THÉOPHILE GAUTIER
M. Emile Bergerat, qui a épousé la fille cadette de Théophile Gautier, et qui est resté près du poète, pendant les derniers mois de son existence, a publié un livre, sous ce titre : Théophile Gautier, enireliens. souvenirs et correspondance. Il s'est trouvé merveilleusement placé pour nous parler de l'homme et nous dire quels ont été ses pensées et ses projets suprêmes. Son livre est donc composé de ses souvenirs, des entretiens qu'il a eus avec le poète agonisant, et des quelques lettres qu'il a pu réunir, en très
petit nombre. Il y a là, en tous cas, des documents fort intéressants.
Je voudrais dire nettement ce c[ue nous pensons de Théophile Gautier. Pour M. Bergerat, non seulement le poète, mais le critique tient une place considérable. Il écrit : « Un temps viendra où la critique aura besoin d'une étude complète sur la Vie et l'Œuvre de Théophile Gautier. Cette étude nécessaire à l'histoire littéraire du dix-neuvième siècle, qui l'écrira? Quelque Sainte-Beuve de l'avenir. Jlais aujourd'hui, elle n'est pas possible, et voici pourquoi. Théophile Gautier n'est pas encore assez
mort pour qu'on juge de la grande place qu'il mesurait sur notre ciel littéraire. » Et M. Bergerat continue en expliquant qu'on publie encore aujourd'hui des livres, ou plutôt des recueils dans lesquels on classe ces innombrables articles que Théophile Gautier écrivait au jour le jour. Si l'on voulait tout donner, on arriverait à un chifTre colossal de volumes. D'ailleurs, je cite : « Il a été établi un catalogue de l'œuvre complète de Gautier qui fournit à lui seul la matière d'un gros volume. La partie critique de cette œuvre, réunie en li^Tes, dépasserait certainement en nombre la collection des Lundis, de Sainte-Beuve ; et je ne parle que de la critique littéraire, dramatique ou bibliographique. Quant à la criticpie artistique proprement dite, salons, musées, expositions en France et en Europe, j'estime qu'elle irait au double. La somme des romans, poésies, contes, nouvelles, voyages, pièces de théâtre et œu^Tes d'imagination équivaut à peu près à l'œuvre de Balzac. Si l'on voulait éditer complètement tout Théophile Gautier, on ne s'en tirerait pas à moins de trois cents volumes (il a donné lui-même ce chifTre effrayant), mais l'on aurait dressé YEncyclopédie du dix-neuvième siccle. »
M. Bergerat parle là en disciple religieux. N'est-ce pas aller \\n peu loin pourtant que de déclarer ainsi que l'œuvre complète de Théophile Gautier dresserait l'encyclopédie du dixneuvième siècle? Nous examinerons ce point. Mais, avant tout, je tiens à établir qu'on peut très hier juger le poète, le romancier, le critique, dès aujourd'hui, sans attendre qu'on achève de réunir ses articles épars. Tous ces articles sont connus, et, il faut bien le dire, quiconque en a lu un, les a tous lus; car leur mérite n'est que dans la langue, et non dans la méthode critique ni dans les jugements personnels. Pour me mieux faire entendre, j'indiquerai d'abord à grands traits la personnalité de Théophile Gautier.
On peut le juger d'une phrase, en disant qu'il a été un admirable grammairien et un admirable peintre. 11 apportait avec lui. comme un don, son style correct et imagé. Une page parfaite ne lui coûtait aucun effort. D'autres suent sang et eau pour balancer leurs phrases, pour limer leurs mots et arriver à la musique, à la couleur, au mouvement; lui, laissait courir sa phinie, et il n'en tombait que des perles tout enfdées. Des anecdotes singulières courent sur ce don vraiment prodigieux. M. Bergerat raconte comment le Capitaine Fracasse fut écrit, sur un coin de table de la librairie Charpentier. Les manuscrits de Théophile Gautier ne portent pas une rature. 11 pouvait interrompre une phrase et la reprendre plusieurs jours après, sans se relire. Enfin, il disait que quiconque n'avait pas à l'instant même le mot nécessaire pour peindre une idée ou une sensation, n'était pas un écrivain, Notez ce don du style correct et imagé, notez surtout cette façon égoïste de ramener une littrriiture à la pure expression plastique. Théophile Gautier est tout entier là dedans.
M. Berge-rat nous parle d'une époque où Théophile Gautier exprimait des opinions, et il explique la longue indifTérence qu'il montra ensuite, en disant qu'il était entré malheureusement au Moniteur universel, alors journal
officiel, où il n'était pas libre de juger comme il l'entendait. Est-ce bien là la véritable cause? J'en doute. Quand il le voulait, il imposait parfaitement sa volonté; ainsi il louangea souvent Victor Hugo, malgré l'Empire. Selon moi, la véritable cause de la belle insouciance critique où il avait glissé, c'était qu'au fond la vérité ne le touchait guère. 11 \ivait pour le monde extérieur : il décrivait les tableaux dont il avait à parler, au lieu de les juger; il rendait compte d'un drame ou d'une comédie, comme il aurait raconté une course de taureaux ou un feu d'artifice; dans un livre enfin, il voyait matière à des digressions poétiques, à des symphonies de phrases. Je veux dire que le mécanisme intérieur du tempérament d'un artiste ou d'un écrivain, que la construction d'une œuvre, que la quantité de mensonge ou de vérité contenue dans un livre ou un tableau, selon la méthode employée, le laissaient à peu près inditTérent. Il s'en tenait à la draperie, il la trouvait belle ou laide, et le disait. Ce grammairien, ce rhétoricien, ce peintre n'était fatalement remué que par les questions de grammaire, de rhétorique et de peinture.
