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GAMBETTA

Un homme plaide, un homme est nommé député, se tiouve mêlé à des catastrophes publiques, monte au pouvoir; et voilà qu'en dix années cet homme grandit démesurément, emplit la France, emplit l'Europe, occupe le monde de sa personne, beaucoup plus que Corneille, au moins autant que Voltaire. Chaque matin, il n'est pas de journal qui ne sonne la fanfare de son nom. Un de ses gestes est discuté pendant huit jours. Jl ne peut tousser ni se moucher, sans que des flots d.'encre coulent. C'est un dieu, je veux dire qu'il règne et qu'il semble devoir disposer à jamais de nos destinées.

Voilà un fait, et nous autres, critiques, observateurs et expérimentateurs, nous restons surpris et embaiTassés devant ce fait. D'où vient cette gloire? d'où vient cette toute-puissance? Nous ne sommes ni les amis ni les ennemis de cet homme, nous ne voulons pas plus lui prendre sa place qiie nous ne comptons obtenir de lui les miettes de sa desserte. Notre seule curiosité de savant serait de le démonter et de le remonter, afm de voir comment il fonctionne. Simple pro-

blème de mécanique, humaine, à résoudre sans passion, pour l'unique plaisir du document.

Et c'est justement ce problème qui n'est pas commode. Quand nous jugeons nu écrivain, rien de plus aisé : des œuvres écrites sont là, qui explique'nt tout. Victor Hugo est le grand poète lyrique du siècle, comme Balzac en est le grand romancier ; et on le prouve par des documents indiscutables. Sans monter si haut, qu'on prenne le premier écrivain venu, ses livres diront quelle est sa taille. Mais, avec un homme politique, tout s'eflondre, il n'y a plus d'œuvre stable, ou tn est réduit à juger sur un sable mouvant que chaque événement déplace.

Ainsi, je prends aujourd'hui M. Gambetta comme le type de ces gloires retentissantes qui assourdissent brusquement nue grande nation. Pourquoi est-il là? Pourquoi lui phitôt qu'un autre? Où est son œuvre, une œuvi'o personnelle assez large, qui légitime la place considérable qu'il occupe? En un mot, devant quelle sorte de phénomène nous trouvons-nous, quand nous voyons une fortune si rapide et si haute, faite

UNE CA.AIPAGNE

avec des matériaux dont la qualité et la solidité nous échappent, à nous hommes de style et d'analyse humaine.

On va justement publier, en plusieurs gros volumes, les discours de M. Gambetta. J'ai là, sur mon bureau, les épreuves du premier volume, et c'est après les avoir lues, que je suis tombé dans une grande songerie.

Eh quii : est-ce possible, voici dans l'œuf la lortune de M. Gambetta? Qu'on ne s'y trompe point, son seul titre sérieux, jusqu'à ce' jour, est la puissance de sa parole. Il y a un fait indiscutable, c'est son action oratoire sur un public, soit dans la rue, soit à la Qiambre. Cela serait à analyser, et il faudrait savoir pour combien y entrent les qualités et les défauts; mais, que ce soit par la force même de la logique et de la conviction, ou par une possession toute physique, l'orateur s'impose avec une irrésistible autorité. Dès ses débuts devant les chambres correctionnelles et au Corps législatif,il a eu cette maîtrise. Souvent, depuis la guerre, je l'ai entendu parler à l'Assemblée, et chaque fois j'ai vu ce phénomène se produire, même au milieu des hostihtés les plus bruyantes : il s'empare d'un auditoire en quelques phrases, et pèse si tyranniquement sur l'attention, que ses collègues n'aiment pas à parler après lui.

Et voilà aujourd'hui ses discours imprimés. On les lit, on reste stupéfait. Comment : ce n'est que ça? C'est avec ces phrases qu'il a épouvanté l'Empire, combattu la Prusse, conquis la toutepuissance ! On les étudie de plus près et on les trouve quelconques, pas plus logiques, pas plus éloquentes que celles de deux ou trois cents avocats dont l'ambition a égalé la sienne, sans être si heureuse. Le plus souvent, ce sont les lieux communs des journaux politiques cousus les uns aux autres ; pas la moindre idée nouvelle, pas une de ces poussées originales qui ou^Tent brusquement l'awnir.'Cela flotte entre la déclamation et la prétention scientifique.

