‹ Œuvres d'Homère. Tome 1Chapitre 24 sur 24 · Tome L Y · texte numérisé non relu

Tome L Y

8 • "1 meil, de peur que nous ne donnions à nos ennemis de grands fujets de joie. “

En finissant ces mots, il paffe le fofé :

tous les Rois , qui avoient été appelles au confeil , le fuivent; Merion & les fils de Neftor vont suffi avec eux, car les Rois leur avoient fait l’honneur de les appeller. Le folié paff , ils s'afleient tous dans le feul endroit, qui n'étoit point fouillé de fang & de carnage; car c’étoit juftement le lieu , d’où l’impétueux Hector , après avoir femé la terre de morts, étoit retourné fur fes pas, quand la nuit fut venue dérober le refte des Grecs à fa dévorante épée. Dès qu’ils furent tous affis, Neftor leur parla en ces termes : 73 Aies amis, n’y auroit-il point ici quelqu’un qui eût l’audace d’aller fur l’heure même dans le camp des Troyens , pour tâcher de faire prifonnier quelqu’un des ennemis qui fe fera écarté, ou d’apprendre quelques nouvelles, qui nous faffent découvrir leurs deffeins ; s’ils ont réfolu de camper encore devant notre flotte, & de nous affiéger dans notre camp, ou fi , contents de l'avantage qu’ils viennent de remporter, ils fe préparent à fe retirer dans leurs murailles ? Si après avoir bien pris langue, ce généreux guerrier revient à nous, & qu’il nous donne des avis

D‘ H 0 M E R E. Livre X. 339 fideles, il doit compter que fa gloire répandue ious toute la vafte étendue des cieux , fera célébrée par tous les hommes, & qu’il aura une récompenfe proportionnée à un fervice fi important. Tous les capitaines des vaifeaux lui donneront chacun une brebis noire, qui aura ion agneau, & l’on n’aura jamais vu de troupeau d’une beauté fi rare. De plus il aura fa place marquée à toutes nos fêtes & à tous nos feltins.

Il dit : & un morne filence régné dans toute l'affemblée. Lefeul Diomede dit d’un ton affuré : 5 3 Neftor, mon courage me porte à aller m’engager dans le camp des ennemis, mais fi quelqu’un s'offroit pour m’accompagner , j'aurois dans cette entreprife & plus de confiance & plus de hardieffe; car deux hommes qui vont enfemble, font toujours plus affurés; ils s'entr'aident, & l’un voit ce que l’autre ne voit pas ; au lieu qu’un homme feul, quoiqu’il ne manque ni de prudence ni de courage , a cependant moins d’audace & moins de vigueur.

Il dit : & en même tems chacun s'offre à l'envi pour Le fuivre. Les deux Ajax, favoris du Dieu de la guerre, fe préfentent les premiers ; Merion veut être choifi j le fils de Neftor leur difpute cette gloire 3 Menelas prétend que cet

Y 2 honneur lui eft dû, & Ulyfle , accoutumé à affronter les plus grands périls , demande qu’on le préféré.

AGAMEMNON, voyant cette noble émulation, adrefe la parole à Diomede & lui dit : „ Fils de Tydée, qui m’avez toujours été fi cher, puifque tous ces princes s’offrent à l’envi, choififfez vousmême pour compagnon celui que vous croyez le plus intrépide 5 mais que le refpect pour la naiffance , pour la dignité, ni pour le rang ne réglé pas ce choix : point de complaifance , prenez celui en qui vous vous affurerez le plus. Le Roi parloit ainfi, de peur que ce choix ne tombât fur Menelas.

Le vaillant Diomede répond fans balancer:

„ Puifque vous m’ordonnez dechoifir, pourroisje préférer quelqu’un au divin Ulyfle , que fa fagesfe & ion courage foutiennent dans les plus grands travaux, & que Minerve honore toujours de fa protection toute puiffante ? qu’il me fuive donc, & nous reviendrons tous deux, même du milieu des feux, car tout cédé à fa prudence.

