LES DROITS DU CRITIQUE
Le monsieur s'obstine. Il veut avoir raison, il allègue les droits du critique. C'est très bien. Examinons cela, et précisons, puisque, cette fois, il s'agit de préciser.
D'ailleurs, j'avais l'intention, après avoir établi dans un premier article les droits du romancier, d'en écrire un second, pour fixer également les droits du critique. Cela devait faire pendant : un diptyque. Et. puisque l'occasion heureuse s'en pi-ésente, il est bon, je crois, que je la saisisse, afin d'accrocher tout de suite le second panneau à côté du premier.
Mon désir n'est pas de m'en tenir à mon cas personnel, car, s'il y a une querelle séculaire entre l'auteur et l'éditeur, il y en a une tout aussi séculaire, et plus âpre, entre l'auteur et le critique. De là, l'intérêt général et toujours passionnant. Voyons donc où en est l'éternel massacre entre l'écrivain qui enfante et l'écrivain qui juge les enfants des autres !
Les droits du critique, mais c'est bien simple : ils sont absolus. Je les accepte sans restriction aucune, sans bmite. Comme le monsieur le dit exdHemment : « Lorsqu'un livre est en vente dans les vitrines, il est exposé par là même aux libres opinions. » Et il ajoute, avec plus de raison encore : o En étudiant Nome conune je l'ai fait, j'ai usé d'un droit que je partage
avec le public tout entier. » Ce n'est pas assez dire, je voudrais trouver des mots plus forts, plus décisifs, pour déclarer la liberté totale, le pouvoir sans frein du critique analysant et jugeant un liM'e.
Mais où diable le monsieur a-t-il vu que je contestais ces droits? Où diable va-t-il chercher que je veux transformer la critique en une agence de complicité commerciale avec les libraires, en un courtage au profit d'un syndicat d'exploitation? Où diable prend-il que j'invente, à mon bénéfice, un crime de lèse-majest« qui n'est point d'accord avec nos mœuis ni avec notre régime de libre examen? Il me représente comme furieux à la suite de ses attaques, ne pouvant les tolérer, sautant sur ma plume pour venger mon orgueil en sang. Ah 1 le pauvre monsieur I J'en ai vm bien d'autres. Ce serait vraiment un très grand malheui- poui' looi, si les attaques me bouleversaient à ce point. Il ignore donc que pas un jour ne se passe, je de\Tais dire pas une heure, sans que je reçoive, sous bande, ou dans une enveloppe, qiietque article injurieux, avec l'injure soulignée au crayon rouge. Et. dejiuis trente ans, cela dure. Je le demande, que serais-je devenu, vi^Tais-je même encore si j'étais sen.>iible à la discussion et prompt à larage, comme il le pi>étend? Non, non : tel que le légendaire Mithridate, je suis-
NOUVELLE CAMPAGNE
fait au poison. On m'en a tant abreuvé, quo. je l'ai dit un jour, les plus hideux crapauds du jardin de la critique ne me causent niênve plus la moindre nausée.
Donc, le monsieur fera difricilement de moi un débutant susceptible, regimbant à la jiremière piqûre. Et il me donnera plus difficilement encore pour un écrivain qui refuse au critique ses droits, le veut réduire aux seuls éloges, ne rêve que de sucre, de couronnes et de palmes. Toute ma vie de libres discussions ardentes proteste. J"ai répété à satiété que le critique a tous les droits, comme il a aussi toutes les responsabilités. Il n'est pour lui qu'un frein, la pensée du terrible compte qu'il aura fatalement à rendre un jour des jugements qu'il porte. Imaginez que ces jugements soient faux et qu'il les ait l'endus méchamment, en toute bêtise ou en toute mauvaise foi, et alors quel héritage de honte il laisse là sur sa mémoire, quand, plus tard, devant les générations futures, le li\To vilainement bafoué resplendit et triomphe 1 Nous avons, sur Balzac, des articles qui restent l'éternel déshonneur des critiques qui les ont écrits.