Je dois dire, cependant, que j'ai été frappé d'un fait : les premiers discours, entre autres le discours contre le plébiscite, prononcé le 5 avril 1870, m'a paru de beaucoup supérieur aux discours de ces dernières années. JI. Gambetta s'observait-il, s'appHquait-il davantage, devant une majorité intolérante? Cela est po.ssible. Aujourd'hui, la phrase s'est empâtée, le mauvais goût domine, comme dans les quelques paroles, fâcheuses au point de vue du style et du simple bon sens, qu'il a dites ces jours-ci sur la tombe d'Albert Joly.

Notre étonnement, à nous autres écrivains, est donc sans bornes,lorsqu'on nous met sous les yeux des documents pareils, qui rentrent dans notre compétence, et qu'on ajoute : « Voilà le monument, jugez de la grandeur du dieu. » Eh bien ! nous jugeons cfue, dégagée de son action oratoire indéniable, du magnétisme qu'elle exerce sur un public, l'éloquence de M. Gambetta est tort ordinaire, une éloquence comme on en trouverait beaucoup dans nos Assemblées contemporaines. Guizot, Thiers, Jules Favre parlaient mieux; et, aujourd'hui encore, on citerait au moins sur le même rang M. Jules Simon et M. Clemenceau.

Les preuves sont là, tout le mondé peut les

étudier. Lisez, comparez et jugez. Prenez ces discours, non plus dans leur utilité politique, mais dans leur absolu intellectuel, et dites quelle est la qualité du cerveau de il. Gambetta. Imaginez que le silence se soit fait sur nos bousculades, et déterminez son rang parmi les intelligences de cette seconde moitié du siècle. Si nos petits-fds n'ont, pour se prononcer, que le recueil de ses discours, l'unique document qui puisse rester, je crains bien qu'ils n'arrivent .pas à comprendre la place immense, hors de toute mesure, que M. Gambetta tient parmi nous.

On dira que je juge en écrivain, que les discours d'un homme politique ne sont pas dés œuvres, mais des armes. Ainsi, l'œuvre de M. Gambetta serait, d'abord la haute situation qu'il occupe, et ensuite la Réput hque qu'il aide à fonder en France.

Certes, quant à sa situation, il y a là, en effet, une œuvre prodigieuse dont il doit être content. J'ai lu quelque part que ses ambitions premières, aux heures difficiles des débuts, se bornaient au rêve d'une préfecture. En tous cas, il eût frissonné comme Macbeth, sur la lande déserte, si la vision de l'avenir se fût dressée devant lui. 11 faut admettre que, dans nos catastrophes, les événements ont servi un homme de son tempérament. Jlais ces événements se sont produits poiup tous les ambitieux, et lui seul a su les utiliser avec cette carrure, pour monter au pouvoir suprême. Il a montré une souplesse dans la violence, qui le caractérise et explique tout. Son ambition satisfaite est donc, à ce point de vue, une des œu\Tes les plus travaillées et les plus réi ssies, devant lesquelles puisse s'arrêter un curieux des phénomènes humains.

Pour la République, c'est une autre affaire; l'œu^Te devient singulièrement discutable. Je n'entends pas étudier ici les théories politiques de 51. Gambetta ; mais voyez au milieu de quelles furieuses attaques ses créatures tâchent péniblement de les appliquer; et ce ne sont pas seulement les anciens partis qui protestent, toute la jeunesse démocratique se fâche, les hommes les plus intelhgents et les plus nouveaux démontrent le gâchis où nous pataugeons, et réclament hautement, au nom des sciences politiques et sociales. D'ailleurs, une œu^Te politique, un empire ou une république à fonder, ne se juge définitivement que lorsque cette œuvre est accomplie et qu'elle a donné des résultats, bons ou mauvais. Jusque-là, aucun fait décisif n'en prouve l'exceOence. Donc, il faudrait tout au moins attendre. Ce n'est pas que la fameuse formule de l'opportunisme me déplaise. Je ne hais que ce mot « opportunisme >, si laid, si vague, qui embourgeoise l'idée de la politique expérimentale. Je suis avec M. Gambett?, s'il pense qu'une grande nation comme la France n'est pas un corps brut dont on dispose àson gré, qu'on fait passer brusquement de la monarchie à la république, après des siècles d'habitude. Je suis encore avec lui, s'il croit que les faits dominent tout, qu'il n'y a pas de principes, mais des lois, et qu'un homme de gouvernement est celui qui donne à son pays l'Etat pour lequel le pays est fait, quitte à faciliter le progrès, sans détraquer la machine, en y introduisant des dogmes révélés, réactionnaires ou révolutionnaires. Seulement,

ce qui me fâche, c'est Thypocrisie sous laquelle nos gouvernants semblent cacher cette politique expérimentale; c'est aussi de ne pas sentir, dans tous leurs actes, l'amour de l'inteHigence, le grand souffle de la liberté.