Certes, je n'entends pas en faire simplement une machine à bonnes phrases, bien que luimême poussât les choses jusqu'à déclarer qu'en dehors des bonnes phrases il n'y avait pas de salut. Il possédait une intelligence très ^^ve; seulement, la folle du logis l'emportait dans des caprices extraordinaires. Tous ceux qui l'ont entendu causer, disent qu'il était absolument merveilleux. Ecoutez M. Edmond de Concourt, qui a écrit une préface pour le livre de M. Bergerat : II Cette langue originale, ce parler imagé, ce verbe peint donnaient à les écouter, quand Gautier était en verve, une jouissance queje n'ai rencontrée dans la conversation d'aucun autre homme. Ce n'était pas ce sourire intérieur que produit l'étincelle d'un joli esprit, c'était un grandissement, une lubréfaction de tout votre être artiste, un plaisir touchant presque aux sens, une joie intellectuelle qui avait un rien de matériel, quelque chose de comparable au bonheur physique d'une rétine dans la contemplation du tableau d'un des maîtres de la pâte colorée. » Et M. de Goncourt conclut en disant que le causeur était encore supérieur à l'écrivain. M. Bergerat, de son côté, insiste sur l'universalité de ses connaissances; il revient plusieurs fois sur le côté encyclopédique de son esprit, il déclare qu'aucun sujet ne lui était étranger et qu'un mot, jeté au liasard, suffisait pour le lancer dans des dissertations intarissables. Mais au fond, — les preuves sont là, indéniables, — ce n'était jamais que de brillantes variations. Il était un simple virtuose, selon moi; il ressemblait à un instrument exquis et bien accordé qui résonnait au moindre contact extérieur. Aujourd'hui, dans ses œuvres, quelles qu'elles soient, critiques, romans, poésies, dans les entretiens que M. Bergerat rapporte avec une minutie religieuse, dans les nuirceaux les plus étonnants qu'on cite de lui. on reste un peu surpris de trouver uniquement des airs de musique. Aucune idée nouvelle apportée, aucune vérité humaine de quelque profondeur, aucune prescience de l'évolution des siècles; rien que des symphonies exécutées sur le^ lieux
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communs qui courent nos ateliers et nos cabinets d'artistes depuis 1830. Toute l'œuvre écrite ou parlée de ce poète a été une gymnastique étourdissante sur le terrain du paradoxe. Oui, voilà le grand mot lâché, le paradoxe est l'élément propre dans lequel Théophile Gautier s'épanouissait. Ce n'est pas être un esprit encyclopédique cjue de tout effleurer en plaisantant, en substituant aux vérités les fantaisies d'une imagination toujours en branle. Il partait bien de tous les sujets, mais non pour les approfondir par l'observation et l'analyse, pour procéder du connu à l'inconnu, en s'àppuyant sur une série de faits; il en partait pour lâcher immédiatement la bride à son caprice de poète, pour juger dans la fantaisie et conclure en voyant, dédaigneux du solide terrain de la science. Il était encyclopédique à la façon des brillants causeurs, qui ne sont jamais à court de phrases, qui parlent aussi bien de tout et sur tout ; seulement, la conversation finie, l'air achevé, il ne reste absolument que du vent dans les oreilles des auditeurs. On a été charmé peutêtre, mais on n'a pas été instruit. De là, le vide absolu de son œuvre, au point de vue des vérités acquises. On peut lire tout ce qu'il a écrit, les phrases coulent et s'épuisent; on emporte la seule impression d'une chanson sonore, entendue sur un grand chemin. Parler sur toutes choses et ne rien laisser de concluant, de définitif, telle a été la besogne laborieuse de Théophile Gautier.
Bien que je ne puisse me lancer dans les citations, il m'est facile d'appuyer mon jugement sur des exemples. Je les choisirai dans l'œuvre de M. Bergerat. J'estime que le livre de M. Bergerat va contre le désir de ce disciple fidèle : il montre très clairement le paradoxe triomphant chez Théophile Gautier. Ces fameux entretiens, donnés comme des documents exacts, loin de grandir la figure du poète mourant, sont comme les preuves décisives du caprice de sa méthode, des sauts fantaisistes de son esprit, de sa qualité unique de mélodiste jouant un air romantique, sous la pression de la première question venue. Voici, par exemple, une de ses idées favorites, celle de créer une école de style, comme il existe des écoles d'orthographe. « Quand Saint- Victor est venu à moi, disait-il, je lui ai donné mes gaufriers. Maintenant, c'est Paul de Saint- Victor. Est-ce que vous croyez qu'il y aurait en France une école de style comparable à celle que je tiendrais ici, chez moi, au milieu de mes Ingres, de mes Delacroix et de mes Rousseau? En un an, j'aurais fait le vide à la Sorbonne, et l'herbe pousserait au Collège de France. Les peintres mettent au bas de leur nom : élève de Gérome ou de Cabanel; pourquoi les poètes ne seraientils pas, eux aussi, élèves de Victor Hugo ou de Théophile Gautier? Je ne demande qu'une table et un tapis vert, quelques encriers et des plâtres, pour doter mon pays d'une génération de bons écrivains, romanciers, critiques, dramaturges et polémistes de premier ordre. » Cela est bien typique. Si ce lêve avait été réalisable, quelle triste génération auraient faite ces élèves apportant tous le môme procédé de style, ayant la religion des mêmes épithètes! On voit là l'unique préoccupation de la forme qui hantait Théophile Gautier, en dehors de l'idée. Il était, comme je
l'ai dit, un grammairien, un rhétoricien, et rien autre chose. Son continuel effort a été de réduire la pensée écrite à la matérialisation de la forme peinte ; et c'est ce qui explique sonsouhait d'une école d'écrivains, comme il a existé des écoles de peintres.
