MONSIEUR LE COMTE
M. le comte Armand de Pontmartin vient de publier la \iiigtième série de ses Noiiveaua- Samedis, recueil où il réunit les articles de critique qu'il donne chaque semaine à la Gazette de France. Et me voilà ramené à ma thèse de l'inutilité et de l'impuissance radicale de la critique, lorsqu'elle a derrière elle une passion politique ou religieuse, et qu'elle n'est point une arme d'absolue vérité.
J'avoue, en commençant, que ma position est assez délicate, en face de M. le comte Armand de Pontmartin. Il s'est montré, en maintes pages, si agressif, et si — comment dirai-je pour ne pas blesser les convenances du monde dont il se flatte d'être? — si violent contre mes œuvres et même contre ma personne, qu'il m'est désormais très difficile de le juger hbrement, sans paraître vouloir lui rendre injure pour injure.
Pourtant, je ne reculerai pas, et j'en serai quitte pour être très poli. Mon Dieu I oui, on verra de quelle façon un croquant de mon espèce, un zingueur, un ouvrier de nuit à grosses bottes, comme il m'appelle, sait se conduire en société, lorsqu'il a l'honneur de s'occuper o'un gentilhomme, et quelles que soient les manières déplorables que ce gentilhomme ait pu se permettre dans un moment d'oubli.
Ainsi, voici d'abord pour mes œuvres :
« Une littérature infecte s'est produite à la faveur des triomphes de la démocratie et du radicalisme, comme ces couches d'insectes puants et malfaisants qui pullulent dans la vase et en augmentent la pestilence, après les débordements. » Ailleurs, il parle « du succès de toutes les variétés du mal, du désordre, du venin, du fiel, de la destruction, de la perversion, de la turpitude, de l'infamie sociale et morale. » Ah ! monsieur le comte, un pareil langage se peut-il souffrir? Que voilà donc des « insectes puants » qui sont de mauvais ton I et, de grâce, épargnez-vous fout ce venin et tout ce fiel entassés 1 La petite marquise en a des haut-le-cœur. Palsambleu ! tenez vous, ne vous lâchez pas de la sorte devant les darnes.'^
Voici maintenant pour ma personne. Remarquez qu'il me compare à mon bon camarade Alphonse Daudet, avec la pensée traîtresse de nous fâcher. « Et il (Alphonse Daudet) abdiquerait sa personnalité charmante, sa physionomie originale, son fin profil de camée, en l'honneur d'une grosse figure bouffie d'orgueil, couturée do prétentions, gonflée d'annonces, ballonnée de réclames? » Tudicu 1 monsieur le comte, quelle délicatesse dans la touche, quel pastel ! Hélas 1 je ne suis peut-être pas joli, joli : mais où diantre prenez-vous qualité pour le dire dans les sa- Ifins? Cela est du dernier vilain. Je n'ai pas l'honneur d'avoir jamais rencontré ù la cour M. 1< oiiiiti' Armand de Pontmartin; mais il aurait le nez de travers, — et c'est ici une supposition purement gratuite, dont je le prie fort de m'excuser, — il aurait le nez deltravers, que
je ne me permettrais même pas de m'en apercevoir dans mes livres.
Ah 1 mesdames, ah 1 messieurs, quelle singulière chose que notre machine ronde ! Je passe pour un homme fort grossier, vaniteux et jaloux, tombant sur mes confrères en portefaix. Eh bien ! je défie qu'on découvre dan.s mes études critiques, en dehors de mes sévérités de logicien, un seul des gros mots, une seule des poignées de boue que monsieur le comte me jette au visage. Depuis trois mois que j'écris à cette place, peut-être les lecteurs du Figaro commencent-ils à trouver le diable moins noir.
Au fond, je n'ai pas de colère, j'ai beaucoup de tristesse, car M. le comte Armand de Pontmartin me fait de la peine. Si je n'étais bien élevé, le découragement et la résignation où je vois un homme de son âge me rendraient respectueux et me feraient marcher sur la pointe des pieds, autour du fauteuil où il repose.