M. Gambetta n'a pas la passion de notre monde moderne : tel est, au fond, mon véritable reproche, ce qui me laisse plein de malaise et d'incertitude devant lui. C'est encore un Grec et un Romain déguisé. Il se croit certainement à Athènes ou à Rome; sa république a deux mille ans, et quand il songe à se récréer, il se voit, couronné de roses, un manteau de pourpre aux épaules, buvant des vins sucrés en compagnie de Phryné et d'Aspasie. Il fera bien des phrases de rhéteur sur nos sciences, maisl'esprit ne l'en a pas pénétré, et il en reste à la conception latine d'un gouvernement dogmatique, à l'idée d'un beau absolu, régi par une métaphysique peut-être inconsciente.

On me dit, par exemple, que ]M. Gambetta, en peinture et en sculpture, dédaigne fort notre école française. Il ne jurerait que par l'antiquité et la Renaissance. De même, en littérature, il s'enfermerait dans les classiques, il serait à ce point de vue plus bourgeois que le bourgeois M. Thiers. Eh bien! cela me suffit, l'homme est jugé. Il n'est pas avec nous, les modernes et les croyants. Je lui accorde toute l'intelligence qu'on voudra, mais je lui refuse le sens du siècle ; et on la verra plus tard. Sa République n'est encore qu'un monument d'apparat, une construction monarchique, un empire de carnaval, où le cœur de la France du vingtième siècle ne saurait battre.

Nous retombons sur le tribun, et nous sommes forcés de nous en tenir à lui, puisque l'œuvre définitive, le résultat pohtique ne saurait être jugé. Alors, la question se pose avec plus de force : s'il n'y a en lui, jusqu'à ce jour, qu'un orateur de talent, pourquoi est-il montés! haut? pourquoi lui plutôt qu'un autre, M. Jules Simon ou M. Clemenceau, par exemple?

Voyez M. Jules Simon. C'est un écrivain qui, littérairement, vaut vingt fois M. Gambetta, parle correctement et avec un goût très fin. S'il réunissait ses discours, les lettrés y trouveraient un régal, et ces morceaux mériteraient de rester tout au moins par la forme. Pourtant, M Jules Simon est tombé dans l'impopularité; il ne satisfait aucune de ses ambitions politiques; il en est réduit à se rapprocher des légitimistes et des bonapartistes, sous une pluie battante d'injures.

Prenez ensuite M. Clemenceau. Celui-là est un esprit scientifique de la plus réelle valeiir. Il marche avec le siècle, je le mets, parmi les hommes nouveaux, au premier rang. .\ la Chambre, il est un de ceux qui parlent la vraie langue de l'orateur moderne, une langue de netteté, de précisionetdelogique. Pourmoi.je trouveses discours supérieurs à ceux de M. Gambetta, justement parce qu'ils restent .simples et qu'ils ne se noient dans aucune rhétorique. N'importe, M. Clemenceau est à peu près isolé, sans autorité sur ses collègues. Je suissûr que .M. Floquet, ce médiocre, montera au pouvoir avant lui.

Voilà le problème posé. N'est-il pas intéressant? Entre M. Jules Simon, qui caractérise le présent, une politiquede moyen terme, etM. Cle-

menceau, qui représente l'avenir, une politique positive et de progrès, M. Gambetta arrive et fait son trou, un trou énorme. Il est ce qu'est M. Jules Simon, mais il l'est avec les apparences de ce que serait M. Clemenceau. C'est un esprit dogmatique qui s'est collé dans le dos l'étiquette d'un esprit scientifique. Il parle au nom de la France moderne, mais en clignant l'œil, de façon àfaire entendre qu'ilne veut bousculer personne; et, pour tranquilliser tout le monde, il jouit de son triomphe en bourgeois satisfait. Quand les révolutionnaires de la veillesont casés et jouissent,ils ne font plus peur.ils rassurent le troupeau des timides, ils deviennent à leur tour une arche sainte, l'arche de la bombance publique.

