Tome I, N
Axyle fils de Teuthras qui habitoit dans la belle
ville d’Arisbe, & qui étant d’une richeffe extrê-
me & d’un naturel très-généreux & très - bien-
faifant , exerçoit l’hofpitalité envers tous les
étrangers & en avoit fa maifon toujours remplie, car Arisbe eft un lieu d’un grand paffage. Mais parmi ce grand nombre de gens qu’il avoit obligés, il ne trouva perfonne qui fe préfentât pour le couvrir & pour le défendre. Diomede le précipita dans les enfers lui & ion écuyer Calefius qui conduifoit fon char.
EURYALE fit mordre la pouffiere à Drefus & à Opheltius & marcha contre Aifepus & Pedafus, deux jumeaux que le brave Bucolion , fils naturel du Roi Laomédon , avoit eus d’une belle Nymphe dont il étoit devenu amoureux en gardant les troupeaux de fon pere dans les pâturages de Phrygie ; le fils de Meciftée les tua, & les dépouilla de leurs armes.
Le hardi Polypoëtès tua Aftyalus. Ulyfle précipita dans le tombeau Pidyte de Percote.
Teucer renveria d’un coup de pique le vaillant Aretaon. Antiloque , fils de Nefor , s’attacha à . à Alberus & lui ôta la vie. Le Roi Agamemnon, qui faifoit le devoir de foldat & de capitaine, tua de fa main Elatus qui regnoit dans la haute
D‘ H 0 M E R Ë. ïjvrè VL 195 ville de Pedafe fur les bords du rapide Sathion. Phylaque voulut en vain échapper à Leitus ; ce héros l’atteignit & l’abattit à fes pieds : Melanthius fut tué de la main d'Euryale , & Adrefte tomba entre les mains de Menelas , car fes chevaux épouvantés 5 précipitant leur fuite , heurtent impétueufement contre un tronc de tamarin où ils brilent le timon , & prennent le mords aux dents. Ils vont à toute bride vers la ville, où tous les autres chevaux effarouchés & traînant leurs chars vuides, tâchoient de s’enfuir. Le choc contre le tronc de tamarin fut fi rude, qu'Adrefte tomba à terre fur le vifage ; & Meiielas courant en même tems fur lui, alloit le percer de fa pique 3 niais Adrefte; embraffant fes genoux 5 lui dit : 35 Fils d’Atrée, fauvez-moi la vie, & recevez une riche rancon : mon pere a dans fou palais de grandes richeffes ; il a beaucoup d’or, d’airain & de fer, & fa reconnoiffance pour vous n’aura point de bornes fi vous me faites votre prifonnier.
Menelas , touché de fa prière, alloit le donner à un de fes écuyers pour le faire conduire fur fes vaiffeaux , mais Agamemnon accourant lui dit d’un ton plein de colere : „ A quoi penfezvous donc, Menelas, & quelle eft cette compaffion fi déplacée? Il eft vrai, vous avez bien
fujet de vous louer des Troyens, ils vous ont
fi bien traité ! N’épargnons point ces perfides
& qu’aucun d’eux n’échappe de nos mains 3
non pas même l’enfant qui eft dans le fein de fa.
mere; qu’ils périffent tous avec Ilion , & que
leur châtiment foit pour l’univers effrayé une
leçon éternelle !
Cet avertissement plein de force & de
fagefle changea l’efprit de Menelas, qui d’abord
repouffa avec fa main le malheureux Adrefte, &
& en même tems Agamemnon lui plonge fa
pique dans le fein. Ce jeune prince tombe à
la renverfe, & Agamemnon lui mettant le pied
fur la gorge retire fa pique. Neftor dans le
moment éleve fa voix, & dit aux Grecs : 33 Héros
de la Grece , favoris du Dieu des combats ,
qu’aucun de vous ne s'amufe à ramaffer les dé-
pouilles pour en remplir fes vaiffeaux; nepenions
qu’à vaincre ; après la victoire vous aurez tout * le loifir de dépouiller les morts.
Ces paroles raniment les Grecs ; les Troyens
alloient être repoulfés jufques dans leurs murailles
& abandonner la victoire à leurs ennemis , fi
Helenus, fils de Priam , & le plus éclairé des
augures, ne fe fût approché d’Enée & d'Hector
& ne leur eût dit : » Enée & Hector , puifque ous ont perfides mains 5 fin de fa.