Mais, si le critique veut courir cette mauvaise chance, en s'acharnant sur une belle œuvre, d'être convaincu plus tard d'avoir été un sot ou un méchant, il en a bien le droit. Encore un coup, je n'entends borner par rien son champ de manœuvre, et qu'il pousse même jusqu'à la licence son droit de se tromper ou de montrer une vilaine âme ! Seulement, moi aussi, du moment que j'ai acheté le journal et que j'ai lu son article, j'gii le droit de dire qu'il se trompe ou qu'il a une vilaine âme. J'ai payé le journal trois sous, me voilà critique à mon toiir, et mon droit de le juger est aussi absolu que son droit de juger un romancier. La critique du critique, mais c'est de la critique encore, et de la plus intéressante, de la plus utile, car rien n'est plus sujet à revision qu'un jugement littéraire. Et il serait vraiment monstrueux, en ce siècle qui discute Dieu si rudement, que le critique, après s'être arrogé la propriété totale du libre examen, s'opposât à ce qu'on l'examinât librement lui-même !
Sans doute, un romancier qui se permet de juger un critique à la suite d'un* attaque de celui-ci. est dans une assez délicate posture. Tout de suite, on crie à l'orgueil blessé, à un besoin maladif d'éloges, et de là il n'y a pas loin à l'accuser de vouloir fermer les bouches, obscurcir les consciences, éteindre le soleil de la vérité étei-nelle. Il vaut mieux se taire, et c'est ce que nous faisons toujours ; mais nous n'en pensons pas moins. Et, tout de même, personnellement, cela ne m'a jamais empêché de ne pas me taire, quand il m'a plus de ne pas me taire. C'est contre l'usage, qu'importe 1 et si je cours quelques dangers, tant mieux ! cela me tient en haleine. Je laisse même mon roman de côté, je ne le défends pas. Mais le critique m'appartient, et je le juge, et j'exerce carrément mon droit, comme il a exercé le sien. Si, aujourd'hui, le procès reste confus, on verra bien, plus tard, quel était, des deux, l'écrivain honnête.
Ah '. si mes ù-ères, les romanciers, voulaient parler, quels dossiers nous laisserions .sur les
critiques ! Nous les connaissons toti.s si à fo^(^, nous avons si longuement pénétré la bonhomie de celui-ci. le dilettantisme de celui-là, l'austérité dogmatique decetautre: Moi, si l'on veut, je m'engage, pour mon prochain livre, à écrire à l'avance les articles de nos principaux critiques, étales déposer chez un notaire, sons pli cacheté. On verrait si je les connais jusqu'à l'âme 1 Eh bien ! puisque l'occasion m'en livre un, il me plaît cette lois encore de ne pas me taire, et de l'étiqueter, et de dire quel a été son rôle dans un cas que je connais d'autant mieux qu'il m'est personnel.
Nous avons eu la comédie rosse, voici venir la critique rosse. Le monsieur est le critique rosse, oh ! dans sa floraison la plus lettrée et la plus suave.
Surtout ne laissons pas le monsieur donner le change. Les droits du critique, l'amour de la vérité dans les lettres, balivernes 1 Mettons même Rome à part, il s'agit bien de mon roman, qui n'a été qu'une occasion 1 Et racontons l'histoire.
Le 9 février dernier, le monsieur publiait dans un journal du soir un article intitulé : le Cas de M. Emile Zola. D'abord, il m'y présentait, comme dans la basse presse, en candidat ridicule et éhonté, que le désir d'entrer à l'Académie abêtit et modéralise. « Il passe sa vie en fiacre, ne sortant de voiture que pour grimper les étages des Quarante... 11 observe des ameublements, il note des vestons, il pige des intérieurs... Il tâche d'attendrir les uns, de terroriser les autres. » \'ous voyez la suite, toutes les faciles plaisanteries, que le. monsieur sait parfaitement être des mensonges.
Puis, il cherche dans le journal de mon vieil ami Edmond de Goncourt, ce qui pourrait bien, en la circonstance, m'être désagréable et nuisible; et il l'imprime. Puis, il fouille la collection du journal où il écrit, pour en déterrer un vieil article de M. Anatole France sur le Rêve, de façon à me faire dire par le dernier académicien élu que je suis un romancier « à quatre pattes ». Puis, c'est un emprunt à M. Brunetière, ancien de dix ans. déclarant que « je m'enfonce de plus en plus dans l'ignoble ». Puis, c'est ma querelle avec certains jeunes, l'article que j'ai publié ici même, dont il affecte de n'avoir pas compris le sens ironique, j'allais dire symbolique, pour y voir une avance à l'Académie, ce aui est un véritable comble. Puis — et c'est ici que la chose s'aggravç, jusqu'à devenir tout à lait laide — il va chercher daxis mes livres de critique ce que j'ai écrit autrefois de l'œuvre de Dumas, de grandes sévérités, pour les exJiumer à la pleine lumière actuelle. Et, enfin, il termine, à propos du fameux recueil qu'on avait annoncé- un choix de mes pages les plus hardies, en le blâmant, mais en faisant rénumération des pages qu'on pourrait y mettre.
