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DÉPOPULATION

Voici une dizaine d'années que je suis hanté par l'idée d'un roman, dont je n'écrirai sans doute jamais la première page.

Dans mon amour de la vie, du flot incessant et débordant de vie que charrient les veines du monde, dans ma passion du travail, de la puissance et de la fécondité, j'ai souvent pensé à tout ce que la nature insoucieuse, trop riche pour compter, perdait en chemin de semences et de germes. De toutes parts, la vie pulhile, s'épand en myriades d'êtres, dont la matière frémit et s'anime. Chacun de nos pas écrase des millions d'organismes vivants, nous ne sommes nous-mêmes qu'un champ de fermentation où la vie enfante, en son labeur continu. Et qu'on réfléchisse pourtant à l'incroyable gaspillage, à toute la vie qui se perd, qui avorte, qui se détruit avant d'être,,au milieu de l'étemelle lutte des éléments.

Des graines innombrables que la plante et l'arbre confient au vent, combien seront détruites en chemin, tomberont à la pourriture des fleuves ou à la sécheresse des rochers, iront se dessécher ou se corrompre dans quelque mauvais sol? Des œufs en quantité prodigieuse que le poisson dépose au fond des eaux, combien seront balayés par la tempête, anéantis par des massacres et des catastrophes? De toutes les couvées d'un printemps, de toutes les portées d'es libres bêtes des plaines et des bois, combien seront réduites par l'accident ou la bataille, comm* si la mort voulait faire sa part avant la vie, toute une hécatombe prélevée sur les êti'es, avant qu'ils naissent à la lumière? Ce sont les frais d'ébauche, d'essayage, les pertes de toute grande besogne, quitte à refondii'e les miettes tombées, à les reprendre et à en refaire plus tard d'autres œuvres.

Et, quand on arriva à l'humanité, les mêmes pertes se constateat, un extraordinaire gaspillage d-e la semence, le meilleur de lat graine

humaine jeté au vent, noyé dans les eaux, dispersé sur les roches mfécondes. Mais, ici, ce n'est plus seulement l'insouciante largesse de la bonne nature qui se sait trop riche pour être ruinée jamais. Il y a raisonnement, volonté, et souvent c'est la débauche, et souvent c'est le crime, et dès lors le plus admirable sujet d'étude s'évoque, toutes les comédies, tous les drames qui sèment ainsi au néant la semence auguste des hommes, de même qu'un semeur assassin tuerait dans son germe le blé qui fait vivre, en le jetant à un champ de cailloux.

Mon roman se serait appelé k Déchet, et j'y voyais une fresque immense, tout ce qu'une ville comme Paris tue de germes, dévore d'êtres à naître, consomme d'avortements, pour être ce qu'elle est, le foyer toujours flambant de la vie de demain. On ne se doute pas des tiagédies de la natalité; il y a là des dessous exécrables, un noir lac souterrain coulant au néant. Et rien ne me semblait plus vaste, plus grand, plus honnête, qu'un tel poème, où j'aiirais plaidé les droits à la vie, avec toute la passion que je puis avoir dans le cœur. Mais il y faudrait un effort dont je ne suis plus capable peut-être, et il se trouverait sans doute des imbéciles pour déclarer qu'un tel sujet est bien digne de l'auteur malpropre qui a écrit la Terre. Ah ! les pauvres gens I

Il n'en est pas moins vrai que le cri d'alarme poussé en ce moment, au sujet de la dépopulation, vient de réveiller en moi mon ancienne idée. Ce cri, il retentit à chaque recensement nouveau, lorsque la statistiqiie constate que la population en France n'augmente phis que dans des proportions sans cesse déclinantes, qui font prévoir le jour prochain où elle diminuera. Et, pour huit jours, le patriotisme s'inquiète, se lamente, clame que la patrie est en danger, puisqu'elle s'en va d'épuisement et qu'elle est

menacée de mourir sur place. On répète avec raison que l'avenir est aux nations fécondes. Puis, tout se calme, et nos femmes ne font pas plus d'enfants qu'auparavant.

Celte fois, pourtant, un fait s'est produit, une îigue s'est formée : F» Alliance nationale pour le relèvement de la population française ». On en peut sourire, l'intention n'en est pas moins excellente. La centaine de personnes qui se sont dérangées, pour assister à la première séance de la ligue, ont fait preuve d'une bonne volonté dont il faut leur tenir grand compte. Ce n'est pas qu'on ait travaillé très utilement, dans cette séance, car il ne s'y est guère répété que les choses sues de tout le monde sur les causes de Ja dépopulation : l'alcoolisme, la désertion des campagnes, la vie trop chère, surtout le calcul égoïste des familles limi tant lenombred'enfants, pour leur assurer la vie confortable qu'on s'imagine leur devoir, liais une agitation peut s'ensuivre, et comme il y a là, avant tout, une question de mœurs, je crois qu'on ne peut transformer les fâcheuses conditions existantes qu'en leur opposant, par la parole, par le journal, par le livre, d'autres conditions, l'idéal de mœurs nouvelles qui favoriseraient l'éclosion de familles nombreuses.