& que iyé une e & de d’abord efte, & mge fa ombe à le pied lans le » Héros rabats, les dépenfons ez tout royens □railles nis, fi iré des Hector uifque
D'HOMERE. Livre VL 197 c'eft de vous feuls que dépend le fuccès de cette journée , & que les Troyens & les Lyciens n'efperent qu’en vous, parce que vous êtes les plus hardis & les plus expérimentés de nos capitaines , faites ferme , & retenez les fuyards devant nos portes avant qu’ils aillent fe cacher entre les bras de leurs femmes & qu’ils deviennent le mépris & la rifée de nos ennemis Après que vous aurez raffuré nos phalanges & rallumé le combat, nous ferons notre devoir 5 & quoique fatigués & prefque abattus, des travaux que nous avons déjà foutenus, nous ne laiderons pas de combattre ; c’eft un puifant aiguillon que la néceffité. Pendant que nous arrêterons les ennemis , Hector, vous irez dans la ville, & vous direz à la Reine notre mere qu’elle affemble les Troyennes. les. plus vénérables par leur âge & par leur vertu ; qu’elle choifife dans,, ion palais le tapis le plus grand, le plus magnifique & la mieux travaillé, & celui qu’elle préféré elle-même à tous les autres ; & qu’à la tête de ces femmes elle aille au temple de Minerve dans la citadelle, mettre ce riche tapis fur les genoux de cette Déefle , & faire vœu de lui facrifier fur fon autel douze geniffes d’un an qui n’auront point porté le joug, fi touchée de compasion pour Troye 7
N 3 198 V I L I A P B pour les femmes des Troyens , & pour leurs enfans, elle éloigne de nos murailles l’invincible fils de Tydée, ce furieux guerrier qui feme l’épouvante dans nos troupes, & qui feul renverse nos efcadrons & nos bataillons. C’elt le plus terrible des Grecs , & jamais nous n’avons tant redouté le vaillant Achille , tout fils qu’il eft d’une Déeffe ; auflï rien n’égale la violence & la rage de Diomede, & rien ne peut réfifter à fes coups.
Il dit : & Hector ne refufe point de fuivre l’avis de ion frere ; il faute légèrement de fou char, & branlant dans fa main deux javelots bien acérés , il parcourt rapidement toutes fes troupes, ranime leur courage, & rétablit le combat. Les Troyens & les alliés honteux de leur fuite tournent tète , & font de fi grands efforts que Les Grecs contraints de plier à leur tour ceffent le carnage.
A voir un fi prompt changement, ils croient tous que quelqu’un des Immortels eft defcendu de l’Olympe pour fauver les Troyens. Alors Hcc-» tor élevant fa voix dit à fes troupes : 33 Magna-? nimes Troyens, & vous illuftres alliés, qui venez de fi loin pour nous fecourir, donnez ici de nouvelles marques de votre courage, & foutenez le
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combat pendant que je vais rentrer dans Troye pour ordonner à nos vieillards & à nos femmes d’aller faire leurs prières aux Dieux, & leur promettre de hécatombes. “ En finiffant ces mots il les quitte, & rejette fur fes épaules ion boucher immenfe qui le couvre tout entier.
Dans ce moment on voit avancer entre les deux armées Glaucus fils d’Hippolocus & le fils de Tydée, tous deux brûlant d’impatience d’en venir aux mains. Dès qu’ils furent en préfence, prêts à fe charger, Diomede adrefa le premier la parole à Glaucus : „ O le plus vaillant des hommes, qui êtes-vous donc ? car avant ce jour je ne vous ai jamais rencontré dans les combats où les hommes moifonnent la gloire. Il eft aifé de voir que vous furpaffez en courage tous les autres chefs des ennemis, puifque vous venez vous préfenter à moi aveç tant de fierté & d’audace. Mais {avez-vous qu’il n’y a que les fils des malheureux qui s'oppofent à mes efforts ? Que fi vous êtes quelqu’un des Immortels qui foyez defcendu de l’Olympe, je vous déclare que je ne combats point contre les Dieux. Le vaillant Lycurgue, fils de Dryas, qui ola leur faire la guerre, fut bientôt puni de fa témérité ; livré à un efprit d'étourdiffement il pourfuivit un jour
N 4 fur la facrée montagne de Nyfle les nourrices de Bacchus qui célébroient les Orgies : ces femmes effrayées de fe voir pourfuivies avec tant de fureur par ce Roi impie & homicide, jetterent à terre leurs thyrfes, & Bacchus lui-même épouvanté fe précipita dans la mer. Thetis le reçut dans ion fein & le remit à peine de fou effroi, fl grande étoit la terreur que cet homme violent & furieux lui avoit imprimée. Cette énorme impiété alluma contre cet infenfc le courroux des Immortels. Le fils de Saturne le frappa d’aveuglement, & fa mort fut bientôt le fruit de la haine que ces Dieux vengeurs avoient conçue contre lui. Quand il n’y auroit que ce feul exemple , jamais il ne m’arrivera de combattre contre les Dieux. Mais fi vous êtes du nombre des mortels, qui fe nourriffent des fruits de la terre, approchez, afin que je vous précipite dans l'éternelle nuit,
Le vaillant fils d'Hippolochus lui répond :
33 Magnanime fils de Tydée, pourquoi me demandez-vous qui je fuis? Telles que font les feuilles dans les forêts, tels font les hommes fur la furface de la terre : les feuilles qui font aujourd’hui l'ornement des arbres , font abattues par les vents, & la forêt qui reverdit 2 en pouffe de nouvelles, rices de femmes tant de tterent à e épou.
