ALFRED DE MUSSET
Je pai'lerai d'Alfred de Musset. Depuis longtemps, j'ai la grande envie de consacrer une étude à ce bien-aimé poète, qui éveiUe en moi les plus chers souvenirs de ma jeunesse. Et voici l'occasion toute trouvée : M. Paul de Musset, le frère qui survit, a pubhé un ouvrage : Biographie d' Alfred de Musset, sa i-ic et ses œuvres, dont l'analyse va me permettre enfin de satisfaire mon désir.
Mais, avant d'ouvrir cet ouvrage, je veux ouvrir mon cœur. C'était vers 1856, j'avais seize ans et je grandissais dans un coin de la Provence. Je précise l'époque, parce qu'elle est celle de tout* une passion littéraire parmi la jeunesse. Nous étions trois amis, trois galopins qui usaient encore leurs culottes sur les baucs du collège. Les jours de congé, les jours que "nous pouvions voler à l'étude, nous nous échappions en des courses folles à travers la campagne ; nous avions un besoin do grand air, de grand soleil, de sentiers perdus au fond des ravins, dont nous prenions possession en conquérants. Oh ! les interminables promenades sur les collines, les longs repos dans les trous verts, près du petit torrent, les reloure du soir dans la poussière épaisse des grandes roules, qui craquait sous nos pieds comme de la neige fraîchement tombée '. L'hiver, nous adorions le froid, la terre durcie par la gelée qui sonnait gaiement.
et nous allions manger des omelettes dans les villages voisins, avec la joie de ce ciel si pur et si vif. L'été, tous nos rendez-vous étaient au bord de la ri\ière, car nous étions pris alors de la passion de l'eau; et nous restions des après-midi entières à barboter, vivant là. ne sortant que poiu- nous allonger nus sur le sable, un sable fin, chauffé par le soleil. Puis, à l'automne, notre passion changeait, nous devenions chasseurs; oh ! chasseurs bien inoffensifs, car la chasse n'était pour nous qu'un prétexte à longues flâneries. 11 faut dire que le pays manque coni])létement de gibier, ni grosses ni petites bêtes, pas plus de lièvres que de perdrix. Il y a dix chasseurs pour un lapin. On tue quelques grives et quelques petits oiseaux, des becfigues, des ortolans, des pinsons. Mais que nous importait I Si de temps à autre nous lâchions un coup de fusil, c'était pour le plaisir de faire du bruit. La partie de chasse s'achevait toujours à l'ombre d'un arbre, tous trois couchés sur le dos et le nez en l'air, causant librement de nos tendresses.
Et nos tendresses, en ce temps-là, étaient avant tout les poètes. Nous ne flânions pas seuls. Nous avions des livres dans nos poches ou dans nos carniers. Pendant une année, Victor Hugo régna sur nous en monarque alisolu. 11 nous avait conquis avec ses forles allures de géant, il nous ravissait par sa"rhélorique puissante. Nous savions de mémoire des pièces entières, et, quand nous rentrions, le soir, au a'é-
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puscule, nous réglions notre marche sur la cadence de ses vers, sonores comme des souffles de trompette. Puis, un matin, un de nousapporta un volume de Musset. Nous étions très ignorants dans ce coin de province, nos professeurs se gardaient de nous parler des poètes contemporains. La lecture de jlusset fut pour nous l'éveil de notrf propre cœur. Nous restâmes fritsonnants.Je ne fais point ici de critique littéraire, je raconte simplement les sensations de trois enfants, lâchés en pleine nature. Notre culte pour Victor Hugo reçut un coup terrible ; peu à peu. nous nous sentîmes pris de froideur, ses vers s'envolèrent de nos mémoires, il ne nous arriva plus de trouver un volume des Orientales ou des Feuilles d'automne, entre nos poudrières et nos boîtes à capsulas. Alfred de Musset seul trônait dans nos carniers.
Quels bons souvenirs ! Je ne puis fermer les yeux, sans revoir les journées de cette heureuse époque. C'était par une belle matinée de septembre, une niftinée d'un gris doux, un ciel bleu comme voilé de gaze; et nous déjeunions dans un fossé, avec de grands saules dont les branches fines pleuvaicnt sur nos têtes. C'était par un jour de pluie; nous étions partis quand même, malgré la menace du ciel; et nous avions àvt nous loger dans le creux d'une roche, pendant que la pluie tombait à torrents. C'était par un jour de vent, un de ces vents terribles qui cassent les arbres; et nous étions entrés dans un cabaret de village, nous installant au fond d'une petite saile, nous faisant une joie de passer i'après-midi là. Mais,^ partout, le grand charme était d'avoir Musset avec nous; dans le fossé, dans le creux de roche, dans la petite salle du cabaret de village, il nous accompagnait et suffisait à notre contentement. 11 nous consolait de tout, nous tirait de la mauvaise humeur, nous rapprochait davantage à chaque lecture. Parfois, quand un oiseau curieux venait se poser à une bonne distance, nous pensions devoir hii envoyer un coup de f'Usil: heureusement nous étions des tireurs détestables, et l'oiseau, presque toujours, secouait les plumes et s'échappait. Cola interrompait à peine celui de nous qui relisait tout haut, pour la vingtième fois peutêtre, Rolla ou les Nuits. Je n'ai jamais entendu la chasse d'une aulre façon. On ne peut parler chasse devant moi, sans qu'aussitôt je songe à de longues rêveries sous le ciel, à des strophes qui s'envolent av«c un large bruit d'ailes. Et je revois des verdures, des plaines ardentes pâmées par la grande chaleur, de vastes horizons, qui suffisaient à peine à l'orgueilleuse ambition de nos seize ans.
>■ Aujourd'hui, lorsque je tâche d'analyser mes sensations de cette époque, je crois que Musset nous séduisit d'abord par sa crànerie de gamin de génie. Les Contes d'Italie et d'Espagne nous transportèrent dans un romantisme railleur, qui nous reposa, sans que nous nous en doutions, du romantisme convaincu de Victor Hugo.
Nous adorions le décor du moyen âge, les philtres et les coups d'épée ; mais nous les adorions surtout dans ce débraillé, avec cette finesse de moquerie, ce scepticisme qui perçait entre les lignes. La Ballade à la lune nous enthousiasmait, parce qu'elle était pour nous le défi qu'rni poète de race portait aussi bien aux romantiques
qu'aux classiques, le libre éclat de rire d'un esprit indépendant, dans lequel toute notre génération reconnaissait un frère. Puis, lorsque nous fûmes gagnés par les côtés tapageurs de Musset, la profonde humanité qu'il dégage acheva de nous conquérir. Il n'était plus seulement le gamin de génie, notre frère à nous tous qui avions seize ans; il nous apparut si profondément humain, cjue nous entendîmes battre nos cœurs sur la cadence de ses vers. Alors, il devint notre religion. Par-dessus ses rires et ses farces d'écolier, ses larmes nous gagnèrent; et il ne fut ainsi tout à fait notre poète, que lorsque nous pleurâmes en le lisant.
