‹ Œuvres critiquesChapitre 8 sur 83 · A L'ACADÉMIE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

A L'ACADÉMIE FRANÇAISE

M. Dumas occupe dans notre littérature une large place, dont les circonstances ont encore exagéré l'importance. A l'étranger surtout, il est regardé comme l'expression du génie français moderne, dans ce que ce génie a de hardi et de distingué. Il y a là une erreur très explicable. M. Dumas n'est point un artiste, je veux dire qu'il n'a pas le souci des curiosités du style ; d'autre part, il est de talent bourgeois, il reste de plain-pied avec la foule des lecteurs et des spectatem-s ; enfin, et c'est là surtout ce qui explique ses succès extraordinaires, il a tout juste assez d'audace pour paraître en avoir beaucoup, sans pourtant en avoir au point de scandaliser son public. Il est moyen en toutes choses, même lorsqu'il semble crever d'originalité, voilà son grand secret. Paraître original et ne l'être pas, c'est le triomphe.

Ceci demande sans doute à être développé. J'ai dit que M. Dumas n'était pas artiste. 11 n'a pas, en effet, l'heureux choix du mot, la trouvaille de l'adjectif pittoresque, l'image vive qui évoque un personnage ou un paysage, brusquement. Il écrit d'une plume lourde, qui s'embarrasse dans les tournures les plus fâcheuses de la langue. Ses phrases sont longues, filandreuses, toutes hérissées de qui et de que, toutes noyées d'incidentes inutiles. Rien n'est plus exaspérant que ae l'entendre traiter de grand écrivain. C'est au contraire l'écrivain qui pèche en lui. Il a donné le change aux critiques de nos petits journaux par le ton cassant et doctoral de tout ce qu'il écrit ; il a lancé des « mots », des phrases paradoxales, sur le tour desquelles on s'est extasié. Cela a suffi, personne ne s'est encore avisé de prendre une page de' lui" et de l'étudier, au point de vue de la simple facture du style.

J'ai ajouté qu'il était de talent bourgeois, et que ses prétendues audaces allaient tout juste assez loin pour attrouper la foule, sans nécessiter l'intervention des sergents de viUe. En France, il suffit d'annoncer quelque chose d'extraordinaire ; les gens s'imaginent avoir vu ce qu'on leur a promis, et ils se retirent enchantés, je connais un romancier qui allèche les acheteurs, en faisant courir le bruit que son dernier volume contient des tableaux très risqués ; les tableaux en question sont parfaitement absents; mais le volume ne s'en enlève pas moins à vingt éditions. Certes, M. Dumas ne se li\Te pas à" ce trafic. Seulement, il s'est fait sur son compte une légende d'audace qui le donne comme un auteur fouillant sans peur le cadavre humain, jusqu'aux entrailles. Naturellement, cela tente les curieux; et les curieux sont d'autant plus ravis que, s'ils lisent an de ses ouvrages, ils y trouvent uniquement des thèses très morales. Toute l'au-

dace consiste dan certaines expressions un peu crues, qui détonneii tau milieu de la lourdeur des phrases. Ajoutez à c<^la une façon de résoudre les problèmes sociaux ^jar des mots à effet et des expédients d'auteur dramatique. M. Dumas ne se doute guère qi'.e la véritable hardiesse, en littérature, est d'aborder la nature humaine telle qu'elle est. de l'étudier patiemment, de ne pas vouloir la faire entrer dans le moule éti'oit d'une utopie. Lui, en pontife, commente la Bible, parle de la feanme comme il parlerait d'une machine dont on change à volonté les rouages ; et il tranche, il prophétise, il accommode la nature à la plus étrange sauce philosophique qu'on puisse goiiter. Son « Tue-la 1 » est fameux. Après avoir écrit trente pages apocalypticpies sur la femme adultère, il crie au mari trompé : « Tuela !» Il est tout entier dans ce cri si longtemps préparé, si faux, si injuste, si peu digne d'un véritable docteur es sciences sociales, comme aurait dit Balzac. On ne tue pas les femmes, même les plus coupables, quand on est romancier et dramaturge : on les étudie.

Le grand mai en ce moment, chez nous, c'est que nous n'avons pas de critique. Sainte-Beuve a été le dernier juge autorisé qui faisait et défaisait les réputations. Beaucoup de gens se mêlent de parler littérature ; il faut bien emplir les jouinaux. Mais les articles cpii paraissent ne sont guère que des annonces délayées. Cela expUque les dimensions énormes que la personnalité de 5L Dumas a pu prendre. On commence, il est vrai, à sourire, derrière lui, en haussant les épaules. Je sais des salons où il est traité fort cavalièrement. Il n'en jouit pas moins d'une telle célébrité, que ses confrères ne se hasardent plus à l'attaquer, de peur d'être taxés de jalousie. Les choses en sont venues à ce point : un éditeur ayant à lancer une nouvelle édition de Manon Lescaut, a demandé une préface à M. Dumas, et s'est avisé de mettre son portrait en tête de TceuATe de l'abbé Prévost. Maintenant, on parle d'une préface de lui pour Y Imitation de Jésus-Christ. 3£etlra-t-0Qi aussi le portrait?

Certes, je ferais ici une besogne peu patriotiqxie, si je ne réclamais pas de l'étranger une acbniration plus juste pour toutun groupe d'écrivains, qui sont beaucoup moms bruyants que M. Dumas. Je veux parler de l'école naturaliste qui procède de Balzac, et dont font partie M. Flaubert et MM. de Concourt. C'est dans les ou\Tages de ces romanciers qu'il faut aller chercher le génie français moderne, avec sa passion de l'analyse, son souci de la vérité, son amour du style. On me dit qu'en Russie M. Dumas est acclamé, et que c'est à peine si l'on y connaît la Madame Bovary de M. Flaubert, et la Germinie Lacerteux de MM. de GoncourL

Eh bien ! cela est %-raiment humiliant pour un Français. On ne goûte, en ce cas, notre littérature contemporaine que dans ses côtés médiocres. Nous avons des tempéraments originaux, d'une réelle hardiesse, qui méritent tous les éloges accordés si libéralement à M. Dumas. La vérité est que l'engouement du public ne va pas à eux. Ils sont trop âpres, trop vraiment terribles dans la façon magistrale dontils dissèquent le cadavre humain. Et je comprends que l'étranger les ignore, car il doit trouver rarement leurs noms dans les journaux de nos boulevards, si dévots aux modes du jour.

Toutefois, l'entrée de M. Dumas à l'Académie a été une chose heureuse. Quel que soit le rang qu'il doive occuper dans notre littérature, il n'en est pas moins un talent moderne, un oseur, pour le plus grand nombre. C'était donc le romantisme, qui pénétrait dans le temple de la tradition. A ce point de wxe, la solennité publique de la réception offrait un xiî intérêt.

Plusieurs circonstances doublaient encore cet intérêt. Le père de M. Dumas, le grand Dumas, n'a pas fait partie de l'Académie, où il a été cependant tenté de frapper plusieurs fois; il se savait éconduit à l'avance, les membres de la grave compagnie trouvant qu'il menait une existence par trop débraillée. Il était, en effet, un grand coureur d'aventures, ^^vant dans des dettes énormes, dépensant à des entreprises extraordinaires les millions qu'il gagnait, travaillant et jouissant avec un rire large de géant satisfait. Celui-là avait un génie débordant, une puissance d'imagination comme aucun écrivain dans aucune littérature n'en a jamais montré. Il reste un colosse d'or et d'airain, aux pieds d'argile. On comprend que son allure de taureau échappé ait terrifié les tranquilles vieillards endormis dans leurs fauteuils d'immortels. M. Dumas fils, au contraire, devait leur plaire. Il est aussi froid et aussi calculateur que son père était ardent et prodigue; il a mis son talent sous clef, dans un coffre-fort, et, tous les deux ou trois ans au plus, il en tire quelcfues pages. D'autre part, il n'a pas jeté le meilleur de sa vie aux quatre coins du ciel; il s'est marié, a fait fortune, se couche régulièrement chaque soir à dix heures, collectionne des objets d'art et des tableaux. Aussi n'a-t-il eu qu'à se présenter, pour qu'on l'accueillît à bras ouverts. L'Académie a peutêtre voulu profiter de l'occasion pour honorer indirectement le grand Dumas. En recevant le fils, elle laissait entrer h nom du père. Quoi qu'il en soit, 1 1 curiosité était grande, car on s'attendait à entendre M. Dumas réclamer bien haut une part de son fauteuil pour l'illustre mort.

Il faut dire, puisque je parle de la singularité des choix de l'Académie, qu'elle se trouve souvent- dans le plus grand embarras. Cette compagnie où sont réunis des hommes du monde, des prélats, des profeesseurs, des orateurs, et même quelques écrivains, vit de trditions. Elle ne saurait, sans se suicider, ouvrir impunément la porte à tous les hommes de génie. C'est ce qui explique qu'elle ail laissé dehors Molière, Balzac, Michelet; c'est ce qui explique encore que, tout en étant académicien, Victor Hugo n'a plus mis les pieds à l'Institut, depuis vingt-cinq ans. L'élément purement littéraire n'y est toléré que dans des proportions fort minces, de

façon à ne pouvoir jamais prédominer et avoir la majorité. Les élections y sont souvent iiolitiques. Dernièrement, c'était M. Guizot qui y faisait la loi ; il s'y consolait de la perte du pouvoir, il pouvait croire qu'il gouvernait encore tout un monde. Pourtant, de loin en loin, il faut bien laisser entrer un écrivain. Le théâtre, le roman, la poésie, doivent être représentés. C'est lorsqu'un des rares fauteuils réservés aux lettres devient libre, que les embarras de l'Académie commencent. Où aller chercher un littérateur qui ait assez de talent pour justifier l'honneur qu'on lui fait, et qui pourtant ne soulève pas trop de tapage, au point d'être désagréable à ses collègues'? Beaucoup d'honnêteté, unpeu de médiocrité, c'est l'idéal. Certains noms cependant s'imposent parfois. Tel est le cas de M. Dumas. Ayant un auteur dramatique à choisir, on ne pouvait pas ne point aller à lui. D'autant plus que, je le répète, il est beaucoup moins effrayant qu'il ne le paraît. Il s'est jeté dans le mysticisme depuis quelque temps. Il a fait des actes de foi de bon chrétien. L'Académie a donc pu, dans cette circonstance, contenter le public et paraître faire un acte de courage tout en sachant bien qu'elle n'introduisait pas un loup dans la bergerie.

C'est au théâtre que M. Dumas est un maître. Je n'aime pas sa langue, son naturel factice, ses tiradesàefîet qui montrent continuellementl'esprit de l'auteur sous le rôle du personnage. Mais il n'en reste pas moins un de nos rares auteurs dramatiques d'un mérite réel. Ses débuts promettaient même mieux qu'il n'a tenu. Dans ses premières pièces, il n'était pas encore le terrible prédicateur de ses derniers drames. C'est dans le Demi-Monde que sa rage d'améliorer la race humaine s'est déclarée. Depuis cette comédie, le mal a grandi, la croyance qu'il avait une mission à remplir a tourné chez lui à l'idée fixe. On le désobligerait certainement beaucoup en lui disant que les femmes de ce siècle ne lui doivent pas un peu de leur vertu. L'auteur dramatique se perd dans l'illuminé. Souvent, j'ai regretté cette tendance fâcheuse, chez un esprit si pratique; car, je le répète, il a une véritable puissance et une grande habileté, il possède le sens très développé du théâtre; certaines de ses pièces sont des merveilles de précision. Il en calcule les moindres effets, non pas à la manière étroite de Scribe, mais avec une simplicité et une largeur de moyens très remarquables. J'ai vu ses adversaires "eux-mêmes sortir enthousiasmés de ses premières représentations; la réflexion ne venait que plus tard, le premier sentiment était une réelle admiration pour cet homme doué qui impose, grâce à l'optique de la scène, les situations et les personnages les moins vrais, en faisant crier toute une salle à la vérité. Ce prodige s'est passé, par exemple, le soir où l'on a joué Monsieur Alphonse; la pièce est allée aux nues; on s'embrassait d'émotion dans les couloirs. Les jours suivants, les objections s'élevaient de toutes parts, pas un des personnages ne semblait réel, l'œuvre tombait en miettes.

C'est donc l'auteur dramatique que l'Académie a reçu, et en toute justice. L'événement, comme j'ai essayé de l'expliquer, avait soulevé une grande curiosité dans le public lettré. Aussi, le jeudi 11 février, les queues se formaient-elles

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devant l'Institut, dès onze heures du matin. D'ordinaire, les réceptions se passent en famille, au milieu d'un public particulier composé de vieux messieurs et de vieilles dames, touchant au monde académique par des liens de parenté plus ou moins éloignés. Cette fois, le beau monde était là, la princesse Mathilde, les princes d'Orléans, des généraux, des ministres. Mademoiselle Croizette, de la Comédie-Française, a causé une émotion extraordinaire, en entrant avec un délicieux chapeau blanc; car les voûtes graves du palais Mazarin n'ont pas la joie de voir souvent d'aussi jolies personnes. Le public, entré à midi, a dû attendre jusqu'à une heure. Dans les tribunes, on était tellement serré, qu'une dame s'est trouvée mal. Rien n'est curieux comme cette salle étroite, dans laquelle les huissiers trouvent moyen de placer deux fois plus de monde qu'elle n'en peut contenir; ils apportent des chaises, des tabourets, des pliants; ils font asseoir des femmes partout, entre les bancs, le long des passages, au pied même du bureau. Bientôt, il n'y a plus un coin libre; c'est une masse de têtes compacte; on ne peut risquer un geste, prendre son mouchoir dans sa poche, et si l'on s'ennuie, on n'a qu'à dormir, on est sûr de ne pas tomber.

Enfin, à une heure précise, l'Académie fait son entrée. D'abord, c'est le bureau, MM. d'Haussonville, Patin et Rousset; puis ,1e récipiendaire, M. Dumas, entre, suivi de ses deux parrains, MM. Camille Doucet et Legouvé. Ces six personnages portent l'uniforme académique, l'habit de drap vert sombre, bordé d'un large feuillage de chêne en soie vert clair. Le costume est triste ; le moindre de nos sous-préfets est plus triomphant, dans son uniforme galonné d'argent. Ensuite, derrière ces messieurs, arrive le flot des académiciens, en redingote, en paletot, les uns avec des foulards roulés autour du cou, d'autres perdus dans d'immenses cache-nez. Et nulle toilette, le sans-façon le plus incroyable, l'abandon de savants qui dédaignent les vains soucis de la coquetterie. Ajoutez que ces messieurs n'ont rien de majestueux ; il y en a de gras, de maigres, des %isages parcheminés, des laces rondes comme des outres, tous chauves, sauf quelques-uns qui étalent de longs cheveux de poètes rêveurs. Aussi est-ce, dans la salle, un chuchotement de stupeur, quand on les voit se précipiter par une seule porte, pareils à un troupeau de mouton?, se poussant, gagnant leurs places au milieu d'une débandade inexprimable. Certaines physionomies originales, un petit vieux tout cassé qui a une figure noire de bonhomme en pain d'épices, un grand vieillard dont les membres semblent taillés à coups de hache, font sourire discrètement les dt mes. Cependant, ces messieurs se sont assis ; les plus frileux tirent de leur poche un bonnet de soie dont ils couvrent leur crâne nu; les braves se contentent de relever le collet de leur paletot, car la salle est fraîche, malgré l'entassement de la foule. Et la séance peut commencer.

M. Dumas est debout, à droite du bureau, entre ses deux parrains. Les feuillets de son discours sont placés devant lui, sur le pupitre traditionnel. Il est très pâle. Rien n'est plus poignant que cet instant solennel, lorsqu'on n'a pas l'habitude Je parler en publie. Pourtant, il

se décide, et il commence d'une voix un peu sourde, les yeux obstinément fixés sur le papier. Il lit sans un geste, sans un arrêt, avec un balancement continu des épaules. Peu à peu, sa voix s'alTermit; mais l'attitude de toute sa personne reste lourde et embarrassée. Il est vrai que les dames le mangeaient des yeux; de toutes jeunes filles tenaient des jumelles braquées sur lui. Je jurerais qu'il aurait donné beaucoup pour faire lire son discours par mademoiselle Croizette, qui souriait tendrement en le regardant.

L'analyse complète du discours de M. Dumas m'entraînerait trop loin. Songez que ces sortes de harangues durent à la lecture une heure et quart. Je le résumerai donc le plus brièvement possible. D'abord, on a été très surpris de voir que M. Dumas consacrait seulement à la mémoire de son père les premières lignes de son discours; on s'attendait à une étude développée, et c'était même là un régal que les curieux se promettaient. Ensuite, on s'est beaucoup étonné de ce que le nouvel académicien se soit décidé à parler la langue académique, sans se permettre un seul de ces axiomes de haut goût qui l'ont rendu célèbre. Il a fait très sagement l'éloge de M. Lebrun, l'immortel mort, hélas ! à jamais, auquel il succède aujourd'hui. La vérité était que le panégyrique de ce poète oublié de son vivant, offrait une matière singulièrement ingrate; M. Lebrun, l'auteur d'une Marie Stuart, qu'il a empruntée à Schiller, était à coup sûr le plus honnête homme du monde; mais les lettres n'ont pas' fait en lui une perte tellement irréparable, qu'il soit nécessaire de le pleurer longtemps. D'ailleurs, le public se moquait bien de M. Lebrun ! Il n'était pas venu là pour entendre parler d'un poète dont les quatre cinquièmes des assistants ne connaissaient certainement pas un vers. Aussi, tant qu'il était question du mort, on dodelinait de la tête, on sommeillait à demi. C'était le vivant qu'on guettait, c'était surtout les digressions du discours qu'on accueillait par des rires et par des applaudissements.