„ Fils de Tydée, répond le belliqueux Ulyfle en l’interrompant, il ne s’agit ici ni de me louer ni de me blâmer ; vous parlez à des Grecs qui me connoiffent } marchons fans perdre tems : la nuit eft déjà fort avancée, & l’aurore approche 3 car voilà les aftres qui penchent vers leur couchant , & la nuit eft plus des deux tiers paffée.

Après ce difcours ils prennent des armes terribles : le vaillant Thrafymede donne une épée à deux tranchans au fils de Tydée, car il avoit laifé la fienne dans fa tente ; il lui met auffi fur la tête un cafque de cuir de bœuf fans ornemens éclatans, ni aigrette : & c’eft l’armure ordinaire des jeunes aventuriers les plus courageux. Merion donne à Ulyfle un arc , un carquois , une épée , & un cafque de plufieurs peaux en double fourré de laine , & qui ouvroit une horrible gueule de fanglier armée des deux côtés de terribles défenfes. Autolycus l’avoit enlevé autrefois dans la ville d'Eleone à Amynthor fils d'Ormenus , après avoir forcé fon palais, & il l’avoir donné à Amphidamas de Cythere dans la ville de Scandie ; Amphidamas en avoit fait préfent à Molus, & Moins l’avoit donné à fon fils Merion, qui en cette occasion le donna à Ulyffe. Quand ces deux intrépides guerriers font armés de ces armes effroyables , ils fe mettent en marche, & prennent congé des Rois. Minerve leur envoie d’abord à leur droite un héron, oileau favorable: Les ténèbres qui couvrent le ciel & la terre, les 342 L’ILIA DE empêchent de le voir,mais ils entendent fes cris, & Ulyfle ravi de cet heureux augure, adreffe auffi-tôt fes prières à cette Déefe : Ecoutez-moi, dit il, fille de Jupiter qui portez l‘Egide, vous qui m'avez ajfifié dans tous mes travaux , 83 qui m'aidez dans toutes mes entreprifes. C'eft préfentement fur-totil que fiai befoin de votre faveur. Grande Déeffe , accordez-moi la grâce que nous retournions tous deux aux vai [féaux des Grecs , après avoir fait quelques exploits mfignes qui demeurent toujours gravés dans la mémoire de no s ennemis.

Cette prière finie , le grand Diomede fait auffi la fienne. Ecoutez-moi auffi , dit-il , invincible fille de Jupiter , 83 daignez m'accompagner, comme vous accompagnâtes autrefois mon pere , lorfqu'il fut député à Thébes , 8 qu'ayant laifie T armée des Grecs fur les rives de fAfope , il alla propofier une ligue aux fiers defcendans de Cadmus. A fon retour, il fit des exploits prodigieux, parce que vous combattiez pour lui, 8 que vous le couvrîtes de votre Egide. Aujourd'hui , grande Déeffe, accordez-moi le même fie cour s, 8 me gayantijfez de tous les dangers qui m'environnent. Je vous immolerai une belle genifie qui n'a jamais été domptée, 8 qui jamais n'a connu le joug ; je

D‘ H 0 M E R E. Livre X. 343 vous l’immolerai , après avoir doré fes cornes , pour la rendre plus digne de vos autels.

Minerve exauça leurs prières. Ces deux intrépides héros vont comme deux lions au travers» des ténèbres, & marchent au milieu du meurtre, du carnage , des morts, des armes & du fang.