Pour bien comprendre la royauté de Musset sur la jeunesse de mon temps, il faut connaître cette jeunesse elle-même. Nous arrivions au lendemain des grands triomphes du romantisme. Nous étions nés à la vie littéraire, après le coup d'Etat de décembre, et nous ne connaissions que par les récits de nos aînés les bataUles de 1830. Toute cette chaleur romantique s'était déjà bien refroidie. Victor Hugo, en exil, nous apparaissait dans un lointain d'apothéose. Malgré notre dévotion, nous n'étions pas de ses sujets, de ses fidèles, ne l'ayant jamais approché et n'acceptant l'admiration de ses contemporains pour lui qu'à la condition de la contrôler un jour. En nous s'agitait confusément la réaction du lendemain, le nouveau mouvement littéraire qui devait se produire infailliblement. Nous nous passionnions peu à peu pour l'analyse exacte. De là, j'en suis certain aujourd'hui, la lente évolution qui nous a détachés presque tous de Victor Hugo. Nous n'aurions su dire pourqnni ses vers ne nous entraient pas aussi profondément dans le cœur que ceux de Musset. Mais nous éprouvions déjà l'impression de plus en plus glaciale de cet amas gigantesepie de rhétorique. Et nous avons aimé Musset, parce que le rhétoricien est moins sensible que lui, et qu'il va droit à la sensation. Certes, Victor Hugo demeure l'ouvrier le plus merveilleux de la littérature française. Seulement, Musset gardera à côté de lui l'immortalité de ses sanglots. Je ne distribue pas de place, j'étudie simplement les mouvements d'âme produits par deux poètes dans ma génération. Nous nous sommes donnés à celui dont les vers mentaient le moins.
L'école littéraire qui met la perfection de la forme avant tout, est, selon moi, dans un chemin bien dangereux. Le raisonnement de ces écrivains impeccahles est celui-ci : sans la forme, sans la perfection, rien d'éternel ; les seules œu^Te3 qui durent sont les œuvres parfaites. Et ils citent l'histoire, ils rêvent d'immobiliser leurs ouvrages daus des attitudes de statues grecques, ils veulent par orgueil ne pas laisser d'eux une seule page qui ne soit de bronze ou de marbre. Certes, parmi nos grands écrivains contemporains, nous en comptons cjui ont mer. veilleusement apphqué ces théories. Mais ce sont les élèves que je redoute, parce que la perfection entêtée de la forme finit par raidir et stériliser les œuvres. D'ailleurs, il n'est point vrai que la beauté seule soit immortelle, la vie est plus immortelle encore. Une langue dispai-aît, une esthétique se transforme, un idéal se déplace ; tandis que le cri humain, la vérité de la joie ou de la douleur, est éternel. Nous ne sea»
tons plus la perfection technique des vers d'Homère et de ^■irgile ; ce qui les lait vivre dans les âges, c'est le souffle ^^va^t dont ils les ont animés, c'est l'humanité qu'ils ont mise en eux. Avant l'arrangeur de mots, il y a le créateur. I ne duperie de leur orgueil conduit seule certains artistes impuissants à croire qu'ils vivront éternellement, s'ils parviennent à disposer dans un ordre harmonique les mots du dictionnaire. Non, ils ne vivront pas, tant qu'ils n'apporteront pas la vie avec eux, un coin de la vérité humaine, une tristesse ou une gaieté qui leur soit personnelle, ^"oici, par exemple, Alfred de Musset et Victor Hugo. Le premier a librement galopé à travers la grammaire et la prosodie; le second a été un des plus puissants constructeurs de phrases qu'on puisse rencontrer. Eh bien ; soyez certain que la poussière mangera les trois quarts des vers de celui-ci, et que les vers de l'autre resteront presque tous intacts, parce qu'ils ont été plus vécus que rimes. Les échafaudages gigantesques sur lesquels se hissent les rhétoriciens, finissen t toujours par tomber en poudre.
Sans doute, à seize ans, nous ne faisions pas tant de raisonnements. Nous subissions, sans la discuter, la séduction de Musset. Il nous prenait tout entiers. Ses mauvaises rimes, qu'on lui reproche tant, son dédain de la pose poétique, l'horizon tout indi\'iduel dans lequel il s'enferme, ne nous choquaient pas, peut-être même étaient des causes nouvelles à notre tendresse. Il nous parlait des femmes avec une amertume et une passion cjui nous enflammaient. Nous sentions bien qu'il les adorait sous son masque de don Juan méprisant et railleur, qu'il les adorait jusqu'à mourir de leur amour. Il était sceptique et ardent comme nous, plein de faiblesse et de fierté, confessant ses fautes avec le même élan qu'il avait mis à les commettre. On a dit qu'il résumait le siècle, on a voulu surtout le voir dans Rolla, blasé à vingt ans, venant se tuer chez une fille, qu'il aime d'amour à son dernier soupir. L'image est telle, elle montre l'éternelamour renaissant de lui-même, elle prouve que les générations qui ont vécu trop vite, ont tort de désespérer, car la joie d'aimer est immortelle; seulement j'estime que Musset est plus humain encore que contemporain. Rolla, chez lui, est I3 poète drapé, la figure arrangée. Fatalement, il était le fils des premiers romantiques, il avait dû rêver de René et de Manfred, à dix-huit ans, en se regardant dans les glaces. De là, l'enfant du siècle que l'on met en avant aujourd'hui encore, cet enfant boudeur, ange et démon, brisant le verre dans lequel il a bu, plein d'un doute et d'une passion immenses. Mais, heureusement, il ne s'est pas entêté jusqu'au bout dans ce personnage. Il apportait un génie trop libre, pour ne pas vivre tcut haut. Quand il a écrit les Nuits, il avait jeté sa défroque romantique, il n'était plus d'un siècle, il était de tous les temps. Sa voix monte comme le cri de douleur et d'amour de l'humanité elle-même. Là, il est en dehors de la mode, en dehors des écoles littéraires. Sa plainte sort de tous les cœur.s. C'est ainsi que j'explique aujourd'hui l'écho qu'il éveillait en nous. Nous n'étions plus des écoliers ravis de la perfection des phrases, mais des hommes qui brusquement entendaient leur
I humanité prendre une voix. Il vivait tout haut,
j et nous vivions avec lui.