Je signalerai deux de ces digressions. M. Dumas, par une transition légèrement forcée, est venu à parler du Cid et de la querelle de Corneille et de Richelieu. L'histoire raconte que le grand ministre était un méchant poète, et que le succès éclatant du Cid souleva en lui une terrible jalousie, à ce point qu'il chargea l'Académie de prouver au public la sottise de ses applau» dissements. C'est là un de ces coins de vilenie laissés par la nature dans les âmes les plus hautes. Mais M. Dumas change tout cela, avec ce besoin de falsifier l'humanité qui le tourmente continuellement; les hommes ne lui semblent pas bien comme ils sont, il entend les raccommoder, les arranger à son caprice. Selon lui, Richelieu n'a pu céder à une basse jalousie ; s'il a traqué la tragédie de Corneille, c'était par patriotisme; il ne voulait pas que le poète exaltât sur la scène un héros espagnol, au moment même où la France était en guerre avec l'Espagne : il redoutait en outre que les déclamations chevaleresques de Rodrigue aux pieds de Chimène ne fussent d'un mauvais exemple pour la noblesse française. Et il part de là pour échafauder toute une thèse, il ne paraît content que lorsqu'il a prêté à Richelieu ses propres pensées et son

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propre langage. Ou peut suiTte ici ses procédés habituels : quand il tient un personnage, il conuaence par hii enlever tout ce qu'il a d'iinmain, les prétendues petitesses qui sont l'ombre forcée des hautes qualités: puis, dès qu'il a obtenu le mannequin qu'il désire, il lui fait endosser les rêves ntopiques de son imagination.

L'autre digression est plus intéressante. On savait à l'avance que JI. Dumas parlerait du théâtre contemporain, et on l'attendait sur ce terrain, qui est comme son domaine. Il n'avait point caché à ses amis qu'il comptait profiter de l'occasion pour se défendre du reproche d'immoralité dont on a longtemps poursuivi ses pièces. Tout son plaidoyer s'est borné à réclamer pour l'auteur dramatique une liberté entière ; les sociétés se renouvelant sans cesse, le champ d'observation du dramaturge est infini; à chaque heure, des pei-sonnages nouveaux doivent être mis à la scène. Et, a-t-il ajouté avec raison, le public est autrement sévère que les critiques les plus sévères; jamais le public ne tolérera une inconvenance. Il y a là une censure continuelle, sous laquelle les plus grands écrivains doivent plier les épaules. Puis, répondant à cette accusation qu'on ne peut mener les jeunes filles voir certaines pièces modernes, il a dit en excellents termes : « Je respecte trop les jeunes filles pour les convier à tout ce que j'ai à dire, et je respecte trop mon art pour le réduire à ce cpi'elles peuvent entendre. »

Toute cette partie du discours de M. Dumas est certainement la meilleure. On sent qu'il est chez lui. Il s'y trouve bien un écho des préfaces célèbres, dout il a accompagné ses pièces. La préoccupation de la femme y est constante. La femme est à la fois reine et esclave, nécessaire et iniitile, dangereuse et efficace; il la tue à coups de talon, il la met dans un paradis de béatitude. Xous avons eu un autre exemple, en France, de cette possession d'un écrivain par l'éternel féminin;, je veux parler de Jlichelet, qui avait fini par faire de' la femme le pivot sensuel sur lequel tournait le monde. Le cas de 31. Dumas est moins tendre; Michelet s'agenouillait avec des sang-lots ; lui, se pose en législateur, en confessiHir, en redresseur d'âmes. On raconte que, chaque jour, des femmes vont secrètement le trouver dans son cabinet de travail, pour lui oa^Ti^ leur cœur, avouer leurs fautes, demander des consolations et des conseils. Dans un salon, on le voit souvent allongé sur un fauteuil, entouré d'un triple rang d'adorables pénitentes, qui tiennent en sa compagnie des assises d'amour. Comment faut-il aimer? de quelle façon met-on à la porte un amant devenu gênant? quel est le plus sûr moyen de ramener un mari iaifidèle? D'ailleurs, tout cela estenl'honneiu- de la plus stricte moralité. C'est un pontife qui soigne les cœurs malades. M. Dumas occupe ainsi une place énorme dans notre époque : il est le saint Vincent de Paul des éjiouses et des amantes malheurenses.

En somme, son discours a été convenablement applaudi. La vérité était qu'on attendaiit mieux. J'ai entendu deux dames qiii déclaraient certains passages mal écrits; ce jugement m'a fort étonné. On espérait je ne sais quelle haute fantaisie, un morceau brillant qui ferait époque dans les fastes de l'Académie. Quand 51. Dumas

s'est assis, très content de s'être débarrassé delà corvée, il m'a semblé cjue les petites mains gantées de mademoiselle Croizette tentaient vainement de soulever une deuxième salve d'applaudissements, qui n'a pu aboutir.

Pendant cinq minutes, un grand brouhaha a empli la salle. Puis, au bureau, M. d'Hausson- \ille s'est mis à lire, à son tour. C'était la réponse au récipiendaire. M. d'Hausson ville est un ancien diplomate, que l'Académie a accueilli à titre d'historien ; il a, en effet, écrit plusieurs ouvrages, dont les deux principaux sont VHiaioire de la politique extérieure du gouvernement français, de 1830 à 1848, et l'Histoire de la réunion de la Lorraine à la France. Très grand, très robuste, portant en athlète ses soixante-six ans, il est un de ces gentilshommes libéraux qui donnent aujourd'hui, dans le domaine de la politicfue et des lettres, les grands coups d'épée qu'ils distribuaient autrefois sur les champs de bataille. C'est un homme du monde fort distingué, ayant conservé la tradition du beau langage et des formules polies de nos pères. Aussi le coatraste avec M. Dumas était-il frappant. Deux mondes se trouvaient en présence : l'ancienne Fiance, avec sa finesse ironique, sa diction élégante et pleine de bonhomie, sa famiharité liautaine; et la France actuelle, avec sa brutahté d'action, son débit fiévreux, son enquête qui ne respecte rien. Dès les premiers mots de M. d'Haussonville, on a senti l'abîme qui le séparait de M. Dumas. Il était tranquillement assis au bureau, discourant comme dans son saiotw prenant sur le papier des phrases qu'il jetait ai« ]3ublic, d'un petit geste aimable de la main. II souriait, se renversait, causait. Quand il avait une méchanceté à lancer, on la devinait à l'expression subitement mahgne de sa physionomie. Jamais orateur n'a été plus à son aise. Ajoutez à cela que M. d'Haussonville est affligé' d'une grande surdité ; mais il n'y paraissait guère, car il semblait s'écouter parler, et il s'arrêtait parfaitement, quand on applaudissait.

C'est alors que le spectacle est devenu singulièrement curieux. Les académiciens cfui avaient écouté M. Dumas d'un air boudeur, comme s'ils se fussent méfiés de ce nouveau collègue, ont fait mine tout d'un coup' de s'amuser pTodigieusement. C'était vraiment un des leurs qui parlait : ils le reconnaissaient à sa voix fluette, ils goûtaient ses moindres mots, en gens déhcats qui se retrouvaient en famille. Le public luimême, charmé du ton aimable de M. d'Haussonville, l'écoutait en souriant à demi. Et l'orateur, en vérité, était fort amusant. Sa réponse à M. Dumas, mesurée dans la forme, contenait les critiques les plus vives. N'est-ce point une plaisante aventure? M. Dumas est comblé de gloire; M. Dumas ne peut lâcher un mot, sans que toute wne légion d'admii'ateurs se pâment: M. Duma»» ambitionne r.\cadiémie qui l'accueille à brus ouverts ; et voila q\i?, le jour solennel de sa réception, lorsque le Paris intelligent est là pour le voir couronner d'immortalité, il reçoit en pleine fiffure les railleries les plus aiguës qu'on ait osé risi^pier sitr son tal-'Ut. Oui, M. d'Haussonville a eu ce courage : il a dit des vérités qui auraient fait tomber la plume des mains de tous nos joarnafetes. Cette Académie, si décriée, si dédaignée, cette compagnie d'invalides sur laquelle

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s'exeree la verve des débutants, a eu une heure de hardiesse tout à tait méritoire. Certes, je n'ai point pour elle une grande tendresse; elle est caduque, elle sert médiocrement les letti'es; mais je dois avouer que j'ai goûté une heure de joie, à la trouver plus véritablement jeune que nous tous.

Connaissez-vous quelque chose de plus fin que l'ironie de M. d'Haussonville traitant, après M. Dumas, la question de l'immoralité dans les lettres? M. Dumas s'était défendu complaisamnient d'être un auteur immoral; il avait même insisté, comme pour laisser entendre que son génie seul était responsable des hardiesses qui effarouchaient le \'nlgaire. A la vérité, il ne lui déplaisait pas de garder au front un peti de la splendeur de l'enfer. Et c'estalorsqiie M. d'Haussonville lui a dit, de sa voix gracieuse : « Vous immoral ! Allons donc ! N'ous avez bien raison de vous défendre, monsieur. Je vous tiouve ti'ès moral, trop- moral. » M. Dumas trop moral poui' l'Académie, n'est-ce pas une perle? Mais il faut citer les paroles mêmes de M. d'Haussonvills. « Vos procédés sont tellement habiles, que vous réussissez à accommoder merveilleusement toutes choses. Ce que vous écrivez sera toujoure un régal pour les esprits déhcats ; seulement, viennent les imitateurs, et je craindrais de les entendre me dire comme dans l'a satire de Boileau : « Aimez-vous la morale? on en a mis partout. Je ne déteste pas la morale, je consens même à la prendre à fortes doses, mais j'entends qu'on me la serve en son lieu et place, et je compte sur vous, monsieur, pour vous retourner au besoin avec moi conti-e les maladroits qui, sous prétexte d'innovation, s'aviseraient de transporter le sermon au théâtre. » On ne dit pas plus joliment son fait à un homme. Tous les mots portent. Entendez que l'innovateur maladroit qui transporte le sermon au théâtre, n'est autre que M. Dumas. Ses dernières pièces, la Femme de Claude suriout, sont clairement désignées. Le voilà désormais jugé : le terrible auteur dramatiipie dont les audaces donnent de petits frissons à la bourgeoisi.e, déborde de moralité. Et rien n'est pltis^Tai, rien ne précise davantage le talent de l'écrivain ; c'est un faiseur de sermons, un prétendu observateur qui noie lus quelques vérités qu'il trouve, dans un gâchis stupéfiant de divagations philosophiques.

Il a deux sortes d'observateurs,, ceux qui observent en savants, et ceux qui observent en médecins. Les premiers ont l'amour de la vérité; ils étudient l'homme jusque dans ses plaies, parce qu'ils trouvent la carcasse humaine prodigieusement intéressante ; l'expérience seule les tente, l'analyse est leur grande joie. Les seconds, au contraire, ont la passion de guérir; s'ils s'arrêtent à une belle maladie morale, c'est pour inventer immédiatement un remède ; dans leur hâte, ils acceptent le premier diagnostic venu, et les voilà qui s'égarent en thèses de toutes sortes, prodiguant les ordonnances, oubliant le sujet par tendresse pour la médecine. Balzac était parmi les premiers, M. Dumas fait partie dles seconds.

Sans doute, M. d'Haussonville n'est pas allé jusqu'à reprocher à M. Dumas de chercher à morahser les masses au théâtre. Il a toutefois tracé très nettement le rôle de l'auteur dramatique.

au point de vue de son influence sur les mœurs, (t Je ne crois pas, a-t-il dit, que la scène soit une école d'enseignement public, ni le lieu le mieux choisi pour développer certaines thèses, si exemplaires qu'elles puissent èti'e, ni pour provoquer certaines réformes, si grande que soit leur utilité. Au risque de vous paraître facile à contenter, je me borne, en lui laissant d'ailleurs toute liberté d'allures, à demander à Fauteur d'une œuwe dramatique, de laisser à la sortie du théâtre les spectateurs et les spectatrices dans une situation d'âme meilleiu'e qu'à leur entrée. Voilà toute la morale que je lui impose. ». Certes, cela est fort lai-ge, et l'on ne s'attendait guère à tant de libéralisme littéraire de la part d'un académicien.

Je citerai encore la réponse à la phrase de M. Dumas sur les jeunes filles, auxquelles il interdit l'entrée du théâtre, pour pouvoir y ti-aiter librement tous les sujets. M. d'Haussonville n'est point si prudent. « Pour mon compte, je ne déconseillerais pas aux pères de famille de mener leurs filles aux pièces de Molière, quoiqu'elles soient exposées à y entendre des mots un peu crus, aujourd'hui rejetés par la prudei-ie de notre langue moderne. J'ai connu, par contre, des mères qui volontiers auraient parfois fait sortir leur.s filles de l'éghse. afin de les dérober à d'autres leçons tombées du haut de la chaire. Toutes saintes et sacrées qu'elles soient, les chères créati res qui font la joie et l'honneur de nos foyers, n'ont pas besoin d'être élevées dans une atmosphère factice. » C'est complet. Voilà l'Académie, maintenant, qui envoie les jeunesfilles au théâti'e, lorsque M. Dumas lui-même, le terrible M. Dumas, ne veut pas qu'on lealaisse passer au contrôle.

Le discours de M. d'Haussonville continue ainsi, spirituel, moqueur, relevant unt à une les opinions de M. Dumas. C'est une critique impitoyable que rien ne désarme. Il faut entendre comment le grave liistorien, i'ancien diplomiate de Louis-Pllilippe, plaisante l'auteur de la. Dame aux camélias sur sa tendresse pour les fenranes. Après avoir rappelé ses premières pièces, dans lesquelles les femmes sont ramenées au bien par des sentiers de fleurs, il ajoute :: « II semble,, d'ailleurs, que vous n'avez pas eu longtemps confiance dans l'indulgence comme moyen de mener à bonne fin la croisade que vous avez entreprise contre les atteintes portées à la foi conjugale. On dirait l'indignation d'un législateur ulcéré de ce que l'on n'a pas observé ses pré^ ceptes,.et qui prend lo' résolution de les appuyer; puisqu'il le faut, par les châtiments les plus sévères... Tous les moyens vous sont bons pour punir les épouses infidèles. Qu'elles se méfient désormais de ces jolis couteaux à manche dfr jade qui trahientsur les tables, des pistolets que leurs- maris prennent la fâcheuse habitude de porter dans leur poche et de ces fusils d>e nouvelle invention oubliés dans les coins; qu'elles ti'emblent à la pensée de cette réserve de canons perfectionnés que vous leujr faites apercevoir dans le lointain, et qui pourront servir un jour aux exécutions générales. Certes, elles auront le cœur bien hardi, celles qui ne reculeront pas devant ce formidable appareil de moralisation 1 » La salle entière accueillait; chacune de ces phrases par des éclats de rire ; les allusions aux dénoue-

ŒU\TIES CRITIQUES

ments de l'Affaire Clemenceau et de la Femme de Claude, saisies par tout le inonde, égayaient jusqu'aux académiciens eux-mêmes.

M. d'Haussonville n'a pas manqué de dire son avis sur la singulière légende que M. Dumas avait racontée, au sujet du Cid. Les étranges scrupules de Richelieu qui condamne Rodrigue parce qu'il est Espagnol, l'ont fait sourire, comme des inventions peu heureuses d'auteur dramatique. L'histoire ne confirme aucunement cette version nouvelle d'une querelle restée fameuse. Et il a eu cette plaisante exclamation : n Que vous a donc fait la Chimène de Corneille? » Dix lignes plus haut, il accusait M. Dumas de ne pouvoir garder son sang-froid avec les femmes. Il semble vouloir, à demi-mots, lui laisser entendre ici qu'il connaît son rôle de consolateur des dames. 11 insinue qu'il s'occupe trop d'elles, qu'elles lui tournent la tête, qu'elles le mettent dans un état continuel de fièvre de tendresse ou de colère, qui lui enlève la perception nette des choses. C'est fort juste, et dit avec un tel tact, qu'on ne peut se fâcher. 11 termine par ces paroles : « Ce sont les nobles amours qui font les nobles actions. C'est pourquoi ne soyez pas trop sévère aux Chimène, si vous en rencontrez, par hasard. Vous ne causeriez pas seulement un grand plaisir, vous nous rendriez un bon service, si vous nous faisiez applaudir sur la scène cfuelques figures qui s'en rapprocheraient un peu. Cet effort serait digne de votre talent.» C'est ainsi que la leçon de patriotisme donnée par M. Dumas à Corneille, s'est retournée contre lui en une leçon toute littéraire.