le reçut froi, fl 'oient & e impiéux des d’aveu, 3 la haile conexem- ; contre es mot' terre, : l’éterpond :
leman- Feuilles furface ai l’orvents, elles,
D’ H O M E R E. Livre VL 201 quand toute la nature eft ranimée par le printeins. Il en eft de même des hommes $ une génération pafle, & une autre fleurit. Que fi vous vous opiniâtrez à vouloir être éclairci de ma liait Tance, elle eft affez connue de tout le monde , & je ne rougirai point de vous l’expliquer. Vous faurez donc qu’à l’extrémité du territoire d’Argos, qui nourrit de fi beau haras, il y a une ville appellée Ephyre (Corinthe où regnoit autrefois le plus fage & le plus prudent des mortels, Sifyphe fils d’Eolus. Ce Sifyphe eut un fils nommé Glaucus, & Glaucus fut pere de Bellerophon, à qui les Dieux donnèrent en partage la beauté , & une valeur aimable qui le diftinguoit du refte des hommes. Mais le Roi Prœtus, pouffé par les aiguillons d’une affreufe jalousie, réfolut de le perdre à quelque prix que ce fût, & le chafa de fou pays ; car de tous les princes d’Ar. gos ç’étoit le plus puiffant , & Jupiter avoit fournis Bellerophon à fon empire. Voici le fujet de la fureur de Prœtus : fa femme , la belle Alitée , ayant conçu une violente paflion pour ce jeune prince , le follicitoit à tous momens d’y répondre. Bellerophon, quin’avoit que des penfées pleines de piété & de fageffe , ne confentit point à fou infante defir. Cette princesfe outrée de ce mépris, 20%
L‘ I L I A DE eut recours à la plus noire des' calomnies, & abordant fou mari: Seigneur, lui dit-elle, il faut vous réfoudre ou à périr vous-même, ou à tuer Bellerophon , qui a eu la folle préfomption de lever les yeux fur moi & de vouloir me faire violence, Prœtus trop crédule fe laifa prévenir par cette accufation, & entra dans une colere furieufe. Il ne voulut pourtant pas tuer ce prince , car il craignit d’attirer fur lui la vengeance divine, s’il violoitl'hofpitalité; mais déguifant ion reffentiment il l’envoie en Lycie, & lui donne pour le Roi fou beau-pere des lettres bien cachetées, où il lui marque l’injure qu’il a reçue, & le prie de le défaire d’un traitre qui a voulu le déshonorer. “
» Bellerophon part fous la conduite des Dieux toujours protecteurs de l’innocence & de la fageffe. Il arrive heureufement en Lycie, fur les rives du Xanthe. Le Roi le reçoit magnifiquement, & avec toutes les démonftrations d’une véritable joie. Il le regale pendant neuf jours , & chaque jour il immole aux Dieux un taureau pour les remercier de ion arrivée. Le dixième jour il lui demande les lettres que le Roi ion gendre lui écrivoit, & il ne les a pas plutôt lues , qu’il ordonne à ce jeune prince d’aller tuer
D‘ H O M E R E. Livre Vl 203 un monftre épouvantable appelle la Chimere , qui n’étoit pas de race mortelle, mais divine ? elle avoit la tête d’un lion, la queue d’un dragon, & le corps d’une chevre, & de fa gueule béante elle jettoit des tourbillons de flammes & de feux. co
,3 BELLEROPHON obéifant aux Agnes que les Dieux lui envoyèrent pour le conduire dans cette entreprife , tua ce monftre. Il combattit enfuite contre les belliqueux Solymes, & il avoua depuis , que jamais il n’avoit vu un fl furieux combat. Les Solymes vaincus, il alla contre les guerrières Amazones & il les défit. C
» Le Roi de Lycie voyant que la vertu de Bellerophon triomphoit de tous les périls, & toujours réfol u de le perdre, choifit les plus braves & les plus déterminés des Lyciens, & les mit en embufcade, mais ces braves ne revirent jamais leurs maifons ; le vaillant Bellerophon les tua tous, c
53 Le Roi connoifant à ces grands exploits, qu’il étoit de la race des Dieux, le retint, & lui donna fa fille en mariage avec la moitié de ion royaume pour dot. Les Lyciens, à l’exemple de leur prince, lui donnèrent en propre un grand parç où il y avoit le plus beau vignoble du pays. des bois & des terres labourables. Bellerophon eut de cette princefe trois enfans , Ifandre , Hippolochus , & Laodamie. Jupiter devenu amoureux de Laodamie, en eut le vaillant Sarpedon. Mais après que Bellerophon eut attiré fur lui la haine des Dieux , il s’abandonna à une fi noire mélancolie, qu’il erra feul dans les déferts, rongeant ion cœur & évitant la rencontre des hommes; car le Dieu Mars , infatiable de combats & de meurtres, tua fou fils dans une bataille contre les Solymes , & Diane , qui fend les airs fur un char d’argent, tua de fes traits la princefe Laodamie. Des trois enfans de Bellerophon il ne refta donc qu’Hippolochus , & je fuis fou fils. Il m’a envoyé à Troye , & à mon départ il m’a recommandé fur toutes chofes de ne perdre aucune occasion de me fignaler , de furpaffer en valeur & en générofité les héros les plus célébrés , & de ne deshonorer par aucune baffefe mes illuftres ayeux, qui ont été les plus grands personnages qu'Ephyre & la Lycie aient jamais portés. Voilà quelle eft ma naiffance, & voilà le noble fang dont je me vante d’être iffu. “