Songez que tout craque sous lui. Depuis dix-huit ans, il écrit à la Gazette de France; depuis dix-huit ans il selmêle d'y prophétiser sur les destinées de notre littérature, et il suffit qu'il annonce une chute pour qu'un succès immense se déclare. Quand il dit : « La littérature passera à droite », immédiatement la littérature passe à gauche. Quand il écrit : « Balzac sera oublié dans dix ans », Balzac tout de suite se met à grandir et, au bout des dix ans, devient un colosse. Naturellement, ces plaisanteries des faits, qui s'amusent à le démentir, ont fini par désespérer et aigrir monsieur le comte: et cela est tellement humain, que je suis tout ému moimême d'une mauvaise chance si entêtée.
Pensez donc ! écrire un article par semaine pendant dix-huit ans. ce qui fait neuf cent trentesix articles de douze colonnes, et n'avoir jamais eu raison, et n'avoir jamais été écouté, et laisser derrière soi vingt volumes de critique qui ne pèsent absolument rien dans le mouvement littéraire de son tertips 1
Un jour, le <S août 1880, le sentiment de son impuissance a fait enfin éclater en larmes M. le comte Armand de Pontmartin. II s'en est pris à ses lecteurs eux-mêmes, aux gens de son monde, et il a sangloté la phrase suivante : « Eu dehors de toute subtihté, de toute puérihté d'amourpropre.si vous saviez comme c'est cruel pour un critique qui croit être dans le vrai, qui ne demande rien pour lui-même, qui persiste dans les conditions les plus pénibles, qui pourrait bientôt célébrer (hélas ! à lui tout seul !) son cinquantenaire, d'avoir à traduire chaque semaine, pour son usage, le trhim inibcUe sine ictu, de se briser contre un parti pris d'insouciance et de nonchalance, de savoir d'avance que ses efforts sont perdus. que sa tâche est stérile, que ses avis tombent dans le vide, que pas un, écho ne lui renverra ses essais de littérature familière, et que, si on ne lui fait pas payer,
UNE CAMPAGNE
comme jadis, les frais de la guerre, c'est que désormais on le ne traite plus comme un combattant, mais comme un invalide. »
Quel cri de misère I II m'a remué jusqu'aux entrailles.Onvoitdans son coin le critique vieilli, l'auteur des Jeudis de madame Charbonneau, qu'autrefois du moins on injuriait, et auquel aujourd'hui on ne fait même plus l'aumône d'une insulte, malgré ses attaques désespérées et furibondes. Cet invalide si distingué me na\Te. et c'est pourquoi je mesuispromis de le ragaillardir, en m'occupant ici de ses études critiques. Il existe, puisque je lui réponds. Mais, d'honneur I monsieur le comte, je ne puis le faire que poliment !
C'est un bien étrange style que le style de M. le comte Armand de Pontmartin. Il appelle cela de la littérature familière ; soit, familière, je le veux bien ; mais alors d'une familiarité singulièrement imagée et dégingandée. J'ai cité plus haut une des phrases à longue queue, où les mots s'entassent à la pelle, et qui caractérisent sa façon d'écrire. 11 n'a jamais assez de comparaisons, les plus inattendues l'enchantent. On croirait que i'««ere le grise.