! En ce temps-là, il n'était pas un jeune homme en province, qui n'eût les poésies d'Alfred de Musset dans sa bibliothèque. Aujourd'hui encore, m'assure-t-on, tout échappé de collège achète d'abord ces poésies. On lit très peu en province. Dans chaque petite ville, il y a une société de quinze à vingt jeunes gens enviro*nqui s'occupent de littérature. Les li\Tes nouveaux pénétrent rarement dans ces cercles étroits ; on s'y tient à certaines œuvres consacrées. C'est surtout là que Musset règne en souverain. Ses deux volumes d? poésies sont ainsi en librairie d'une vente courante, et l'éditeur m'assurait dernièrement que, depuis vingt ans, malgré les diverses éditions publiées, la vente n'avait pas varié. Je cite ce fait pour montrer la persistance du succès. Il est vrai que, parmi les acheteurs de Musset, il faut compter les femmes. En province, les femmes le hsent également beaucoup. Longtemps, elles s'en sont tenues à Lamartine. Puis, Lamartine est devenu le poète des jeunes filles, le seul poète que l'on tolère entre les mains des pensionnaires; et, au lendemain de son mariage, toute Jeune dame s'est passionnée pour Musset. Pendant que l'étoile de Lamartine pâlit, celle de Musset garde à l'horizon un éclat fixe. Il est toujours instructif de constater ces courants de la mode, qui déplacent les admirations. Si les poètes du commencement du siècle ne peuvent être encore classés d'une façon définitive par la véritable postérité, il est permis dès aujourd'hui de prévoir quel sera ce classement au siècle prochain. J'avoue, d'ailleurs, que je ne saurais, pour mon compte, parler de Musset avec l'impavtialité froide du critique. Je l'ai dit. il a été toute ma jeunesse. Quand je lis une seule de ses strophes, c'est ma jeunesse qui s'éveille et qui parle. Aussi n'est-ce point une étude critique que j'entends faire ici. Je veux simplement causer du poète, à propos de la biographie^que son frère vientde publier.^)
L'ouvrage de M. Paul de Musset,^annoncé depuis quelque temps, était attendu avec impatience. On espérait apprendre enfin la vérité sur Musset. Il n'est pas d'écrivain dont la vie ait donné lieu à plus de légendes. Même de son vivant, les faits les plus contradictoires circulaient sur son compte. De là une curiosité légitime, car si M. Paul de Musset ne disait pas la vérité, personne assurément ne la dirait. Il était bien placé pour tout savoir, il accomplissait une tâche que lui seul pouvait remplir.
Eh bien 1 avec un peu de réflexion, je crois qu'on aurait moins compté surl'étude de M. Paul de Musset. Sans doute, personne mieux que lui n'était à même d'écrire la vie de son frère; il avait ses souvenirs, il possédait des documents de toutes sortes. Seulement, s'il savait tout, il se trouvait fatalement porté à ne pas tout dire. Son étude devait, dès la première page, tourner au plaidoyer. Il ne raconte pas son frère, il le défend contre les bruits qui ont couru. Il tire coniplaisamment un voile sur les côtés fâcheux, et
Le capitaine Fracasse.
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met en avant les beaux côtés. En somme, il n'est pas assez désintéressé, pour que nous puissions le croire sur parole. Et il arrive ainsi que la biographie d'Alfred de Musset par M. Paul de Musset sera certainement celle qu'on lira désormais en faisant le plus grand nombre de réserves.
Mais elle garde un intérêt très vif, celui des documents. L'étudeest pleinede faits nouveaux: ce qui m'amène à dire que nous devons la considérer comme une poignée d'excellentes notes, dont un biographe futur tirera un grand parti. Si elle n'est pas complète, elle servira à compléter le dossier du poète. En joignant le plaidoyer à l'accusation, on arrivera peut-être plus tard à obtenir la vérité vraie. Il faudrait consulter les contemporains de Musset qui existent encore, comparer leure dépositions avec les témoignages de son frère, se prononcer après une enquête minutieuse. D'ailleirs, ce n'est point ici mon intention. Je vais me contenter d'examiner les documents fournis par M. Paul de Musset.
La jeunesse d'Alfred de Musset paraît avoir été celle d'un enfant turbulent et précoce. Il est né à Paris, le 11 décembre ISIO, rue des Noyers, une des rues les plus étroites et les plus populeuses du vieux Paris. La maison, qui porte le n" 3.S. existe encore, bien que tout un côté de la me ait été emporté par un nouveau boulevard. Le poète grandit là, au milieu d'une famille rigide, dans l'ombre de cette ancienne demeure. Jamais milieu n'annonça moins ce génie passionné et libre, ivre de lumière. M. Paul de Musset raconte plusieurs traits assez curieux de sa première enfance. Je citerai celui-ci : «Alfred avait trois ans, lorsqu'on lui apporta une paire de petits souliers rouges qui lui parut admirable. On l'habillait, et il avait hâte de sortir avec sa chaussure neuve dont la couleur lui donnait dans l'œil. Tandis que sa mère peignait ses longs cheveux bouclés, il trépignait d'impatience. Enfm. il s'écria d'un ton larmoyant : « Dépêchez-vous donc, maman I Mes souliers «neufs seront vieux! » Le biographe voitLi l'impatience à jouir qui plus tard a caractérisé Alfred de Jlusset. \'oici un autre fait que je trouve plHS singulier. Alfred de Musset avait alors neuf ans. « Alfred eut des accès de manie causés par le manque d'air et d'espace, et qui ressemblaient assez à ce qu'on raconte des pâles couleurs des jeunes filles. Dans un seul jovr, il brisa une des glaces du salon avec une bille d'ivoire, coupa des rideaux neufs avec des ciseaux, et colla un large pain à cacheter rouge sur une grande carte d'Europe, au beau milieu de la mer Méditerranée Ces trois désastres ne lui attirèrent pas la moindre réprimande, parce qu^il s'en montra consterné. »
D'ailleurs, toute l'enfance du futur grand poète se passa ainsi dans les jupes de sa mère. Il eut des précepteurs et n'alla au collège que plus tard. Les hivers s'écoulaient dans la \ieille maison de la rue des Noyers. L'été, on allait parfois à la campagne, ch-îz des parents ou dans une propriété prêtée par une amie de madame de Musset. L'intelligence de l'enfant paraît s'être éveillée pour la première fois à la lecture des romans de chevalerie. Il avait alors huit ans au plus. « On nous donna \a.'Jérusalem,délifrée.