Hector de ion côté n’avoit pas non plus laiffe dormir tranquillement les Troyens ; mais ayant appellé tous les princes & les chefs de l’armée , il leur avoit fait cette proposition : » Qui elt-ce qui ofera me promettre d’exécuter une action qui demande un grand courage ? Il aura une récompenfe dont il fera fatisfait. Je donnerai le plus beau char & les deux plus beaux chevaux qui foient dans l’armée ennemie, à celui qui brûlant d’envie de fe fignaler, & avide de gloire, aura l’audace de pénétrer jufqu'aux vaiffeaux des Grecs , & d’apprendre s'ils font dans leur camp une garde auffi exacte que de coutume; ou fi découragés par la perte qu’ils ont faite dans le dernier combat, ils méditent la fuite, &refufent de paffer la nuit fous les armes, accablés de tant de fatigues & de travaux. “ Cette propofition étonna tous les princes Troyens; ils gardent tous un profond filence.

Il y avoit dans l'affemblée un foldat nommé

Y 4 ‘Dolon , fils du héraut Eumedès , qui n’avoit que lui de fils avec cinq filles. Ce Dolon étoit trèsriche & très-mal fait, mais très-léger à la courfe; il s’approche des généraux, & adreffant la parole à Hector : » Mon courage , lui dit-il, me porte à m’approcher des vaiffeaux des Grecs, & à vous en rapporter des nouvelles sûres. Mais levez-moi votre fceptre , & confirmez - moi par ferment, que vous me donnerez le magnifique char & les chevaux immortels qui portent le vaillant Achille ; je ne ferai point un inutile efpion , & je ne tromperai pas votre attente. Je pénétrerai fi avant dans l’armée ennemie, que j’entrerai dans latente même d'Agamemnon , où les généraux font fans doute affemblés pour délibérer s’ils fe prépareront au combat, ou s’ils ne penferont qu’à prendre la fuite.

Il dit : & Hector prend fon fceptre, le levé & fait ce ferment ; Que Jupiter, mari de la belle Jimon 8 maître du bruyant tonnerre, me J oit témoin qu‘aucun autre Troyen ne fera porté fur le magnifique char d'Achille, 8 que cette gloire t'efi réfervée pour le refie de tes jours !

Il jura ainfi, & jura en vain : aufli-tôt il prefe Dolon de partir. Dolon jette un arc fur ses épaules, fe couvre d’une peau de loup, munit

D’HOMER E. Livre X.

fa tête d’un caque de peau de fouine, s’arme d’un javelot, & fe met en marche pour l’armée des Grecs, dont il ne devoit jamais rapporter de nouvelles à Hector. Dès qu’il a traverfé toute l’armée de Troye , plein d’ardeur il fe jette dans le chemin battu. Ulylfe l'appperçoit, & fe tournant vers Diomede , il lui dit : „ Diomede , voilà un homme qui vient à nous du côté des ennemis. Je ne fais fi c’eft un efpion qu’on envoie dans notre armée, ou fi c’eft quelqu’un qui vient dépouiller les morts : mais laiffons-le paffer & s’avancer un peu dans la plaine , nous courrons enfuite après lui, & s’il eft plus léger à la courfe que nous , fouvenez-vous de le pouffer du côté des vaiffeaux, la pique baiffée en le détournant toujours , afin qu’il ne puiffe nous échapper , & regagner le côté de la ville.