Par exemple, il veut dire que les ouviiers n'achètent pas certains romans. Le voilà qui part : « Ce n'est pas, j'imagine, le porteur d'eau, le cocher de fiacre, le ramasseur de bouts de cigaie, le commissionnaire auvergnat, le gavroche ou\Teur de portières, le pipelet de la rue aux Ours, le zingueur endetté chez le mastroquet (ô quelle langue, monsieur le ccmte !), le maçon limousin, l'électeur bellevillois, qui achètentces livres à troisfrancscinquantecertimes. » Et les colonnes s'emphssent.et l'on reste étourdi, sans comprendre, comme si un enfant, près de vous, tapait sur un chaudron. Ailleurs, il repart, après avoir énuniéré les sujets d'article que je pourrais traiter dans le Figaro. « Que de teste pour une plume vengeresse ! Que de lanières pour un fouet ! Que de'provisions pour un grenier à sel ! Que de tisons pour un fer rouge : Que d'épaules pour ui e flétrissure ! Que de trésors pour un Ju vénal en rupture de ban républicain 1» Eh! la, doucement, arrêtez-vous, j'ai compris ! Quelle gièle d'images, bon Dieu ! j'er. ai le crâne battu. M. le comte Armand de Pontmai-tin m'a pris mon aigot, et je m'abstiendrai d'apprécier d'un mot les fuites de son style.
D'ailleurs, monsieur le comte, dans ses moments de belle humeur, pousse jusqu'au calembour. Sans m'arrêter à une aimable comparaison : « des larmes de crocodile délayées dans du sucre », j'arrive à ce 'trait d'esprit; il parle de certains romans, et ajoute :« Je les ai vus, madame, dans votre boudoir, et vous ne les boudiez pas ! » Ah ! exquis, monsieur le comte, permettez qiie je le cueille ! C'est un rien, je le saJs ; mais, vertudieu I que celf est donc galant I Attendez, il y a mieux. En étudiant nos romans, il nous reproche avec raison l'emploi trop répété de certains mot.'^. Ainsi nous abusons du mot « buée >'. Du coup, il cligne les yeux, il pince les lè^Tef dans un fin sourire, et il dit : K Evidemment, quand ces romanciers peignent des arbres, leur peinture ne procède ni du Poussin, ni de Ruysdaël, ni d'Hobbéma, mais de cime à bute. » Non, cette fois, c'est frqp drôle 1
un peu tiré par les cheveux peut-être, mais si drôle ! Vous avez donc juré de nous faire mourir de rire, monsieur le comte I
Encore plus fort. M. le comte Armand de Pontmartin est dans son château, près d'A^^gnon. 11 fait très chaud, les éditeurs l'accablent d'envois, et il déclare ceci : « Le seul auteur dont il me serait possible de parjer aujourd'hui en parfaite connaissance de cause, c'est Eugène Sue. ei il est mort depuis longtemps. » Ah : mon Dieu! ah ! mon Dieu ! tenez-moi, j'étouffe ! On prévient les gens, quand on tant d'esprit. La petite marquise en a cassé une baleine de son corset. Un mot si fin I mais il est risqué. Oui, en y songeant, il est risqué. Décidément, monsieur le comte, malgré tous les égards que je veux y mettre, je ne le trouve pas même propre 1
Soyons sérieux. Dix-huit années de critique, dans le même journal, pour aboutir à ce cri de misère : c On ne m'écoute pas, on ne me lit pas, et mon obstination n'est égalée que par mon impuissance 1 11 Dans cette aventure, ce qui me surprend le plus, c'est que M. le comte Armand de Pontmartin ne paraisse nullement se douter des causes de cette impuissance. Ilaccuse les abonnés de son journal, les gens de son monde et de son parti. Eh ! qu'il n'accuse que lui !
C'est très simple. Il croit être dans le vrai ; eh bien ! il n'y est pas, voilà tout; et quiconque n'estpasdanslevrai.flnitparperdre toute action sur le public. Le jour où monsieur le comte confessera qu'il se trompe en littérature, ce jour-là il sera bien près de se faire écouter.
Comment voulez-vous que ses arrêts soient justes et s'imposent aux intelligences? 11 ne les rend que dans des crises de rancunes politiques et religieuses. Ce ne sont pas les lettres qui lui tiennent au cœur, ce sont la religion et la monarchie. Certes, rien de plus respectable que ses croyances; mais elles n'ont lien à voir ici, elles détraquent ses jugements, elles le font démentir à tous coups par les faits, et, dès lors, le voilà presque ridicule, niant les talents les plus indiscutables, résistant, lui chétif et isolé, à la formidable évolution qui emporte le siècle.
