‹ Œuvres critiquesChapitre 56 sur 83 · L'ÉLITE ET LA POLITIQUE · texte numérisé non relu

L'ÉLITE ET LA POLITIQUE

J'ai eu, lors de mon début dans les lettres, un mépris extraordinaire pour la politique. Non seulement je m'en désintéressais, d'un air superbe d'écrivain qui dédaignait de descendre à cette basse besogne, mais je jugeais les hommes qui s'en occupaient avec une sévérité outrageante, les regardant en bloc comme des sots et des inutiles. C'était, de ma part, l'opinion simpliste d'un poète exaspéré, et rien ne me semble aujourd'hui plus enfantin ni plus imbécile.

Ensuite, la vie m'a corrigé, j'ai dû pénétrer un peu dans tous les mondes pour mes études, j'ai renoncé à cette puérile conception sociale qui incarne l'humanité tout entière dans le lettré et l'artiste, traitant le reste en vil troupeau, en cohue inférieure, indigne d'intérêt. Cette politique, elle m'est apparue ce qu'elle est en réalité, le champ passionnant où lutte la vie des nations, où .se sème l'histoire des peuples, pour les moissons futures de vérité et de justice. J'ai compris que les plus grands esprits pouvaient

y évoluer, y faire la meilleure des besognes, celle du bonheur des autres. Même, si je m'étais découvert le moindre talent de parole, je crois bien que j'aurais cédé au besoin de me mettre, moi aussi, à la tâche.

Et voilà que, sur le tard de ma vie, je sens renaître pour la politique le mépris de ma jeunesse. De nouveau, elle cesse de m'intéresser, elle meten moi un hoquet de dégoût. Maiscen'est plus le poète ivre de son rêve, orgueilleux de son intelligence, qui ne peut s'accoutumer à la basse cuisine quotidicnnedespoliticiens, c'est l'homme vieilli, rhonimc renseigné, qui sait et qui voit, que blesse surtout la médiocrité de notre monde politique, députés, sénateurs, ministres, tout le personnel de la machine gouvernementale en fonction.

Ah ! ce fossé qui se creuse entre l'élite de la nation et ceux qui la gouvernent ! S'il semble plus profond aujourd'hui, c'est que nos républicains soignent moins leurs redingotes, se montrent en négligé; mais la médiocrité de la

NOUVELLE CAMPAGNE

dernière monarchie, la médiocrité du second Empire étaient les mêmes, mieux cravatées sans doute. Et ce qui éclate, c'est la mise à l'écart des belles intelligences, c'est l'emploi reconnu impossible de nos grands hommes dans les affaires publiques, ce sont ces affaires confiées à des entrepreneurs de bâtisse sociale, à des sortes de spécialistes, d'une moyenne intellectuelle désastreuse, recrutés parmi les affamés et les dévoyés, faisant le plus souvent leurs affaires avant de faire celles du pays.

J'ai connu un ministre fort aimable, intelligent même, qui disait d'habitude aux grands hommes, lettrés, artistes, savants : « Laisseznous donc gouverner : Xe vous risquez pas dans cette vilaine besogne. Elle est vraiment indigne de vous, tandis que nous autres, les médiocres, nous sommes faits pour elle. Est-ce que vous balayez, est-ce que vous lavez la vaisselle, chez vous? Non, n'est-ce pas? Vous avez des gens à gages pour vous débarrasser de ces soucir. matériels. Eh bien ! nous autres, hommes politiques, nous sommes vos gens à gages, et vous pouvez vous li'NTer en paix à vos'hautes spéculations, tandis que nous nous efforçons de rendre la maison tranquille et même agréable. » Mais le pis est que la maison n'est ni agréable ni même tranquille; et, entre l'élite, ainsi congédiée, et la médiocrité, en possession de tous les postes, la rupture s'aggrave de jour en jour.

Je ne connais pas, à ce point de vue, d'histoire plus typique que celle du passage de M. Berthelot au ministère des affaires étrangères. On voudra bien m'en laisser parler librement dans ce journal, qui a mené une si rude campagne contre le dernier ministère. Je ne suis qu'une individualité qui passe, je n'engage en rien la responsabilité des collaborateurs voisins.

Voilà donc un très grand savant, dont la France doit être particulièrement orgueilleuse. L'Angleterre, s'il avait daigné s'y occuper de politique, l'aurait mis au premier rang. En Allemagne, l'empereur erj aurait fait son conseiller. Or, voilà, chez nous, après avoir été autrefois ministre de l'instruction publique, qu'il en arrive, par suite d'une combinaison politique, à prendre dans le cabinet le portefeuille des affaires étrangères. Et j'admets qu'il n'y fût pas tout à fait à sa place, bien que, selon moi, une intelligence supérieure soit à sa place partout. Il s'est succédé, au palais du quai d'Orsay, de telles nullités, qu'un des grands cerveaux de ce temps ne pouvait y être déplacé, en admettant même que son aptitude fût discutable. En tout cas, il représentait la France avec un éclat de gloire autrement vif que tous les médiocres qui l'avaient précédé, et, s'il n'y faisait pas de meilleure besogne, il n'en pouvait certainement faire de pire.