Je prends un autre exemple. Théophile Gautier veut fixer la langue dans une immobilité hiératique. Plus de mots nouveaux, dit-il, parce qu'il n'y a pas de choses nouvelles. Le voilà parti, écoutez-le. « Archimède avait très certainement trouvé l'application de la vapeur à la locomotion bien avant Fulton et Salomon de Caus. Si les Grecs ont dédaigné de s'en servir, c'est qu'ils avaient leurs raisons pour cela. Ils trouvaient qu'on allait bien assez vite et que l'homme n'avait le temps de rien voir sur ce globe terraqué, ce qui est, hélas ! trop vrai, même en patache. Non, je ne sens pas impérieusement la nécessité de mots nouveaux, dût-on pour cela me traiter de birbe et de ganache. D'ailleurs, ils sont jolis vos néologismes ! Des mixtures de grec et d'argot, des infusions d'anglais et de latin ! Le jargon de Babel ! Ce sont les herboristes et les apothicaires qui les font, les néologismes ! » On peut sourire en entendant ces choses, et même admirer la verve avec laquelle elles sont dites; mais quel jeu enfantin, quel vide sonore, quelle parfaite inutilité ! Les langues marchent d'un mouvement continu, perdant des mots en chemin, s'enrichissant sans cesse de termes nouveaux; et ce n'est pas un paradoxe de plus ou de moins qui arrêtera ce mouvement. Les apothicaires et les herboristes ne sont pas en jeu; le peuple tout entier fait la langue, dont il prend à chaque heure les éléments dans l'usage. Telle est la vérité bien simple. Vouloir immobiliser une langue, prétendre qu'il suffit de ressusciter de vieux mots, est un caprice de poète. Quant à la diatribe contre les inventions on plutôt contre le mouvement sciehtifique dusiècle,elle estd'un symptôme plus grave encore. Cela est certainement très drôle d'affirmer que les Grecs auraient pu établir des chemins de fer, mais qu'ils ne l'ont pas voulu. Seulement, il y a derrière cette bonne plaisanterie, une haine très évidente contre les temps modernes. J'ai retrouvé cette haine chez tous les romantiques ; ils se fâchent par exemple contre les chemins de fer parce qu'ils gâtent le paysage, disent-ils, et parce que la patache avait plus de fantaisie. Au fond, ils sont contre le siècle, contre le milieu nouveau qui se forme, contre tout ce que la science détermine actuellement dans nos habitudes et dans nos mœurs. Au nom du pittoresque, ils condamnent le nouvel âge qui s'ouvre. Mais aussi comme cet âge se vengera d'eux ! comme il vieillira vite leuis œuvres! comme il dédaignera leurs imaginations si chétives, à côté du solide et large monument que l'esprit scientifique construit depuis une centaine d'années !
On pourrait croire que les quelques lignes que je viens de citer, sont une boutade passagère, dans l'œuvre générale de Théophile Gautier. Point du tout, c'était là son état normal, sa façon générale de penser. Il ne se trouvait jamais si d'aplomb que sur la corde raide du paradoxe, et il faisait des efforts merveilleux pour y marcher comme sur la terre ferme. Il partait
d'un goût personnel, d'une croyfnce à lui, si absurde qu'elle fût, et il dépensait des trésors de langue pour lui donner une apparence de réalité: si bien qu'il finissait par se convaincre lui-même.
Faut -il citer encore, donner sa réponse aux critiques qui lui reprochaient si justement, dans ses livres de voyages, de ne voir que les arbres et les pierres des pays qu'il traversait, sans jamais pénétrer jusqu'à l'homme? Voici son singulier raisonnement : « Un tigre royal est plus beau qu'un homme; mais si de la peau du tigre l'homme se taille un costume magnifique, il devient plus beau que le tigre et je commence à l'admirer. De même, une ville ne m'intéresse que par ses monuments ; pourquoi? parce cju'ils sont le résultat collectif du génie de sa population, » Toujours les mêmes sauts; la confusion la plus complète, des bouts de vérités se terminant pas des panaches lyriques. Cela ne pexit se discuter. C'est comme son opinion sur notre théâtre. Lisez ces lignes de M. Bergerat : « Il n'admettait pas qu'une comédie fût conçue en dehors des préoccupations de costumes et de décors qui lui sont propres. L'intérêt et la particularité d'une œuvre d'miagination lui semblait résider tout d'abord dans la réalisation des miheux, la reconstitution des époques, l'exactitude artistique du langage et des accoutrements. Quant à la vérité des sentiments mis en jeu, la trouvaille des incidents par lesquels les âmes se heurtent et jettent l'étincelle, et la conclusion même de ces incidents, ce n'était là pour lui qu'un mérite de second plan, un art un peu ^^llgaire où l'on peut exceller sans sortir de la médiocrité intellectuelle, en un mot, une œuvre d'artisan plutôt que d'artiste. » En somme, « la moindre fable d'amour entravé lui semblait un prétexte suffisant à faire un chefd'œuvre 1), Arrêtez-vous et étudiez cela. Est-il au monde rien de plus caractéristique et qui en dise plus long sur Théophile Gautier? Le voilà encore avecsonuniquesoucidumonde tan- *■ gible; toujours peintre, jamais observateur ni analyste. Le plus curieux est qu'il se rencontre ici sur un point avec les écrivains naturalistes, qui ont, eux aussi, le plus grand respect pour les milieux; seulement, eux, ne les étudient soigneusement que parce qu'ils complètent et déterminent l'homme, tandis que Théophile Gautier les veut pour eux-mêmes, en dehors de l'homme. C'est un retour à la nature morte des didactiques, à l'art pour l'art de Delille. Rien de plus faux comme système au théâtre, qui ne peut vivre que de l'humanité. Aussi le théâtre romantique est-il frappé de mort, après une courte période d'un demi-siècle. Mais quelle brusque révélation. Songer que Théophile Gauthier a jugé notre théâtre moderne au jour le jour pendant de si longues années, avec de pareilles théories ! Il avait la haine sourde de tout ce qu'on jouait, et s'il ne se battait i)as contre le naturalisme de plus en plus débordant, c'était < qu'au fond une immense insouciance lui était venue, cette insouciance des virtuo.«es qui peuvent bien se griser de leurs paradoxes au dessert, mais qui. ne sentant pas sous eux le solide terrain de la vérité, s'abandonnent vite et n'ont pas le courage des longs combats. En somme, Théophile Gautier avait l'œil
d'un peintre, et telle était sa qualité maîtresse. Toute sa vie littéraire, toute son œuvre découlait de là. Il écrivait comme on peint, avec le seul souci dfs lignes et des couleurs; il jugeait un tableau et un drame, d'après la même commune mesure. Ainsi en\isagé, en grammairien, en rhétoricien, en peintre, il est dans notre littérature, non plus, grand Dieu! un esprit encyclopédique, mais au contraire un esprit voyant tout sous le même angle plastique, quelque chose, en un mot, comme l'écrivain classique du romantisme.
