'un jouet d'enfant.

Comment donner une idée du long discours de cet âne. quelque chose comme deux mille vers, la matière d'un drame en cinq actes ? Imaginez tous les lieux communs, qui, depuis des siècles, traînent contre le néant de la science et contre les infirmités de l'homme; cousez ces lieux communs ensemble, au hasard; ajoutez les digressions les plus saugrenues, répétez pendant trois pages la même vieille idée, dans des vers de plus en plus stupéfiants. Et vous obtiendrez cette œuvre, qui est le comble de l'extravagance dans la banalité. Il faut dire courageusement ces choses, pour tirer l'esprit français d'un pareil guet-apens.

Le procédé du poète est simple. Il ramasse les rengaines dont aucun de nous 'n'oserait se servir. Par exemple, son âne se fâche contre les pédants, les collèges, les grimoires qui abêtissent les enfants; il tonne contre les livrés. Us gros livres surtout, beaucoup plus coupables,parait-il, que les petites livres; il déblatère sur l'attitude que la foule prend à l'égard des hommes de génie; il juge enfin avec sévérité la conduite de l'homme vis-à-vis de la création, de la société et de lui-même. Tout cela est d'une nouveauté douteuse, je le répète, et le pis est que l'âne n'apporte aucune idée, aucun argument.

Nous pataugeons en plein rabâchage. Seulement, le poète intervient et nous donne du rabâchage sublime. Les choses les plus plates prennent des allures tonitruantes. Calino se double d'Isaïe. Cela serait très médiocre, si c'était dit simplement ; mais, comme le poète dit les choses avec une piiflure extraordinaire, cela devient absolument illisible. Je défie une femme d'aller jusqu'au bout. C'est consternant. J'ai cru entendre Malbrough s'en lo-l-en guerre, '}0\\é dans les trompettes du Jugemeut dernier.

Et j'arrive au penseur, au philosophe, au savant. Nous connaissons l'opinion de l'âne : l'homme est un infirme, la science est un poison. Sans doute, c'est une bête qui pense de la sorte; mais il faut entendre que le poète se sert de cette bête pour dire ses propres pensées. Cela se sent à la façon complaisante dont il fait parler son âne ; il lui prête son style et l'approuve de la tête.

Dès lors,q\iel étrange testament philosophique nous donne là ce fameux homme du siècle, cet esprit qui résume, dit-on. notre époque ! Comment ! nous luttons, nous travaillons, nousavons conquis la méthode et nous avançons à pas de géant-dans toutes les connaissances ! Comment : ■

UNE CAMPAGNE

en ceut années à peine, des sciences se sont créées et ont grandi, une évolution superbe a lancé l'humanité à la conquête du vrai 1 Et c'est justenient l'heure que cet homme choisit pour lâcher son àne et lui faire insulter la science ! Mais cet homme n'est pas des nôti'es ! Mais il n'est pas même du siècle, lui qu'on veut nous présenter comme l'homme unique du siècle, l'incarnation du génie moderne ! Il appai'tient au moyen âge, il n'entend absolument rien à nos croyances et à notre labeur.

Sans doute, le poète n'en reste pas aux négations irritées de l'âne. J'ai oublié de dire que les discours de la bête s'adressaient au philosophe Kant; aimable symbole qui met aux prises la métaphysique et la brute gorgée de savoir. Lorsque l'âne est retourné avec volupté à ses chardons, voilà Kant plongé dans la tristesse, ébranlé et honteux. Et c'est alors que le poète intervient pour dire le dernier mot, pour se prononcer entre l'animal et le philosophe. Ecoutez l'Evangile selon Victor Hugo. Ceci est ce que nous devons croire et ce que nous devons espérer.

Oh I ma tête, ma tête i Le poète appelle cela : sécurité du penseur. Il esit vraiment facile à rassurer, si des croyances aussi vagues lui suffisent. Après avoir déclaré que nul, hors Socrate et le Christ, n'a encore compris « l'ascension ténébreuse de l'homme », ce qui semble indiquer que lui, troisième, a compris cette ascension, il nous déclare solennellement que « le bleu sort de la brume »; il ajoute que « pas un pli du rideau du temple n'est perdu »; puis, dans le cas oîi il n'aurait pas été compris, il nous crie : « Laisse passer l'éclipsé et tu verras l'étoile. » Maintenant, si vous le poussez encore, il pourra vous dire que « le verbe a pour racine obscure les algèbres»; et il daignera même vous apprendre que « du fond de l'idéal. Dieu serein nous faitsigne. «Mais, cette fois, ilfaut que vous soyez convaincu, car je ne trouve plus que cet argument : « Un chaos est l'œuf noir d'un ciel», et cet autre: «L'ange a pour chrysalide une hydre ». "Voilà 1

En vérité, de qui Victor Hugo prétend-il se moquer? Après avoir fait le procès au savoir humain, il vient tranquillement nous offrir comme solution je ne sais quelle migration des âmes d'astre en astre, quelle métempsycose doublée de panthéisme et accommodée au jus romantique de 1830. Et il se dit plein de sécurité, et il semble nous prendre en pitié, parce que nous nous adressons à la science pour connaître Its vérités de l'homme et de la nature ! Mais encore un coup, cet homme n'est pas des nôtres I Qu'on nous dise de quel monastère du douzième siècle il sort avec son déisme nuageux, ses cauchemars de moine secoué de fièvre mystique 1