Alors, nous avons assisté à cet affligeant spectacle d'une campagne furieuse menée contre M. Berthelot par la presse presque tout entière. On l'a criblé d'épigrammes, la caricature s'en est mêlée et l'a ridiculisé; puis, sont venues les attaques plus graves, qui dénaturaient chacun de ses actes. Un homme traîné sur la claie, jeté à la boue. Je sais bien que la passion politique était la grande coupable, qu'on ne s'attaquait pas au savant, mais à l'homme

public qui avait commis l'inexpiable crime de faire partie d'un cabinet radical; sans parler de la passion religieuse, dont la rage grondait aussi contre le libre penseur. Mais, justement, c'est cela qui est abominable, cette politique médiocre en révolte contre les intelligences, incapable d'un ménagement, si sotte, qu'elle ne peut remettre les choses au point, honorer le pays en montrant au moins quelque déférence à une de ses gloires. Et, il faut bien le dire, il m'a semblé qu'on se ruait sur M. Berthelot, avec une joie d'autant plus sauvage, qu'on bousculait en lui un haut représentant de l'élite, qu'on faisait rentrer avec rudesse dans le rang \m homme illustre qui se permettait d'en sortir.

Ma surprise est que les journaux conservateurs se soient prêtés si aisément à cette pitoyable campagne. Ils ne sont donc plus pour l'élite? Ils se mettent donc avec les égalitaires, cou'pant les têtes qui dépassent? Comment n'ontils pas vu que l'échec douloureux d'un homme tel que M. Berthelot, est fait pour écarter du pouvoir tous les cerveaux puissants? Ses amis eux-mêmes l'abandonnaient, ses pairs ricanaient derrière son dos. en disant que c'était bien fait, qu'il n'avait que faire d'aller compromettre sa haute et belle situation dans cette galère. Et cela, pour des années, rend lâches les intelligences. Elles fuient cette politique où les hommes de la science, de l'art et des lettres, n'ont que des crachats à recevoir, elles l'abandonnent aux médiocrités qui s'y installent définitivement et y triomphent.

Hugo n'a guère été, en politique, qu'une lyre retentissante. S'il a convoité le pouvoir, comme certains le prétendent, il n'a jamais pu satisfaire cette ambition. Vainement. Balzac a voulu être député, et Renan, plus tard, y a échoué de même. Je citerais vingt autres exemples. Chateaubriand et Lamartine seuls ont joué un grand rôle, à la vérité plus décoratif que vraiment fécond en œuvres solides. 11 semble qu'au-dessus d'une certaine intelligence, les dons du savant et du poète soient plutôt un empêchement à la conduite expérimentée des peuples. Peut-être y faut-il un certain terre .à terre, une fraternité de facultés moyennes avec la masse des vues communes, un côté tout-lemonde qui établisse la sympathie.

Je suis frappé de la pau^Te figure que nous faisons dans les Assemblées. Un des nôtres, Henry Fouquier, l'esprit le plus fin, le plus lettré et le plus pénétrant, après avoir siégé pendant quelques années à la Chambre, s'en est allé plein de dégoût, en s'y sentant parfaitement dépaysé et inutile. M. de Vogué, dont on avait accueilli l'élection par des cris d'espoir, attendant de lui de nobles besognes, s'y trouve comme perdu, étouffé au milieu du glapissement et des bourrades d'une foule. Maurice Barrés, malgré son originale conception de la vie, n'en a rapporté que deux bons articles; et l'on s'étonne de l'âpreté qu'il met à vouloir rentrer dans un Parlement où son action a été d'une nullité si totale. Je ne trouve'pas un seul écrivain, un artiste ou un savant, qui ait réellement joué chez nous un rôle politique de quelque importance depuis cinquante ans.

Alors quoi? Mon ministre aurait-il raison.

celui qui voulait qu"on laissât la politique aux soins d"une classe subalterne? Les professionnels de l'intelligence ne sont peut-être bons qu'à penser et à créer dans Tabsolu. Remarquez pourtant que nos nouveaux ministres, les jeunes, sont d'une culture très grande. L'historien est des plus remarquables chez M. Hanotaux, que ses amis regardent comme un esprit de haute valeur. Aucun homme au pouvoir n'avait encore montré ,1a bravoure, je dirai l'enthousiasme littéraire de M. Poincaré. qui a conquis les lettres et les arts par ses discours fraternels, où nous avons senti batti'e le cœur d'un des nôtres. M. Leygues s'est également révélé de notre famille, non pas parce qu'il a publié un volume de vers dans sa jeunesse-, mais parce qu'il a gardé au pouvoir toute une intelligence vive, passionnée des choses de l'esprit. Et 51. Bourgeois, le terrible M. Bourgeois, ce parfait administrateur, ce sage si clair et si l)ondéré, dont on est en train de faire un ogre révolutionnaire, a certainement en art les goûts les plus intenses, les plus raffinés, car je le sais un des fidèles de Rodin et de Mncent d'Indy. Même, si je remonte d'une génération en arrière, je trouve JI. Edouard Lockroy dont l'histoire est si typique, un ancien journaliste d'infiniment d'esprit, au quel les journaux n'ont encore pu pardonner d'avoir travaillé vingt ans à se faire une immense instruction spéciale, un homme de volonté, de netteté et de courage, qui \nent, quoi qu'on en puisse dire, de commencer une excellente besogne, avec une compétence parfaite, en indiquant tout en ensemble de réformes, au ministère de la marine. Un ancien jonrnaliste à la marine ! N'est-ce pas tout ce qu'il y a de plus drôle? Et les journalistes crachent en l'air