J'insiste sur mes anciennes critiques.au sujet des œuvres de Dumas. 11 faut savoir que Dumas votait pour moi, faisait campagne pour moi, de sorte qu'il semblait m'avoir indiqué comme son successeur possible. Nous avions «lausé très amicalement ensemble de nos vieilles polémiques
îiUéraires, sans rien abandonner ni Tun ni l'autre de nos idées, considérant simplement ces polémiques d'autrefois ainsi que des batailles loyales, après lesquelles il était beau et vaillant de se serrer les mains. Et que pensezvous du monsieur qui se montre plus susceptible que Dumas, qui va exhumer ces querelles oubliées, pour Tunique joie de les jeter en travers de mon élection?
Voyons, le jour où le monsieur a écrit cet article, était-il un critique, avait-il acheté quelque part le droit de glaner, en chiffonnier, en ramasseur de petits papiers, toutes les petites saletés qui pouvaient m'être déplaisantes et me nuire? Il ne jugeait pas un roman, ce jour-là, il ne pouvait pas crier qu'il était le défenseur du libre examen menacé. Lisez l'article, c'est une lecture pleine d'enseignement. Toutes lesphrases portent, il n'en est pas une qui ne veuille être meurtrière. Le fiel déborde, l'article sue le poison, jusque dans ses virgules, et hypocritement, sans la bravoure littéraire, haute et en •face, d'un esprit qui soutient une croyance opposée, la foi de son intelligence et de son cœur. Car le monsieur ajoute toujours quelques fleurs pour cacher les serpents, il n'oublie jamais, par tactique, le petit coupletau talent : de sorte que, si l'on s'avisait de protester, il s'étonnerait, fe- 7'ait le naïf : « Comment : l'auteur n'est pas satisfait? X'ai-je pas dit qu'il avait du talent? Que veut-il donc de plus ? » Et l'article roule son flot de perfidies empoisonnées.
Pendant la semaine qui suivit l'article du février, je rencontrai cent personnes qui me dirent le même mot : « Ah ; la jolie rosse ! » On baptisait le monsieur. Et, en véiité, l'article finissait par une perle. Après avoir travaillé de son mieux à noyer mon élection dans la boue, il terminait par cette phrase : « vSi M. Emile Zola n'est pas élu, il ne devra s'en prendre qu'à luimême. » La voilà bien, la losserie, la voilà bien :
Mais continuons l'histoire. Le drame se corse «t va éclater.
Rnine paraît, et le monsieur donne à son journal un premier article, le 17 mai. Il était quelconque, une analyse du sujet, un résumé bâclé, accompagné d'extraits pris au hasard, sans qu'on pût savoir pourquoi ceux-ci plutôt tjue d'autres. Une compréhension affectée <les grandes lignes du livre, des problèmes religieux et sociaux que l'auteur avait a"ou1u y. étudier. Un de ces volontaires salmigondis, comme le Tinlamnrre en publie par farce, et où il est si aisé de ridiculiser une œuvre. Si cela est de la critique, je le veux bien, mais cela ne fait honneur ni au critique qui l'écrit, ni au journal sérieux qui le publie. Seulement, le monsieur iinnonçait un second article, et il terminait par I l'tte phrase : « Il faut analyser cette gangue, trier le déchet, extraire les morceaux de métal lirécieux, les effigies durables et les pages belles, n Ma foi, je l'avoue, j'ai été assez naïf pour attendre avec quelque curiosité le second article, en pensant que le monsieur allait sans doute enfin faire œuvre de critique et que cela pouvait m'intéresser.