Il dit : & le vaillant Diomede , ravi de l’entendre , plante fa pique à terre, & avec toutes
D‘ H o M E R E. Livre VL 205 les marques d’une véritable amitié, il lui dit : „ A ce que je vois nous fommes donc liés tous deux de pere en fils par le facré nœud de l'hofpitalité, car le divin Oenée reçut autrefois dans fou palais le vaillant Bellerophon, le retint chez lui pendant vingt jours, le régala avec beaucoup de magnificence 5 & quand ils fo féparerent, ils fo firent des préfens pour gages de leur amitié : Oenéedonna à Bellerophon un baudrier delà plus éclatante pourpre, & Bellerophon donna à Oenée une double coupe d’or. Je l’ai laiffée dans mon palais en partant pour Troye, & c’eft par elle que j’ai appris les liaifons de nos ayeux; car je n’ai jamais vu mon pere, je n'étois qu’un enfant lorfque le grand Tydée partit pour l’expédition de Thebes qui fut fatale à tous les Grecs. Nous avons, donc chacun un fidele ami, vous à Argos, & moi enLycie, quand nous voudrons nous vifiter ; c’eft pourquoi évitons-nous dans la mêlée , je trouverai affez d’autres Troyens ou alliés fur qui faire tomber mes coups, fi Dieu daigne me fecourir; & vous affez d’autres Grecs à qui faire mordre la pouffiere. Mais avant que de nous quitter, changeons d’armes afin que les deux armées connoient que nous faifons gloire d’être amis.
En finissant ces mots, ils defcendent tous deux de leur char, s’embraffent , renouvellent leur alliance & fe donnent mutuellement leur foi. Alors le fils de Saturne éleva le courage à Glaucus; il changea d’armes avec Diomede & donna des armes d’or pour des armes d’airain, des armes qui valoient cent bœufs pour des armes qui n’en valoient que neuf.
Cependant Hector étant arrivé au petit bois de hêtres & aux portes Scées, les femmes & les filles des Troyens s'affemblent autour de lui, pour favoir des nouvelles de leurs peres, de lëurs freres , de leurs enfans, & de leurs maris. Hector ne s’amufe point à fatisfaire leur curiofité, mais il leur ordonne d’aller préfenter leurs prières aux Dieux dans les temples, car la plupart étoient menacées des plus grands malheurs, & fans s’arrêter il court au palais de Priam. Ce palais étoit environné de portiques. Il y avoit à l’entrée cinquante beaux pavillons où les fils de Priam logeoient avec leurs femmes ; & au fond de la cour il y en avoit encore douze pour les gendres du Roi.
La Reine Hecube, qui alloit dans l’appartement de la princeffe Laodicé la plus belle de fes filles, voit Hector , & courant au devant de lui » nt tous ivellent nt leur tirage à nede & ‘airain, our des etit bois unies & de lui.
Tes, de ■s maris.
: curioer leurs r la pluailleurs, am. Ce avoit à S fils de au fond pour les appartee de fes it de lui#
D’HOMERE. Livre VI. 207 elle l’embraffe avec tendrefe & lui parle en ces termes : » Moucher fils, pourquoi avez-vous donc quitté le combat? ces malheureux enfans des Grecs ont-ils repoufé les Troyens jufques dans nos murailles? & pour derniere reffource venez-vous dans la citadelle élever vos mains impuiffantes vers le trône de Jupiter ? Attendez un moment qu’on vous apporte du vin, afin que vous faffiez des libations à Jupiter & à tous les Dieux, & que vous rétabliffiez un peu vos forces épuifées, car le vin eft un foutien merveilleux pour les hommes qui ont beaucoup fatigué , comme vous avez fait aujourd’hui en combattant pour vos citoyens fans aucun relâche.
„ Ne me préfentez point de vin, ma mere , répond Hector ; au lieu de me fortifier , il m’affoibliroit encore en l’état où je fuis 5 je n’aurois ni la même vigueur, ni le même courage , fi je faifois des libations aux Dieux avant que de m’être purifié, car il n’eft pas permis d’adreffer fes vœux & fes prières au fils de Saturne pendant qu’on a les mains fouillées de pouffiere & de fang. Mais vous, ma mere , hâtez-vous d’afi fembler les dames d’Ilion les plus recommandables par leur vertu & par leur fagede , & avec les parfums les plus exquis allez dans le temple 208 1? I L I A D E de Minerve mettre fur les genoux de cette Déefe le plus grand & le plus riche tapis que vous ayez dans votre palais , & celui que vous aimez davantage, & en lui offrant ce don, faites vœu de lui immoler dans fou temple douze geniffes d’un an qui n’auront point été domptées, fi touchée de compaffion pour Troye, pour les femmes des Troyens 5 & pour leurs enfans , elle éloigne des murs d'Ilion le fils de Tydée , cet impitoyable guerrier qui répand la terreur dans toute l’armée. Pendant que vous irez dans le temple de la Déeffe , j’irai chercher Paris pour le faire fortir de nos remparts, s’il veut obéir à mes ordres. Eh ! plût aux Dieux que la terre s'entr'ouvrit fous fes pieds pour l’engloutir , car le maître de l’Olympe a élevé en lui un monitre pour la ruine des Troyens , de Priam, & de toute fa maifon. Si je le pouvois voir defcendre dans le ténébreux palais de Pluton, j'oublierois bientôt toutes nos miferes.