Le succès de M. d'Haussonville a été complet. Ses collègues de l'Académie ne laissaient pas passer un trait sans le souligner. Je suivais, sur les visages souriants de ces immortels, si cassés par l'âge, tout le plaisir qu'ils prenaient à cette fine causerie. Certains ou^Taient des bouches sans dents, qui avaient un rire de charnières rouillées; d'autres, sous d'épais sourcils, laissaient percer de petits yeux, tout attisés de malice. Le public applaudissait M. d'Haussonville, comme il avait applaudi M. Dumas, mais plus fort. Et, par moments, tous les regards se tournaient vers celui-ci, pour voir la contenance qu'il avait. II sentait ces yeux curieux qui épiaient les moindres plis de son visage, il supportait courageusement les épigrammes acérées dont la pluie ne cessait pas. Même, il parvenait à sourire, quand la salle entière riait. En somme, il s'est montré brave. Je crois cependant qu'il a dû éprouver un soulagement énorme, lorsque M. d'Haussonville a posé sur le bureau le dernier feuillet de son discours.

Puis, lasortie s'est opérée, au miheu d'un tohubohu effrayant. Les académiciens sont partis comme ils étaient venus, par une porte du fond, pareils à un troupeau qui se culbute à l'entrée d'une étable. L'Olympe de l'Institut n'a décidément rien d'imposant. Quant à la foule, elle a mis un grand quart d'heure à s'écouler. Sur le quai, en face du pont des Arts, des groupes de curieux se sont formés, attendant la sortie des personnages considérables. On a salué le duc d'Aumule. Des académiciens s'en allaient deux par deux, comme de bons bourgeois enchantés de rentrer au logis. M. Dumas a passé dans une voitnri\ :i vfr si.*: doux parrains, MM. Legouvé et

Camille Doucet, tous trois fort gênés dans leurs habits verts. Une heure après, des badauds étaient encore là, attendant toujours, bien que les portes de l'Institut se fussent refermées depuis longtemps.

Moi, la tête toute bourdonnante, des trois heures de discours que je venais d'endurer, les reins brisés par le voisinage d'une grosse dame qui s'était tout le temps à demi couchée sur moi, je me suis mis à marcher doucement le , long des quais. Je ne connais pas de promenade plus délicieuse. Les quais sont larges, pleins d'air, avec de grands trottoirs vides, sur lesquels on est certain, dtns la semaine, de n'être pas coudoyé. En haut, on a du ciel, d'un bout à l'autre de l'horizon. En bas, la Seine coule, toute verte; et elle est vivante de la vie des rivières, avec ses bateaux de blanchisseuses amarrés à la berge, ses péniches qui remontent le courant traînées par les remorqueurs, ses trains de bois flottants qui descendent au fil de l'eau, tandis que des hommes, debout, à l'aide de longues perches, les dirigent. C'est !e quartier de Paris le plus solitaire et le plus vivant, le plus vaste et le plus intime. Je sais des poètes qui ont composé là, sur ces larges trottoirs, des poèmes de trois mille vers.

Je songeais à tout ce que je venais d'entendre. C'est une terrible chose que la vérité, en littérature. Les écrivains n'ont pas les 'certitudes des mathématiciens. Quand on a dit : « Deux et deux font quatre », on est convaincu de ce qu'on avance, et l'on peut dormir tranquille. Mais, dans les lettres, le doute reste éternel. Les écoles se dressent en face les unes des autres, en se jetant leurs systèmes au visage. Les classiques, les romantiques, les réalistes, crient ensemble que le talent, la vérité, le style, sont de leur côté; et il y a des heures où l'on ne sait plus qui a raison. En somme, la seule base possible est encore la nature; on peut, sans crainte de se tromper, la prendre pour commune mesure. Comparer une œuATe à ce qui est, se demander si elle est fidèle, si elle reproduit sans mensonge la réalité, c'est une première opération facile, qui établit un point de départ, le même pour toutes les œuvres. Mais cela ne suffit é\idemment pas; on serait conduit à exiger des photographies, et le plus bel ou'VTage serait ^ou^Tage le plus exact, conclusion fausse souvent. 11 faut donc introduire l'élément humain, qui élargit tout d'un coup le problème et en rend les solutions aussi variées, aussi multiples, qu'il y a de crânes différents dans l'humanité. J'ai défini autrefois une œu^Te littéraire, en disant : « Une ceu^Te est un coin de Ig nature vu à travers un tempérament. » Certes, on est toujours loin de la certitude mathématique ; mais on a dès lors un instrument de critique qui peut rendre de grands services, en empêchant .de s'égarer dans les fantaisies du parti-pris.

J'ai souvent essayé cet instrument. L'emploi en est aisé. Quand on a une œuvre en face de soi, il suffit d'abord de chercher quelle somme de réahté elle contient ; puis, sans la juger encore, on passe à l'étude du temiiérament qui a pu amener dans l'œuvre les déviations du vrai qu'on y constate. Peu importe alors le plus ou le moins d'exr.ctitude. Il faut simplement que le spectacle de l'écrivain aux prises avec la nature reste grand;

DOCUMENTS LITTÉRAIRES

Tintensilé avec laquelle il la voit, la façon puissante dont il la déforme pour la faire entrer dans son moule, remjireiute enfin qu'il laisse sur tout ce qu'il touche, telle est le véritable création humaine, la véritable signature du génie. En France, nous avons un grand poète, \ictor Hugo, qiii est bien l'esprit le plus faux et le plus large qui existe. Il donne de tels coups de poing à la nature, qu'elle sort de ses mains colossale et bossue, avec une fièvre de vie miraculeuse. Notre illustre peintre Delacroix voyait également la nature sous trois couleurs dominantes, le rouge, le vert et le jaune, qiii faisaient flamber dans ses tableaux une splendeur menteuse et extraordinaire. Je veux indiquer par ces exemples que la réalité seule ne me sédiiit pas, que je tiens compte de l'effort humain, de ce que l'homme ajoute à la nature, pour la créer à nouveau, d'après des lois d'optique personnelles. Et c'est même cette continuelle variété dans l'interprétation de la vie, qui fait la séduction éternelle des œu^Tes de l'imagination. Les créations littéraires se déroulent de siècle en siècle, toujours nouvelles, avec des floraisons d'autant plus originales, cjue les sociétés se transforment plus profondément.

Si l'on applique aux œuvres de M. Dumas cette formule : « Une œu^Te est un coin de la nature vu à travers un tempérament », le point que l'on constate d'abord est celui-ci : la réalité n'y tient pas la grande place qu'on pourrait croire au premier examen. Certes, les sujets sont modernes, les personnages appartiennent tous au miheu contemporain. Mais ils s'agitent dans un cadre singulièrement restreint, l'auteur ne sort pas d'un certain monde ni de certains types ; c'est une continuelle reproduction des mêmes tableaux. On chercherait en vain, dans ses comédies, des types vivants, originaux, pittoresques ; le seul personnage de ce genre qu'il ait tenté, est la madame Guichard, de Monsieur Alphonse, qui obtint un si vif succès de rire, le jour de la première représentation. Il ne fait pas, en un mot, des excursions de curieux dans la nature humaine, aujourd'hui chez une comtesse, demain chez un artisan, un autre jour au fond de quelque quartier suspect, chez les filles ou chez les voleurs. Tout ce qu'il a écrit peut se passer dans le même salon, avec les mêmes fauteuils le long des murs, et la même pendule sur la cheminée. Je ne lui reproche pas d'ailleurs cette simplicité, cette unité de cadre ; de plus grands que lui ont fait tenir des chefsd'œu^Te dans des espaces tout aussi étroits. Il suffirait qu'il évoquât son petit peuple avec une vive intensité de forme et de couleur... Mais c'est ici qu'on touche du doigt son impuissance à être réel. Non seulement son domaine est restreint, vague, innomé, situé sur la frontière de tous les mondes, mais encore les créatures qu'il met à la scène ont presque toutes des existences purement factices. Il n'y a rien d'humain dans ces poitrines. Ses femmes sont toutes bonnes ou toutes mauvaises, avec des raideurs de syllogismes ; ses maris poussent l'abnégation jusqu'à la bêtise et la vengeance jusqu'à la folie ; ses enfants parlent la langue des grandes personnes ; ses rôles secondaires se promènent dans l'action comme de simples rouages nécessaires. Jamais une souplesse, jamais un abandon. On

est jusqu'au cou dans un raisonnement. Tous ces gens restent de purs arguments qui doivent concourir à un plaidoyer général, et qui ne s'écartent à aucun prix de la ligne droite qu'ils suivent. Derrière eux, on le sent toujours là; il est attentif, tenant ses personnages aux reins comme des marionnettes ; il fait mouvoir leurs bras, leurs jambes, leur tête; il s'identifie tellement avec eux, que tous parlent sa langue, ont le son de sa voix, reproduisent sans cesse les tournures de son esprit. Ce n'est pas un coin de la vie ordinaire que M. Dumas nous représente ; c'est un carnaval philosophique dans lequel on voit sauter vingt, trente, cincpiante petits Dumas, déguisés en hommes, en femmes, en enfants, avec des perruques selon les âges et selon les conditions.

Je passe à la seconde opération critiqiie. Peu m'importe que l'écrivain déforme la réalité, la marque de son empreinte, s'il doit nous la rendre curieusement travaillée et toute chaude de sa personnalité. Ici, nouveau mécompte. On dit en parlant des personnages de Molière : Tartufe, Alceste, Agnès ; on dit en parlant des héros de Balzac : Hulot, Grandet, le père Goriot, madame Marneffe; Beaumarchais a laissé Figaro, et l'abbé Prévost, Manon. Tous ces écrivains ont créé des hommes, des êtres qui ont une vie propre, dont l'existence n'est mise en doute par personne. Ils ont ramassé la boue des chemins, ils ont fait des créatures à leur image, sur lesquelles ils ont soufflé ; cela a suffi pour animer la matière. C'est là cette empreinte du génie dont je parle, cet élément humain que les écrivains puissants mettent dans leurs œuvres, ce coup de pouce qui transforme le réel et le fait brusquement vivre d'une vie personnelle. Or, je défie qu'en nommant les personnages de M. Dumas, on évoque devant les yeux une créature vi va nte. Les noms de ces personnages ne viennent pas même à la mémoire. La Dame aux camélias seule a demeuré ; et encore faut-il un travail pour se souvenir qu'elle se nomme Marguerite Grautier. Toute l'œuvre de l'auteur dramatique est ainsi une fresque grise, aux figures effacées ; pas une tête plus puissante ne se détache avec quelque relief au milieu des autres; on dirait une procession d'êtres mort-nàô, d'ombres à peine indiquées sous les plis droits de leurs vêtements uniformes. Quand on parle du Demi- Monde, le chef-d'œuvre de M. Dumas, on cite encore la baronne d'Ange, non qu'elle soit d'un dessin bien accentué, mais parce qu'elle a été personnifiée par des actrices dont chacun revoit le jeu ; et on ne cite pas un autre personnage, les hommes surtout disparaissent dans une sorte de brouillard, les s^'llabes de leurs noms sont comme molles et fugitives. Il en est ainsi pour toutes les autres comédies, elles n'ont pas laissé un type puissant, un nom vivant qui soit un être. Cela est significatif et prouve d'une façon irréfutable que M. Dumas n'est pas un créateur, mais un raisonneur. Son père, le grand Dumas, bien qu'on le juge aujourd'hui inférieur par le style et la concep tion littéraire, avait au contraire des mains créatrices d'où sont tombés les d'Artagnan, les Buridan, les Monte-Cristo, ces colosses de l'imagination. Lui. le fils, n'est qu'un cerveau tout obstrué de fumées philosophiques. Il n'imprime pas sur les memlji'es de ses statues

ŒU\T^ES CRITIQUES

la marque indestructible de ses doigts. Dans le très petit coin du réel où il se meut, il n'anime ni ne grandit ce qu'il touche.

J'ai peur d'être bien sévère, lorsque je tâche d'être strictement juste. Ce que je reproche en somme à M. Dumas, c'est de s'être enfermé dans la solution de certains problèmes sociaux, l'adultère examiné dans tous ses cas. Il a déserté le grand drame humain, il n'a ^ni qjie la querelle sexuelle de l'homme et de la femme ; et cela ne serait rien encore, s'il l'avait ^•ue purement en analyste ; mais il y a apporté des préoccupations continuelles de moraliste, qui ont le plus souvent faussé ses observations. Il ne procède pas de Jloliére qui peignait l'humanité dans ses vices et dans ses ridicules, sans se soucier de la leçon, ayant le seul désir de faire ressemblant; lui, se moque de la ressemblance, ou du moins ne nous montre un vice ou un ridicule dans les premiers actes, que pour les catéchiser ensuite et les convertir au dénouement. Le danger est grand pour notre théâtre. M. Dumas y est tout-puissant, à cette heure, et les imitateurs viendront, comme l'a dit M d'Haussonville. Alors, nous aurions une littérature dramatique aussi parfaitement ennuyeuse que pleine d'intentions excellentes. L'outil moderne, l'analyse, tournerait au goupillon. On remplacerait le mariage obligatoire du dernier acie par un tableau de sainteté. Dieu faisant assefur à sa

droite les personnages vertueux de la comédie, et précipitant les pervers dans les chaudières infernales. Pour éviter ce genre abominable, il faut à tout pri.x en revenir aux sources classiques, à l'étude de la nature telle qu'elle est, au drame humain, à la peinture originale du vaste monde. Molière est le grand ancêtre qui doit nous sauver du catéchisme de M. Dumas.

Et, à petits pas, tout en roulant ces idées, j'étais allé jusqu'au pont des Invalides. Non, je ne me sentais pas trop sévère. Le doute qui s'était glissé un instant dans mon esprit, ce doute littéraire dont le sourd travail, à certaines heures, vous brouille la cervelle au point de vous ôter tout jugement, se dissipait peu à peu, faisait place à une grande lucidité. Je voyais M. Dumas en dehors de toute pompe académique, sans habit vert, sans immortalité: il ne lisait plus un discours au milieu d'une foule souriante, il n'avait plus la tète pâle d'un triomphateur que l'émotion étrangle. Et il était bien tel que je l'avais jugé, d'un grand talent sans doute, mais tout ballonné d'une importance exagérée, tenant trois fois plus de place qu'il n'en devrait tenir. J'avds fait une œuvre de justice. Je suis revenu par les qu?is, l'esprit paisible. Le temps était doux; le crépuscule tombait dans le ciel clair; en bas, au milieu de la Seine, un grand bateau de charbon trop chargé, dormait lourdement sur l'eau noire.

SAIXTE-BEUVE

Une figure httéraire me tourmente depuis quelque temps, relie de Sainte-Beuve. Voici dix ans quo l'éminent critique est mort, et le temps me paraît venu de dire sur lui ce que pense ma génération. C'est moins Sainte-Beuve qui m'intéresse, à la vérité, que le rôle très important joué i)ar lui dans notre littérature de ces cinquante dernières années. Il a été une étape, et des plus intéressantes, des plus décisives.

La critique de ce critique est devenue nécessaire aujourd'hui, pour bien marquer où il en était, il y a vingt ans, et où nous en sommes nous-mêmes à cette heure. Depuis le commencement (lu siècle, les périodes littéraires se précipitent avec une lièvre croissante. Tous les vingt ans, le terrain social et les œuvres qui y poussent se modifient à un tel point, qu'il est utile de faire le bilan de la période écoulée, ahn de bien déterminer 1? période qi i s'ouvre. Et c'est iiourquoi je m'adresse ;i Sainte-Bei ve, parce qu'il a résumé merveilleusement son époque littéraire, avec i ne souplesse d'intelligence et un effort de sincérité sans pareils. Avec lui, nous aurons le mouvement complet des esprits depuis 1825 jusqu'à 1870. Il suffira donc d'instruiic à nouveau quelques-uns des procès littéraires dans lesquels il a cru dire le dernier

mot, et -de voir s'il n'y a pas lieu de casser ses jugements. Xous appuierons ainsi, sur des doci ments certains, nos façons de penser actuelles. Ce sera le passé commenté et jugé par le présent.

Naturellement, je ne m'occuperai que de Sainte-Beuve critique, laissant de côté le poète, le romancier et l'historien. Même, dans la quantité énorme de ses articles écrits au jour le jour, je choisirai particulièrement ceux qu'il a publiés sur des contemporains, afin de me mieux faire entendre, en traitant d'une matière connue de tous. Ce qui m'intéresse surtout, c'est la critique moderne en face de la production moderne, c'est Sainte-Beuve jugeant les plus illustres de ses contemporains. Si j'examine certaines de ses études sur les œuvres des siècles passés, ce ne sera que pour chercher l'origine de ses opinions et mieux expliquer son attitude parmi le groupe littéraire où il a grandi. En un mot, je veux le prendre à cette minute si instructive de la critique française, lorsque cette critique, se dégageant avec lui de la métaphysique et de la rhétorique, commençait à accepter les œuvres des temps nouveaux, tout en faisant des retours pleins de regret vers le passé. Rien ne saurait marquer davantage l'élargissement de la voie naturaliste où notre siècle marche à grands pas.