Ainsi, pour m'en tenir au roman contemporain, il en est encore à se signer devant Balzac. J'ai dit comment il a prophétisé autrefois que la Comédie humaine tomberait dans l'oubli avant dix ans Les dix ans sont passés, et vous savez où nous en sommes. Forcément, après ce beau jugement qui l'engageait, il s'est enragé contre les continuateurs de Balzac, Il faut voir, dans la vingtième série de ses Nouveaux Samedis, comme il s'acharne, après Gustave Flaubert, qu'il travestit et qu'il diminue, sans pouvoir seulement l'entamer. Pauvre monsieur le comte, vilaine campagne ! Vous avez été battu, et aujourd'hui vous voilà écrasé. Il serait plus sage de vous rendre.
Je crois qu'il faut également faire la part du grand âge de M. le comte Armand de Pontmartin. Il appartient à une génération disparue. Nos ambitions, nos croyances, nos espoirs lui échappent. Il perd toute mesure, nous couvre de boue, se conduit dans ses articles comme un crocheteur ne se conduirait pas dans la rue. Et cela est triste, car un homme de son instruction devrait juger avec quelque politesse des écri-
vains dont les idées générales peuvent difïérer des siennes, mais qui ont pour la vérité et pour les lettres un amour absolu, au moins digne d'être constaté. Il sait parfaitement que nous n'avons pas les mains sales, que nous sommes d'aussi bonne compagnie que lui, que nos livres sont des actes de foi comme ses propres livres, que nous y mettens toute notre passion d'artiste, tout notre ardent désir d'immortalité. Lui et ncHjs, différons simplement de philosophies, et l'époque semble lui donnei tort:voilà tout. Alors, par la mordieu ! monsieur le comte, pourquoi n'êtes-vous pas poli, quand nous le sommes ?
Un dernier mot. M. le comte Armand de Pontmartin s'étonne de mon entrée au Figaro et demande ce que je suis venu y faire. Attaquer la République? mon Dieu 1 non : je suis républicain. Défendre le trône et l'autel ? pas davantage, car je ne suis pas légitimiste. Ma besogne est plus haute, je suis écrivain et je défends les lettres.
Voici mon acte de foi. Au-dessus des partis, au-dessus des querelles politiques et religieuses, je mets l'intelligence humaine. La littérature n'est rien, elle doit être tout. Elle seule importe, elle seule vit et demeure. En dehors d'elle, il n'y a que culbutes dans la médiocrité et dans la folie.
Je suis injuste, j'en conviens ; mais je veux être injuste. C'est ma passion.
Eh ! que m'importe le reste 1 Soyez blancs, soyez rouges, pour peu que cela vous amuse : seulement, ayez du génie, et je vous adore. Si je suis au Figaro, c'est que je n'ai pu résister à la tentation d'entrer en campagne contre labêtise, au nom des lettres. Tenez ! ma besogne, cette semaine, c'est de vous montrer ce beau spectacle : deux hommes jouent au billard, l'invincible Vignaux et le redoutable Slosson ; Paris, et la France, et l'Europe en sont bouleversés; la presse entière retentit du choc des billes; et là, derrière une porte vitrée, M. Grévy et M. Garabetta se passionnent. Or, au même instant, on recevait un académicien, à l'Institut : M. Grévy et M. Gambetta n'y étaient pas. Tous les soirs, il y a des premières représentations : M. Grévy et M. Gambett.a n'y sont pas. Parfois, on fait des lectures, dans des salons républicains : M. Grévy et M. Gambetta n'y sont pas. La vérité est qu'ils se moquent absolument de la littérature et qu'ils aiment le billard. Si vousvoulez passionner l'opinion publique et avoir pour vous les autorités, faites des carambolages, ne faites pas des chefsd'œuvre.
Monsieur le comte a-t-il daigné comprendre? Le jour où l'on me sortirait de ma bataille littéraire, je n'aurais plus qu'à prendre mon chapeau et à m'en aller.