Je me suis engagé dans cette étude un peu au hasard, sans grande méthode. Je cause plus que je ne juge. Il faudrait établir une charpente solide et logique pour faire toucher du doigt la \Taie pereonnalité de Théophile- Gautier et expliquer son rôle réel dans le mouve-
I ment romantique.
i N'importe, je continue. Voici encore une note bien curieuse donnée par M. Bergerat : « Je lui ai entendu parler à plusieurs reprises, mais as.sez mystérieusement, d'un recueil de pensées qu'on aurait publié après sa mort. Il aurait révélé là ce qu'il pensait réellemtnt des hommes, des choses, de la vie et du monde. Son grand esprit rêvait de léguer un testament de vérité à l'humanité tout entière. « Ce sera terrible, di- « sait-il, et les cheveux vous dresseront sur la « têtel car je dirai ce qui est! » Quelle idée vous faites-vous de cet homme qui croit tenir la vérité dans sa main et qui ferme le poing pendant quarante ans? Remarquez qu'il est encore permis de se taire, lorsqu'on vit à l'écart, sans instrument de publicité à sa portée; mais lui était journaliste, embouchait chaque semaine la trompette, devait par métier donner hautement son opinion; si bien que, dans son désir de dire la vérité après sa mort, il y a unaveu formel d'avoir menti toute sa vie. Et qu'on ne dise pas que Théophile Gautier se taisait parce qu'il écrivait dans un journal officiel, où il n'avait pas 1? liberté de tout écrire, et où il devait se montrer très doux, pour que ses jugements ne prissent pas une importance fâcheuse. Ce sont là des raisons puériles. Si le besoin de la vérité avait tourmenté le critique, il aurait quitté le Moniteur, en admettant qu'il s'y trouvât enchaîné; tous les journaux de Paris lui étaient ouverts, on se serait disputé sa collaboration. Non, le \Tai est que Théophile Gautier vivait très heureux dans le nid tiède qu'il s'était fait au Moniteur. Il sommeillait là d'un sommeil d'artiste, bercé par la musique de ses phrases, r.ivi de n'avoir pas à se passionner, plein de dédain pour oe cpii n'était pas son rêve. Il souffrait même qii'on corrigeât ses feuilletons; une seule fois, il imposa sa volonté, et ce fut en faveur de son maître vénéré, Victor Hugo. Là, on touchait à ses croyances, il parla de donner sa démission. Il aurait donné sa démission vingt fois, si la vérité l'avait tourmenté, .\ussi restera-t-on un peu surpris de ce testament dont parle M. Bergerat, et qui devait faire dresser les cheveux sur la tête. Il est certain, que Théophile Gautier avait une longue revanche à prendre;
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il lui aurait fallu faire un terrible effort, s'il avait voulu, en quelques pages de sévérité, effacer ses longues années de dédaigneuse mansuétude. Ce désir de dire enfin ce qu'il pense apparaît comme un remords, dans le poète vieilli. On le voit/inquiet de l'énorme tas d'éloges qu'il a distribués à tout le monde; ii sent la banalité de cette bienveillance univereelle, et il rêve de ne pas s'en aller, sans avoir prouvé qu'il voyait et ([u'il pensait en homme supérieur. Mais il était trop tard, il ne pouvait écrire un pareil testament, sans qu'on l'accusât d'avoir longtemps menti; et c'était là sa punition. 11 a dû rester écrasé sous cette montagne de feuilleton.>i, qui diront éternellement son mépris de la vérité. A ce propos, je me souviens d'une anecdote. On raconte que le peintre Flandrin. après de longs silences désespérés devant ses tableaux, levait parfois ses mains tremblantes, en murmurant : u Ah : si j'osais, si j'osais 1 » Quel superbe cri d'impuissance, quelle cruelle conscience d'un artiste capable de comprendre et incapable de réaliser! Eh bien: Théophile Gautier semble, lui aussi, avoir poussé ce cri, le jour où, sentant la misère du faux, il a fait le projet impossible de <iire ce qui est.
Et. d'ailleurs, que de preuves de timidités littéraires, dans cet écrivain si sûr de son métier, dans ce causeur dont la verve rabelaisienne coulait d'un tel flot, qu'on ne peut reproduire la hardiesse de ses improvisations ! Ainsi, M. Bergerat nous affirme que, s'il n'a pas fait des drames et des comédies, c'est uniquement par peur du public. « L'angoisse de la première représentation est le plus souvent la cause de l'horreur que les grands écrivains ressentent pour le théâtre. Tout les froisse dans le jugement de la masse, et aussi bien la spontanéité des applaudissements que la brutalité des sifflets... Théophile Gautier redoutaitextrèmement ces soirées d'abattoir, et l'on peut attribuer à cette terreur la rareté des œuvres théâtrales de cet artiste, doué universellement comme Goethe, et apte à tout exercice littéraire, quel qu'il fût. » M. Bergerat ajoute que Théophile Gautier avait eu l'idée d'écrire deux ou trois scènes dans un drame de lui, sans que le secret fût trahi. » De cette façon, le poète s'entendrait juger sans crainte, et. pareil à quelcjue Haroun-al-Raschild déguisé, parcourrait ainsi le pays de la criticpie dont il était le prince depuis trente ans. » N'est-ce pas encore là un bien singulier aveu, qui jette sur l'homme une lumière imprévue? Théophile Gautier, auquel toutes les audaces de langue étaient familières, répugnait donc à la lutte littéraire, à l'affirmation de ses idées et de sa personnalité. Ce terrible romantique, dont le srilet rouge, à la première représentation d'Hernani, est resté légendaire, paraissait devenu d'une bien grande prudence. En réalité, il n'avait gardé que la religion d'Hugo; pour tout le reste, il le sacrifiait à son plaisir d'artiste, se trouvant libre et trouvant la vérité victorieuse, pour■^^l qu'il entendît sonner d'abord les grelots de ses phrases.