Nous n'en fîmes qu'une bouchée. Il nous fallut le Roland furieux, et puis Amadis, Pierre de Provence, Gérard de Nevers, etc. Nous cherchions les prouesses, les combats, les grands coups de lance et d'épée. Quant aux scènes d'amour, nous n'en faisions point de cas, et nous tournions la page, quand les paladins se mettaient à roucouler. Bientôt nos imaginations se remplirent d'aventures... i> Avant les romans de chevalerie, les Mille et une Nuits l'avaient passionné, à ce point qu'il mettait les contes arabes en action avec son frère. Ils avaient élevé un édifice oriental au fond d'un jardin, avec un vieux secrétaire, une échelle de tapissier et quelques planches; et cet édifice était le théâtre de véritables combats. Plus tard, ils fouillèrent la maison pour savoir si elle ne contenait pas des cachettes, comme les maisons bâties par les conteurs; ils cherchaient les portes secrètes, les escaliers dérobés, les souterrains débouchant dans les caves. Puis, le doute vint avec l'âge. Ils acquirent la triste certitude que l'on ne voyageait pas commodément à travers les murs. La lecture de Don Quichotte les acheva. « Ainsi finit, dans l'enfance d'Alfred de Musset, la période du merveilleux et de l'impossible, espèce de gourme que son imagination avait besoin de jeter, maladie sans danger pour lui, puisi^u'il en sortit à l'âge où pour d'autres elle commence à peine, et dont il ne lui resta qu'un élément poétique et généreux, une certaine inclination à considérer la vie comme un roman, une curiosité juvénile et une sorte d'admiration pour l'imprévu, l'enchaînement des choses et les caprices du hasard. »
Je le répète, rien de saillant en somme dans l'enfance de Musset. Il semble avoir été un bon élève, un esprit intelligent et studieux. Il eut d'abord un précepteur, puis il alla dans une petite institution où il resta peu de temps ; ses condisciples le persécutaient, le battaient jusque dans les bras du domestique qui venait l'attendre à la sortie. Enfin, il entra au collège Henri IV, où il eut pour camarade le duc de Chartres, auquel son père, le futur roi Louis- Philippe, faisait sui^Te les cours, pour montrer ses sentiments démocratiques. Ce fut alors que Musset passa parfois ses jours de congé au château de Neuilly. « Il plut à toute la famille d'Orléans et particulièrement à la mère des jeunes princes, qui recommandait à son fils de ne pas oublier le petit blondin. La recommandation était inutile : de Chartres, — comme on l'appelait au collège, — avait une préférence marquée pour Alfred. Pendant les classes, il lui écrivit quantité de billets sur des chiffons de papier. » Alfred de Musset obtint le second prix de dissertation latine au concours général des lycées, sur ce sujet : De l'origine de nos sentiments. Ceci prouve qu'il fit d'excellentes études.
Je ne puis suivre la biographie de Musset pas à pas, et j'aime mieux grouper les faits, de façon à mettre en lumière les diverses faces de l'homme et du poète. C'est l'homme d'abord qui m'intéresse. Je passerai donc tout de suite de l'enfant au jeune homme, et j'examinerai le côté passionnel chez Musset. Il a beaucoup aimé, son frère laisse entendre cjue le nombre de ses bonnes fortunes a été incalculable. Mais sa liaison la plus retentissante, celle qui aurait influé sur toute sa vie, à en croire la légende, a été, comme
on le sait, la liaison avec George Sand. Il s'est fait autour de cette tendresse si courte un bruit énorme. Après la mort du poète, des romans ont été échangés comme des coups de massue, entre M. Paul de Musset et George Sand, le premier pour prouver que l'amante avait eu tous les torts, la seconde pour répliquer que l'amant s'était montré insupportable. Aussi, dans la biographie que M. Paul de Slusset vient d'écrire, les curieux ont-ils chtrché de nouveaux détails ; mais ils n'ont pas été satisfaits, car le biographe se montre d'une grande discrétion, et il n'a ajouté aucun fait important aux faits déjà connus.
On connaît cette histoire en gros. Alfred de Musset et George Sand allèrent faire un voyage ensemble en Italie. A Venise, Musset tomba malade et George Sand le trompa avec un jeune médecin italien qui le soignait. Le poète revint seul en France, très souffrant encore et le cœur déchiré. Cette histoire, sur laquelle il est bien difficile de savoir la vérité, est en somme des plus banales. Elle n'a pris une allure tragique et profonde que grâce à la haute situation littéraire des deux amants. On a vu leur génie à travers leur querelle amoureuse, et toute la publicitéqui se faisait autourd'eux, a fatalement décuplé l'importance de l'aventure. La trahison de George Sand semble certaine ; elle emprunte même une vérital)le cruauté aux circonstances dans lesquelles elle paraît avoir eu lieu. Mais il faut dire que, si jamais deux êtres avaient été fpits pour ne pas s'entendre, ces deux êtres étaient bien Musset et George Sand. Autant l'amant se montrait enfant gâté, exigeant et fantasque, réglant tout sur son plaisir, prenant la vie à l'aventure, autant l'amante était une personne grave et froide, pleine de méthode, faisant son métier d'écrivain avec une régularité de bonne commerçante. On comprend qu'ils se soient aimés, mais on comprend mieux encore qu'ils se soient séparés violemment, après quelques mois de vie commune. Ils devaient être insupportables l'un à l'autre. Je suis certain, d'ailleurs, que Musset a été toute sa vie l'amant le plus intolérable qu'on puisse imaginer. Cela explique tout au moins la trahison de George Sand.