DOCUMENTS LITTERAIRES

[' Sainte-Beuve a écrit ceci : « On ne saurait s'y prendre de trop de façons et par trop de bouts pour connaître un homme, c'est-à-dire autre chose qu'un pur esprit. Tant qu'on ne s'est pas adressé sur un auteur un certain nombre de questions et qu'on n'y a pas répondu, on n'est pas sîir de le tenir tout entier... Que pensait-il en leligion? Comment était-il aiîecté du spectacle de la nature? Comment se comportait-il sur le chapitre des femmes? sur l'article d'argent? Etait-il riche, était-il pauvre? Quel était son régime, quelle était sa manière journalière de vivre? etc. Aucune des réponses à ces questions n'est indifférente pour juger l'auteur d'un livre et le livre lui-même. »

Donc, en appliquant à Sainte-Beuve la méthode de Sainte-Beuve, cette méthode qui a fondé la critique scientifique, il faut débuter par des considérations biographiques. On a déjà beaucoup écrit sur Sainte-Beuve. Mais aucun des livres publiés n'a causé une émotion pareille à celle que vient de produire un volume de M. A.-J. Pons : Sainte-Beuve et ses inconnues. M. Pons a été un des nombreux secrétaires de Sainte-Beuve, ce qui donne une certaine autorité à ses renseignements. Ce qu'il s'est appliqué surtout à dégager, c'est le tempérament amoureux du critique, c'est le rôle tout-puissant joué par la femme dans sa vie. Il semble avoir voulu répondre sur le cas de Sainte- Beuve à cette question que celui-ci posait, en parlant de l'auteur soumis à son analyse : « Comment se comportait-il sur le chapitre des femmes? » Et M. Pons a fait la réponse avec un tel luxe de détails, avec une telle abondance de documents, que beaucoup de monde a été scandalisé, criant qu'on profanait la mémoire d'un mort illustre. Je n'ai pas à entrer dans la querelle, dont le côté sentimental me laisse froid. La seule chose à examiner, c'est de savoir si les documents apportés par M. Pons sont dignes de créance. Certains ont une authenticité absolue, puisque, le plus souvent, M. Pons s'est contenté de laisser parler Sainte-Beuve luimême, en lui empruntant des citations; c'est Sainte-Beuve qui nous donne son autobiographie, par fragments, aux heures les plus clélicates de sa vie, car il avait besoin des confidences; il s'est confessé, à vingt endroits de ses œuvres, sous les voiles les plus transparents. Le travail de pure compilation que M. Pons a fait, pouvait donc être fait par tout le monde ; et ce travail offre des certitudes presque absolues. Pour le reste, il est croyable que. le biographe s'en est rapporté aux faits dont il a eu connaissance, en vivant dans l'intimité du grand criticiue. Cependant, certains détails sont contestes par d'autres secrétaires, qui accusent M. Pons d'avoir enflé les choses. La matière est délicate. Plus tard, sans doute, les faits strictement vrais se dégageront, à la suite de polémiques qui ne peuvent manquer de s'engager.

D'ailleurs, mon intention n'est pas d'utiliser dans cette étude les détails purement épisodiques. Je me contenterai des grandes lignes.

11 y a là un terrain tout à fait solide. Ce que personne ne songe à nier, c'est le rôle souvent décisif que la femme a joué dans la vie de Sainte- Beuve. 11 était de complexion galante, dans tous les sens du mot. Et l'on ne comprend bien son tempérament littéraire qu'en reconstituant son tempérament amoureux. 11 a été un féminin, telle me parait être en lui la caractéristique de l'écrivain et de l'homme.

M. Pons nous conte la longue suite de ses amours : une première tendresse d'enfant, puis les débordements du jeune homme, lâché dans le vice des trottoirs de Paris, puis vm coup de passioii qui eut un moment la plus grande influencesursescroya'nceslittéraireset religieuses; ensuite, il se fait un nid tiède dans des ménages à trois, et il noue une liaison mondaine, après une, tentative de mariage qui échoue; enfin, lorsque l'âge est venu, c'est une succession de maîtresses, de petites filles qu'il cloître, sans préjudice des rencontres de la rue. Le cas physiologique est complet, et il se présente comme le plus beau que je connaisse. 11 rappelle beaucoup celui du baron Hulot, dans Balzac; bien entendu, je parle du développement de la passion, et non du drame. Si je m'arrête sur cette matière délicate, ce n'est pas comme critique, c'est comme romancier. Que de documents précieux dans le livre de M. Pons '. Nous n'inventons pas des choses d'un tel accent, il faut avoir pris la natjire sur le vif pour mettre un pareil drame humain sous les faits les plus simples. Oui, voilà un roman que je voudrais écrire, une simple biographie, l'analyse d'un homme. Ceci est un hors-d'œuvre, mais je me permettrai quelques citations, tellement les notes vraies me passionnent.

Rien de plus curieux, par exemple, que les relations de Sainte-Beuve et de George Sand. Il aimait ailleurs, et il ne fut jamais que l'ami complaisant de l'auteur de Mauprat. «. Puisque Sainte-Beuve se rayait lui-même de la liste, dit M. Pons, on lui réserva le rôle de confident, de conseiller, de confesseur ; je n'ose dire un autre mot, bien qu'il soit difficile de fie pas sourire à lui voir rendre de si galants services. S'il n'avait pris soin de publier, peu de temps avant sa mort, sans doute avec l'assentiment de madame Sand, les lettres qu'il lui écrivit, nous n'aurions jamais deviné à quel point ils avaient poussé, l'un la complaisance et l'autre la franchise. » Dans les extraits de lettres qui suivent, on voit George Sand demandantà Sainte-Beuve de lui amener ses amis, discutant si elle prendra Alexandre Dumas ou Alfred de Musset, paraissant se décider un moment pour Joliffroy, le philosophe, tombant enlin sur Alfred de Musset. Quant à Sainte-Beuve, il est heureux de procurer l'amant, du moment où il ne peut être l'amant lui-même. C'est encore un plaisir que connaissent bien les féminins, ceux qui vivent dans les jiipes des femmes : s'occuper du bonheur des autres, se fourrer au milieu des histoires d'amour pour en emporter l'agréable frisson, faire des ménages qu'on va voir et qu'on trouve alanguis, pleins de gratitude, avec des yeux encore humides de passion. Cela est une note de bonhomie voluptueuse, et qui marque un tempérament.

!\I. Pons, d'ailleurs, cite ces lignes de Sainte-

Beuve : « jje me fais quelquefois un rêve d'Élj-sée; chacun de iiuus va rejoindre son groupe chéri, auquel il se rattache, et retrouver ceux à qui il ressemble : mou groupe à moi, je l'ai dit ailleurs, mon groupe secret est celui des adultères (.niœrhi). de ceux qui sont tristes comme Abbadona. mystérieux et rêveurs jusqu'au seiu du plaisir et pâles à jamais sous une volupté attendrie. » C'est un aveu, cela, mais un aveu tout enguirlandé de poésie. Sainte-Beuve s'est installé dans des ménages; seulement, il parait s'y être conduit en,liorame qui tient à son bienêtre, beaucoup plus qu'en poète fatal, posant pour la mélancolie. M. Pons le peint ainsi : i: Obtenant peu, demandant moins encore, et pourtant satisfait, tel il se montre à nous dans ces mystères de l'alcôve où il nous introduit. Je ne vois pas qu'il ail jamais été sérieusement moi'du au cœur de la jalouse rage que Feydeau a si pompeusement décrite dans Fanivy. Tout au contraire, l'époux, dans sa -majesté, ne lui inspirait que déférence et respect. Avec quel art il s'insinuait dans sa confiance ! de quel miel savoureux il lui adoucissait la coupe amère ! Ceux-là seuls qui l'ont \n à l'œuvre pourraient le dire. Le foyer où se réchauffaient ses' sens et sa tendresse lui devenait sacré. 11 s'inclinait humblement sous la supériorité du mari, embouchait la trompette en son honneur et rodi-sait son nom aux échos d'alentour. » Quel adorable portrait d'amant letti'é, refusant les violences de la passion, contraires à sa nature d'équilibre, voulant faire servir avant tout ses liaisons les plus coupables au chai-me de sa vie ! Mais c'est .surtout vers la fin, lorsque Sainte- Beuve vieillit, que les documents deviennent précieux, \oici un fait, par exemple. Sainte- Beuve avait installé chez lui une grande belle flUe, qui, au bout de quelque temps, y meurt de la poitrine. Aussitôt. le père, un paysan, se présente. Je laisse parler M. Pons : « Sitôt que sa fille eut fermé les yeux, il accourut, réclamant sa part de succession, les tapis, les meubles, que sais-je? Sous prétexte qu'elle avait mis en commun sa fortune avec celle de son amant: il menaça celui-ci d'un procès, et, profitant de son inexpérience en affaires, parvint à lui extorquer douze mille francs. '> Ceci est du Balzac, et encoie Balzac n'est pas allé si loin, dans la cupidité d'un père et le trouble d'un amant, qui paie pour étouffer un scandale. Tout mon tempérament de romancier s'écliauiïe devant des documents pareils : voilà la vérité sur l'homme, voilà le détraquement qui se produit dans le mécanisme social, sous le coup d'une passion. Nous n'avons qu'à constater. Chez tout homme, le fait aurait la valeur d'un document exact ; chez Sainte-Beuve, ce document prend une signification plus intéressante, parce qu'il est un élément d'analyse ouvrant un jour sur le cas d'un lettré, dont nous étudions l'intelligence.

J'emprunterai encore à M. Pons une anecdote. Un soir, il était au Théâtre-Français avec Sainte-Beuve et une jeune femme, maîtresse de ce dernier. M. Edouard Thierry, alors directeur du Tjiéiitre-Francais. aperçut l'illustre critique placé dans une mauvaise loge, et vint lui en offrir uiw meilleure. Je cite : « On se leva pour descendre: le galant directeur offrit le bras à Jennv: .^.-li,, I,. 1 :,.,, v,> l,w ^i|iv-nt. i.orhnit :ivcc

précaution le mantelet et le chapeau de son amie. Je fermais la marche, ne portant rien, comme le troisième page de Malbrough, mais songeant à part moi quels heureux privilèges confèrent à Paris la jeunesse et la beauté. Car cette grande fllle, à qui ces deux hommes distingués prodiguaient les égardsetles hommages, et qui se pavanait par les corridors avec des airs de duchesse, était la même que j'avais vue la veille au bal Constant, — et Dieu sait ce qu'était ce bal, — polker avec rage, amoureusement enlacée au flanc d'un Alphonse de barrière. »

Quelle belle étude humaine, quel beau cas à disséquer ! Les faits sonnent trop la vérité pour ne pas être exacts. J'ai choisi les citations de façon à ne blesser personne, car il y a, dans le livre de M. Pons, d'autres drames dont tous les personnages ne sont pas morts. Maintenant, je reviens aux grandes Jignes de Sainte-Beuve, les seules qui me soient nécessaires.

Ce qui est très net chez lui, c'est le besoin de la femme, et moins un besoin physique peutêtre qu'un besoin de conversation et de compagnie. 11 lui fallait une femme dans l'air qu'il respirait, il vivait béatement au milieu des jupes, se contentant le plus souvent de voir un joli visage, de flairer au passage une odeur, ou simplement encore d'entendre une voix jeune. Il a réellement vécu dans la société des femmes; ses rapports de pure amitié complaisante avec George Sand sont typiques. Sur le tard, il avait, pour les petites filles qu'il cloîtrait, des tendresses de père. On le retrouve avec cette adoration sensuelle et passive dans les ménages où il fait son nid, dans les liaisons mondaines qu'il noue. La brutalité de la passion ne paraît que lorsqu'un aiguillon plus vif le jette sur le trottoir parisien, en quête du vice. Une princesse disait de lui : « Oh ! Sainte-Beuve est un homme à femmes. » Et la définition était excellente, car il les aimait toutes, il aurait vécu de leur haleine, il se faisait leur domestique, quand il ne pouvait être leur amant.

Je reste Ici im anatomiste. Sainte-Beuve, garçon et libre, vivait à sa guise, avec une honorabilité parfaite ; sa mémoire garde une haute dignité, par le talent et le travail. Seulement, je crois qu'il faut chercher dans son tempérament amoureux le trait caractéristique de son talent .d'écrivain. Je l'ai nommé un féminin : sa souplesse de critique, son horreur des extrêmes, son goût des nuances, ses raffinements d'analyse et de style compliqué vont découler de là. Ajoutez le tourment de la vérité, dans cette nature de chatte câline, égra lignant et ronronnant, et vous aurez le cas de Sainte-Beuve. Il demeurait une intelligence, même au plus fort de ses désirs : jamais une aventure ne lui a fait perdre une heure de tr»\'ail ; ce qui prouvé i'égo'isme de sa passion. L'amant, qui était sans jalousie contre le mari, ne se laissait pas entarner par les catastrophes fatale^ de ses liaisons; il en sortait saignant peut-être, mais presque aussitôt calmé dans son cher cabinet d'étude. Voilà donc Sainte-Beuve tout entier, casanier, vivant avec ses livres, adorant le monde pourtant, surtout les salons où il rencontrait des femmes, mettant toujours des femmes autour de lui comme un autre mettrait des (li'urs dniis lin v.ise. sur sa table dé travail, el

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reprenant tranquillement la page commencée, soit qu'il rentrât de la liaison mondaine ou du vice de la rue, soit qu'il revînt de la chambre voisine, où il parquait un petit sérail à son usage. Le besoin de comprendre et d'exprimer ce qu'il croyait la vérité, restait en définitive le maître, après la crise des sens apaisés. Il ne gardait qu'un attendrissement de phrase, qu'une analyse un peu amollie et fuyante, qu'une empreinte très visible de la femme, prise dans un continuel contact, avec ses caresses, ses perfidies, ses sous-entendus, ses colères nerveuses. On retrouve la femme dans cet amour de la grâce qu'il a confessé partout, comme si la femme, sans rien lui ôter de sa compréhension, en élargissant même le domaine des sensations délicates, n'avait absolument tué qu'une chose en lui, le sentiment et l'admiration de la force. C'est ce que nous verrons tout à l'heure.

Maintenant, je n'ai plus qu'à indiquer brièvement les grandes phases de la vie de Sainte- Beuve, qui ont eu une influence sur son talent de critique. Après avoir fait de fortes études, il étudia un instant la médecine; l'analyste, l'anatomiste est parti de là. D'autre part, il se passionna pour le grec, tâcha de pénétrer l'antiquité dans sa réalité vivante. On peut dire que, dès lors, il allait rester en équilibre, entre cette littérature classique, à laquelle la tradition et ses études l'attachaient, et la littérature moderne cpie sa pointe dans les sciences lui laissait entrevoir comme prochainement triomphante. Ses articles nous le montreront bien souvent hésitant, se sauvant à force de compréhension, acclamant les œuvres contemporaines, tout en restant effrayé, puis faisant des retours avec délices dans les œuvres du passé, où il se reposait. Son coup de folie romantique n'a été qu'un coup de passion, dont il s'est guéri assez vite. Le poète a été tué par le ciitique, par le lettré curieux que brûlait le feu de tout comprendre et de tout expliquer. De là ses quarante années de feuilletoniste, jugeant les publications nouvelles au jour le jour. Aujourd'hui, c'est la mémoire du critique qui reste debout. On ne lit guère le poète et le romancier, on ne se souvient plus du professeur, on oublie même l'historien de Port-Royal, pour s'intéresser uniquement au critique, qui a laissé des jugements sur l'ensemble à peu près complet de notre littérature. Il est inutile de préciser davantage la vie de Sainte-Beuve, son passage à la Bibliothèque Mazarine, ses leçons à Genève et à Bruxelles, son cours du Collège de France interrompu par une petite émeute, son entrée à l'Académie où il fut longtempn très assidu, son entrée au Sénat où sa défense de M. Renan souleva un si beau scandale, son convoi de libre penseur suivi par la jeunesse de toutes nos Ecoles. C'est là l'existence d'un lettré, qui flottait de la dictature à la libre pensée, faisant d'ailleurs passer les lettres avant tout, grand par cet amour de sa vie entière. Il était homme de salon et de bibliothèque, un pied dans l'ancien régime et un pied dans le nouveau, très honoré d'être reçu dans certaines maisons aristocratiques, dédaigneux pourtant de ce que l'intelligence ne grandissait pas. Il yavait en lui, je le répète, un étrange assemblage d'avenir et de passé. Pour le définir d'un mot.

il a marqué dans la critique française une période de transition.

C'est ce que je vais tâcher de démontrer, en m'appuyant sur les documents.

Et, d'abord, il faut se demander quelle idée Sainte-Beuve se faisait de son rôle de critique. Je trouve à ce sujet de bien précieux renseignements, dans un article qu'il a publié sur Boileau. « S'il m'est permis de parler pour moi-même, dit-il, Boileau est un des hommes qui m'ont le plus occupé depuis que je fais de la critique, et avec qui j'ai le plus vécu en idée. J'ai souvent pensé à ce qu'il était, en me reportant à ce qui nous avait manqué à l'heure propice. »

Donc son regret, très nettement exprimé, a été de n'avoir pas joué, pendant la période romantique, le rôle que Boileau, selon lui, a joué pendant la période classique du siècle de Louis XIV. Sa théorie est que Boileau a mené tout ce siècle. « Les plus grands talents euxmêmes, dit-il, auraient-ils rendu également tout ce qui forme désormais leur plus solide, héritage de gloiie? Racine, je le crains, aurait fait plus souvent des Bérénice; La Fontaine moins de Fables et plus de Contes ; Molière lui-même aurait donné davantage dans les Scapins, et n'aurait peut-être pas atteint aux hauteurs du Misanthrope. » En vérité, ce sont là des hypothèses qui peuvent séduire, mais il n'en est pas moins bien singulier de prétendre que, sans Boileau, le génie de Molière, de La Fontaine et de Racine ne se serait pas épanoui. Attribuer à la critique, même à la critique la plus juste, une pareille influence me paraît tout à fait exagéré; surtout lorsque le critique, comme Boileau, est simplement un rhétoricien. Sainte-Beuve, qui a l'horreur des hypothèses, en a risqué là une de belle taille.