Mais ce qu'il y a de plus curieux, c'est, paraît-il, qu'il se proclamait infaillible. Cela ne va guère avec son désir de dire enfin la vérité, ce qui impliquait, je le répète, qu'il se considérait comme ne l'ayant pas dite jusque-là. Je
ne me charge pas d'expliquer ces contradictions, .le me contente de citer M. Bergerat. « Cette infaillil'iUté, — \Taiment extraordinaires — était d'ailleurs sa -ieule vanité llttera'-t-. 11 aimait à s'en targuer. Une de ses joies était de nous prouver, texte et pièces en main, qu'aucun des jugements signés de son nom, en trente ans de critique universelle, n'avait encore été cassé par le public connaisseur. » Et M. Bergerat se contente d'ajouter que Théophile Gautier avait acclamé à leurs débuts Eugène Delacroix et -M Gérome. Ces deux preuves sont ^Taiment insuffisantes. Laissons de côté Eugène Delacroix dont le génie s'affirmait 'assez puissamment pour que tout homme intelhgent, surtout pour que tout écrivain romantique, pût lui prédire jin bel avenir. Quant à M.\ Gérome, il a réussi certainement; mais trente ans de recul ne suffisent pas pour le mettre à sa véritable place; et je suis certain, personnellement, que les articles enthousiastes de Gautier sur ce peintre, surprendront plus tard. D'ailleurs, la question n'est pas là; elle est dans les éloges que Gautier a distribués d'une main large à tous les artistes médiocres dont il a parlé. Quand on fouille ses feuilletons, on reste stupéfait de la portion de louanges qu'il sert également à ceuxci et à ceux-là, à tous ceux qui veulent bien tendre la mtin. S'il était infailhble, pourquoi n'employait-il pas son infaillibilité à mettre chacun à sa place, à ne pas jirostituer ainsi sou admiration, en la partageant entre des peintres sans talent dont la plupart ne sont même plus connus du public"? Singulière infaillibilité qui crie : Il J'ai annoncé Delacroix «, qui ose ajouter : « J'ai mis M. Gérome sur le même rang que lui », et qui pourrait dire encore : « J'ai trouté du talent à tout le monde, excepté aux réahstes. »
Ce qui est plus étonnant, c'est que M. Bergerat parle de l'infailhbihté extraordinaire de Théophile Gautier, à propos de l'enthousiasme qu'il montra pour le peintre Fortuny. Je cite : Il Le célèbre tableau de M. Fortuny, exposé en 1870 chez Goupil, sous le titre de : Mariage dans la Vicaria de Madrid, est peut-être, de toutes les œuvres d'art contemporaines, celle qui avait frappé le plus vivement Théophile Gautier... Elle datait, selon lui, une évolution équivalente à celle dont Delacroix avait jadis planté l'étendard romantique ; et il nous prédisait que tous les jeunes peintres allaient se jeter à la suite du jeune maître espagnol. » Après cette citation, voilà du coup l'infaillibilité de Théophile Gautier singulièrement compromise. Dix ans n'ont pas encore passé sur rœu\Te de Fortuny. et il est aisé de juger qu'elle n'aura aucune influence sérieuse sur notre école française. L'engouement, que les articles du critique avaient eux-mêmes déterminé, s'est bien calmé aujourd'hui. L'erreur de Gautier a été ici complète, absolue; car l'école naturaliste est à cette heure en plein'itriomphe. C'était en vérité une stupéfiante fantaisie, d'aller comparer Fortuny à Delacroix, comme influence, une fantaisie de poète qui ne se base pas sur l'observation, qui ne s'arrête pas à la logique des évolutions littéraires et artistiques, qui procède en un mot par prédictions de voyant, l^n tel homme ne peut être infaillible, pas plus que
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Nostradamus, car il n'y a d'infaillibles que les savants appuyés sur l'expérience.
J'arrive aux lettres de Théophile Gautier, que M. Btrgerat a données à la fin de son volume. Elles sont d'un intérêt bien médiocre. Il est vrai qu'elles devaient être plus nombreuses. M. Bergerat explique comment madame Carlotta Grisi, après lui avoir communiqué quarante-six lettres du poète, s'est ravisée au dernier moment et lui a fait défense de publier ces lettres. Il paraît qu'elles étaient les plus intéressantes. Le volume n'en contient que trenteneuf; et, je le répète, M. Bergerat aurait pu les laisser dans un' tiroir, sans nuire à la gloire du poète. J'estime même qu'elles montrent un Théophile Gautier inférieur. C'est toujours une grosse épreuve que de mettre sous les yeux du public la correspondance intime d'un grand écrivain. Presque toujours, l'homme en sort diminué. 11 faut être Balzac pour grandir encore, en se montrant dans le souci de la vie et dans l'effort surhumain du travail. Les trenteneuf lettres de Gautier ne contiennent que des boutades à des amis et quelques détails d'intérieur que l'on connaissait déjà : l'homme ne s'y révèle par aucun côté humain et profond, c'est presque toujours l'auteur de la préface de 3/arfemoiselle de Maupin qui tient la plume, avec sa verve d'atelier.
11 écrit par exemple à son ami, M. Louis de Cormenin, ce court billet : « Reçois bénignement M. Bourdet, collaborateur achevai delà Presseei mon ami, qui veut confabuler quelques minutes avec toi. Ecoute -le entre la charcuterie et le cigare. » Il écrit encore à M. Maxime Du Camp : « Que puis-je vous écrire, sinon que je suis bassement' jaloux de votre bonheur c-t que j'envie le sort de votre domestique". Je claque d'ennui et je me donne des coups de pied au cul toute la journée pour ma lâcheté. Je de\Tais voler la Banque de France, assassiner quelque bourgeoi.s, suriner un capitaliste et vous aller rejoindre, car on paye si peu les syllabes que ce serait le seul moyen. Louis a l'air de sa propre ombre sur les murs tant il s'embête, et sans les quatre mois d'Italie nous serions crevés comme des chiens, de rage, ou comme des Anglais, de spleen. On vit. ici entre la do\ible vase du ciel et de la terre, aussi crottés l'un que l'autre, avec des bourgeois étroniformes et plus laids encore en dedans qu'en dehors. — Il faudra décidément que je me fasse valet de chambre ou courrier d'un nabab ou d'un boyard, car le séjour d'un endroit quelconque m'est impossible f t je ne peux vivre que sur les grands chemins. Je me sens mourir d'une nostalgie d'Asie Mineure, et, si jene faisais quelquesvers.jem'abandonnerais aux asticots, quoique je trouve la mort plus hideuse encore que la vie. Quand je songe que nous aurions pu nous trouver à Naples : quelle belle quadrinité cela aurait faite 1 Mille compliments pour Flaubert. « J'ai donné cette lettre en entier parce qu'elle est un échantillon de toutes les lettres que. Théophile Gautier adressait à ses amis. Les lettres à ses fdles, Estelle et Judith, moins libres de mots, sont pourtant écrites sur le même ton de plaisanterie ; deux ou trois s'attendrissent un peu, mais elles n'en affectent pas moins la goguenardise d'un espritqui aimait à jouer avec les mots. Enfin, la ra-
reté des lettres de Théophile Gautier est caractéristique. Si l'on excepte Balzac, qui se plaignait d'ailleurs amèrement d'avoir à tant écrire, les hommes qui ont produit un nombre considérable de volumes, n'ont laissé que peu de lettres, de simples billets, très courts. Et cela s'explique. On prend l'horreur de l'encre, à mettre du noir sur du blanc, selon l'expression de Gautier lui-même. Aussi, quand on a fourni à l'imprimerie le nombre de pages voulu, répugne-t-on à reprendre la plume. On écrit les lettres strictement indispensables.