Victor Hugo veut-il savoir quelle aurait été la conclusion du véritable homme du siècle? Le penseur, le savant accepterait son âne, si cet âne représente, non pas la science, mais l'indigestion des connaissances fausses et des disputes inutiles. Il accepterait également le philosophe Kant, si le poète a voulu incarner en lui la vanité de la métaphysique. Mais, à la dernière page, la scission serait complète, car le penseur, is savant ne parlerait pas, en style de sybille.

des échelons de nuit el des niarclies de lumière qui conduisent de l'ombre affreuse à la sphère céleste. Il dirait beaucoup plus simplement à l'âne et à Kant:

« Renoncez à l'empLi'isme, brûlez les vieux bouquins qui procèdent du surnaturel, remettezvous à l'élude de l'homme et de la nature, et n'ayez plus que deux outils : l'observation et l'expérience, fout le siècle est là. Peut-être nous trompons-nous encore, mais il serait lâche de le croire. Puisque notre loi est le travail, allons devant nous courageusement. Les résultats sont déjà superbes, nous entrons dans la vérité, grâce à la méthode scientifique appliquée en tout et partout. Les faits seuls doivent exister pour nous, c'est par la connaissance exacte des faits que nous serons libres et forts. »

Tel est le langage d'un homme du siècle. Certes, Victor Hugo est une âme tendre, lorsqu'il rêve le baiser universel des peuples, la fin des guerres, l'arrivée de l'humanité dans une cité de lumière où tout le monde vivrait en pleine béatitude. Mais cetbe vision du poète montre combien peu il a le cerveau d'un penseur et d'un savant. A mesure que l'âge est venu, il est tombé davantage dans une humanitairerie de bon vieillard. C'est ce que j'appellerai le gâtisme humanitaire. Il a pleuré sur les petits enfants, en grand-père attendri. 11 a pleuré sur les peuples, il a pleuré sur la République, il a pleuré sur Dieu. Il est devenu le pleur ou plutôt le sanglot universel, car il est resté tumultueux. Et je comprends qu'il tienne en pitié les savants, car ilyaune solution toute prête et bien simple: c'est de monter les unsetlcs autresdans le soleil et de nous y embrasser. Pourquoi ne faisons-nous pas cela?

Ah 1 l'étrange philosophe, l'incroyalîle penseur, qui en est à l'attitude symbolique de Dante, et que des farceurs voudraient nous faire accepter comme l'expression de notre génie moderne ! Allons donc ! est-ce que nous avonsbesoin de nous planter sur un rocher et de jouer les prophètes, quand nous croyons avoir aujourd'hui une vérité à dire I Les prophètes sont morts avec le surnaturel ; il ne reste que des observateurs et des expérimentateurs. Claude Bernard ' n'a pas (chevauché un aigle pour annoncer la bonne parole. Le cas de \ictor Hugo est purement physiologique. 11 y a eu quelque lésion du génie dans ce crâne. L'homme s'est cru dieu, et il annonce gravement, comme autant de vérités, les incroyables enfantillages de ses rêveries séniles.

Ce que je ne comprends pas, c'est que des répubhcains positivistes écoutent de pareilles choses sans éclater de rire. Je me suis promis de ne jamais aborder la question religieuse dans ce journal, et je me contente de signaler l'attitude singulière de quelques gaillards de ma connaissance, qui s'aplatissent devant Victor Hugo, lorsqu'ils traquent Dieu et ses saints. Ils ont la mauvaise foi de l'exalter comme penseur, tout en pensant eux-mêmes radicalement le contraire de ce qu'il pense. La vérité est que Victor Hugo, qu'il le veuille ou non. est un croyant des an( iens âges, un chevalier d'autrefois, parfaitement perdu dans mdre siècle de science, dont il ne comprend ni la vraie besogne, ni la VTiùe force.

Je ne serai pas assez cruel pour conseiller à quelqu'un de lire l'Ane. Mais, si quelqu'un s'est risqué, de bonne foi qu'il dise ce qu'il a bien pu en tirer. Cela échappe même à toute discussion sérieuse. C'est colossal et vide. Xostradamus semble avoir passé par là. Et, au milieu de ce pathos, de ces encombrements de mots, parfois un grand vers lyrique s'envole avec un bruit sublime. Le poète de génie s'est réveillé; car voilà son lot, sa gloire immortelle : il a été et restera notre plus grand poète lyrique.

Penseur, philosophe, savant, jamais I Mais rhétoricien prodigieux, poète roi ! Si la pensée du siècle n'est pas à lui, il a empli son âge d'une muiique de mots retentissante, telle que les hommes n'en avaient peut-être Jamais entendu de semblable. Aujourd'hui encore, dans ces livres de sa vieillesse qui nous consternent, on

retrouve «luand même le formidable forgeron d'hémistiches, dont le marteau sonne avec un vacarme de bronze et d'or.

Et voilà mon triste devoir accompli. La jeunesse nous écoute, elle a plus besoin de vérité que de respect. 11 faut lui enseigner la haine des idoles, surtout des idoles de rêverie humanitaire. Cela ne suffit pas, de prêcher un idéal de bonté et de concorde, et il y a danger à attendre un avenir de poésie qui ne se réalisera jamais. Le vrai courage est de se mettre à l'œuvre pour conquérir le possible, dans les réalités de ce monde, 'îelle est la besogne de notre siècle. Telles sont aussi les raisons qui me forcent à me lever devant ce grand vieillard, si plein de gloire, et à protester contre son enseignement. L'avenir me jugera.

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