Mais l'intérêt est dans les lignes qui suivent : « Savez-vous ce qui, de nos jours, a manqué à nos poètes, si pleins à leur début de facultés naturelles, de promesses et d'inspirations heureuses? Il a manqué un Boileau et un monarque éclairé, l'un des deux appuyant et consacrant l'autre. Aussi ces hommes de talent, se sentant dans un siècle d'anarchie et d'indiscipline, se sont vite conduits à l'avenant; ils se sont conduits, au pied de la lettre, non comme de nobles génies, ni comme des hommes, mais comme des écoliers en vacances. Nous avons vu le résultat. » Cela me paraît radicalement faux. Je laisse le monarque éclairé de côté; mais imaginer un Boileau venant faire la loi en 1830, est une idée indigne d'un critique qui connaît l'histoire et qui se rend compte des grands mouvements littéraires. Les Boileau n'apparaissent qu'après les insurrections, lorsque le terrain est conquis et que le besoin se fait sentir d'étabhr une police. En 1830, un Boileau aurait été emporté comme une paille, en admettant qu'il eût pu se produire, car justement l'émeute avait lieu pour briser les formules des Boileau passés et présents. Ainsi donc, il n'aurait rien régenté du tout, il se serait fait bafouer, il aurait dû laisser passer le torrent, et peut-être se serait-il aban-

donné lui-même au torrent, comme il est arrivé à Sainte-Beuve. Voilà la vérité des faits.

D'ailleurs, de ces hypothèses étonnantes, je ne veux retenir que ceci : c'est que Sainte-Beuve a rêvé d'être le régent de notre littérature. La critique était donc pour lui une arme qui corrige, une férule dont il faut donner sur les doigts aux contemporains, pour les forcer à s'amender. Il parlait au nom du goiit et dictait des arrêts. C'est encore la conception de La Harpe. Nous verrons tout à l'heure la conception de M. Taine. Dés maintenant, je puis dire que Sainte-Beuve se trouve entre les deux. Il est la transition de la critique pédagogique à la critique scientifique.

Reprenons cette idée de la critique qui corrige. Certes, oui, elle corrige ; mais il faut s'entendre. Toutes les fois qu'on fait la vérité sur un sujet, cette vérité prend une utilité pratique. Ainsi, voilà Sainte-Beuve, qui n'a pas ménagé les romantiques. Toutes les 'vérités qu'il leur a dites, germent aujourd'hui, détournent la génération nouvelle du coup de lyrisme de 1830. Slais jamais ces vérités n'ont été et n'ont pu être profitables aux romantiques eux-mêmes. On ne corrige pas un écrivain de génie, on ne corrige même pas un écrivain de grand talent, parce que la personnalité est là qui impose les défauts comme les qualités. Ceux qu'on pourrait corriger à la rigueur, ce sont les médiocres, ceux dont le tempérament est de cire ; et peu importe si les médiocres sont plus ou moins médiocrement parfaits. J'en veux venir à ceci : c'est prendre la critique par le petit côté et tirer d'elle un profit bien problématique,' que de se faire le magister des contemporains. Le grand rôle, le beau rôle, est d'embrasser toute son époque, de voir d'où elle vient et de déduire où elle va, de dire nettement ce qu'elle est, non pas pour la changer, grand Dieu ! car ce serait là ime besogne impossible, mais pour faire que la génération de demain profite du spectacle ^Tai de la génération d'aujourd'hui. Montrez le gouffre du romantisme : vous n'empêcherez pas un seul romantique d'y faire la culbute finale, mais vous arrêterez sans doute sur les bords la jeunîsse qui pousse derrière vous.

Il faut remarquer que l'article sur Boileau date de 1852. Il n'est point des débuts du critique. Sainte-Beuve, en avançant en âge, s'élargissait en souplesse et en compréhension ; mais il n'avançait pas dans le sens moderne, il se rejetait au contraire avec plus de vivacité dans le pas.îé, comme effrayé des temps nouveaux et protestant contre un esprit littéraire qu'il avait vu naître, dont il avait brûlé lui-même et qui l'inquiétait Fur le tard. Lui, qui se piquait d'être une intelligence ouverte aux choses les plus contraires, d'avoir des yeux tout autour de la tête, il s'affolait et ne comprenait plus. J'aurai à revenir sur te singulier cas, qui est au fond le sujet do cette étude.

Naturellement, l'ambition d'être le régent des lettres modernes n'allait pas dans Sainte- Beuve sans toutes les grâces du métier. .Avec son tempérament tendre, il n'avait rien du lettré rogue, pédantesque, professant la littérature d'un visage chagrin. Sa critique s'adressait surtout à certains salons littéraires; elle en avait la jolie médisance, la politesse parfaite," toute

pleine de sous-entendus méchants, le continuel sourire déguisant la sévérité des jugements. 11 est revenu vingt fois, dans ses articles, sur la question du goût, du tact, de la mesure, n'arrivant pas à comprendre, malgré un sincère effort, les dons contraires, la puissance, la netteté scientifique, la passion sévère de la vérité poussée jusqu'à tout dire. 11 consentait bien à laisser tout entrevoir, mais il voulait des ombres, il cachait les jugements trop rudes entre les lignes, où il fallait les deviner; aussi, pour bien saisir certains articles de Sainte-Beuve, doit-on souvent connaître autant que lui le sujet dont il traite. C'est encore là le ton des salons; si l'on n'est pas d'un salon, il est impossible d'y comprendre ce qu'on y dit, à cause des réticences, des airs de tête qui suffisent aux initiés. Fréquentant le monde lettré, hôte assidu de certaines maisons, passant de ses livres à la conversation des femmes, sans vivre de la vie multiple du grand Paris, sans étudier l'homme chez les hommes, Sainte-Beuve causait plus encore qu'il ne jugeait. Toute rigueur positiviste le blessait, parce qu'elle introduisait des éléments fixes dans les plaisirs flottants de son esprit. Je pourrais ici multiplier les citations, mais je me contenterai de ces quelques lignes, où il définit très bien l'esprit littéraire, celui dont il est animé, a L'esprit littéraire, dit-il, dans sa vivacité et sa grâce, consiste à savoir s'intéresser à ce qui plaît dans une délicate lecture, à ce qui est d'ailleurs inutile en soi et qui ne sert à rien dans le sens vulgaire, à ce qui ne passionne pas pour un but prochain et positif, à ce qui n'est que l'ornement, la fleur, lasuperfluité immortelle et légère de la société et de la vie. L'amour des lettres, aux âges de belle culture, suppose loisir, curiosité et désintéressement; il suppose aussi une latitude de goût et même de caprice, une liberté d'aller en tous sens. » Sainte-Beuve est là au complet : il comprendra tout le monde, et il ne comprendra pas Balzac.

Voilà pourtant l'homme qui, dans l'effort de sa curiosité universelle, a fondé la critique scientifique. 11 s'est dégagé de la grammaire et de la rhétoriqne. il a compris qu'il fallait avant tout connaître l'homme, si l'on voulait ensuite pénétrer l'écrivain. Les'^principes de cette critique scientifique, que M. Taine devait venir réduire en formules, se trouvent, chez Sainte-Beuve, épars dans un grand nombre d'articles. Je me contenterai de prendre çà et là des passages. « Il est très utile d'abord, dit-il quelque part, de commencer par le commencement, el quand on en a le moyen, de prendre l'écrivain supérieur ou distingué, dans son pays natal, dans sa race. » Ailleurs, il a écrit : « Ce n'est pas moi qui blâmerai un critique de nous indiquer, même avec détail, la physiologie de son auteur et son degré de bonne ou de mauvaise santé, influant certainement sur son moral et son talent. » Ailleurs encore, et cette citation est bien cuiiouse : « La plupart des hommes n'aiment pas la vérité, c'est-à-dire cet ensemble non arrangé de qualités et de défauts, de vertus et de vices qui constituent la personne humaine. Ils veulent leur homme, leur héros, tout d'une pièce, tout nu, ange ou démon ! C'est leur gâter leur idée, que de venir leur montrer dans un miroir fidèle le visage d'unî^mort, avec son front, son teint et

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ses verrues. Pourquoi doue reeuler devant l'expression entière de la nature humaine dans sa vérité? Pourquoi l'afïaibiir à dessein et presque en rougir? Aurons-nous toujours l'idole et jamais l'homme? » Dès lors, je le répète, la critique scientifique était fondée. Une œuvic n'était plus un morceau de style, sui lequel se battaient les grammairiens et les rhétoiiciens; une œuvre devenait le produit d'un homme, d'un tempérament qu'il lallait analyser, si l'on voulait remonter du producteur à ce produit. De là, la façon de procéder de Sainte-Beuve ; tout homme de cabinetqu'il fût, il ne se contentait pas de lire les oeuvres, il reconstituait les époques, faisait causer les survivants, les témoins, épuisait les documents de toutes sortes, et ne hasardait son jugement que lorsqu'il connaissait le tempérament et les habitudes de son auteur, le temps et la société oùjl avait vécu. Seulement, quand le critique avait réuni tous les renseignements désirables, quand il tenait son auteur nu devant lui, lé féminin apparaissait avec son besoin de grâce et de mesure, et il mettait des feuilles de vigne, et il se perdait dans les complications de finesse les plus étonnantes, pour arriver à tout dire sans avoir l'air de le dire. C'était l'outil de notre analyse moderne, dans des mains de velours, armées de jolies griffes tranchantes. Il restait le lettré, par-dessus l'anatomiste.

Aussi quel contraste et quel heurt caractéristique, lorsque, vers la fin de sa carrière, il se rencontra avec M. Taine, Celui-ci arrivait avec un tempérament opposé. Très lettré également, ayant la sensation vive et nerveuse de l'artiste, il affectait le dédain de ses dons littéraires, il s'enfermait dans des raideurs sévères de géomètre et de mécanicien. Au fond pourtant, il continuait Sainte-Beuve, il ne faisait que formuler strictement la méthode employée par celui-ci. On connaît ses formules, soumettant les œuvres aux questions de race, de miheu et de circonstances historiques, rapportant tout à la faculté maîtresse de chaque écrivain. Sainte- Beuve, lui aussi, inteifogeait la race, le milieu, les circonstances; mais il n'érigeait pas ces influences en lois fixes, il répugnait à l'esprit de sy-n thèse scientifique, comme je l'ai fait voir. En un mot, il voulait garder le vague, l'indéterminé aimable du domaine littéraire, et l'idée qu'on se ser\irait un jour de ses propres travaux pour introduire, dans la critique des œuvTes de l'esprit, les formules rigides de la science, le consternait et le faisait se rejeter violemment en arrière, jusqu'à Boileau, par-dessus ki tête de La Harpe. Ce qu'il défendait avec désespoir, contre ses études elles-mêmes, c'était, je le répète, ce monde poli, ces salons où il causait, ce vieil esprit littéraire des siècles derniers qu'il sentait menacé parla nouvelle littérature, toute basée sur le document exact et sur les sciences naturelles et expérimentales. ,

Le choc fut donc inévi table entre Sainte-Beuve et M. Taine. Le premier, d'ailleurs, garda sa souplesse, son art d'étrangler les gens dans une embrassade. Il s'attaque immédiatement au point faible du système. La race, le milieu, ce sont là des influences certaines; seulement, comme il existe évidemment d'autres influences, on ne saurait conclure avec ces deux-là. Je cite : « Ce qu'il faut répondre à M. Taine, quand il

s'expiime avec une affirmation si absolue, c'est que, entre un fait si général et si commun à tous que le sol et le climat, et un résultat aussi compliqué et aussi divers que la variété des espèces et des individus qui y vivent, il y a place pour quantité de causes et de forces plus particulières, plus immédiates, et tant qu'on ne les a pas saisies, on n'a rien expliqué. » Sainte-Beuve aurait tout à fait raison de rejeter les forn\ules, s'il le faisait par tendresse stricte pour la vérité- Mais je crois ([ue ce n'est pas là son cas. Il plaide pour le caprice, pour ce qu'il regarde comme l'agrément des lettres. Au fond de la querelle, il y a deux opinions philosophiques en présence. Sans remonter jusque-là, on peut dire aujourd'hui que l'outil, dégrossi par M. Taine, reste le meilleur outil de critique que nous ayons, malgré les formules incomplètes, malgré certaines raideurs inévitables dans une méthode née d'hier. Et où je suis de l'avis de Sainte- Beuve, c'est lorsqu'il ajoute : « Si l'on peut espérer d'en venir un jour à classer les talents par familles et sous de certains noms génériques qui répondent à des qualités principales, combien, pour cela, ne faut-il pas auparavant en observer avec patience et sans esprit de système, en reconnaître au complet, un à un, exemplaire par exemplaire, en recueillir d'analogues et en décrire. » Sans doute, il nous faut des documents; mais pour être abondante, la chasse aux documents exige déjà une méthode. On n'a progressé dans les sciences que lorsqu'on s'est appuyé sur quelques vérités premières. Si l'on veut élargir les formules de M. Taine, il faut employer ces formules, qui résument d'ailleurs le résultat des expériences critiques faites par Sainte-Beuve. La critique scientifique a déjà deux périodes : elle balbutie chez Sainte-Beuve, elle y est d'instinct; puis elle s'affirme en se raidissant chez M. Taine, comme il arrive toujours dans la première poussée systématique des novateurs. C'est nous maintenant qui devons reprendre l'outil, l'améliorer, le compléter, l'utiliser dans l'enquête universelle du siècle.

Il y a un passage, dans son étude sur M. Taine, où Sainte-Beuve se confesse une fois de plus. II parle de la faculté maîtresse. « Efforçons-nous de deviner ce mot intérieur de chacun, et qu'il porte gravé au dedans du cœur. Jlais avant de l'articuler, que de précautions I que de scrupules ! Pour moi, ce dernier mot d'un esprit, même quand je serais parvenu à réunir et à épuiser sur son compte toutes les informations biographiques de race et de famille, d'éducation et de développsment, à saisir l'individu dans ses moments décisifs et ses crises de formations intellectuelles, à le suivi-e dans toutes ses Variations jusqu'au bout de sa carrière, à posséder et à lire tous ses ouvrages — , ce dernier mot, je le chercherais encore, je le laisserais à deviner plutôt que de me décider à l'écrire ; je ne le risquerais qu'à la dernière extrémité. » Et c'est vrai, il ne l'a jamais risqué. C'est tout au plus s'il le laissa parfois deviner. De là le vague, le flottant de ses jugements. Souvent même, on ne sait s'il aime ou s'il déteste ce dont il parle. Sainte-Beuve, soit par excès de prudence devant la vérité, soit par goût pour le vague de l'homme, qu'il professait, est toujours resté en deçà de la netteté et de la puissance. Je connais

de lui peu de jugements qui soient définitifs, qui s'imposent par la simplicité du point de vue et la solidité de ralTirniation.

Voici comment il termine ce premier article sur M. Taine. « Que le savant, chez lui, ne domine pas trop le littérateur : c'est là le seul conseil général qu'on doive lui donner. Il est d'une nation où, tôt ou tard, les gens de talent, s'ils veulent produire tout leur effet et toute leur action utile, doivent se résoudre à plaire. » Et toujours cette nécessité de la grâce reviendra sous la plume de Sainte-Beuve. C'est son credo, c'est le cri du féminin dont la vie a été consumée par le besoin de plaire. 11 aura beau remuer la vilenie humaine, y insister même, être méchant et pervers, il voudra l'être en femme qui montre ses dents blanches dans ses morsures. Chez M. Taine, ce qui le séduit, c'est avant tout le lettré; il se défend contre l'analyste puissant, contre l'homme de volonté et de vigueur; et, au bout de son étude, pour tout compliment, pour toute admiration, il ne trouve que ce mot : « Soyez aimable. »

Voilà donc nettement posées les deux figures de la critique moderne. M. Taine continue et systématise Sainte-Beuve. C'est un pas nouveau dans la critique scientifique. Aujourd'hui, il n'y a plus qu'à marcher dans cette voie, en amassant les documents et en perfectionnant la méthode.

Mais voyons' Sainte-Beuve à l'œuvre. Je viens de relire un grand nombre desesorticles,et ce qui m'a frappé, c'est l'efîort très évident qu'il apporte dans la recherche de la vérité. On ne peut lui nier ce désir ardent d'être juste, d'épuiser les documents et de rester dans l'expi'ession exacte de ce qu'il croit savoir. C'est même là, comme je l'ai dit, ce qui le caractérise : comprendre et pénétrer tous les sujets par la souplesse de son intelligence, puis nous en donner l'idée la plus vraie possible, une idée moyenne, mesurée, à égale distance des extrêmes. Il jouait ainsi très finement de son goût pour l'agréable, pour la raison aiguisée par la grâce. Toutes les fois qu'il s'est attaqué à un tempérament puissant, il a cru pouvoir le condamner au nom de la vérité. Pour lui, la vérité est, avec raison d'ailleurs, dans les nuances ; il juge la vie complexe, ondoyante, un peu plate dans son train moyen, et dès lors il a beau jeu pour écraser ceux qui n'ont pas sa nature souple et galante, car il lui est facile, au premier saut un peu violent, de les a'ccuser d'exagération. Voilà coinmentson eflort de justice, sa souplesse d'intelligence, son amour du vrai pondéré, lui a fait nier les hommes les plus grands de son siècle.