Je n'explique pas autrement la grande fortune de M. Gambetta. Par son action de tribun sur les foules, il a su profiter des événements, et il s'est emparé de l'autorité, grâce à son tempérament fait de souplesse et de violence. Puis, il correspondait à une majorité dans le pays, ce qui lui a permis de durer et d'asseoir définitivement sa haute situation. Après M. Thiers, qui a été le premier échelon, il est le second échelon de la République ; et, à ce point de vue, son rôle a été d'une utilité évidente. Sa valeur intellectuelle n'est ici pour rien. Dans l'histoire, on voit souvent les faits prendre ainsi un homme et le" mettre en avant, pour combler un fossé. Un jour, l'homme tombe, après avoir rempli sa fonction. L'humanité passe, et l'homme reste écrasé, comme une de ces pierres qui consohdent les routes.

Et demain? quel sera l'inconnu dedemaiii pour M. Gambetta?

Ici, le je répète, il faut attendre. Les amis de M. Gambetta nous affirment qu'il y a en lui un homme de gouvernement, un administrateur, un organisateur, un réformateur. Nous verrons cela; pour le moment, nous n'en savons absolument rien. M. Gambetta a choisi un rôle qui nous laisse dans le doute. On dit bien qu'il dirige tout de la coulisse où il se cache avec obstination ; mais, outre que le gâchis où nous sommes ne lui ferait pas honneur, on ne peut logiquement attribuer à cet homme des actes dont il ne paraît pas vouloir prendre la responsabilité. Tel acte est-il de lui ou d'un autre? la nuit est complète. Donc, pour nous, M. Gambetta negouverne pas, n'a jamais gouverné, et nous ne saurions dire qu'il sera capable de gouverner un jour.

Il y a bien sa dictature de quatre mois en province. Seulement, les temps étaient si troublés, et les faits sont restés si confus, qu'il est sage de ne pas conclure, dans l'intérêt de la vérité stricte. On peut admirer dans M. Gambetta le patriote exalté, on ne saurait voir dans ce patriote l'homme de gouvernement, pondéré et ferme, qu'on nous promet.

Plus tard, il n'a toujours procédé qu'à coups de discours. Ce ne sont pas des actes qui l'ont fait, ce sont des phrase.". Il a battu ses adversaires avec des phrases. Il a conquis son autorité avec des phrases. Je le dis une fois encore, je tribun seul demeure, quand on l'analyse. S'agitil jiour lui de faire nu pas en avant? il parle; s'agitil de conjurei un péril? il parle ; s'agit-il de faire

UNE CAMPAGNE

sentir son autorité? il parle encore, il parle sans cesse et partout. C'est son arme d'ambitieux, comme l'arme de Bonaparte était l'épée. Nous assistons à la conquête de la France par la parole, après avoir souffert et sangloté de sa conquête par l'épée.

Et.justement, c'est demain que commenceront les grandes difficultés pour M. Gambetta. Par la répugnance qu'il montre à accepter le pouvoir effectif, on devine la peur qu'il en a. Je sais bien ce qu'il attend, une majorité plus intelligente dans la Chambre, une majorité plus docile dans le Sénat. Mais admettons que demain il soit enfin sûr de ces majorités. Si cela doit lui rendre plus commode la dure besogne de gouverner, il ne s'en trouvera pas moins dès lors en pleine action, c'est-à-dire avec toutes les responsabilités sur les épaules, et sous la menace continuelle d'un écroulement.

Il faut attendre ce jour-là, pour dire s'il n'est qu'un tribun, d'une rhétorique discutable, qu'un ambitieux dont la tactique a réussi et qui s'est contenté jusqu'à présent des agréments du

pouvoir, sans consentir à en courir les risques. Pour nous, spectateurs, hommes d'analyse sans passion politique, nous ne voyons encore qu'un Gambetta ordinaire, nous restons dans la continuelle attente du grand Gamljetta, dont les trompettes de ses clients annoncent la venue.

Oui, telle est ma conclusion. Si le bruit qui se déchaîne autour de lui est pour le Gambetta actue', ce bruit est disproportionné et tombe dan? le ridicule Seul, notre détraquement cérébral peut expliquer une pareille idolâtrie. Mais, si le bruit est une simple entrée de trombone et de grosse cai.sse qu'on fait au Gambetta de demain, au génie politique qui doit fonder l'avenir, nous tendons le cou et nous attendons le prodige. Toutefois, il ne faut pas qu'on' nous assourdisse longtemps encore dans la position gênante où nous sommes, car nous finirons par nous apercevoir qu'on se moque de nous.

Les peuples sont prêts. M. Gambetta n'a plus qu'à avoir du génie.

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