Maintenant, je crois qu'il y a beaucoup de légende, dans les souffrances de Musset, après la rupture. Il fut certainement blessé au vif de sa tendresse et de son orgueil. Il revint à Paris dans un état pitoyable, ^'oici ce que dit son frère : « Le 10 avril, le pauvre enfant prodigue arriva enfin, le visage maigre et les traits altérés. L^ne fois sous l'aile maternelle, son rétablissement n'était plus qu'une question de temps; mais on jugea de la gravité de son mal par les lenteurs de la guérison et parles phénomènes psychologiques dont elle a étéaccompagnée. Lapremière fois que mon frère voulut nous raconter sa maladie et les véritables causes de son retour à Paris, je le vis tout à coup changer de visage et tomber en syncope. Il eut une attaque de nerfs effrayante, et il fallut un mois avant qu'il pût revenir sur ce sujet et achever son récit. « Cela prouve surtout la erande sensibilité nerveuse de Musset, sensibilité dont son frère donne d'autres exemples c\irieux. 11 resta longtemps enfermé, comme cela lui arrivait à chaque rupture amoureuse ; puis, il
se remit complètement et il eut d'autres amours. Du reste, voici la conclusion de l'aventure. « 11 me déclara, après avoir écrit la Nuit de mai, que sa blessure était complètement fermée. Je lui demandai si cette blessure ne se rouvrirait jamais : » Peut-être, me répondit-il, mais si elle « s'ou\Te encore, ce ne sera jamais que poétique - « ment. lAingt ansplus tard, un soir, dans le salon de notre mère, la conversation roula sur le divorce. Alfred dit en présence de plusieurs personnes qui ne l'ont point oublié : « Les lois sur le « mariage nesontpas si mauvaises. Il y a tel mo- « ment de ma jeunesse où j'aurais donné de bon » cœur dix ans d'existence pour que le divorce « eût été dans notre Code, afin de pouvoir épouser « une femme qui était mariée. Si mes vœux « eussent étéexaucés,jemeseraisbrûlélacervelle « six mois après. »
11 paraît donc difficile d'expliquer la triste fin de Musset, par l'amertume d'un grand amour trompé. S'il glissa à la paresse et à l'ivrognerie, il ne faut voir là que les conséquences d'un certain tempérament. Il était marqué pour cette déchéance. Sa soif de jouissance, son besoin de vivre vite et de tout mettre dans la sensation immédiate, devait le conduire à ce prompt abandon de lui-même. A dix-huit ans, il se lança résolument dans le plaisir. Comme le dit son frère : « Les promenades à cheval étaient à la mode : il loua des chevaux. On jouait gros jeu : il joua. On faisait les nuits blanches : il veilla. » Et toute sa vie fut ainsi dépensée à se sentir exister, à décupler ses sensations. M. Paul de Âlusset, qui le défend pourtant, donne des détails bien caractéristiques. « Souvent Alfred se plaignait que la vie était longue et que ce diable de temps' ne marchait pas. » Et plus loin, après avoir parlé de ces accès brusques de sauvagerie, de ses retraites dans sa chambre : « Quand il lui prenait envie de se distraire et de rompre ses habitudes, il passait d'un extrême à l'autre. Il allait dix fois de suite au Théâtre Italien, à l'Opéra ou à l'Opéra-Comique; et puis, il rentrait un soir rassasié de musique pour longtemps. Quand il s'embarquait dans quelque partie de plaisir, c'était avec le même emportement. Tout cela était excessif et souvent nuisible à sa santé; mais, jusqu'à son dernier jour, il ne voulut jamais s'astreindre ni à un régime modéré ni à une précaution quelconque. » ^'oilàquimont^eun tempérament sans équilibre, se ruant dans l'existence, se hâtant d'en finir avec les bonnes comme avec les mauvaises choses, ayant de continuels appétits d'enfant et des dégoûts aussi prompts que ses désirs. Après les femmes, le vin devait avoir son tour. Les femmes l'avaient fait pleurer, le vin le consolerait peut-être. Et je.me l'imagine alors comuxcette haute figure de don Juan qu'il a dressée, las d'avoir cherché le beau, et s'étourdissant à la table d'un café, pour ne plus connaître l'ennui de sa raison.
Sa paresse s'explique de la même manière. Il avait trop aimé la poésie, elle ne le contentait plus. Son frère répète les paroles suivantes qui sont bien typiques. Musset disait : « Suis-je un expéditionnaire ou un commis-voyageur pour qu'on me chicane sur l'emploi de mon temps? J'ai beaucoup écrit; j'ai fait autant de vers que Dante et que le Tasse. Qui, diantre 1 s'est jamais
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avisé de les appeler des paresseux? Lorsqu'il a plu à Goethe de se croiser les bras, qui donc lui a jamais reproché de s'amuser trop longtemps aux bagatelles de la science? Je ferai comme Gœthe jusqu'à ma mort, si cela me convient. Ma Muse est à moi; je montrerai au public qu'elle m'obéit, que je suis son maître, et que, pour obtenir quelque chose d'elle, c'est à moi qu'il faut plaire. » Ce n'est là qu'une boutade, et des plus spécieuses. En effet, si un écrivain est toujours libre de cesser de produire, il n'en prouve pas moins, en ne produisant pas, que le besoin de la production ne le tourmente plus. Or, un écrivain qui n'a plus ce besoin est un écrivain fini, quels que soient les prétextes qu'il invente. Ce qu'il faut retenir des paroles de Musset, c'est ce cri que sa Muse est à lui et qu'il entend en disposer comme d'une femme esclave. Il est là tout entier. 11 a très bien pu être jaloux du public, et ne plus écrire, pour ne plus être lu, par une envie de jouir seul. Après s'être confessé tout haut, il serrait les lèvres, envahi de l'amour du silence. Ou bien encore, comprenant que son génie vieillissait, il avait la coquetterie de son éternelle jeunesse.
D'ailleurs, il suffit de constater les faits. Musset a survécu à son génie et il a glissé dans l'inconduite. Lorsqu'il mourut, le 2 mai 18.57, on parla d'une maladie de cœur; mais, en réabté, il s'était lentement suicidé par la vie qu'il menait. A quoi bon le défendre aujourd'hui? La postérité n'a pas à lui demander compte de ses vertus bourgeoises. Il ne porte pas au front l'immortel laurier pour s'être couché chaque jour de bonne heure et avoir eu l'estime de son concierge. Certainement, il serait moins grand, s'il avait économisé davantage son existence. Ce qui le met si haut, ce qui le rend si cher à tous les cœurs, c'est justement d'avoir vécu à outrance, d'avoir été la jeunesse et la folie du siècle. A notre époque de nervosisme, il est resté la machine nerveuse la plus tendue et la plus vibrante. Nous nous reconnaissons tous en lui, nous aimons et nous ghssons sur les pavés comme lui. Il faut l'accepter avec son génie et avec ses chutes. On le diminuerait, si l'on discutait sa mort.
J'aborde maintenant l'écrivain, chez Slusset. Son frère nous le présente sous un aspect assez inattendu.il prétend qu'il y avait en lui un grand critique. A l'entendre, Musset commençait par jouir de tout ce qui lui plaisait : « Il s'échauffait, se livrait sans réserve au plaisir de l'admiration, et finissait par examiner et approfondir. Dans ce double exercice de facultés qui semblent s'exclure, l'enthousiasme et la pénétration, il acquit non seulement en littérature, mais dans tous les arts, une solidité de jugement telle que, s'il n'avait pas eu au*re chose de mieux à faire, il aurait pu être un des critiques les plus forts de son temps. » Cela me paraît une conséquence discutable, mais il est certain que Musset n'était pas un sectaire en littérature; il ne procédait pas à l'aide de principes et de théories, il suivait en somme simplement son goût- et sa raison. Tout son développement httéraire est là.