Maintenant, je puis conclure sur Théophile Gautier, bien que cette étude ne soit pas aussi complète que je l'aurais voulu. Pour moi, comme je l'ai dit, il a poussé du premier coup le romantisme à la perfection classique, je parle au simple point de vue de la langue. Cela est capital. Comparez-le à ^'ictor Hugo, dont l'œuvre, toufTue et conf>ise, a des sauts et des duretés de forme. On pouvait croire que cet outil romantique apporté par le grand poète, ce dictionnaire élargi, ces mots exhumés et ce flot d'adjectifs, allaient demander au moins un siècle pour se polir et se fixer dans des phrases parfaites. Et point du tout, voilà que Théophile Gautier, presque parallèlement à ^"ictor Hugo, se produit et fait tout de suite le travail d'ajustage et de polissage. Le romantisme n'a pas de jeunesse, il devient mûr, il se fige dans l'art pour l'art, qui est sa forme classique. On ne saurait trop insister là-dessus, car il y a certainement là une cause de la prompte agonie de la formule. Dès qu'une littérature ne vit plus que par les mots, elle meurt. Avec Théophile Gautier, le romantisme, né de la veille, en est à la phrase parfaite, vide et sonore, qui annonce l'écroulement. Il n'y a plus d'idée dessous, plus de base humaine, plus de logique ni de vérité. L'école n'aura bientôt qu'à se faisander avec les Parnassiens et à mourir de sa belle mort. Telle est la caractéristique de Théophile Gantier, dans la littérature du sièclf.
Il est bien entendu que Théophile Gautier, poète et prosateur, est un artiste hors ligne. Je tâche simplement ici de déterminer son influence et son rôle. Nous lui avons tous pris plus ou moins de sa rhétorique, qui n'est en somme que la rhétorique de Mctor Hugo raffinée et ciselée. Seulement, s'il a eu sur notre génération unt influence certaine comme styliste, il n'a soufflé son esprit à aucun de nous. En dehors des poètes parnassiens, dont quelques-uns sont directement issus de lui, il n'a laissé qu'un seul élève, comme prosateur, M. Paul de Saint-^'ictor. Celui-là, à son exemple, est critique dramarique de profession et s'occupe en outre de critique d'art. C'est le même style superbe, d'une couleur éclatante, d'un relief d'expression singulier; Gautier se vantait de lui avoir prêté ses « gaufriers ». et l'expression est jolie, car c'est en effet un style gaufré, relevé d'or. Mais il est arrivé à M. de Saint- Victor l'aventure la plus cruelle du monde. .A la mort de .son maître, il espérait prendre sa place dans les tendresses du public et jiasser à son tour prince de la critique. Et pas du tout, c'est M. Sarcey, un pataud de lettres, un gâcheur de copie disant rondement ce qu'il pense, qui est devenu le prince de la critique. Le public, las de phrases, pris d'un besoin
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de vérité, a préféré le.s jugements du gros bon sens à de beaux airs do musique. Voilà où en est Tunique élève de Théophile Gautier. 11 continue dans l'isolement ses variations de virtuose. On va peut-être l'embaumer à l'Académie, où son maître n'est pas entré; et cela achèvera d'enterrer l'école, de la raidir dans cette perfection classique du romantisme, plus vide et plus insupportable que la perfection des Campistron et des Delille.
Qu'on réfléchisse à ces choses. La lecture du livre de ^L Bergerat a été pour moi ce coup de lumière qui éclaire définitivement un sujet. Jamais je n'ai si bien compris cette école mortnée (lu romantisme, qui a été une émeute de rhéteurs, se battant pour la forme,sans chercher à asseoir sa conquête sur l'évolution scientifique du siècle. Les romantiques, cela ressort clairement de l'ouvrage que je viens de lire, haïssaient l'âge actuel, plus que les classiques euxmêmes ne le détestaient. S'ils se produisent comme une réaction contre l'esprit classique agonisant, ils n'entendent pas triompher pour marcher avec l'époque ; ils nient l'époque au contraire, ils veulent retourner en arrière, au delà du di-x; -septième siècle, dans le seizième et le quinzième. C'est une victoire à reculons que la leur. Aussi leur verve s'exerce-t-elle contre ce qui les entoure; ils refusent le terrain solide de l'observation et de l'analyse, et dès lors ils ne peuvent bâtir que sur le rêve et le paradoxe. \oyez Théophilo Gautier, avec sa facilité prodigieuse d'écrivain : il passe sa vie à .-.au ter pardessus l'évidence et la simplicité, pour se perdre dans les plus étranges imaginations. De tout cela, il ne doit rester que la carcasse du style; It? rêve qui est dessous s'en va en fumée, le paradoxe tombe en poussière, il n'y a plus que les mots. Aujourd'hui, le déchet est déjà grand. Quand on lit Gautier, on en est réduit à admirer le grammairien et le rhétoricien; car on trouve chezlui moins d'humanité encore que chez Victor Hugo, ce qui n'est pas peu dire. Je crois que son œu^Te vieillira vite, si l'on admet que les livres vivent uniquement par leur humanité. En tous cas, la postérité garderait au plus quelques pages, des trois cents volumes dont parle M. Bergerat, simplement à titre d'échantillon de style. Lorsque la langue seulement est en jeu, une page suffit. Ce sont les idées multiples, l'évolution d'un esprit élargissant ses trouvailles à chaque ceu^Te nouvelle, qui obligent la postérité à tout conseiver de lui. Mais, quand on a lu Mademoiselle de Maupin, il est inutile de lire le reste; cette œuvre, la première, est aussi parfaite, aussi définitive que la dernière. Je ne parle pas du bagage onsidérable du critique qui. pour moi, n'a qu'une valeur médiocre.