En achevant ces mots , il fe jettent tous deux affez près du chemin, & fe baiffent derrière des monceaux de morts. Dolon paffe fans aucune circonfpection. Quand il fut loin d’eux, environ l’ofpace que les laboureurs laiffent entre deux charrues de mules, qui font plus légères , & qui donnent mieux la fécondé façon à un gueret où des bœufs ont déjà tracé leurs profonds filions, ils {e lèvent tous deux, & fe mettent à le poursuivre. Dolon s’arrête au bruit qu’ils font en courant, & il fe flatte d’abord que ce font de fes compagnons qu'Hector envoie après lui pour le rappeller : mais dès qu’ils fe font avancés à la portée du javelot, il reconnoît que ce font des ennemis ; il fe met à fuir de toute fa force, & eux à le pourfuivre. Comme lorfque deux chiens de chaffe également vîtes & ardens pourfuivent un daim ou un lievre par des lieux couverts, & le preffent fi vivement que cent fois ils croient tenir leur proie, mais elle leur échappe autant de fois , & reprend de nouvelles forces 5 tels le fils de Tydée & le belliqueux Ulyfle preffent Dolon, en lui coupant toujours le chemin pour l’empêcher de regagner l’armée Troyenne. Mais comme il eft prêt à donner dans la première garde avancée, en fuyant vers les vaifeaux, alors Minerve, afin qu’aucun des Grecs ne pût fe vanter d’avoir bielle Dolon avant queDiomede l’eut atteint, impire une nouvelle ardeur à ce héros, qui redoublant fes efforts , ferre de plus près le Troyen , & le javelot levé, il lui crie: „ Arrête, ou je te perce, n'efpere pas m’échapper. “ En même tems il lui lance fon dard feulement pour lui faire peur ; le redoutable dard lui frife l’épaule droite, & va entrer dans la terre devant lui. Dolon s’arrête tout effrayé , & ne pouvant articuler une feule parole ; un tremblement fe faifit de tout fou corps, la pâleur couvre fonvifage, il eft déjà demi mort de peur. Les deux héros prefque hors d’haleine l’atteignent & le faififfent. Dolon fondant en larmes , tombe à leurs genoux, & leur dit :• „ Faites-moi quartier, & vous tirerez de moi une groffe rançon, car j’ai chez moi beaucoup d’or, de fer, & de cuivre; & mon pere vous en donnera tant que vous voudrez, lorfqu’il apprendra que m’ayant fauve la vie, vous me retenez dans vos vaiffeaux.

53 RASSURE-TOI, lui répond le prudent Ulylfe, & ceffe de craindre la mort. Dis-moi feulement , mais ne me trompe point, où vas-tu feul hors de ton camp pendant les ténèbres ? viens-tu chercher quelque butin, & dépouiller ces morts ? ou fi c'ef Hector qui t’envoie pour obferver ce qui fe paffe dans notre armée ? ou enfin y viens-tu de toi-même fans ordre de tes généraux. c

Dolon tout tremblant, & ne pouvant fe raf.

furer , lui dit : „ Hector m’a renverfé l’efprit, & m’a féduit par fes promeffes pernicieufes, car il m’a promis de me donner le char & les chevaux d’Achille, & par-là il m’a engagé à entrer cette nuit dans votre camp, pour découvrir fi vos vailleaux font toujours bien gardés ; fi l’échec que vous avez reçu dans le dernier combat vous a difpofés a prendre la fuite ; ou fi les travaux de cette terrible journée ont ralenti votre vigilance, & vous ont ôté la force de palier ious les armes -toute la nuit ?

„ Vraiment , lui dit le prudent Ulyffe avec un fourire moqueur, ton courage ne te porte pas à afpirer à des récompenfes médiocres, puifque tu ambitionnes les chevaux de l’invincible Achille. Sais-tu que ces chevaux ne fe laiffent que difficilement dompter par des mortels ; & qu’indociles au frein, ils ne fubiffent le joug que fous Achille , qui eft fils d’une mere immortelle ? mais parle-moi fans déguifement, & dis-moi, où astu laiffe le vaillant Hector ? en quel endroit font fes armes ? de quel côté font fes chevaux? comment les gardes font-elles difpofées ? où font les quartiers des autres princes ? quels font leurs defeins ? ont-ils réfolu d’occuper toujours ce pofte & de nous affiéger dans notre camp ? ou fatisfaits de l’avantage qu’ils ont remporté fur nous dans le dernier combat, vont-ils fe renfermer dans leurs murailles ?