Voici les circonstances assez curieuses dans lesquelles s'éveilla la vocation de Musset. Ses parents, étant allés habiter Auteuil, se lièrent avec la famille d'un vaudevilliste, M. Melesville. On joua la comédie, et, détail piquant, le futur poète des Auùs fut alors applaudi par Scribe. Cependant, -Musset, qui suivait des cours à Paris, traversait matin et soir le bois de Boulogne.." Le jour où il emporta un volume d'André Chénier, il arriva plus tard qu'à l'ordinaire à la campagne. Sous le charme de cette poésie élégiaque, il avait pris le chemin le plus long. Du plaisir de relire et de réciter des vers qu'on aime à ren\'ie d'en faire, il n'y a qu'un pas. Alfred ne résista pas à la tentation. Il composa une élégie qu'il n'a point jugée digne d'être conservée, n Cette élégie est donc la première pièce de vers que le poète ait écrite. Voici maintenant l'histoire du premier journal où il ait publié des vers. « Un petit journal du format le plus exigu paraissait alors à Dijon, trois fois par semaine, sous ce titre : te Proiincial... Appuyé de la recommandation de Paul Foucher, le jeune poète inconnu envoya une ballade, composée exprès pour le Proi'incial. Ce morceau, intitulé Vn Rêve, parut dans le numéro du dimanche 31 août 1828, sans autre signature que les initiales A. D. M. C'était dans le bois d'Auteuil que le jeune blondin avait rêvé ce badinage. » Musset avait alors dix-huit ans. Enfin, quelques mois plus tard, il publia son premier hvre. « Alfred s'estima heureux d'avoir à traduire de l'anglais un petit roman pour la librairie- de M. ilarae. 11 avait adopté ce titre simple : le Mangeur d'opium. L'éditeur voulut absolument : l'Anglais mangeur d'opium. Ce petit volume, dont on aurait sans doute bien de la peine à retrouver un exemplaire aujourd'hui, fut écrit en un mois. »
Le sens critique que son frère signale chez Musset, joint à l'indépendance de son talent, explique son attitude dans la pléiade romantique. Dès le début, il fut un des disciples les plus enthousiastes de \ictor Hugo. « Avant même d'avoir achevé ses études, Alfred de Musset avait été introduit par son condisciple et ami Paul Foucher dans la maison de M. Victor Hugo. Ily voyait MM. Alfred de Vigny, FrosperMérimée, Sainte-Beuve, Emile et Antony Deschamps, Louis Boulanger, etc.. Devenu bientôt un des néophytes de" l'église nouvelle, il fut admis aux promenades du soir où l'on allait voir le soleil se coucher et regarder le vieux Paris du haut des tours de Notre-Dame, i Ce fut à cette époque au'il écrivit un petit poème, absolument imité de Victor Hugo; c'était une scène romantique, qui se passait en Espagne, et que, plus tard, il n'a pas jugée digne de l'impression. Longtemps pourtant il cacha qu'il faisait des vers" L'n jour enfin, il se décida à lire une élégie et quelques ballades. « On applaudit beaucoup l'élégie; mais le poème d'Agnis, la pièce imitée de \'ictor Hugo, excita un véritable enthousiasme. L'énorme différence de style qui distinguait ces deux ouvrages l'un de l'autre, ne pouvait échapper à l'attention d'un auditoire si intelligent... On aurait pu en augurer qu'il lui serait impossible de servir longtemps sous une bannière quelconque etqu'ilsortirait bientôt des rangs pour suivre sa fantaisie; mais on n'y son-
ŒUMIES CRITIQUES
gea pas. » Ces premières pièces de vers n'ont jamais pani. Musset, encouragé, en écrivit immédiatement d'autres, pour les lire à ses amis; et celles-là. on les connaît : ce sont le Lever, l'Anda- Inuse, Don Paiz. le? Marrons du feu, Portia, la Ballade à la lune. Musset avait alors dix-neuf ans, et il était déjà en pleine possession de luimême. Le cénacle applaudissait toujours les pièces de vers de ce blondin, sans paraître soup- I onner la révolution littéraire qu'elles apportaient. 11 fallut, pour ouTOr les yeux des romantiques, la publication du premier volume du poète, les Contes d'Espagne. Cette publication est toute une histoire qui appartient désormais à nos annales littéraires. Le père de Musset, inquiet de son avenir, venait de le placer dans les imreaux d'un M. Febvrel, cpji avait obttnu l'entreprise du chauffage militaire. Naturellement, le poète agonisait dans cet emploi, et il eut l'idée de tenter la fortune des lettres pour toucher sa famille et obtenir sa liberté. 11 porta une copie de ses vers à l'éditeur Lrbain Canel, Cfui accepta la publication, mais qui signifia au débutant qu'il lui fallait cinq cents vers de lui, pour faire un volume présentable. Voilà Musset pris d'une rage de travail. Il obtint un congé, partit pour le Mans, où demeurait alors un de ses oncles et retint trois semaines après avec le poème de Mardoche. Les compositeurs, parait-il, ne travaillaient qu'à leurs moments perdus à cette œuvre d'un poète dont personne ne connaissait encore le nom. Musset fit ime lecture de son livre à des amis de sa famille, et le plus grand succès lui fut prédit. En effet, le succès fut énorme. Les Contes d'Espagne parurent vers la fin de décembre 1829. On les avait tirés à cinq cents exemplaires, car en ce temps-là on n'achetait pas les livres en France, on les louait aux cabinets de lecture. Les journaux se fâchèrent, le public se passionna, et le cénacle romantique s'aperçut qu'un grand poète dissident avait grandi dans son sein.
La rupture était prochaine entre Slusset et les romantiques. Ces derniers affectèrent d'accueillir les Contes d'Espagne comme l'œuvre d'un coreligionnaire. Mais les pièces cjui suivirent et qui furent publiées dans la Bei'ue de Paris : les Vœux stériles. Octave, et- surtout les Pensées de Raphaël, les blessèrent singulièrement. Je laisse parler le biographe : « On sait que le poète demandait pardon à salangueraaternellederavoir quelquefois offensée. Racine et Shakspeare, disait-il. se rencontraient sur sa table avec Boileau qui leur avait pardonné: et, bien qu'il se vantât de faire marcher sa Muse pieds nus, comme la vérité, les classiques auraient pu la croire chaussée de cothurnes d'or. Ils auraient pu se réjouir d'un amende honorable exprimée avec tant de bonne grâce; ils ne firent pas semblant de la connaître et revinrent au « point sur un i a de la Ballade à la lune, comme le marquis de. Molière à son refrain de» tarte à la crème ».Pendans ce temps-là, les romantiques, blessés de la lirofession de foi de Raphaël, se plaignirent de la désertion et ne manquèrent pas de dire que le poète des Contes d'Espagne avait faibli et ne tenait point ce que ses débuts avaient promis. .Alfred de Musset se trouva isolé tout à coup, ayant toutes les parties à la fois contre lui ; mais il était jeune et superbe... » Peu à peu, la rup-
ture devint complète. Les romantiques se fâchèrent tout à fait et traitèrent Musset en gamin révolté. Ce qu'il y a de curieux, c'est qu'aujourd'hui encore, dans l'entourage de Victor Hugo vieilh, on parle du poète des Nuits avec im dédain stupéfiant. On lui reproche de mal rimer et de ne pas savoir faire les vers. J'ai entendu dire par un romanticpie impénitent cette parole prodigieuse : « Musset est un poète amateur. » Jamais les rhétoriciens de 18.30 ne lui ont pardonné d'être un homme avant d'être un écrivain. En outre, on le traite en disciple révolté, on l'accuse d'avoir été d'abord un élève de ^'ictor Hugo, puis de s'être élevé à côté de lui à un rang au moins égal. C'est là un de ces crimes qu'on ne se passe pas entre poètes.