Seulement, il est bien \Tai que, si tous ceuxlà ont été plus ou moins des nôtres, ils se sont donnés ensuite corps et âme à la politique. Elle est donc une maîtresse jalouse qui exige l'homme tout entier. Puis, la grande raison des échecs que les meilleurs de nous y subissent, c'est, je le répète, qu'elle demande des dons particuliers, qui vont rarement de pair avec les dons de l'artiste, de l'écrivain ft du savant. D'abord, il faut être un orateur suffisant, et je dis un oratftur toujours prêt, bravant les interruptions, trouvant le mot victorieux dans la tempête, et non le conférencier, le diseur récitant ou lisant ses discours écrits d'avance. Puis, il faut le goût de l'action, l'amour de la bataille, le cœur solide défiant les nausées, l'ambition de vaincre et de régner, l'insouciance de l'absolu et du définitif qui s'accommode d'une vie précaire au jour le jour, dans l'espoir d'un résultat qu'on n'atteint jamais.

Et. alors, il ])ourrait bien se faire que notre dédain de la politique, à nous tous qui vivons d'art, de littérature ou de science, vienne simjdement de ce que nous n'avons rien de ce qu'il faut pour y réussir.

On sait que la société future rêvée par Renan, la société parfaite, arrivée au bonheur final, était

iiTi. .....t.. tl'iilii;;irrhie. un iiçuple gouverné pnr

ses philosophes, ses savants et ses poètes. L'élection des intelhgences finissait par se faire, et le troupeau se trouvait enfin sous la garde des mieux doués et des plus intelligents.

Certes, ce n'est pas à cela que nous serablons marcher. Le vieux républicain que je suis et le sociabste que je finirai sans doute par être, confesse que la démocratie victorieuse apporte avec elle un furieux besoin d'égalité, qui se trahit par la méfiance et la haine de tonte supériorité trop éclatante. Resterait à faire le procès des supériorités, des hommes providentiels, dont la nécessité pour le bonheur humain est discutable. En art même, l'homme de génie n'est pas absolument nécessaire, il y a eu des foules de génie, notre peuple du moyen âge, auquel nous devons les cathédrales gothiques. Et. dans un autre ordre d'idées, je ne vois pas que noti'e Conseil municipal, celui qu'on vient de réélire, qu'on plaisante si fort de ne compter que d'illustres inconnus, administre Paris plus mal que ne le ferait un Conseil composé de toutes nos gloires parisiennes.

Il semble donc difficile, si l'on veut mettre quelque logique dans le rêve de demain, en tenant compte du mouvement social, de s'en tenii à la pure et belle vision de Renan, cette sélection naturelle des grands esprits, chargés de conduire les autres, les avortés et les faibles. Au lieu d'une exaltation par en haut, j'imagine volontiers une lente montée par en bas. une répartition plus large de l'intelligence commune, le niveau moyen de plus en plus supérieur, grâce à l'instruction et à l'éducation. En un mot, le bonheur naîtrait de l'équilibre, pas d'élite trop géniale, pas de bas peuple trop ignorant, une société qui fonctionnerait d'autant mieux, que les rouages en seraient plus étroitement semblables et liés entre eux.

Et ce serait le vœu de Proudhon réalisé : pas de grands hommes : Ils sont terribles parfois, d'un danger social extrême. Pour le juste, dont le rêve est le plus possible d'é(piité et de vérité sur la terre, les petits de ce monde, ayant chacun droit au morceau de pain quotidien, le grand homme devient un monstre qui terrifie les humbles et mange leur part. L'effort de la nature devrait être de le détruire, de le ramener aux proportions communes, frère parmi ses frères. Et peut-être est-ce à cette unité que travaillent inconsciemment les démocraties, lorsqu'elles se montrent si affamées d'égalité. Ce n'est en somme que la révolte du plus grand nombre contre l'élu qui gène les autres.

En attendant, il y a certainement divorce entre l'élite et la politique. Si l'élite disparaissait, si les peuples devenaient médiocres et heureux, tout antagonisme cesserait forcément. Mais, hélas ! l'égalité, même dans la médiocrité, n'est pas de ce monde, et je crois bien qu'il faudra se résigner, pendant des siècles en<ore. à vojr les orateurs et les hommes d'action, dLcervelle antre, sinon inférieure, conduire les peuples, tandis que les savants, les écrivî-ins et les artistes, de cerveau plus libre et plus absolu, les regarderont faire avec colère et nrépris, en haussant 1rs épaules.' §

NOUVELLE CAMPAGNE

Page 1