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3 Je vous dirai la vérité, répond le fils d’Eumedès : à l’heure que je vous parle , Hector tient un confeil avec tous les autres] princes & chefs de l’armée, près du tombeau d'Ilus, loin du tumulte du camp. Pour ce qui eft des gardes , il n’y en a point de pofées ; les Troyens feuls , qui ont ici leurs maifons & leurs familles, & que le péril regarde de plus près, s’exhortent entre eux à veiller de peur de furprife. Tous nos alliés, qui n’ont ici ni leurs femmes ni leurs enfans, dorment d’un profond fommeil , & fe repofent uniquement fur les Troyens.

» Mais tous ces alliés, reprend le prudent Ulyfe, font-ils campés pêle-mêle avec vos troupes , ou ont-ils des quartiers féparés ?

33 Je puis encore vous inftruire de cela fort exactement, repartit Dolon. Les Cariens, les Péoniens , bons archers, les Leleges, les Caucons & les Pelafges campent du côté de la mer. Les Lyciens, les fuperbes Myfiens , les Phrygiens & les Méoniens, excellens pour la cavalerie, ont leur quartier à Tymbre. Mais pourquoi vous informer de tout ce détail ? fi vous avez réfolu de pénétrer dans le camp des Troyens, voilà à deux pas d’ici le quartier des Thraces, qui font venus les derniers à notre fecours, & qui ont auffi leur quartier le plus reculé. Ils ont à leur tête le Roi Rhefus fils d’Eïoné. Je n’ai jamais vu de fi grands & de fi beaux chevaux que les fiens; ils font plus blancs que la neige, & auffi vîtes que les vents; ion char eft d’une magnificence fans égale, il eft tout garni de lames d’or & d’argent, & fes armes font d’une beauté admirable & qui éblouit les yeux; elles font toutes d’or mafif ; elles ne conviennent point à des hommes , les Dieux font feuls dignes de les porter. Mais conduifez-moi , je vous prie , dans vos vaiffeaux ; ou après m’avoir bien lié, laiffez-moi ici jufqu’à ce que vous reveniez, après avoir éprouvé fi je ne vous ai pas fait un récit fidele. c

DIOMEDE le regardant avec des yeux terribles : » Puifque tu es tombé entre nos mains, lui dit-il, ne te flatte pas de la vaine efpérance de nous échapper, quoique tu aies donné des avis utiles. Si nous te mettions à rançon, ou que nous te laifaffions aller , tu reviendrois •encore épier notre camp, ou combattre contre nos troupes, au lieu que mort tu ne feras plus de mal aux Grecs.

Il dit : & comme ce malheureux levoit fes mains au menton de Diomede pour le conjurer

D‘ H 0 M E R E. Livre X. 351 de la manière la plus touchante , ce héros inflexible lui donne du tranchant de ion épée fur le milieu du cou , & lui coupe les deux nerfs. Sa tète abattue roule fur le fable en achevant quelques mots mal articulés. Ils prennent ion cafque de fouine, fa peau de loup, fes dards attachés à une courroie, & fou javelot. Ulyfle les élevant vers le ciel, les offre à Minerve , qui préfide au butin, & lui adreffe cette prière : Grande Déejfe, recevez favorablement cette ojfrande : vous ferez toujours la première des Dieux 8 des Déeffes que nous invoquerons ; ajfiftez - nous toujours de votre préfence, 8 nous conduifez heureufement dans le quartier des Thraces , dans leurs tentes > & près de leurs chevaux.

En finissant ces mots, il éleve encore ces armes & les met fur un tamarin, & de peur de ne pas reconnoître l’endroit à leur retour au milieu des ténèbres, il a foin de le marquer par un amas de branches de tamarins & de rofeaux. Ils s’avancent donc tous deux à travers les armes & le fang dont la campagne ef couverte, & bientôt ils arrivent au quartier des Thraces, qui accablés de fatigue dormoient tranquillement 5 chacun avoit près de foi fes armes à terre en bon ordre , & fes chevaux. Ils étoient couchés fur trois lignes. Au milieu dormoit Rhefus leur général, ayant aufïî près de lui fes chevaux attachés derrière fon char. Ulyhe l’apperçoit le premier & le montre à Diomede. » Voilà , lui dit-il, l’homme & les chevaux que Dolon nous a indiqués; armez-vous donc ici de toute votre force, il ne faut pas que vous demeuriez inutile avec vos armes, mais détachez les chevaux, ou donnez fur ces troupes & les palfez au fil de l’épée, & moi j’aurai foin de détacher les chevaux.