Ici, j'éprouve un scrupule, et je veux déclarer que je n'ai jamais vu Sainte-Beuve. Il m'a simplement écrit en 1868 une lettre qui a ])aru dans sa correspondance. Je lui avais envoyé un de mes premiers romans, Thérèse Rnquin, et il me répondait par une critique où je trouve précisément ce besoin de vérité moyenne dont je viens de parler. Rien de plus juste que cette critique. Par exemple, il dit de ma description du passage du Pont-Neuf: " Ce n'est

pas vrai, c'est fantastique de description; c'est comme la rue Soli, de Balzac. Le passage est plat, banal, laid, surtout étroit, mais il n'a pas toute cette noirceur protonde et ces teintes à la Rembrandt que vous lui prêtez. C'est là une manière aussi d'être infidèle. « 11 a raison; seulement, il faut admettre que les lieux ont simplement la tristesse ou la gaieté que nous y mettons; on passe en frissonnant devant la maison où vient de se commettre un assassinat, et qui la veille semblait banale. Sa critique n'en subsiste pas moins. Il est certain que, dans Thérèse Raquin, les choses sont poussées au cauchemar, et que la vérité stricte est en deçà de tant d'horreurs. En faisant cette déclaration, j'entends montrer que je comprends parfaitement et que j'accepte mêrhe le point de vue de la vérité moyenne où se place Sainte- Beuve. Il a également raison quand il s'étonne plus loin de ce que Thérèse et Laurent ne contentent pas immédiatement leur passion, après le meurtre de Camille ; on pourrait plaider le cas, mais la marche ordinaire des choses voudrait qu'ils vécussent aux bras l'un de l'autre, avant l'affolement du remords. On voit donc que j'entre, malgré mes propres li\Tes, dans ce respect de la logique et de la vérité, et que je ne cherche pas à me détendre personnellement contre des critiques qui me paraissent fort justes. Oui, certes, il est mauvais d'abandonner le terrain solide du réel pour se lancer dans les exagérations de dessin et de couleur. Mais, en critique, il y a un écueil plus grand encore, c'est de ne pas faire la balance des qualités et des défauts, c'est de ne pas saisir, au delà des erreurs de tempérament, au delà des partis pris d'école, la véritable puissance des écrivains qui doivent un jour déterminer une évolution dans la littérature nationale.

Telle a été la faute irréparable de Sainte- Beuve, devant la haute figure de Balzac. Il a eu beau être une des intelligences les plus \ives de l'époque, faire la lumière sumne foule de points, aimer par nature la vérité et la justice, son injt'.Elice et son aveuglement à l'égard de Balzac font douter de ses qualités les meilleures. Que dire, en effet, d'un homme qiii s'est appliqué -à faire valoir les écrits plus ordinaires, qui a montré une tendresse pleine d'habileté pour les esprits les plus inférieurs, et qui a méconnu à ce point l'homme dont l'impulsion devait être décisive dans le roman? Je sais qu'il y avait, au fond de cette hostilité, une guerre d'homme à hom.me; mais, chez Sainte-Beuve, il y avait surtout une question <le tempérament, car nous le verrons également se cabrer devant les continuateurs de Balzac. Un sens lui manquait, cela est certain ; malgré sa volonté d'accepter le courant scientifique dans les lettres, il ne pouvait que faire sur la matière des déclarations platoniques; dès qu'il arrivait à un exemple, dès qu'il avait à juger un des novateurs, il se rebutait tout de suite devant dfs exagérations fatales, il réclamait avec détresse un peu de grïîcc.

Certes, nous savons au.ssi bien que lui ce qu il pouvait reprocher à Balzac. 11 le trouvait de mauvais goût, emphatique, obscur, exagéré surtout. 11 l'accusait de ne rien dire simplement et agréablement, de sortir à tous coups de la

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note moyenne. En un mot, Balzac le gênait par ses allures de conquérant, qui n'étaient pas celles d'un homme bien élevé, par son rire énorme, par sa personne peut-être plus encore que par ses œuvres. L'antipathie devait être complète entre ces deux hommes, dont l'un était un féminin pelotant son monde avec des pattes de chatte, et dont l'auti-e était un mâle ouvrant sa route à coups de cognée. On n'en reste pas moins sm-pris de l'entêtement de Sainte-Beuve. Non seulement il n'a pas deviné Balzac à ses premiers chefs-d'œu-vre, mais jusqu'à la fin de sa vie il a refusé de reconnaître l'iRfluence triomphante du romancier sur toute son époque. En admettant qu'il n'acceptât pas les défauts comme étant l'envers fatal des qualités, il avait l'esprit assez large pour passer sur les défauts et reconnaître dans Balzac le créateur d'un monde, le novateur qui allait lancer tout le siècle dans une nouvelle évohition littéraire, en appliquant au roman la méthode scientifique. Condamner Balzac, au nom du goût, nous transporte tout net aux époques de La Harpe et de Boileau. Si la fréquentation du passé, si la tendresse d'un lettré pour les deux derniers siècles et pour leurs littératures doivent aboutir à la condamnation de notre esprit contemporain et de nos grands hommes, même chez une intelligence aussi ouverte que Sainte-Beuve, je serai tenté de souhaiter à nos critiques futurs une érudition moins large, afin de leur éviter des regrets inutiles et des jugements d'autant plus injustes, qu'ils sont rendus dans un esprit qui n'est plus le nôtre.

Je pourrais multiplier les preuves, citer les pages où Sainte-Beuve a jugé Balzac avec plus d'étroitesse encore que d'injustice. Mais je me bornerai à deux exemples. Je prends l'un dans un article écrit en 1838. On y lit des choses dans ce genre : « Nous ne parlerons pas de la Maison JS'ucingen, à laquelle, sans doute à cause d'un certain argot dont usent les personnages, il nous a été impossible de rien saisir. Les acteurs, qui reviennent dans ces nouvelles, ont déjà figuré, et trop d'unt fois pour la plupart, dans les romans de M. de Balzac. » Et encore : « La série des Eludes de mœurs de M. de Balzac finit par ressembler à l'inextricable lacis des corridors dans certaines mines ou catacombes. On s'y perd et l'on n'en revient plus, ou, si l'on en revient, on n'en rapporte rien de distinct ! » Rien de distinct dans les œu^Tes de Balzac ! Cela va avec ses personnages qui ont déjà trop servi d'ime fois. Mais l'article date de loin, et on pourrait croire qu'après les derniers chefs-d'œuvre du romancier, Sainte-Beuve a fini par ouvrir les yeux. Il n'en est rien, ^'oici la page étonnante qu'il écrivait en 1863, dans un article sur Gavarni', douze ans après la mort de Balzac. Je donne cette page en entier, parce qu'on y prend sur le fait l'injustice absolue de Sainte-Beuve, consciente ou inconsciente. « On a très justement remarqué, dit-il, que, dans cette comparaison inévitable entre Balzac et Gavarni, celui-ci a un rôle plus net, plus sur. plus incontestable. Balzac, que je ne prétends nullement diminuer sur ce terrain des mœurs du jour, et de certaines mceurs en particuher, oii il est expert et passé maître, Balzac pourtant s'emporte et manque de goût à tout moment; il s'eni\Te du

vin qu'il verse et il ne se possède plus; la fumée lui monte à la tête; son cerveau se prend; et il est tout à fait complice et compère dans ce qu'il nous offre et dans ce qu'il nous peint. C'est une grande avance, je le sais, à qui veut passer pour un homme de génie auprès du vulgaire que de manquer absolument de bon sens dans la pratique de la vie ou dans la conduite du talent. Balzac avait cet avantage, Gavarni se possède toujours. Il a dans son craj'on de cette aisance et de cette grâce dégagée qu'avait ce premier élève de Balzac, qui eût pu être supérieur au maître si un disciple l'était jamais, et si enfin il eût vécu ; je veux parler de Charles de Bernard. Gavarni a de cette élégance dans le crayon, avec la verve en sus et l'inépuisable facilité, i) Mais, grand Dieu ! c'est justement parpe que Gavarni avait cette élégance et cette inépuisable facilité, qu'il nous apparaît aujourd'hui comme une petit garçon à côté de Balzac ! Le parallèle ne peut se supporter un moment. Balzac avait la puissance, la puissance, entendez-vous ! cette force créatrice sans laquelle il n'y a pas de génie. Je laisse de côté les perfidies du passage, mais je le demande en toute bonne foi, vouloir mettre Gavarni au-dessus de Balzac, n'est-ce pas avouer qu'on n'entend rien aosolument à notre littérature moderne et qu'on ferait mieux alore de s'enfermer dans sa bibliothèque pour vi\Te avec les siècles morts?

J'insisterai aussi sur cette triomphante idée que Charles de Bernard aurait pu être supérieur à son maître. Du vivant de Balzac et.de Charles de Bernard, je trouve déjà ces lignes dans un article daté du 15 octobre 1838 : « M. de Bernard pourra bien être, s'il le veut, l'Améiic Vespuce de cette terre, dont M. de Balzac est le Christophe Colomb. i> Et le critique part de là pour lui trouver toutes sortes de belles qualités, qu'il refuse à Balzac. Eh bien ! c'est là un symptôme que j'ai déjà constaté chez tous les critiques d'esprit étroit : le besoin de mettre l'élève au-dessus du maître, parce que l'élève est généralement affaibli, plus souple, plus abordable. Sainte- Beuve tombe ici dans l'amour du médiocre, qui est la caractéristique de notre critique courante, celle qui bâcle les feuilletons. J'ai déjà répété plusieurs fois qu'il a été une des intelligences les plus ouvertes du siècle; mais venir, en 1863, reprendre cette figure de Charles de Bernard, parfaitement oubliée, et avec tant de raison, venir la reprendre pour l'opposer à celle de Balzac, même aveo toutes sortes de restrictions embarrassées, cela prouve que, dans cette intelligence si vaste de Sainte-Beuve, il y avait une lacune, im trou énorme, juste à l'endroit où il lui aurait fallu des facultés de compréhension très nettes, très énergiques, pour pénétrer le nouveau siècle littéraire qui commençait et auquel une bonne moitié de lui-même appartenait.

Je passe à Stendhal. En 1854, après la mort de Stendhal, lorsque ses œuvres complètes parurent, Sainte-Beuve lui consacra deux articles. Il le traite d'à écrivain distingué». Mais il ajoute:» Voilà toute une génération nouvelle qui se met à s'éprendre deses œuvres, aie rechercher, àl'étudieren tous sens presque comme un ancien, presque comme un classique ; c'est autour de lui et de'Son nom comme une Renaissance. Il en eût

été fort étonné. » Cette dernière phrase est bien drôle; croyez que Sainte-Beuve est plus étonné encore. Et quel bijou, ce cri : « presque comme un ancien », dans lequel on sent le critique stupéfait et scandalisé. Plus loin, il traite Stendhal de Cl hussard romantique »; j'avoue que je ne coihprends pas du tout, tellement notre idée sur Stendhal est autre. Je ne puis entrer dans l'analyse qu'il fait du talent de Stendhal, uniquement pour prouver que celui-ci avait meilleur cœur et aimaitplus la grâce qu'on ne croyait. J'ai hâte d'arriver à cette citation : « Romancier, Beyle a eu un certain succès »; et à ce jugement sur le Rouge et le Noir et sur la Chartreuse de Parme : « Quand on a lu cela, on revient tout naturellement, ce me semble, en fait de compositions romanesques, au genre français, ou du moins à un genre qui soit large et plein dans sa veine; on demande une part de raison, d'émotion saine et une simplicité véritable telle que l'offre l'histoire des Fiancés de Manzoni, tout bon roman de Walter Scott, ou une adorable et vraiment simple nouvelle de Xavier deMaistre. » Et voilà Xavier de Maistre supérieur à Stendhal ! On n'avoue pas avec une meilleure grâce qu'on refuse au roman l'étude de l'homme, dans sa rigueur scientifique. Sainte-Beuve demande qu'on lui chante Au clair de la lune. Mon Dieu I c'est un goût, mais ce n'est plus de la critique. Remarquez que cet article sur Stendhal, malgré ses sévérités, est plutôt amical. Sainte- Beuve n'apporte pas ici la rancune noire q l'il montre partout à l'égard de Balzac. D'ailleuis, c'est autre part qu'il faut chercher son dernier mot sur Stendhal ; c'est dans un article consacré à M. Taine. On Sait que M. Taine a été un des ouvriers les plus actifs de cette renaissance qui s'est faite autour des œuvres de Stendhal, et dont parle Sainte-Beuve. Aussi ce dernier n'at-il pu se tenir. « Une fois, dit-il, à propos de Tite-Live, M. Taine nomme Stendhal; il le citera surtout dans son livre des Philosophes, et le qualifiera dans les termes du plus magnifique éloge {grand romancier, le plus grand psychologue du siècle). Dussé-je perdre moi-même à invoquer de la part de M. Taine plus de sévérité dans les jugements contemporains, je dirai qu'ayant connu Stendhal, l'ayant goûté, ayant relu encore assez récemment ou essayé de relire ses romans tant préconisés (romans toujours manques, malgré de jolies parties, et, somme toute, détestables), il m'est impossible d'en passer par l'admiration qu'on professe aujourd'hui pour cet homme d'esprit, sagace, fin, perçant et excitant, mais décousu, mais affecté, mais dénué d'invention. » Enfin, voilà donc le mot : les romans de Stendhal sont détestables. Et quelle attitude amusante, lorsque Sainte- Beuve dit : « Je l'ai connu, je l'ai goûté, et vous m'étonnez en le traitant de grand homme. » Cela rappelle ce mot d'une fiuitièrc, qui avait vu jouer Hoche dans sa boutique : « Un général, pas possible, il était tout petit, et je lui donnais dos pommes ! » La querelle est toujours la même. Sainte-Beuve se fait du roman l'idée qu'on s'en faisait au siècle dernier, et il n'entend rien à la formule que Balzac et Stendhal nous en ont laissée. 11 demande du goût et de l'invention où ils ont mis de l'analyse et de la physiologie; c'est toute une autre époque jugeant la nôtre,

avec la colère des aînés refusant aux cadets le droit de percer de nouvelles routes. 11 y a là une obstination absolue, et qui reste logique avec elle-même, toutes les fois qu'un romancier de la nouvelle famille tombe sous la plume de Sainte- Beuve.

C'est ainsi que nous allons le trouver hostile pour M. Gustave Flaubert et pour MM. de Concourt. Et ici il faut remarquer qu'il vivait dans l'intimité de ces écrivains, et que pai conséquent il a été obligé de mettre une sourdine à son réquisitoire. C'est presque aimable, mais au fond c'est plein de frayeur et de blâme. En étudiant Madame Bovanj, il reproche à M. Gustave Flaubert ses amants " sans délicatesse », il lui dit tout nettement que Bernardin de Saint-Pierre et madame Sand ont embelli la nature où ils ont vécu, tandis que lui décrit sa Normandie telle qu'elle est. Plus loin, il se lamente de ne pas trouver un héros dans le roman, « celui que l'auteur voudrait être ». 11 l'accuse de n'avoir pas donné un coup de pouce à Bovary pour faire 0 d'une tête vulgaire une noble et attendrissante figure ». Enfin, il a ce cri, à la fin de l'article : « Fils et frère de médecins distingués, M. Gustave Flaubert tient la plume comme d'auties le scalpel. Anatomistes et physiologistes, je vous retTQuve partout I » Eh bien ! si vous les retrouvez partout, comprenez alors. Vous avez le nez sur la piste; allez, marchez, expliquez-nous où va le siècle, au lieu d'avoir l'air de ne pas voir nettement le mouvement et de vouloir même l'enrayer. Le pis est que Sainte-Beuve a commencé par étudier la médecine et qu'il devrait avoir été touché par la science. Son désir d' « une noble et attendrissante figure », dans le cas de Bovary, me paraît quelque chose d'énorme, car je ne connais rien de plus poignant, de plus profondément humain que la dernière page de Madame Bovary. L'homme qui a eu un instant la pensée de changer cette page, si intelligent qu'il ait pu être, n'a jamais eu l'intelligence de nos œuvres modernes. On s'explique dès lors qu'il se soit étonné de l'influence toute-puissante de Balzac, qu'il compare naïvement à Eugène Sue et à Frédéric Soulié, en préférant ceux-ci.

Quant à MM. de Concourt, ils ont été mieux traités par lui. Cela tient certainement à ce qu'il n'étudie pas un de leurs romans, mais leur livre intitulé : Idées et Sensations, où il trouve moins à mordre. L'article est très bien fait ; c'est un des bons parmi ceux que je viens de relire. Pourtant, il s'y montre d'une sévérité sournoise. Ainsi, il parle de « l'irrévérence de jugement qui tient au manque de religion première ». Il fait une grosse querelle — toujours la même — parce que MM. de Concourt, selon lui, recherchent la crudité. «Pourquoi, dit-il, se retrancher s'interdire à soi et aux autres, quand il y a lieu, l'agrément, l'émotion bienfaisante et salutaire.» Remarquez que les romanciers naturahstes ne se retranchent rien du tout; s'ils versent parfois dans le noir, c'est que leurs modèles les y poussent; mais tel est le mot d'ordre des gens de goût effarés. Et c'est là, dans une note mise après coup au bas de la page, que Sainte-Beuve se sent pris d'un brusque besoin de franchise. 11 écrit : « Et puisque j'ai commencé de me découvrir, je ne m'arrêterai pas en si beau chemin et

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j'achèverai, s'il le faut, de me perdre dans l'esprit de beaucoup de mes contemporains et des plus chers : oui, en matière de goût, j'ai, je l'avoue, un grand faible, j'aime ce qui e^t agréable. » On le voit bien, ^"oilà Balzac, Stendhal, il. Gustave Flaubert, MM. de Goncourt, toute cette filiation des grands romanciers modernes, jetés du coup dans le même panier. Ils ne sont pas agréables, et il les condamne.