Il dit : & la Reine retournant dans fon appartement , donne fes ordres à fes femmes qui vont dans toute la ville faire affembler les perionnés les plus pieufes & de la plus éminente vertu.
Pendant que l'affemblée fe forme , cette princefe defcend dans un cabinet parfumé de
toutes te Déese ue vous us aimez titesvœu geniffes [ , fi tou.
les femms, elle dée , cet ; zur dans 4 dans le iris pour t obéir à ■ la terre Itir, car ' monftre i, & de efcendre ublierois fonap- !
mes qui sperfonte vertu.
2 , cette fumé de toutes (
D‘ H O M É R È. Livre VL 209 toutes fortes d’odeurs les plus exquifes 5 où elle a voit quantité de meubles précieux, qui étoient tous ouvrages de femmes Sidoniennes que Paris avoir amenées de Sidon fur la vafie mer ; dans le fatal voyage de l’enlevement d’Helene. Là, parmi tous fes tapis qu’elle vifita foigneufement l’un après l’autre, elle choifit le plus grand, le plus beau, & celui qui lui parut le mieux travaillé j comme le plus précieux, & il fe trouva Tous tous les autres ; il étoit éclatant d’or & brillant comme le foleil. Elle le prend & marche à la tête de toutes ces Dames Troyennes.
Quand elles furent arrivées dans la forterefe d’Ilion , la belle Theano , fille de Cifée & femme du vaillant Antenor 5 leur ouvrit les portes dit temple ; car les Troyens l’avoient établie grande prêtreffe de Minerve. Les portes étant ouvertes 3 elles lèvent toutes les mains vers la Dé elfe avec des cris & des plaintes qui marquoient leur douleurs & la belle Theano prenant le tapis des mains de la Reine» le met refpectueufement fur les genoux de Minerve, & accompagne fon offrande de cette prière qu’elle adreffe à haute voix à la fille du puiffant Jupiter : Vénérable Minerve^ qui avez toujours fait fentir à cette ville ïine éclatante protection 8 qui êtes une des plus grandes
Tome L O J)éeffes de P Olympe , brifez la lance de Diomede 2 8 faites mordre la poujfiiere à ce fier ennemi devant les portes Scées, afin que dès ce même jour nous vous offrions dans votre temple un facrifice de douze geniffes d'un an qui n'auront point encore porté le joug. Fille de Jupiter , daignez avoir pitié de Troye, des femmes Troyennes 8 de leurs tendres enfans , unique rejfource de cet empire. Telle fut la prière de la grande Prêtrefe, & Pallas la rejetta.
Pendant que la Reine & toutes les Dames profternées aux pieds de la Déelfe continuoient leurs prières , Hector va dans la citadelle où Paris avoit bâti fou palais. Il y avoit employé les plus habiles architectes qui lui avoient élevé entre le palais de Priam & celui d’Hector un fuperbe pavillon , au milieu d’une cour très-vafte & très- {pacieufe. Hector traverfe cette cour , entre dans ces magnifiques appartemens, tenant en fa main une pique de dix coudées , armée d’un fer étincelant qu’un cercle d’or attachoit au bois, & il trouva Paris qui avoit devant lui fes belles armes & qui s'amufoit à vifiter fa cuiraffe , fou bouclier , fes arcs. Helene étoit près de lui au milieu de fes femmes à qui elle donnoit à exécuter des deffeins d’ouvrages merveilleux.
D’HOMERE Livre VL 2I1
Hector le regardant avec des yeux qu’allumoit le feu de la colère : » Malheureux prince , lui dit-il, vous prenez bien mal votre tems pour* être irrité contre les Troyens j nos troupes périffent dans le combat, & font repouflées juf. ques fous nos murailles. Qu’attendez-vous ? n'eltce pas pour vous feul que cette guerre s’eft allumée , & que Troye elt environnée d’ennemis ?
Ne feroit-ce pas à vous à foutenir nos efcadrons &nos bataillons, à les rallier, à les ramener à la charge? Allons donc, venez, de peur que les flammes ennemies ne viennent dans un moment vous affiéger dans votre palais.