Mais, ici, faites bien attention que l'élection
académique allait avoir lieu le 2S mai. et que l'article annoncé devait paraitie le 24 mai, quatre jours auparavant, juste le temps au poison d'agir, si une main experte savait le verser. Et c'est alors que le monsieur a eu la triomphante idée de lancer son accusation de plagiat. Excellent cela, àlaveilledu vote : Voilà qui était bien l'ait pour jeter le trouble parmi lej électeurs hé- ■ sitants : Moi, naif, qui attendais une critique raisonnée, ah bien, oui : Gtrtes, si le monsieur avait discuté une méthode, ma méthode de travail, rien n'aurait été plus juste. On a bien le droit de discuter une méthode de travail et de la trouver mauvaise. Mais tout l'article tendait à dénaturer ma façon de me documenter, à laisser entendre que mon livre n'était fait que d'emprunts, à faire en un mot de moi un éhonté plagiaire, sachant très bien l'idée de crime littéraire infamant qui s'attache de nos jours au plagiat.
Est-ce de la critique? est-ce de la Ciitique, encore une fois? N'est-ce pas du meurtre, l'intention assassine ne s'étale-t-elle pas à chaque ligne, comme je l'ai dit? Et le couplet au talent y est toujours, allez : Voilà un auteur bien difficile de ne pas se contenter qu'en lui accorde du talent, lorsqu'on essaye de l'égorger en disant qu'il vole les autres : Sans compter les niaiseries, les grossièietés, que le monsieur me prêtait gratuitement, tout cela pris à de.s commérages, à ces fameuses interviews, où l'on me fait dire régulièrement ce que je n'ai pas ilit, et .sur mon séjour à Rome, et sur le Pape, et sur ma façon de me renseigner à coups de pourboires aux domestiques. Est-il permis qu'un critique, qui est un lettré, qui écrit dans un journal grave, argumente sur de si évidents mensonges? Et c'est lui qui m'accuse de me servir des premiers documents venus 1 Mais le pauvTe homme ne s'aperçoit donc pas qu'il ne s'appuie même pas sur des documents et qu'il vit des inavouables déchets du bas journalisme 1
De nouveau, toutes les peisonnes que je rencontrais me répétaient le ju.'-le mot : « Ah ! la jolie rosse ! ah : la jolie rosse I » Des amis à moi s'indignaient de cette manœuvre de la dernière heure, me poussaient à répondre tout de suite. Je n'ai pas voulu, et, lorsque le nions iei-r s'étonne que j'aie attendu quinze jours, c'est simplement qu'il ne me plaisait pas de me défendre avant l'élection. Les choses s'y sont d'ailleui-s passées telles que je les prévoyais, et je suis absolument convaincu que la rosserie du monsieur n'a eu aucune influence sur les votes des académiciens. Mais rosserie elle est, et rosserie elle restera. ?' 'S\i<
A qui donc, je le répète pour conclure, le monsieur tera-t-il croire que je nie les droits du critique et que j'ai voulu le bâillonner? Ces droits, je les ai exercés, je les ai subis, si largement, depuis tant d'années, qu'il est vi aiment enfantin de me présenter comme un despote nourri de sucre, qui ne veut pas connaître le fiel.
Que mes frères, les romanciers, malmenés par le monsieur, trahis et salis, se taisent, ne disent pas tout haut l'opinion générale qui s'est peu à peu faite sur sa partialité, son besoin de déconsidérer le talent et de souiller le succès, je le
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comprends, ce sont des sages. Mais moi, je ne suis pas un sage. J'ai revendiqué le droit de juger le juge, et rien au monde ne peut m'empêclier d'exercer ce droit. Qa'il ait mal à l'estomac, ce serait encore l'explication la plus heureuse pour lui. Dans ce cas, je le plaindrais. Mais, ma foi, qu'il en souffre et qu'il en maure, si c'est le flot de sa bile littéraire qui a empoisonné sa conscience de critique 1
Voyez-vous, petit monsieur, je n'ai plus
qu'une envie, dans les articlesjque je^donne à ce journal, c'est de faire, si je le puis, un peu de vérité et de justice. Oui, je n'ai repris ma plume de journaliste que pour cette besogne, et je mets là l'unique passion de ma vieillesse commençante : être intellectuellement très brave, écrire ce que beaucoup d'autres pensent et n'écrivent pas. Oh 1 je sais ce que cela m'a déjà coiité et me coûtera encore. Mais j'aurai eu la joie de me satisfaire.