J'essaye de dégager nettement par quelles causes Sainte-Beuve en est venu à méconnaître les écrivains nouveaux. Evidemment, il tenait pour les anciens, en féminin que le vacarme de notre siècle effrayait et en homme de bibliothèque qui adorait travailler sur des morts, toujours plus commodes. A chaque instant, on ■trouve chez lui des cris dans ce genre : « Oh ! qu'il est bon de relire quelquefois les anciens dans leurs grandes sources I » Certes, l'érudition est excellente en littérature; mais j'ai toujours estimé que la lecture des anciens devait être une pure gymnastique intellectuelle et une façon de jalonner l'époque contemporaine, en étudiant d'où l'on vient, en consatant où l'on est, et en prévoyant où l'on va. 11 n'j- a rien de tel chez Sainte-Beuve; du moins cela se marque si peu, qu'on ne saurait en parler. A ses yeux, l'étude littéraire Teste une récréation de l'esprit, il ne s'est point passionné, comme M. Teine, pour les évolutions qui se déclarent de siècle en siècle, qui partent du début d'une littérature et vont à l'avenir. Le tas énorme de ses articles, le nombre considérable de volumes qu'il laisse, ne contient à ce sujet aucune indication, aucun effort d'indication même. Il étudie séparément chaque écrivain; c'est à peine s'il remonte au groupe ; ainsi, lui qui aurait pu nous donner une histoire du romantisme si intéressante, a écrit uniquement des lambeaux très incomplets qu'il est impossible de coudre les uns aux autres. Tou^ jours une légère frayeur des temps présents le faisait se replonger dans l'antiquité et perdre le fil. On voit pourtant que, dans sa jeunesse, il a compté sur le romantisme ; puis, lorsque le romantisme s'est mis à craquer de toutes parts, cet effondrement lui a paru une catastrophe dernière, il n'a plus rien vu devant lui, il a semé ses articles de demi-confidences sur ses espoirs trompés; et c'est alors que, dans le désastre, il s'est raccroché aux anciens, se contentant de suivre la bataille moderne, en sceptique qui désespère désormais d'une victoire possible, qui ne comprend pas même pourquoi on se bat, mais qui, en dilettante de l'intelhgence, se pique de tout saisir ou plutôt de tout tolérer. Jamais il ne s'est douté que le mouvement du siècle littéraire allait finir par s'incarner dans ces romanciers qu'il ne trouvait pas agréables, Balzac, Stendhal, M. Gustave Flaubert, MM. de Goncourt, et les derniers venus. Voilà où est le trou, voilà ce qui le diminue, ce qui l'empêchera de passer à la postérité comme un critique supérieur.

Imaginez un instant une histoire de la littérature française écrite par M. Taine.- Cette histoire marquera surtout la grande charpente de

notre littérature, telle que chaque siècle l'a dressée. Ce sera un édifice complet avec ses fondations, ses premières assises, ses étages successifs; et le tout sera déduit logiquement, démonté et remonté d'après certaines lois. On pourra en suivre l'architecture, on verra avec netteté les styles différents de chaque époque, on constatera par quelles transitions lentes on a passé de tel style à tel autre. En un mot, l'œuvre sera l'histoire de l'évolution même de l'esprit français à travers les âges. Sans doute, avec M. Taine, tout cela sera poussé au système, raidi dans une formule mécanique, mais le plan et la méthode n'en auront pas moins une vigueur et une clarté merveilleuses. Maintenant, examinez le long labeur de Sainte-Beuve, les volumes nombreux dans lesquels il a réuni des centaines d'articles. Il y a là, à peu près, toute la matière d'une histoire de notre littérature, car il n'est pas d'époques et pas d'écrivains qu'il n'ait étudiés. Eh bien ! ces articles, ces études en tous sens sont comme des documents dispersés : ils n'ont aucun hen entre eux, ils apportent simplement des notes intéressantes sur tous les suj'ets. Je sais parfaitement qu'il faut faire la part des conditions où ils ont été écrits, au jour le jour et pour les besoins d'un journal, sans aucun plan arrêté d'avance. Mais ils n'offrent même pas entre eux la pensée d'une idéfr générale, d'une philosophie quelconque, d'un but large et constant. On y trouve la seule curiosité d'un lettré, celte curiosité que j'ai déjà définie, se lançant à droite et à gauche pour le plaisir intellectuel de comprendre, pour l'agrément de se sentir intelligent et de montrer son intelligence en petit comité, dans un salon où les dames vous écoutent. C'était la théorie de Sainte-Beuve : rester dans l'analyse, ne jamais conclure, fuir la synthèse comme une cause certaine d'erreurs, ne laisser derrière soi qu'un amas de documents. De là, à la place de l'Histoire de la littérature française que nous attendons encore, et que M. Taine aurait pu écrire, ce tas considérable de notes jetées pêle-mêle par Sainte-Beuve, sans ordre aucun, et qui en somme ne sont que des matériaux dont un esprit supérieur pourra un jour tirer un ensemble, en les classant, après les avoir soigneusement revus et contrôlés.

Justement, je songe à une phrase de Claude Bernard, disant avec raison qu'on pourrait entasser les documents pendant des siècles, sans faire avancer la science d'un pas, si l'on ne tirait pas des documents les lois des phénomènes. Etudier le passé par fragments pour le connaître, analyser les écrivains les uns après les autres, tête par tête, cela est une besogne excellente, et c'est par là qu'on doit commencer. Mais continuer éternellement cette besogne, ne pas, à un moment donné, lorsqu'on connaît par exemple tous les écrivains d'une époque, chercher le lien qui les unit, leur ascendance et leur descendance, en un mot ne pas tâcher de trouver la loi qui régit l'évolution littéraire des sociétés, c'est perdre le bénéfice de ses premières études, c'est rétrécir volontairement son horizon, c'est apporter des pierres pour un édifice qu'un autre construira. Tel a été strictement le rôle de Sainte-Beuve. Cela répondait à un état d'esprit. 11 n'a pas voulu admettre qu'il y a une science

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ŒVVU'ES CRITIQUES

critique comme il y a une science chimique ; ou du moins, pour sa part, il a refusé de s'engager à fond dans cette voie scientifique, par des répugnances de lettré.

Mon ojHnion est que la critique des journaux, telle qu'elle est pratiquée par beaucoup d'imbéciles et par quelques hommes malins, est une des choses les plus inutiles et les plus sottes qui se puissent voir. Cela n'a pas même le mérite d'apporter des documents, car rien n'est moins exact, moins sérieusement étudié que ces articles écrits sous l'influence du moment, avec les préjugés et les courants d'esprit de la foule. Il ne restera pas une opinion de ceux qui ont à cette heure le plus d'autorité, parce que, selon moi, ils s'enfoncent trop dans les jugements absolus, dans l'examen séparé d'un écrivain, sans remonter à son origine et à la part qu'il prend au mouvement de l'époque. Ce qui devrait les passionner, ce n'est pas cette cuisine au jour le jour, ces coups de férule distribués aux faibles et aux forts, selon qu'ils leur semblent plus ou moins sages ; ce sont les grandes lignes littéraires d'un siècle, le groupement des tempéraments, la lutte des écoles, la marche continue des esprits vers l'avenir. Voilà la haute critique, cette critique scientifique qui s'affirme et grandit. Pour moi, un écrivain n'est jamais qu'une phrase isolée dans une page humaine et sociale. Si je m'intéresse à un artiste qui s'est confessé tout haut, si je me penche curieusementsurson œu\Te, c'est que dans cette œuvre il y a un homme, et que derrière cet homme il y a une société. Je ne suis plus uniquement un lettré goûtant les qualités de l'intelligence et la caresse des mots, jouissant d'une page en grammairien et en rhétoricien; je suis surtout un savant, qui tressaille, lorsque l'œuvre écrite l'aide à démonter le mécanisme physiologique et psychologique d'unhomme,età se rendre par là-même compte des rouages d'une civilisation. Les écrivains d'une littérature deviennent ainsi des documents qui permettent de suivre l'évolution des esprits à travers les siècles, de chercher les lois qui régissent ces évolutions, de prévoir enfin où tend notre époque actuelle, où est la vérité parmi les disputes des écoles.

Je reviens à Sainte-Beuve. Ses articles, les plus nombreux, sur les écrivains des siècles passés, sont certainement les meilleurs. Il y a là une pénétration souvent remarquable. Mais, je le répète, les vues d'ensemble manquent. Je ne veux pas entrer dans l'examen d'un tel bagage, je m'arrêterai pourtant à un article sur madame Dacier, qui me paraît apporter une preuve à ce que j'ai dit plus haut. Sainte-Beuve constate bien quela querelle des anciens et des modernes, qui a révolu lionne lu fin du dix-septième siècle et le commencement du dix-hnitième, recommence toujours, qu'il y n'a même qu'elle au fond de touies nos disputes littéraires; mais il n'est pas tenté d'étudier ce mouvement pour en tirer une conclusion nette. Je ne puis faire ici l'historique de cette querelle, que le romantisme a soulevée de nouveau en 1830, et que nous soulevons, nous aussi, avec le naturalisme. Les positions des combattants ont pu changer, les questions ont pu se poser différemment, mais au fond c'est toujours l'esprit scientifique moderne qui est aux prises avec l'absolu païen ou

catholique. Je me contenterai de rappeler quf, du temps de madame Dacier, la bataille se livrait sur Homère, dont elle venait de donner une traduction, et que La Motte prétendait grandir, en l'arrangeant à la française. Sans doute, l'Iliade francisée de ce dernier était un détestable .terrain de combat. Sainte-Beuve peut se montrer sévère ; mais, comme il le reconnaît lui-même, sur ce terrain, si mauvais qu'il fiît, les partisans des modernes dirent d'excellentes choses; et, en somme, la victoire Leur resta. C'était, à mon sens, le réveil du génie national, après les triomphes absorbants des littératures anciennes, lors de la Renaissance; c'était, chez nous, le premier bégayement de l'espiit scientifique secouant la tyrannie classique pour retourner directement à l'étude de la nature, sans passer par les )i^Tes. Sainte- Beuve, bien qu'il tâche de se tenir en équilibre, pour faire montre de son intelligence, penche plutôt vers madame Dacier. Il a beau être de notre dix-neuvième siècle, il garde des tendresses pour les anciens, il cite par exemple l'abbé Terrasson, sans se récrier d'admiration pour les vues générales de ce géomètre, qui a devancé notre siècle de cent cinquante ans.

Lisez ceci : « C'est Terrasson, dit Sainte- Beuve, qui fit le mieux voir qu'on ne devait envisager cette cpaerelle que comme un cas particulier et une application de plus de la révolution opérée par Descartes dans l'ordre intellectuel. Selon lui. Descartes a renouvelé pour ainSi dire l'esprit humain, en substituant la raison à la prévention. Cette piévention, déjà vaincue en physique et dans les matières de science, subsiste encore en littérature : Homère et Aristote sont les deux grands noms, les deux idoles encore debout sur le seiil de la rhétorique et de la poétique; il s'agit de déloger l'autorité de ces dernières portes : « L'examen dans « les ouvrages de belles-lettres, nous dit Terrasson « doit tenir lieu de l'expérience dans les sujets « de physique ; et le même bon esprit, qui fait « employer l'expérience dans l'un, fera toujours « employer l'examen dans l'autre. » En vérité, voilà qui est contemporain de Claude Berniird. 11 continue. « Les sciences naturelles ont prêté leur justesse aux belles -lettres et les belleslettres ont prêté leur élégance aux sciences naturelles ; mais pour étendre et fortifier cette union heureuse qui peut seule porter la littérature à sa dernière perfection, il faut nécessairement rappeler les unes et les autres à un principe commun, et ce principe n'est autre que l'esprit de philosophie. «Nous ne saurions mieux dire aujourd'hui. L'abbé Terrasson est un ancêtre que je salue respectueusement. Sainte- Beuve, d'ailleurs, se pique de lui rendre justice, tout en restant froid : <• Jamais, dit-il, on n'a exprimé la confiance moderne marchant droit devant elle en toute matière, avec plus de résolution et plus d'intrépidité que l'abbé Terrasson. Dans cette question d'Homère, il trouvait le moyen de se montrer un disciple de Descartes, un précurseur de Turgot, de Condorcet, d'Auguste Comte et d'Emcrson. C'était dépasser de beaucoup les horizons de madame Dacier. » Que reproche donc Sainte-Beuve à l'abbé Terrasson? Il lui reproche de manquer du sentiment du beau,'et cela suffit pour le récuser

en matière littéraire. Il y aurait trop à dire. Ce sentiment du beau qui arrive là, est justement le point philosophique de la querelle. Si je nie l'absolu du beau, je cesse de m'entendre avec Sainte-Beuve. Nous parlons deux langues. Les anciens restent pour moi des faits historiques, des manifestations intellectuelles dans des conditions données, qui n'ont pas plus d'intérêt à mes yeux que les manifestations intellectuelles de mon temps. Pour Sainte-Beuve, les anciens restent des dogmes auxquels il faut croire. De là un abîme.

La conclusion de tout ceci est que Sainte- Beuve porte comme conséquence un jugement qui me paraît absolument faux. U constate la victoire des modernes, la défaite d'Homère imposé comme éternel modèle, et il ajoute : i' Le dix-huitième siècle fut puni de cette partialité; en perdant tout sentiment homérique, il perdit aussi celui de la grande et généreuse poésie ; il crut en fait de versposséderdeuxchefs-d'œuvre, la Henriade et la Pucelle; il faudra désormais attendre jusqu'à Bernardin de Saint-Pierre, André Chénier et Chateaubriand pour retrouver quelque chose de cette religion antique que madame Dacier avait défendue juscm'à l'extrémité, et la dernièrt du siècle de Racine, de Bossuet et de Fénelon. » Dans ce jugement, tout reste superficiel, à mon sens. 11 est énorme de regretter la besogne du dix-huitième siècle, eous le prétexte" que le dix-huitième siècle n'a pu aboutir à un poème épique, pas plus que les siècles d'auparavant, d'ailleurs. Mais ily a plus, ce sentiment homérique que Sainte-Beuve accorde si largement à madame Dacier, a justement grandi suivant moi, àla suite des travaux philosophiques et scientifiques du dix-huitième siècle. Parlez, par exemple, à M. Leconte de Lisle, le dernier traducteur d'Homère, du sentiment homérique de madame Dacier, et certainement il sourira. .Si l'on commence à connaître aujourd'hui Homère et l'antiquité, c'est grâce à la libre enquête de notre âge, à notre critique scientifique ; de sorte qu'on peut prouver que nous entendons aujourd'hui la véritable antiquité d'une façon bien autrement certaine qu'à la fin du dix-septième siècle. Bernardin de Saint-Pierre, André Chénier, Chateaubriand sont les fils directs de ce dix-huitième siècle, à tel point qu'ils paraissent radicalement impossibles avant le vaste mouvement qui les a produits. Ainsi donc, le triomphe des modernes à l'épocpie de madame Dacier, loin d'obscurcir les .hautes figures des anciens, a assuré l'évolution qui devait apporter une méthodepourlesmettre en leur place. Il est vrai qu'on a cessé de les regarder comme des modèles nécessaires ; mais, même à ce point de vue, comparez le sentiment homérique d'André Chénier.et constatez la différence entre l'esprit de foi bornée qui imite et l'esprit d'enquête qui s'inspire. Entre les deux, le grand fleuve fêtond du dix-huitième siècle a coulé.

J'insiste parce que je vois là, très nettement établie, la répugnance de Sainte-Beuve à tirer des conséquences du mouvement des esprits. Grâce à sa vaste érudition, il avait entre les mains tous les matériaux nécessaires pour rattacher les grandes phases de notre histoire littéraire. Ainsi, quoi de plus intéressant que ce

rôle du dix-huitième siècle, se produisant sur les ruines classiques du dix-septième, et aboutissant à notre siècle de science, avec le coup de trompette romantique du début et la voie désormais déblayée du naturalisme. Sainte-Beuve n'a pas voulu voir cela. Il a préféré regretter l'absence d'un poème épique, rêve chimérique ne pouvant se réaliser dans notre sol social; il a mieux aimé avancer cet étrange jugement, que le dix-huitième siècle était puni dans. sa poésie du crime de n'avoir pas suivi madame Dacier, lorsque justement cette poésie se débat dans les ciernières imitations des classiques, pour arriver au cri de déli\Tance du romantisme. En tous cas, chaque siècle fait sa besogne, et celle nu dix-huitième a été assez belle, assez large, dans notre histoire, pour que nous, ses fils reconnaissants, nous n'y rêvions aucun changement. A mon avis, rien n'est plus étroit ni plus inutile que le point de vue de Sainte-Beuve, qui a dédaigné là des matériaux excellents pour expliquer les origines de notre Uttérature moderne.