Paris lui répond: „ Hector, tous vos reproches font juftes ; mais fouffrez , je vous prie , que je vous parle; écoutez-moi. C’eft moins par reffentiment contre les Troyens que je me fuis renfermé dans ce palais , que pour chercher à cacher & à enfevelir ma douleur & ma profonde trifteffe. Dans le moment que vous êtes entré , la belle Helene par fes paroles flatteufes tâchoit de me confoler, & de m’obliger à retourner au combat ; & je vois préfentement moi-même que c’eft ce que je puis faire de mieux, car les armes font journalières , & la victoire change fouvent de parti. Attendez donc un moment que je fois armé ; ou bien vous n’avez qu’à marcher, je vous fuis, & je ne ferai pas long-tems à vous joindre.
Il dit : Hector ne daigne pas lui répondre :
& alors Helene prenant la parole, & s'adreffant à Hector , lui dit avec une douceur charmante: 33 Mon frere , quels noms odieux peut - on me donner, que je n’en mérite de plus odieux encore ? Je fuis une malheureufe , une infâme , une pefte publique. Eh ! plût au ciel, que le jour que ma mere me mit au monde , une affreufe tempête m’eût enlevée d’entre fes bras, & m’eut portée ou fur une montagne déferte, ou dans les flots de la bruyante mer, qui m'auroit engloutie dans fes gouffres, avant que j’euffe pu me noircir par tant d’indignes actions. Mais puifque les Dieux avoient réfolu d’accomplir tous ces maux, que ne fuis-je au moins la femme d’un plus vaillant homme, qui fût fenfible aux affronts , & qui démêlât les reproches des hommes ! au lieu que celui que j’ai été affez malheureufe de fuivre , n’a nul fentiment , & n’en fauroit jamais avoir : auffi jouira-t-il bientôt des fruits de la lâcheté. Mais approchez, mon frere, & affeyezvous un moment, car je vous vois accablé de travail & de laffitude pour l’amour de moi, qui her, jë । à vous pondre * idrefant rmante:
- on me ieux eninfime, e le jour affreufe & m’eut dans les englou- : pu me puifque ous ces me d’un ffronts, nés ! au eufe de it jamais its de fa affeyezsablé de n0i 3 qui
D‘ H o M E R E. Livre VL 213 fuis couverte de honte, & pour l’injuftice de ce malheureux. Hélas, que le fils de Saturne nous a livrés tous deux à un cruel deftin ! nos deux noms feront malheureufement fameux dans tous les fiecles.
Le vaillant Hector lui répond : 55 Helene, ne m’ordonnez point de m'affeoir, car je ne puis vous obéir : le combat m’appelle, & mon courage m’anime à voler au fecours des Troyens qui fouffrent de mon abfence. Mais preffez votre mari, afin qu’il fe hâte & qu’il me joigne avant que je fois hors de nos remparts. Je vais paffer un moment dans mon palais pour dire peut-être le dernier adieu à ma femme & à mon fils -, car je ne fais pas fi je reviendrai de la bataille , & fi les Dieux ne me feront point tomber fous les coups des Grecs.
En finissant ces mots il quitte Helene, & va dans fou palais ; il n’y trouve point Andromaque, qui avec ion fils porté par fa nourfce, étoit allée fur la tour d'Ilion , d’où elle regardoit le combat avec des yeux baignés de larmes.
HECTOR ne trouvant point cette princeffe , s'adreffe à fes femmes, & leur dit : » Où eft Andromaque ? dites promptement, eft-elle chez quelqu’une de Tes belles-fœurs ? ou feroit - elle allée au temple de Minerve où 1 es femmes les plus confidérables font affemblées, pour fléchir par leurs prières & par leurs veux le courroux de la Déeffe ?
„ Seigneur , lui répond l’intendante de fa maifon, Andromaque n’eft ni chez les princefes fes belles-fœurs, ni dans le temple de Minerve avec la Reine & les autres dames Troyennes ; elle ef allée fur la haute tour d'Ilion , car on lui a dit que les Troyens étoient pouffés jufques fous nos remparts & que les Grecs remportoient la victoire : en même tems elle a pris le chemin des murailles comme une forcenée, & fuivie feulement de la nourrice qui porte votre fils.