D'ailleurs, Musset a subi tous les outrages que la sottise garde aux hommes de génie. Ce qui dut le toucher le plus, ce fut la conspiration du silence que la presse organisa longtemps contre lui. En France, le fait s'est répété pour tous les hommes de grand talent, qui grandissent isolés, sans appartenir à une coterie. Quand un nouveau venu paraît gênant, on se contente de ne jamais prononcer son nom, quel que soit le chef-d'œuvre qu'il produise. De cette façon, on espère que le public l'ignorera et que, de désespoir, il cessera peut-être de produire. Voici la page très instructive que M. Paul de Musset écrit : « Il commençait à s'apercevoir qu'au moment de leur apparition ses poésies les plus remarquables semblaient tomber dans le vide.'Depuis que son génie avait pris un vol plus élevé, depuis que ses vers étaient à la portée de tout le monde, puisqu'il ne fallait que du cœur pour en sentir les beautés, la presse feignait de ne pas en avoir connaissance, et, lorsqu'elle prononçait par hasard le nom de l'auteur, c'était pour citer, avec une légèreté blessante, le poète des Contes d' Espagne o\\ de PAndalouse, comme si, depuis 1830, il n'eût pas faitun pas. «Heureusement, cette conspiration du silence est aussi maladroite que sotte. Il vient une heure où la moindre circonstance délie la langue des adversaires les plus sournois. Le poète que l'on voulait supprimer, apparaît alors plus grand, et c'est comme si une digue crevait, les paroles retenues sortent quand même des bouches et emplissent le monde. Pour Alfred de Musset, ce qui rompit la conspiration, ce fut le succès à la Comédie-Française du Caprice, dont je m'occuperai tout à l'heure.
J'ai déjà parlé de la paresse de Musset. H appartenait à une génération d'écrivains qui affectaient le dédain du travail, l^es travailleurs puissants, en 1830, se cachaient pour produire; la mode était de laisser croire qu'on ou-\Tait la fenêtre et que l'inspiration entrait, comme un ciseau divin. Cela nous étonne un peu aujourd'hui, nous autres qui mettons toute notre force dans le travail et qui nous honorons d'avoir du talent à force de patience. Le tvpe le plus parfait du poète de 1830 est le Chatterton d'Alfred de Mgny, ce jeune sot qui sanglote parce qu'il écrit pour de l'argent et qu'il fait commerce de son génie. Eh bien ! Musset avait cette maladie curieuse. Il entendait travailler selon son bon plaisir, n'jvvoir rien de commun avec le fabricant qui doit livrer à jour fixe une commande pressée. Son frère nous donne là-dessus desren-
DOCUMENTS LITTÉRAIRES
seignemeals. Musset a publié dans la Revue des Deux Mondes presque tout ce qu'il a écrit. Seulement, il a souvent souffert de ses engagements vis-à-vis de cette revue. Un jour que le poète, écoutant les conseils de son frère, s'était décidé à écrire des nouvelles en prose, pour faire face à certains embarras d'argent, Félix Bonnair?, qui représentait la Revue, lui rendit justement visite." Il venait àtouthasarddemanderquelque morceau, vers on prose, et il s'attendait à la réponse habituelle : « Je n'ai rien pondu, ni ne « veux rien pondre, ô Bonnaire ! » Ce fui donc une surprise agréable pour lui d'appiendre les projets de travail en question. Alfred se croyait si sûr de se.»; bonnes dispositions, qu'il s'engagi a par écrit à livrer trois nouvelles en trois mois. ■ Mais cet engagement fut le point de dépa. . de tout un drame. Dès le lendemain, il apostrophait son frère en termes violents et lui criait : « Vous avez fait de moi un manœuvre de la pensée, un serf attaché à la glèbe, im galérien condamné aux ti'avaux forcés. » J'insiste sur cette façon de comprendre le travail, car il y a là la caractéristique de toute une période littéraire. A plusieurs reprises, JMusset tenta de se mettre à la besogne, pour satisfaire à son engagement. Il commença une œuvre étrange, qu'il voulait in tituler.V Poète déchu, et dans laquelle il dissit toutes ses amertumes, ses désillusions poétiques et amoureuses; mais cette œuvre ne fut pas terminée, et il fit promettre à son frère de ne jamais publier ce qu'il en avait écrit. M. Paul de Musset se contente d'en donner, dans sa Biographie, quelques fragments qui sont très intéressants. Enfin, le poète put se délivrer, à la suite d'un arrangement, de sa promesse envers la Revue, et seulement alors il respira. Tout travail forcé lui était odieux. Certes, nous entendons les choses autrement, car les plus grands écrivains de notre époque se vantent de travailler dix heures par jour et ne craignent pas de signer à l'avance des traités avec les journaux et les éditeurs'.