Ainsi, la ligue s'est occupée surtout des réformes fiscales, en paraissant convaincue que, si l'on arrivait à dégrever les pères chargés de beaucoup d'enfants, on aiderait puissamment à la repopulation. Hélas '. un peu moins, un peu plus de justice dans l'impôt, je ne pense pas que cela suffise. Comme on l'a dit, la vie resterait quand même très chère, et c'est le prix de la vie qu'il s'agirait de diminuer de moitié, si l'on voulait qu'un père se donnât le luxe de doubler le nombre de ses enfants. Mais est-Ci possible? La vie va toujours en renchérissant, il y a là un phénomène économique qui tient à de profondes causes sociales, qu'on ne pourrait détruire sans une révohition violente. Et c'est pourquoi, les législateurs me paraissant être sans force, je voudiais qu'on confiât la tâche aux moralistes, aux écrivains, aux poètes.

Remarquez que, dans cette limitation de la famille, il y a certainement une part de mode et de bon ton. Lorsque, sur un trottoir, on rencontre une mère suivie de deux ou trois garçons et d'autant de filles, on rit. Cela semble comique, presque inconvenant. 11 n'y a que les animaux pour se reproduire de la sorte. Je verrai toujours la grimace d'une jeune et jolie dame, de ma connaissance, dans un village de Bretagne, oii les enfants pullulaient. Elle en rougissait de honte, comme si elle eût traversé un mauvais lieu. Et j'imagine que tout changerait, si l'on persuadait à nos jeunes et jolies dames que rien n'est beau, que rien n'est fort comme les nombreuses familles. Sans doute, les conditions de la vie resteraient quand même aussi rigoureuses pour les pères, qui auraient à nourrir le troupeau. Mais est-ce que l'idée de beauté n'est pas toujours victoiiense, et, si la beauté était mise à avoir beaucoup d'enfante, si la fécondité ennoblissait, est-ce que, de toutes parts, nous ne verrions pas se multiplier les naissances? On souffrirait, on lutterait, on finirait bien par s'accommoder au

nouvel idéal social, pour être fort, pour être beau.

Je ne voudrais pas, dans le cas actuel, donner à la philosophie et à la littérature de ces derniers cinquante ans une influence néfaste exagérée. Mais, en vérité, examinez le dossier, jugez le procès.

C'est d'abord, pour ne pas remonter davantage, Schopenhauer avec sa théorie de la douleur de vivre, sa haine de la vie qu'il poursuit dans la femme et dans l'amour. Et toute sa descendance va renchérir, les pessimistes, les désabusés, les amoureux du néant. Donner la vie à un être devient un crime. On n'a pas le droit de mettre au jour une créature fatalement vouée à la souffrance, et le sage est celui qui ne procrée plus, qui rêve la fin de la vie, 'par la grève de toute.^ les forces génératrices. La doctrine, d'une grandeur savage, e.it d'ailleurs rapetissée, abêtie, à ce point qu'elle devient le lieu commun de tous les sots et l'excuse de tous les débauchés.

Puis, c'est le génie qui s'en mêle, c'est Wagner qui exalte la virginité, le renoncement, qui met le subhme dans la pureté immaculée et inféconde. Si Tristan et Yseult s'adorent de la passion .la plus dévorante dont on ait jamais noté les cris, ils n'en meurent pas moins avant de s'être appai tenu et d'avoir euianté. Et, à part ces deux-là, quelle «uite de héros et d'héroïnes chevauchant des cvgnes, portant des palmes, buvant à la mort de l'amour dans des calices mystiques: Ah: comme Elisabeth me chagrine, etqueîle joie si Tannhauser retournait faire un enfant à Vénus : Partout, dans cette musique de géant, l'amour e.st traqué, condamne, présenté ainsi qu'une faute et une douleur, au nom de je nesais auel idéal louche. Mort àl'enfart !

Et.si l'on descend à nos petits Schopenhauers, à nos petits Wagners. à toute la littérature née chez nous de leur inlhiemo, on trouve les essoufflés, les dégénéré.s. les impuissants qui nous encombrent depuis des années. Je fais la part des talents très vigoureux qui .se sont produits; mais n'est-il pas évident qu'un vent de stérilité souffle, et que, dans notre littérature aussi, on ne tait plus d'enfants? L'éternel adultère y règne en maître, et le pis est qu'il est infécond ; car, si l'amant, au lieu du mari, fécondait la femme, ça compterait tout de même, pour la bonne nature ; mais l'entant n'apparaît presque jamais, parce qu'il est encombrant et sans élégance; l'enfant a cessé d'être littéraire. Et, pourtant, tout amour qui n'a pas l'enfant pour but n'est an fond qu'une débauche, fort aimable, j'en conviens, lorsque la jeunesse et la beauté sont de la partie.