Il dit : & en même tems Minerve infpire de nouvelles forces à Diomede qui à droit & à gauche fait un carnage prodigieux. On entend autour de lui les foupirs & les fourds gémiffemens de ceux que l’épée frappe , & qui meurent fans s’éveiller ; les ruiffeaux de fang inondent la terre. Tel qu’un lion fe jette fur un troupeau qui eft fans berger , & porte la mort par-tout où le conduit fon courage ; tel Diomede fe jette fur les Thraces enfevelis dans un profond fommeil, & ne ceffe de tuer qu'après avoir fait une horrible boucherie. Cependant Ulyffe traîne par les pieds ceux qui font tombés fous les coups de ce héros » & les détourne du chemin, pour faire un paffage aux chevaux de Rhefus, de peur qu’ils

ne

D‘ H d M E R È. Cintre X. 353 îi« s’effrayent en paffant fur des corps morts 3 car ils n’y étoient pas encore accoutumés.

Quand le fils de Tydée eft arrivé près du Roi, il le perce de ion épée, & le précipite comme les autres dans le féjour ténébreux. Diomède penché fur la tête de Rhefus , & lui plongéant ion épée dans le fein pendant la nuit, fut: pour ce malheureux prince un fonge funeite que Minerve lui envoya. Ulyflé de fon côté détache les chevaux de Rhefus, les lie avec les mêmes courroies qui les attachoient près de la tente 3 les emmene en les conduisant avec ion arc qui lui fervoit de fouet, car il avoit oublié de ‘prendre celui qui étoit pendu au char, & il fait un fignal à Diomede pour l’avertir de le fuivre ; mais ce héros médite quelque nouvel exploit encore plus hardi. Il délibéré en lui - même s’il enlevera de deffus le train le char de Rhefus , où étoient fes belles armes , & s’il l’emportera , Ou s’il ôtera la vie à un plus grand nombre des Thraces. Pendant qu’il eft flottarit entre ces deux deffeins. Minerve s’approche de lui, & lui dit : W Magnanime fils de Tydée, penfez à regagner votre vaifeaux , de peur que vous n'y loyez forcé, & que quelque Dieu qui favorife les Troyens ne les excite contre vous. C

Tonue h Z 354 L’ILADÉ

Elle dit : & Diomède reconnut auffi-tôt la voix de laDèelfe. Il monte promptement fur le» chevaux ; Ulyfle les prene avec fon arc, & ils volent vers les vaiffeaux. L’insigne faveur que Minerve venoit de faire à Diomede, en l’affiftant de fa préfence , & en lé tirant d’un fi grand péril , n’échappa pas à Apollon qui veilloit pour Troye ; il voit cette Déefle avec ce héros, & plein de colere, il defcend dans le camp des Troyens, & réveille le vaillant Hippocoon coufin germain de Rhefus, & un des plus expérimentés capitaines des Thraces. Hippocoon s’éveille en furfaut, & voyant la place des chevaux de Rhefus vuide , & fes compagnons noyés dans leur fang & tout palpitans encore, il fait des cris horribles, & appelle fou ami. Les Troyens accourent en foule avec un bruit confus & un grand tumulte , & pleins d’étonnement & de furprife, ils regardent les effroyables exploits que les ennemis ont faits fans être découverts.