Enfin, Théophile Gautier a contre lui sa production hâtive. 11 avait beau être outillé d'une façon merveilleuse pour ce labeur quotidien; on n'écrit pas impunément des feuilletons pendant près de quarante ans. Cette besogne courante a dû augmenter encore la facilité de son style, qui devient parfois comme mécanique. C'est à ce labeur qn'il a fini par tout prendre en mépris. 11 se mettait à sa machine et tournait la manivelle. La phrase sortait toujours proprement construite, colorée selon le procédé ; mais elle sentait la fabrication, on voyait bien que le
feuilletoniste débitait ses lignes à la douzaine. Les jours où il était pressé, il ne mettait pas même dessous un caprice ou un paradoxe : on trouvait, en le lisant, le vide complet. C'était le romantisme triomphant et acclamé qui s'embourbait de lui-même dans ses pots de couleur étiquetés, pour l'enluminure de chaque genre de phrase.
Mon dernier mot sera celui-ci. Je crois .qu'on rend le plus mauvais service à la mémoire de Théaphile Gautier, en voulant réunir en volumes la masse énorme de prose qu'il a produite au jour le jour. On noie son talent d'écrivain, on montre le vide absolu du penseur et du critique. Sa famille et ses amis de^Taient plutôt travailler à une édition définitive de ses œuvies choisies. Ils légueraient ainsi à la postérité un poète merveilleuxquivientimmédiatemen tau-dessous d'Hugo, un prosateur admirable de correction et de verve colorée, une virtuose hors ligne qui a tiré de la langue roman tique,pour la première moitié du siècle, la plus belle musique qu'on puisse entendre.
L'ne dernière conclusion. Il ressort clairement du li^Te de M. Bergerat que Théophile Gautier n'aimait ni le siècle où il étaitné, ni le pays où il avait grandi. A chaque ligne, on c onstate une révolte devant nos temp.s modernes, notre milieu naturel et notre milieu social. C'est continuellement une protestation contre nos moeurs, nos arts, nos sciences; c'est une aspiration vers les siècles mort.; et les paysloint^.ins. Je pourrais établir ce singulier sentiment sur de nombreuses citations. Je me contenterai de rappeler la lettre dont j'ai tout à l'heur? donné un extrait : « Que puis-je vous écrire, sinon que je suis bassement jaloux de votre bonheur et que j'envie le sort de votre domestique... » Il faut, bien entendu, dans cette lettre, faire la part de la fantaisie de l'expression. Mais elle exprime un sentiment qui a été celui d'une génération d'écrivains. Et ici je ne m'occupe plus de Théophile Gautier, que j'ai simplement pris comme exemple, je parle de tout le groupe romantiqfue. Les écrivains de 1830 posaient en principe que nous étions laids, que notre temps et notre pays étaient affreux à voir et à analyser. C'était encore le dédain du moderne, si longtemps pratiqué par l'école classique. Seulement, au lieu de nous ramener dans l'anticpiité, de nous faire vivre à Athènes ou à Rome, l'école romantique nous promenait en Orient et nous enfermait dans les villes du moyen âge.
J'insiçterai, parce que cela est extrêmement typique et explique aujourd'hui bien des choses. Qu'on se reporte aux manifestes littéraires d'il y a cinquante ans. Ce qui domine, c'est la révolte contre l'âge actuel. A-t-on assez crié contre le bourgeois? L'a-t-on assez raillé, assez écrasé? II était laid, il était béte, il manquait de lignes et de panache. On Tégorgeait, on le supprimait, sans vouloir même admettre qu'il pouvait être intéressant à étudier et à peindre. C'était pourtant un homme, ce bourgeois; et jamais, certes, la bourgeoisie n'a offert une étude plus intéressante que de nos jours. De-
puis la Révolution, c'wt elle qui est aux affaires et qui mène l'histoire. Le romantisme n'a pas paru s'en clouter, il écrasait le bourgeois sous le regret lyrique des anciens âges.
D'ailleurs, il faut remarquer que la haine de la société contemporaine, si marquée dans le mouvement romantique, s'adrfssait surtout à l'homme extérieur, au bourgeois vêtu d'une redingote et portant un chapeau de soie. Dès qui' le bourgeois était mis ai)x modes de Louis XIII, il n'était plus un bourgeois, il devenait un personnage très présentable, qu'un artiste pouvait faire profession d'aimer, sans déchoir. La redingote, l'habit noir, la calotte de velours, le manque de plumes, et de galons, voilà ce qui condamnait irrémissiblement notre société aux yeux des romantiques. Il y avait bien aussi le train-train ordinaire de la vie qui les horripilait. Les affaires d'argent, le négoce, le pot-au-feu, toute la petite vie courante et journalière, était pour eux le comble de l'ennui ; et ils semblaient croire que les siècles morts n'avaient pas connu ces petitesses. En un mot, il leur fallait des âges dépouillés des réalités de l'existence, des âges assez morts pour qu'on pût les ressusciter dans un carnaval de mœurs, de langue et de costume.
Comme tout se tient, il en était de même pour les milieux. Si le public qui se presse sur nos trottoirs dégoiîtait les romantiques, nos rues, nos villes elles-mêmes, les fâchaient peut-être devantage. Les constructions modernes leur paraissaient le comble de la laideur et de l'absurde. Ils ont épuisé tous les mots du mépris contre l'alignement correct des grandes voies. Lorsqu'on a mis la pioche dans le vieux Paris, qui empoisonnait et qui tombait en pourriture, ils ont poussé des cris de désespoir; c'était une abomination, une profanation; et ils criaient d'autant plus fort cjue, vaguement, ils avaient conscience que chaque coup de pioche emportait un pan de leur littérature. La France comptait à peine, elle manquait de couleur locale. II y avait une poussée extraordinaire vers les contrées lointaines, l'Afrique, l'Asie, la Russie, II a fallu le siège, avec son pittoresque terrible, pour que Théophile Gautier daignât parler de Paris, lui qui avait consacré des ouvrages entiers à la Ru.ssie, à la Turquie et à l'Espagne. Plus les contrées étaient lointaines, et plus elles devenaient dignes d'être peintes. Quant à nos horizons, on y crevait d'ennui. C'était l'opinion courante.