Puis, si, plus bas encore, nous descendons de nos romans de psychologie mondaine, où il y a parfoi.-i tant de talent, aux étranges et dernières floraisons de notre littérature, à ce qii'on a nommé l'école décadente et l'école symbolique, nous ne trouvons plus alors que la guerre à l'amour, à l'amour sain et loyal, qui procrée, et qui s'en vante. C'estleflotdes femmes inse.xuées, minces comme des perchis, sans aucun des organes qui font la femme nière et nourrice. Des vierges informulées flot tint dans des limbes crépusculaires. El ce sont ainsi, du côté des

NOUVELLE CAMPAGNE

liommes, de pâles éphèbes qu'on peut prendre pour des filles, et qu'on prend pour des filles. L'enfant est grossier, malpropre, bon teuxcomme un attentat à rintellectualité des amants. On ne se féconde plus que cérébralement, on n'enfante plus que par le commerce des âmes. On se permet tout de l'amour, excepté l'acte naturel pour lequel l'amour est fait. Mort à la vie, et que la semence humaine soit jetée av vent, pour que le vent la disperse, inutile et méprisée 1

Comment diable voulez-vous qu'avec des couples pareils la patrie française puisse voir s'accroitre le nombre de ses petits citoyens? Il est certain que, si, réellement, la littérature a une influence sur les mœurs, rien ne saurait aider davantage à la dépopulation que toutes ces œuvres littéraires et artistiques qui exaltent la femme inféconde, qui méprisent le mâle solide et puissant. Les grands blés nourrisseurs sont coupés, ce sont des champs de lis qui empoisonnent le monde. Et le pis est que la mode s'en est mêlée, qu'on va à je ne sais quelle faillite de notre belle santé gauloise, de notre bonhomie et de notre fécondité, pour le plaisir d'être des sots intellectuels, coupeurs de cheveux en quatre etanalj-stes des ténèbres de l'invisible.

J'entends bien que les socialistes internationaux se désintéressent de la question. La natalité diminue en France; qu'importe, si elle augmente autre part? Pour qui espère voir bientôt les frontières disparaître, l'humanité ne faire plus qu'un peuple, qu'importe que ce soit ici, ou plus loin, que se déclare un arrêt dans les naissances? Ce n'est là que le flux et le reflux de l'histoire, un résultat pré^ii des laisons multiples qui, jusqu'à cette heure, ont fait la grandeur, puis le déclin des nations. Si la France devait mourir, elle mourrait comme tout ce qui est mortel meurt de mort naturelle, d'épuisement, lorsque la vieillesse est venue. Et, pour les internationaux, aux vues élargies et sécu-

laires, elle retournerait dans le grand tout, qui est l'humanité.

Alors, si l'on se place à cette hauteur, dans le temps et dans l'espace, par-dessus les f atries. la question n'est plus de savoir si la natalité d'un peuple diminue, mais si le chiffre total des créatures humaines sur le globe s'élève ou s'abaisse. On peut aimer la vie jusqu'à s'intéresser à son expansion totale. Et que de problèmes se dressent ensuite : la loi de la lutte pour l'existence qui ravagerait, décimerait quand même ce peuple unique, la loi de fer qui veut que la production soit toujours en raison directe de la consommation, la loi d'amour elleniême, créatrice des inégalités, qui choisit et combat. Ah 1 l'espoir qui nous fait vivre, le bonheur qu'on nous promet, dans combien de siècles?

Nous n'y sommes pas, ce n'est pas demain que les frontières disparaîtiont, et le plus sage est done de vivre chez soi, pour soi, puisque l'idée de patrie est encore le levier nécessaire qui soulève les cœurs, qui enflamme les courages. G mèies françaises, faites donc des enfants, pour que la France garde son rang, sa force et sa prospérité, car il est nécessaire au salut du monde que la France vive, elle d'où est partie l'émancipation humaine, elle d'où partiront toute vérité et toute justice iSielledoitun journe faiie plus qu'une avecrhumanité,cesera comme la mer où tous les fleuves vifnnent se perdre. Et je voudrais, chez elle, que le déchet de la vie cessât, que la vie fût adorée comme la bonne déesse, l'immortelle, celle qui donne l'éternelle victoire. Et je voudrais qu'elle eût une littérature puissante et naturelle, virile et saine, d'une honnêteté qui brave les choses et les mots, remettant en honneur l'amour qui enfante, créant de vastes monuments de solidité et de paix, pour le flot débordant des générations futures. Et je voudrais que toute une société nouvelle en sortît, de braves hommes, de braves femmes, des ménages ayant chacun douze enfants, pour crier la joie humaine à la face du soleil.

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