Les deux héros étant arrivés à l’endroit où ils avoient tuél'efpion d'Hector , Ulyfe arrête les chevaux, & Diomede {autant légèrement à terre, prend les armes toutes fanglantes, les donne à Ulyffe & remonte promptement à cheval , & tous deux pouffent à toute bride ces fougueux coursiers qui fécondent merveilleufement leur impatience.

Nestor fut le premier qui entendit le bruit qu’ils faifoient en marchant, & fe tournant vers les princes : „ Mes amis, leur dit-il, je ne fais fi je me trompe, mais il me femble qu’un bruit lourd comme d’une marche de chevaux, a frappé mes oreilles. Plût aux Dieux que ce fut Ülyfe & Diomede qui ramenaffent des chevaux du camp de nos ennemis ! mais je crains bien que les deux plus vaillans des Grecs n’aient fuccombés dans une entreprife fi hafardeufe, & qu’ils n'aient été accablés par les Troyens.

A peine eut-il achevé de parler , qu'ils arrivent & defcendent promptement de cheval. Tous les princes tranfportés de joie s'empreffent pour les embraffer, les félicitent de leur retour, & les comblent de louanges. Après ces premiers tranfports, Neftor, impatient d'apprendre leur aventure , fut le premier qui leur en demanda le récits II s'adreffe à Ulyfe, & lui dit : » Ulylfe, qui êtes la gloire des Grecs, & dont la vertu eft au deffus de nos louanges, dites-nous, je vous prie , comment ces chevaux font tombés entre vos mains: les vez-vous pris dans le camp des Troyens , ou quelque Dieu venant à votre rencontre, vous

Z2 en a-t-il fait préfent? Ils font auffi brillans que le foleil dans fa plus vive lumière. Je me fuis fouvent mêlé avec les Troyens dans les batailles , car tout vieux foldat que je fuis, je ne demeure pas fur nos vaiffeaux quand il faut combattre , mais je n’ai jamais vu des chevaux comme ceuxlà. Il faut que ce foit quelqu’un des Immortels , qui venant au devant de vous , ait voulu honorer de ce prix votre grand courage ; car nous favoris que Jupiter vous aime l’un & l’autre, & que fa fille Minerve vous accorde toujours, fa protection.

Le prudent Ulyfe lui répond : „ Fils de Nelée, qui êtes véritablement la gloire des Grecs, il eft facile aux Dieux de donner quand ils Voudront des chevaux encore plus merveilleux, car leur puifance eft fans bornes 5 mais pour ceux que vous admirez, ce font des chevaux de Thrace, qui ne faifoient que d'arriver dans l'armée ennemie. Le vaillant Diomede a tué de fa main le Roi dont ils trainoient le char, & a paffé au fil de l’épée douze des principaux chefs de fes troupes. Nous avons tué auffi un efpion qu'Hector & les autres princes Troyens, gens fort entendus dans les rufes de guerre, envoyoient dans notre camp.

En finissant ces mots, il fait franchir le fofé aux chevaux de Rhefus, & entre triomphant dans le camp ; tous les Grecs le fuivent avec des cris de joie, & quand ils font arrivés dans la tente de Diomede , ils mènent ces chevaux dans l’écurie de ce prince, & Ulyfe met fur la poupe de ion vaiffeau les armes fanglantes de Dolon , pendant qu’on prépare un facrifice à Minerve. En même tems , pour nettoyer la fueur & la pouffiere , dont ils font couverts , ils fe jettent dans la mer ; & s’étant bien lavés & rafraîchis , ils entrent dans des bains magnifiques, où ils fe baignent & fe frottent d’huile pour conferver leurs forces. Après le bain ils s'affeyent pour prendre un léger repas , & puifant le vin dans l’urne avec des coupes d’or, ils font leurs libations à Minerve pour lui rendre leurs actions de grâces de ion fecours.

fin du Tome premier. 1 alt C 2315 /! 103 nol ali J? b . shroil .. 'i 9 ——

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