Il est peu nécessaire, je crois, de multipfier davantage les exemples. Je signalerai poui'tant encore l'article que Sainte-Beuve a consacré à M. Renan. Il rencontre en lui un esprit de sa trempe, un esprit érudit et agréable, sacrifiant au goût ; aussi loue-t-il sans restriction, heureux de cette Vie de Jésus''qm combat les dogmes, tout en laissant une échappée vers l'idéal. Voilà sa philosophie et son art, une négation n'osant conclure. Il y aurait aussi d'excellentes observations à faire, dans son étude sur Théophile Gautier, trois énormes articles, qui restent vagues, et où je n'ai pu trouver une opinion décisive. Le passage le plus saillant est celui où il compare Théophile Gautier à Musset, en s'étonnant que le premier n'ait jamais eu la popularité du second. C'est là un étonnement qui me surprend de la part d'un critique sagace. L'auteur d'Emaux et Camées n'est pas populaire, par la simple raison qu'il est resté un pur artiste, et qu'il faut être un homme pour toucher les cœurs. Tout le monde aurait dit cela, c'est d'une vérité aveuglante ; mais Sainte- Beuve a préféré compliquer les choses, et il a insinué que, si Musset seul était entré dans le grand public, c'est que le grand public admet sans doute un seul poète à la fois. Voilà une triomphante raison ; et remarquez qu'elle ne s'appuie pas sur les faits, car nous avons eu presque en même temps Lamartine, Hugo et Musset. En somme, un des meilleurs portraits que je viens de relue, est celui' d'Alfred de Vigny; il est fort méchant, mais il restera, car il est complet et juste dans les grandes lignes. Je dirai encore un" mot, à propos de l'étude sur M. Paul de Saint-Victor. Sainte-Beuve, qui dans l'étude sur Théophile Gautier a défendu ce que je nommerai l'entortillement critique, l'opinion cachée sous les guirlandes de la phrase, émet ici une autre théorie : selon lui, le critique, en jugeant un écrivain, doit prcndi'e le ton de son modèle. Pour moi, cela enlève toute hauteur au jugement rendu. Si l'on parle d'un voluptueux, il faudra prendre le ton voluptueux; si l'on a affaire à un poète, on deviendra poète, et ainsi de suite. Quel étrange agrément ! J'entends bien qu'on doit entrer dans la peau du

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ŒUMÎES CRITIQUES

bonhomme, comme on dit, Mais, une fois qu'on le possède, il est bon de lui rester supérieur, si l'on veut le dominer, au point d'exprimer sur son compte un jugement définitif. C'était, chez Sainte-Beuve, un abus de souplesse, un régal de compréhension, poussé jusqu'au pastiche. J'aime mieux la sévérité du vrai.

Me voilà donc au bout des quelques exemples que je désirais donner. Maintenant, je vais conclure.

Cependant, avant de conclure, je veux encore, par un scrupule, montrer combien Sainte- Beuve avait l'intuition du monde moderne. A cet égard, son étude sur M. \ictor de Laprade est très curieuse à lir€ . 11 s'y est montré terrible, tout en rendant justice au poète. « M. de Laprade, dit-il, comme la plupart de ceux qui se piquent de métaphysique, se paie de mots, raisonne sur des termes spéciaux, vides ou vagues. Il met le monde des idées pures d'une part et celui des formes sensibles de l'autre ; il condescend à ce dernier avec peine. Il admet des idées en l'air, sans forme .- comprenne qui pourra ! Partout, chez lui, domine la préoccupation d'une fausse noblesse de l'homme, qui le stérilise, le mutile, le met à la diète, au sein de l'immensité des choses, et l'empêche de se servir de toutes les forces généreuses qu'il possède véritablement. — Mais c'est qu'il est pour l'idéal, M. de Laprade ! et vous, on vous le dit depuis longtemps déjà, vous êtes un... quoi donc?... vous êtes un réaliste. » Sainte-Beuve un réaliste, c'est aller un peu loin ; mais il marque parfaitement ici le grand rôle qu'il accorde à la physiologie, dans l'étude analytique de l'homme. Ce n'est plus la conception abstiaite de la littérature classique, c'est l'être humain pris dans le cadre de la nature, c'est l'enquête scientifique sur le monde. Lui, qui s'est fâché en homme de goût révolté, contre les grossièretés de Balzac, il raille M. de Laprade de son idéal immatériel. « Fi donc ! dit-il, vous allez parler d'organes à M. de Laprade'. Est-ce que les organes pour lui existent? Il s'en passe. » Plus loin, lui, le lettré raffiné, l'amant de l'antiquité, il s'emporte jusqu'à défendre les sciences. « Ainsi, écrit-il, avocat outré des lettres, et adversaire inexpérimenté des sciences, M. de Laprade dira : « L'ère des véritables sa- « vants semble terminée; on ne fait, depuis <r longtemps, qu'appliqutr à l'industrie les a grandes découvertes du passé. » Pourquoi l'ère des savants serait-elle terminée? où a-t-il pris cela? qu'il regarde seulement autour de lui. » Enfin, tout à fait lancé, il va jusqu'à prédire la poésie de demain, en ces termes : « Quant à la poésie véritable, qui ne consiste pas uniquement dans la description des formes, elle saura naître des merveilles de ce monde moderne, elle saura s'en accommoderoiiiuêmes'en inspirer, si, d'aventure, elle rencontre une âme et un talent faits à sa mesure et d'un tour nouveau; c'est le secret de l'originalité. Il n'appartient à la critique ni de la deviner ni de l'interdire. » Voilà donc Sainte-Beuve avec nous, et complètement.

Si nous en revenons à la critique, nous le trouvons également résolu à dire toute la vérité, à juger les écrivains avec une rigueur scientifique. Je trouve dans une de ses lettres, écrite à M. Bersot, une page bien typique. « Je n'ai aucune animosité au cœur, dit-il, et j'apprécie ceux qui ont été, à quelque degré, mes maîtres ; mais voilà trente-cinq ans et plus que je vis devant \"illemain, si grand talent, si bel esprit, si déployé et pavoisé en sentiments généreux, libéraux, philanthropiques, chrétiens, civilisateurs, etc., et l'âme la plus sordide, le plus méchant singe qui existe ! Que faut-il faire, en définitive? comment conclure à son égard? Faut-il louer à perpétuité ses sentiments nobles, élevés, comme on le fait invariablement autour de lui, et, comme c'est le rebours du \Tai ? fautil itre dupe et duper les autres? — Les gens de lettres, les historiens et prêcheurs moralistes ne sont-ils donc que des comédiens qu'on n'a pas le droit de prendre en dehors du rôle qu'ils se sont arrangé et défini? faut-il ne les voir que sur la scène et tant qu'ils y sont? ou bien est-il permis, le sujet étant connu, de venir hardiment, bien que discrètement, glisser le scalpel et indiquer le défaut de la cuirasse? de montrer le point de suture entre le talent et l'âme? de louer l'un, mais de marquer le défaut de l'autre, qui se ressent jusque dans le talent même et dans l'effet qu'il produit à la longue? La littérature y perdra-t-elle? c'est possible : la science morale y gagnera. Xous allons là fatalement... Dès qu'on pénètre un peu sous le voile de la société, comme dans la nature, ce ne sont que guerres, luttes, destructions et recompositions. Cette vue lucrécienne de la critique n'est pas gaie ; mais, une fois qu'on y atteint, elle semble préférable, même avec sa haute tristesse, au culte des idoles. » Cette dernière phrase est profonde et superbe. Elle contient toute la philosophie de la critique scientifique. Et quelle netteté, bien rare chez Sainte-Beuve, dans ce cri : <i Xous allons là fatalement. » Le jour où il a écrit cette page, Sainte-Beuve était digne de comprendre Balzac.

Maintenant, je puis conclure, car je crois lui avoir rendu justice. Ma conclusion d'ailleurs, ne sera qu'un résumé. Voilà donc Sainte-Beuve, nourri de fortes études classiques, ayant touché à la médecine, à cheval sur la science moderne et sur la littérature classique. Sa première fougue de jeune homme, un besoin (rès ardent de la femme, le jette dans le mouvement romantique ; il est poète, et un des poètes les plus imtortillés, les plus pervertis qu'on puisse voir. Une liaison amoureuse le retient un instant dans le camp du romantisme et le convertit presque au catholicisme, lui éclectique et sceptique, doutant de son doute, ayant des curiosités pour toutes les croyances. Mais il se dégage vite, il n'a pas le coup de génie nécessaire pour s'entêtur dans la déraison lyrique. Dès qu'il n'est plus amoureux, il voit parfaitement le vide sonore et les exagérations folles des poètes. Aussi, poussé par le sens critique qui flambe chez lui, se tournef-il bientôt contre ses premières admirations. On le traite de renégat, et ce n'est point juste, car il n'est pas né romantique, il a simplement cédé à la fièvre du temps; la crise de puberté passée, il revient à son véritable tempérament,

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La critique à cette heureuse époque, s'étalait à l'aise, ne se pressait pas.

DOCUMENTS LITTÉRAIRES

à cette curiosité, à cet amour du vrai, à cet équilibre aimable entre les extrêmes qui le caractérisait. Pourtant, son passage dans le romantisme a une conséi|uonce décisive; il avait mis là tous ses espo" j de jeune homme, et, après avoir brisé ses iiiojes, il perd confiance en l'avenir, il se rejette dans les âges classiques, avec une sourde peur, une répugnance évidente pour les nouveautés (jui vont se produire. Celle peur, cette répugnance, ne seront combattues que par sa grande intelligence; si bien que, vcr.'i la fin de sa vie, il en arrivera à accepter le nouvel esprit littéraire, malgré son tempérament, qui le condamnera à ne pouvoir applaudir francliement aux productions de cet esprit. Dès lors, tout Sainte-Beuve va être là. II tirera très loin dans ses lettres; il posera des principes excellents, lorsqu'il attaquera des poètes sans passions, comme il. de Laprade; il pénétrera le monde moderne, dans des coups d'œil jetés au hasard de ses études, dans de courts passages sur des questions générales. Seulement, il se révoltera, dès que la méthode moderne sera aiipliquée par des esprits puissants, avec la violence fatale de toute réaction. Le féminin, qui sommeille en lui, se réveille à la moindre brutalité, à un excès de puissance, à une crudité qui le blesse. Et il ne peut pardonner ces emportements des mâles. Son intelligence si souple se raidit, ses yeux si ouverts-se bouchent, il rabâche aussitôt sur la nécessité de la grâce, il veut qu'on plaise, parce que le besoin de plaire a été le tourment de sa vie, dans les dédains amoureux dont on raconte qu'il a souffert. Sa longue rancune contre Balzac n'a pas d'autre cause, et aussi son refus d'admiration pour S teudhal, et encore ses restrictions sur les œuvres de M. Gustave Flaubert et de.MM. de Concourt. Ce voluptueux, qui assassine à coups d'épingle, ne peut admettre ces chastes, qui s'imposent à coups de poing. Ils ne sont pas de sa famille, jamais il ne les comprendra. Voilà le point faible, la punition de cet esprit si large et si alerte. Lui qui se piquait de tout goûleretde tout pénétrer, il n'a justement ni goûté les grands romanciers modernes, ni pénétré l'influence décisive qu'ils allaient avoir sur le siècle. En lisant l'ensemble de ses articles, on reste surpris des éloges qu'il donne à des écrivains médiocres, à des romanciers de troi.-ième ordre, lorsqu'il se débat furieusement sous la puissance de Balzac et la supériorité de Stendhal. Son étrange destinée aura étéd'êtrejustepourles hommes de second ordre, d'assigner à cliacun sa place, sans pouvoir se décider à mettre au-dessus des autres ceux qui méritaient le premier rang. Aussi sa critique est-elle décapitée; elle n'a pas de flamme au sommet et n'éclaire pas l'avenir; elle n'a pas précisé le grand courant du siècle, elle ne fait nulle part la voie large à nos génies modernes. C'est une causerie à bâtons rompus sur la littérature, des notes pleines d'intérêt, des documents que nous devons tous consulter, mais où il y a peu de jugements définitifs, et où bien des passages sont écrits sous l'empire des préventions, sons la dictée d'un tempérament personnel, malgré un continuel et très sincèr-e effort d'impartialité. On peut dire q\ie Sainte-Beuve a remis en question tous les problèmes de sa critique, mais qu'il n'a pas résolu les plus grands,

par un défaut de nature, par sa peur de la puissance et par une conception classique du goût. Sa corrrpréhension du génie moderne s'est arrêtée et brisée là.

En finissant, je répète que je n'ai pas voulu faire sur Sainte-Beuve une étude complète, mais étudier seulement son rôle dans la critique contemporaine. II faudrait maintenant analyser Volupté, ce roman si compliqué de sentiments, si quintessencié, que je n'ai jamais pu ouvrir sans songer à l'étrange l'epi'oche que Sainte-Beuve adressait à Balzac, en le trouvant obscur et difficile à lire. Il y aurait aussi le poète et l'historien de Port-Roj-al, qu'il faudrait connaître, pour avoir' la figure dans sa hauteur. Je n'ai pas même indiqué les différentes manières du critique, car Sainte-Beuve a eu au moins deux manières, ou plutôt sa touche s'est élargie et a péhélré de plus en plus dans l'analyse humaine. Mais, en somme, j"ai dit ce que je voulais ; le reste me touche moins. Pourtant, je regrette de ne pas avoir parlé de Sainte-Beuve politique. Il se défendait fort de s'occuper de politique, il se posait en pur éci-ivain. On pourrait cependant l'étudier vis-à-vis des gouvernements qui se sont succédé, et cela aurait quelque intérêt. Il bouda toujours la monarchie de Juillet, deux fois il refusa de se laisser décorer par Louis- Philippe; j'avoue que j'ignore les causes de cette répugnance, qui ne percent dans aucun de ses écrits. La révolution de 1848 l'exaspéra, on se souvient de cette histoire d'une somme de cent francs qu'on avait trouvée à son nom, sur une liste de fonds secrets; l'accusation était inepte, il se défendit violemment, donna sa démissiorr de bibliothécaire et alla vivre en Bel- Ngique. Enfin, il parut avoir trouvé dans l'Empire le gouvernement de son choix; c'est lui qui déclare, à plusieurs reprises, qu'il regardait l'Empire comme nécessaire et utile. En 1852, le 23 août, au lendemain du coup d'Etat, il publia un article intitulé les Regrets, dont le bruit fut énorme. Il y plaisantait les libéraux de 1830, qui, après avoir été au pouvoir sous Louis-Philippe, grâce à une révolution, n'admettaient pas que d'autres hommes pussent les imiter sous l'Empire naissant. Il y a là une page fort belle sur l'ambition du pouvoir et sur ce qu'il appelle « la maladie du pouvoir perdu ». Il n'y montre, d'ailleurs, qu'uu dédain parfait pour la République, qu'il nomme un « intervalle anarchique ». Cet esprit, si nourri de l'antiquité grecque, ne goûtait guère la République, même athénienne. Sans doute, il avait pour la forme monarchique un goût de lettré, une tendresse d'homme de cabinet qui a horreur du tapage de la rue. Le flot montant de la dénrocratie était certainement une des causes qui le tenaient inquiet devant les temps modernes. Il appartenait au siècle du grand roi, il a rêvé d'être Boileaii, pensionné par la cour, régentant les Lettres, régnant avee Louis XIV. On peut même dire que le tauteui au Sénat, dont Napoléon III lui fit cadeau sur le tard, fut une véritable pension de trente mille francs qu'il reçut. Et il était temps, paraît-il, car M. Pons écrit ceci : « Il ne pouvait plus suffire, malgré les vingt ou vingt-cinq mille francs qu'ilgagnaitavecsaplume,auxdépsnses toujours croissantes que lui imposaient le luxe d'alentour et des relations de jour en jour plus onéreuses. »

Sans doute ce fauteuil se fit beaucoup attendre, et Sainte-Beuve était, vers la fin, très amer pour cet Empire qu'il avait salué au début, et qui s'était montré si borné et si odieux en matière littéraire. Quand il écrivit cette phrase, dans son article des Begreis : « Je sais gré à tout gouvernement qui me procure l'ordre et les garanties de la civilisation, le libre développement de mes facultés par le travail : je le remercie et suis prêt, pour mon humble part, à l'appuyer... n, les orléanistes avaient beau jeu de lui répondre qu'il était dans son rôle, en saluant un nouveau régime dont il pouvait tout attendre ; tandis que, s'ils se lamentaient, eux, c'était précisément qu'ils n'en attendaient rien, au moins de longtemps. Et voyez la continuelle bataille, chez Sainte-Beuve : il est pour le pouvoir absolu, acclame la force, puis le jour où il entre au Sénat, c'est pourysoulever une tempête, en y défendant la liberté de pensée. Nous le retrouvons tout entier : homme du passé dans ses goûts de lettré, aimant la paix et la belle ordonnance; mais homme du présent, dès qu'on froisse sa raison et son intelligence, se fâchant alors, réclamant toutes les conquêtes de l'esprit philosophique et littéraire. 11 eut, tu poUtique, le même rôle qu'en critique, il rêva la dictature des esprits, au nom du bon ordre, et dès que les esprits lui semblèrent menacés dans leurs libres manifestations, il voulut les affranchir, au nom des libertés modernes.

Je m'arrête. Mon intention n'a été que de marquer sa physionomie d'un trait plus net. A la vérité, il n'a joué aucun rôle politique. 11 était dépaysé dans ce second Empire qui ne le comprenait pas. Quand il mourut, ce furent les républicains qui lui firent des funérailles dignes d'une prince des lettres.

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