A ces MOTS Hector fort brufquement, prend le même chemin qu’il a déjà tenu , & après avoir rapidement traverfé la ville , il arrive aux portes Scées par où il devoit fortir. Là, Andromaque , fille du grand Ection, qui avoit régné fur les Ciliciens dans la ville de Thebes Hypoplacienne, accourt au devant de lui avec la nourrice qui tient entre fes bras le petit prince , unique fruit du mariage d'Hector, & dont la beauté étoit femblable à celle d’un aftre qui fe lève fur l'horiion : Hector lui avoit donné le nom de Scaman-
D‘ H O M E R E. Livre VL 21 y drius , mais tous les Troyens l’appelloient Aftyanax , parce que fou pere étoit le plus fort rempart de Troye. Hector en le voyant, le careffe d’un fourire; & Andromaque , le vifage baigné de larmes, s’approchant de fon mari, l'embrafe tendrement, & avec une voix entrecoupée de fanglots , lui parle en ces termes ; „ Prince trop magnanime, hélas, votre courage fora votre perte ! vous n’avez aucune compaffion de votre fils, de cet enfant innocent, ni de votre femme qui va être fi malheureufe. Vous allez me laiffer veuve ; votre fils va être orphelin, car les Grecs fe jettant tous fur vous , vont par votre mort venger bientôt toutes leurs pertes. Hélas ! qu’il me feroit bien plus avantageux, fi vous devez périr , de defcendre la première dans le tombeau: car après cet affreux malheur il n'eft plus de joie, plus de confolation pour l'infortunée Andromaque, & l’avenir ne préfente à mon efprit accablé que douleurs. Je n’ai plus ni pere ni mere. Sous le fer du terrible Achille j’ai vu tomber le Roi mon pere ; j’ai vu la ville des Ciliciens, la fuperbe Thebes, en proie à fes foldats ; j’ai vu cet impitoyable ennemi faire de nos plus vaillants citoyens un horrible carnage. Après avoir abattu mon pere, il n’eut pourtant pas la dureté de le dépouiller ; malgré fa fureur il refpecta encore fa valeur & ion courage, & fur un bûcher honorable il le fit brûler avec toutes fes armes, & lui éleva un fuperbe tombeau , que les Nymphes des montagnes, filles du puiffant Jupiter, ont environné d’arbres touffus. J'avois fept frères , qui dans un même jour defcendirent tous dans le royaume de Pluton, Achille les attaqua dans les pâturages où ils gardoient les troupeaux & leur ôta la viç, La reine ma mere, que les flammes & le fer avoient épargnée ; fut emmenée captive dans ce camp avec le butin; longtems après, Achille la remit en liberté pour une groffe rançon ; mais elle ne fut pas plutôt de retour dans fon palais , que Diane décocha fur elle fes fléchés mortelles. Mon cher Hector , vous me tenez lieu de pere, de mere & de freres. Toutes mes tendreffes font réunies dans un fi cher époux. Ayez donc pitié de votre fils & de votre femme, & ne nous expofez point au plus affreux de tous les malheurs , mais demeurez au pied de ce rempart; vous arrêterez d’ici la fuite de vos troupes & vous les obligerez à tenir ferme fur cette colline où font ces figuiers Jauvages ; car ç’eft par-là qu’on peut le plus aifement escalader nos murs & fe rendre maître de
D‘ H o M E R E. Livre VL 217 1 encor* bûcher s armes, Nym. | Jupiter, fept freent tous attaqua bupeaux que les : emmei; long.
ur vue itôt de cha fur lector, ! freres, ins un fils & int au demeua d’ici gérez à iguiers as ailétre de Troye. Les plus vaillants de nos ennemis , les deux Ajax, Idomenée, les deux Atrides & le terrible fils de Tydée ont déjà tenté trois fois de s’ouvrir ce chemin , & y font venus avec toutes leurs forces , foit que quelqu’un de leurs devins leur eût donné ee confeil , ou qu’eux-mêmes en combattant euffent remarqué que c’étoit là l'endroit le plus foible. “
35 Ma chere Andromaque, lui répond Hector, je ne fuis pas moins fenfible que vous à toutes vos allarmes ; mais que diroient les Troyens & les Troyennes , fi comme un lâche je me tenois éloigné du combat ? Je ne fuis point à l’épreuve de leurs reproches; ce n'eft pas auffi ce que m'inipire mon courage, je fuis accoutumé à furpaffer les plus braves & à combattre des premiers où le péril eft le plus grand , & je n’oublie rien pour foutenir la gloire de mon pere & la mienne. Je fais qu’un jour viendra , que la facrée ville de Troye périra avec fon Roi & avec fon peuple : mais ni la chute de cet empire, ni la mort d’Hecube, ni celle de Priam, ni celle de tous mes freres qui mordront la pouffiere fous les coups de nos ennemis , ne font. point une fi terrible impreffion fur moi, que cette aftreufe pensée , que quelqu’un des princes Grecs
DILIADE vous mettra dans fes fers , & en infultant à vos larmes , vous mènera captive dans fes états ; que là, aux yeux de tous les peuples d’Argos , expolée aux dédains d'une maîtrefe fuperbe, Vous travaillerez a fes ouvrages ; ou même que pour plus grande indignité , vous ferez réduite à aller puifer de l’eau comme la plus vile efclave , dans les fontaines d’Hyperée ou de Melfeïde 5 l’impérieufe nécefité fe faifant un jeu cruel de vous faire éprouver fes outrages., Ceux qui vous verront dans cette horrible humiliation, & les yeux toujours noyés de larmes, ne manqueront pas de dire : Voilà la femme d’Hector qui fut le plus brave de tous les Troyens pendant que l’on combattoit fous les remparts de Troye. C’eft là ce que vous entendrez à tous momens ; & ces paroles ne feront que renouveller vos douleurs & rouvrir vos plaies, quand vous vous verrez privée de ce mari, feul capable de brifer vos fers & de vous arracher à , cette dure fervitude.