Alfred de Musset, dans sa haine fin travail réglé, avait, paraît-il, pressenti le succès formidable du roman-feuilleton, ^'oici ce que dit son frère : « Avec iine sagacité dont je m'étonne encore aujourd'hui, il devina trois ans à l'avance que cette littérature nouvelle amènerait bientôt une révolution, et qu'elle corromprait profondément le goût pubUc. » Le roman-feuilleton resta sa bète noire. Il l'accusait de détourner les lecteurs des belles œuvres, et quand il se défendait d'être paresseux, il s'écriait : « Je serais curieux de savoir si Pétrarque- avait incessamment à ses trou.çses une dizaine de pédagogues ou de sergents de ville, pour le forcer, Tépée sur la gorge, à chanter les yeux bleus de Laure, quand il avait envie de se tenir en repos-.. Parmi ceux qui m'appellent paresseux, je voudrais savoir combien il y en a qui répètent ce qu'ils ont entendu dire, combien d'autres qui n'ont jamais lu un vers de leur vie et qui seraient bien attrapés si on les obligeait à lire autre chose que les Mystères de Paris. Le romanfeuilleton, voilà la vraie littérature de notre temps. 11
Dans cet écrivain si fier, si jaloux de sa liberté, il y eut cependant une heure de faiblesse. Je veux parler de l'heure où ii consentit à^solliciter
les sufi'rages de l'Académie et à adorer ce qu'il avait brûlé. Toutes les personnes qui ont assisté à sa réception, disent qu'elles ont eu le cœur serré par son attitude humble, par les excuses qu'il sembla présenter pour se faire' pardonner son libre génie. M. Paul de Musset glisse rapidement sur cet épisode de la vie de son frère. Voici la page qu'il a écrite à ce sujet, et qui contient quelques renseignements curieux. « Alfred de Musset se croy ai t trop peu apprécié des classiques de l'Académie française pour pouvoir leur demaiuler à faire partie de leur compagnie. Il s'y décida pourtant, encouragé par M. Mérimée... L'auteur des î\'uits parut plus sensible que je ne l'aurais cru à cette marque de distinction, qu'il regarda comme une consécration nécessaire de son talent. Le jour qu'il prononça l'éloge de M. Dupaty, dont il occupait le fauteuil, j'en- I tondis, parmi le public élégant des petits nez roses. \n\ murmure de satisfaction et d'étonnement causé par l'air de jeunesse et la chevelure blonde du récipiendiaire. On lui aurait donné trente ans... Son élection ne s'était pas faite sans difficulté. De tous les graves personnages qui l'entouraient ce jour -là, une dizaine au plus connaissaient quelques pages de ses poésies. -\I. de Lamartine lui-même a confessé pubUquement qu'il ne les avait pas lues. D'autres les blâmaient sur parole, sans vouloir les connaître. La veille du scrutin, JI. Ancelot, qui aimait particulièrement le candidat, bien résolu, d'ailleurs, à lui donner sa voix, disait dans le jardin du Palais-Royal à l'éditeur Charpentier : « .Ce pauvre Alfrecl, c'est un aimable garçon et « un homme du monde charmant ; mais, entre « nous, il n'a jamais su et ne saura jamais faire « un vers. »
On peut donc conclure de là que Musset fut nommé académicien à titre d'homme du monde. L'Académie ignorait ses œu\Tes et ne les choisit qu'à la suite d'une intrigue de salon. Il appartenait à une bonne famille, cela parut suffisant. Eh bien : un hommage décerné dans de, telles conditions est indigne d'un écrivain.
Une des parties les plus intéressantes de la Biographie publiée par M. Paul de Musset est celle où il donne l'historique des principales pièces de vers de son frère.
Le poète travaillait à ses heures, et il avait besoin de toute une excitation préparatoire. Il ne se mettait généralement à la besogne que sous le coup d'une forte émotion. Quand il se sentsit pris du besoin de produire, il attendait le soir, s'enfermait avec un petit souper dans sa chambre, allumait une douzaine de bougies, puis travaillait ainsi jusqu'au matin. C'était une fête qu'il se donnait, ou plutôt qu'il donnait à sa Muse, comme on disait en ce temps-là. La Muse se trouvait traitée en véritable maîtresse. Musset lui assignait rendez-vous, préparait sa chambre pour la recevoir; et la nuit se passait en tête-à-tête. Charmante illusion pour embellir le dur travail de l'écrivain ! Nous retombons là dans la croyance à l'inspiration, sous la forme d'un ange qui attend les heutes
nocturnes pour entrer à tire-i'aile par les fenêtres ouvertes des poètes.
Voici, par exemple, l'historique de la Auii de mai. « Un soir de printemps, en revenant d"une promenade à pied. Alfred me récita les deux premiers couplets du dialogue entre la Muse et le Poète, qu'il venait de composer sous les marronniers des Tuileries. Il travailla sans interruption jusqu'au matin. Lorsqu'il parut à déjeuner, je ne remarquai sur son visage aucun signe de fatigue. La Muse le possédait. Pendant la journée, il mena de front la conversation et le travail. Par moments, il nous quittait pour aller écrire une dizaine de vers et revenait causer encore. Mais, le soir, il retourna au travail comme à un rendez-vous d'amour. Il se fit servir un petit souper dans sa chambre, ^■olontiers. il aurait demandé deux couverts, afin que la Muse y eut sa place marquée. Tous les flfniheauN furent mis à contribution; il alluma douze bougies. Les gens de la maison, voyant cette illumination, durent penser qu'il donnait un bal. Au matin de ce second jour, le morceau étant achevé, la Muse s'envola ; mais elle avait été si bien reçue qu'elle promit de revenir. Le poète souffla les bougies, se coucha et dormit jusqu'f u soir. A son réveil, il relut la pièce de veis et n'y trouva rien à retoucher. Alors, du monde idéal où il avait vécu pendant deux jours. Ihomme retomba brusquement sur la terre, en soupirant comme si on l'eût tiré \noIemment d'un rêve délicieux et féerique. »
J'ai cité toute cette page, qui indique nettement les procédés de travail d'Alfred de Musset. Il travaillait comme il vivait, par caprice et dans l'illusion continuelle d'une jouissance, qu'il voulait épuiser d'un coup. Aussi, après cet emportement, était-il pris d'un dégoût profond. On comprend qu'il se soit vite lassé de la poésie, comme il se lassait de l'existence. Quand la vie lui parut vide, il tomba dans l'incnnduite ; quand le travail lui parut menteur, il tomba dans If paresse.
L'historique de la Nuit de décembre est aussi fort intéressant. On a cru jusqu'ici que le* imprécations contre une amante, contenues dans cette pièce, s'adressaient à George Sand. 11 n'en est rien, paraît-il. M. Paul de Musset raconte que son frère écrivit ces vers à la suite d'un nouveau désespoir d'amour. « Un soir, en rentrant vers minuit, par un temps affreux, j'aperçus dans la chambre de mon frère tant de lumière, que je le crus en nombreuse compagnie. Il écrivait la Nuit de décembre... Je sais que beaucoup de lecteurs ont cru voir, dans la Nuit de décembre, un retour vers les souvenirs d'Italie et une sorte de complément à la Nuit de nm/,- c'est une erreur qu'il importait de rectifier... Connaisspnt la vérité, je ne pouvais point permettre de confusion entre deux personnes très différentes... » On voit par là comment les légendes se font. Alfred de Musset s'était parfaitement consolé de l'aliandon de George Sand, et lui qui ne inuivcil vivre sans aimer, avait pleuré, depuis la rupture, bien d'autres tendresses mortes.
Les admirateurs de Musset ne se doutent guère qu'ils ont failli avoir une « Nuit » de plu.s, la Nuit de juin. Voici l'anecdote, et en outre quatre vers inédits du poète.
« Un jour, je le regardais se promener di long
en large, tantôt fredonnant, tantôt murmurant des mots quisegroupaientenheraistiches.il s'arrêta enfin devant sa table de traxail, et prit une grande feuille de papier sur laquelle il écri\at ce qui suit :