Mais cela ne s'arrêtait pas aux personnages et aux décors. Les romantiques abominaient jusqu'à l'espj'it du siècle. Le large mouvement scientifique et industriel était leur bête noire. Pour eux, un chemin de fer, un télégraphe électrique, gâtaient le plus beau paysage. Ils n'avaient pas assez de moqueries contre les découvertes modernes, regrettant la patache comme plus aventureuse, déclarant que les machines allaient rendre l'homme moins intéressant. Même c'était là le point grave de la querelle. Les romantiques sentaient que l'esprit scientifique refoulait un peu chaque jour l'esprit idéaliste. Leur formule lyrique se trouvait compromise. Aussi, plus ou moins ouvertement, se fâchaient-ils de.s progrès croissants de la science. Selon eux, la poésie était menacée.
la poésie allait mourir. Au lieu de marcher avec le siècle, de chercher l'expression littéraire du siècle, ils se raidissaient, regrettaient le passé, niaient l'avenir, se lamentaient d'être emportés, en prophétisant les temps les plus sombres.
Telles sont les raisons pour lesquelles j'ai souvent dit que le romantisme était un arrêt, ou même un recul, dans la marche fatale de notre littérature. Tous les écrivains de l'école sont caractérisés par cette haine de l'âge actuel; tous protestent et, ne pouvant rien changer aux choses, s'échappent dans l'histoire des siècles morts ou dans des voyages aux pays étrangers. Il leur faut le tralala de la légende, les pétards de la couleur locale, l'Orient immobile dans sa crasse, qu'ils opposent, avec des admirations d'enfant p'our l'enluminure, aux efforts si grands, aux conquêtes prodigieuses de notre siècle de science. Et veut-on savoir le sentiment continu qui s'exhale de la protestation des romantiques? l'ennui. Oui, ils ne comprenaient pas et ils s'ennuyaient. \'oyez Gautier. Le gigantesque Paris l'écœure, parce qu'il y pleut. « Je claque d'ennui, écrit-il; j'ai une nastalgie d'Asie Mineure. » Et le pis était qu'il s'ennuyait réellement. Il ne voyait pas le spectacle énorme de Paris; il avait besoin d'un chameau ot de quatre Bédouins sales pour se chatouiller la cervelle. Quant à nos machines, à notre labeur immense, à l'évolution actuelle de l'humanité, telle qu'aucun siècle n'en aura vu de pareille, ces choses ne le touchaient pas. Il les plaisantait légèrement, il les criblait de paradoxes.
Eh bien ! je le dis, les romantiques ont peu vécu et disparaîtront vite, parce qu'ils n'ont pas compiis et qu'ils n'ont jias aimé leur temps. Là est leur faiblesse irrémédiable. Il ne faut pas chercher d'autres raisons à la vie courte de cette école, qui a compté de si puissants rhétoriciens, des hommes si admirablement doués sous le rapport de la forme. Aujourd'hui, on est tout surpris de les trouver vides. Brusquement, ils nous deviennent étrangers, nous ne les sentons pas nos frères, nous nous étonnons que ces maîtres, qui ont apporté l'émancipation littéraire, ne soient au fond que des virtuoses dont le premier besoin a été de s'isoler de l'époque afin de jouer des airs de flûte. C'est là, pour, nous, les nouveaux venus, une véritable tristesse, d'avoir rêvé tout l'agrandissement du monde moderne en lisant certains de nos aînés,et de ne plus trouver, dans la fréquentation de leur mémoire, que des adversaires de notre âge, que des instrumentistes de première force, qui n'ont absolument rien déchiffré sur le livre du siècle ouvert devant eux.
Le cas est grave. Étudiez de près ce cas de plusieurs de nos écrivains. On éprouve un malaise à les lire ; on sent comme un néant sous la riche étoffe de leur style. Ils ne touchent bientôt plus; leurs belles pages sont toujours des bijoux qu'on admire, mais on reste froid, aucune chaleur ne monte de l'œuvre et ne vous prend aux entrailles. C'est que, tout bonnement. ils n'ont pas aimé leur temps. Ils ne nous passionnent plus parce qu'ils n'ont pas en eux les passions qui nous animent. La grande force du génie est d'être à la tête de son siècle, d'aller dans le même sens que lui, de le devancer même. Par
exemple, aujourd'hui, quiconque n'est point avec la science, paralyse ses forets. On ne se doute pas de la puissance invincible que donne à un homme l'outil de l'époque, lorsqu'il le tient en main et qu'il aide à l'évolution naturelle des faits. Alors il est porté. S'il va si vite et si loin, c'est qu'il a les passions de son temps, c'est que sa besogne est multipliée par le travail de l'humanité en enfantement.
Oui, pour être vraiment fort, à cette heure, il faut ne plus plaisanter les bourgeois, qui sont des sujets d'étude profondément intéressants; il faut connaître la France, avant d'aller fumer de l'opium en Chine; il faut aimer le nouveau Paris, une ville superbe, où les imbéciles seuls peuvent s'ennuyer, et dont la transformation a amené, en moins d'un demi-siècle, des change-
ments considérables dans les mœurs; il faut enfin ne plus combr ttre la science, au nom de je ne sais quelle fantaisie étroite, de quel besoin d'oripeaux et de peinturlurages. Quiconque ira contre la science sera brisé. Nos fils verront cela. C'est dans la science, ou plutôt c'est dans l'esprit scientifique du siècle, que se trouve la matière géniale, dont les créateurs de demain tireront leurs chefs-d'œuvre. Nous devons accepter l'architecture de nos Halles et de nos Palais d'exposition, les boulevards corrects et clairs de nos villes, la puissance géante de nos machines, de nos télégraphes et de nos locomotives. Tel est le cadre où l'homme moderne fonctionne, et il ne saurai t y avoir une littérature, une efxpression sociale, en dehors de la société dont on fait partie et du milieu où l'on s'agite.