Mais que le noir tombeau m’enferme fous des monceaux de terre avant que j’entende vos cris, & avant que les barbares mains de vos ennemis, pour vous arracher de votre palais, vous fafent éprouver leur violence !
En finissant ces mots, if s’approche de fou
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D'HOMERE. Livre VL 219 fils & lui tend les bras. Cet enfant effrayé à la vue des armes dont fon pere étoit couvert, & encore plus de l’agitation du terrible panache qui ombrageoit fon cafque & qui flottoit au gré du vent, fe rejette avec de grands cris dans le fein de fa nourrice. Le pere & la mere fourirent de fa frayeur , & en même tems Hector ôte fon cafque, le pofe à terre & prenant fon fils entre fes bras, il le baife avec tendreffe , & l’élevant vers le ciel, il adreffe à Jupiter & aux autres Dieux cette priere : Puiffant Jupiter 5 8 tous les autres Dieux de /’ Olympe , accordez-moi la grâce que je vous demande. Faites que mon fils marchant fur mes pas , fe rende célébré parmi les Troyens ; qu’il foit revêtu de force 8 de fageffe : qu’il regne dans Troye, aimé 89 refpeélé de fes voifins ; 8 que fes peuples en le voyant revenir vainqueur de fes ennemis, 8 chargé de fanglantes dépouilles de leurs braves chefs , s’écrient fur fon paffage : Ce prince eft beaucoup plus vaillant que fon pere : & puiffe fa mere , témoin de fes éloges , fentir toute la joie d’avoir un fils fi grand 8 fi vertueux !
En achevant ces mots il remet fon fils entre les mains de fa chere Andromaque , qui le reçoit avec un fourire mêlé de larmes. Hector en eft touché , & l’embraffant avec toutes les marques d’une véritable tendreffe , il lui dit : „ Princeffe trop généreufe , ne vous affligez point avec tant d’excès ; il n’y a point d’ennemi qui puiffe me précipiter dans le tombeau avant le jour fatal marqué par la Deftinée, & point d’homme vaillant ou lâche, qui puiffe éviter ion fort : tout eft réglé dès le premier moment que nous venons à la lumière. Mais retournez chez vous , reprenez vos occupations ordinaires, vos toiles, vos fufeaux, vos laines, & diftribuez à vos femmes leur ouvrage. Les Troyens fous mes ordres auront foin de tout ce que demandent la guerre & la défense d'Ilion, “ En achevant ces mots il reprend fou cafque & vole contre l’ennemi.
La triste Andromaque, le vifage couvert de larmes, s’en va auffi de fou côté , tournant inceffamment la tête pour revoir encore ion cher mari. Dès qu’elle arrive dans le palais d'Hector, ion affliction & fes larmes jettent fes femmes dans le défefpoir. On n’entend par - tout que pleurs, que cris & que gémiffemens. Hector vivant eft déjà pleuré comme mort ; car elles ne penfoient pas qu’il put jamais revenir du combat , & échapper à tant de mains armées contre fa vie.
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D’HOMERE. Livre VL 221
Cependant Paris ne s’arrête pas long-tems dans ion palais. Il n’a pas plutôt pris fes armes, qu’il traverfe fièrement la ville, plein de confiance en la légèreté de fes pieds. Tel qu’un généreux courfier , après avoir été long - tems retenu à la creche, las du repos, rompt fes liens, & impatient de fe baigner à fon ordinaire dans les eaux d’un fleuve, fend les airs dans les campagnes, & fait retentir la terre fous fes pieds , fier dans toutes fes allures, la tête orgueilleufement relevée, les épaules ombragées de fes crins ondoyants, & fe confiant en fa beauté & en fa force , il vole aux pâturages qu’il a accoutumés & aux harras qui lui font connus. Telparoît le fils de Priam, le divin Paris, defcendant de la citadelle couvert d’armes auffi éclatantes que le foleil. Brûlant d’impatience d’aller au combat, il court rapidement vers les murailles , joint Hector dans le moment qu’il alloit s’éloigner du lieu où il s’étoit entretenu avec Andromaque , & en l’approchant il lui parle ainfi : „ Mon frere , je crains de vous avoir fait attendre trop long-tems, & de n’être pas venu affez promptement félon vos ordres féconder l’impatience que vous avez de combattre & de repouffer l’ennemi.
23 Prince, répond Hector, il n’y a perfonne qui puife juftement vous taxer de peu de courage , car on connoît votre valeur ; mais vous êtes fouvent pareffeux , parce que vous le voulez être , & vous ne faites pas tout ce que vous pourriez : je fuis accablé de douleur d’entendre les reproches fanglants que vous font les Troyens , qui pour vous feul fe voient malheureufement engagés dans cette cruelle guerre.
Mais ne nous amufons pas davantage ; allons où nous appellent la gloire & le danger. Nous aurons le tems de nous réconcilier, fi jamais Jupiter nous met en état d’offrir aux Dieux immortels les facrifices d'actions de grâces, & de boire la coupe de liberté, après avoir chaffé les Grecs de nos rivages.
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