LIVRE IV
& EPENDANT les Dieux dans un palais tout éclatant d’or tenoient confeil autour de Jupiter, & la charmante Hebé , délices des Dieux & des hommes, leur verfoit' du Nectar. Tous ces Dieux s’invitoient à boire en fe préfentant les uns aux autres les coupes d’or, & tenant toujours les yeux attachés à la ville de Troye. Tout d’un coup le fils de Saturne voulant piquer Junon, lui dit avec une raillerie amere, & en faifant une comparaiion odieufe & pleine de mépris :
2, il y a deux Déelfes qui font favorables à Menelas ; Junon fi honorée à Argos, & Minerve
D‘ H o M E R E. Livrt IV, IO5 que les Béotiens honorent fi particulièrement à Alalcomenès ; mais ces deux grandes Déciles fe tiennent volontiers affifes à l’écart & fe divertiffent à voir de loin les combats , très-peu alarmées & fort tranquilles fur tout ce qui peut en arriver 5 au lieu que Venus, qui n’aime que les jeux & les plaifirs , ne s’éloigne pas un moment de fou favori ; elle l’accompagne dans tous les périls » toujours prête à le fecourir , & à détourner tous les traits qui pourroient lui être funeftes. Préfentement encore elle vient de le tirer d’un danger où il ne croyoit pas pouvoir éviter la mort; mais la victoire ne laiffe pas d’être au vaillant Menelas. Confultons donc enfemble qu’elle fin nous donnerons à cette affaire fi importante. Devons-nous allumer de nouveau la guerre & engager de fanglants combats ? ou infpirer aux Grecs & aux Troyens un efprit de paix, & les réconcilier ? Si ce dernier parti étoit agréable à tous les Dieux, la ville du roi Priamdemeureroit habitée , & Menelas emmeneroit Helene dans fes états.
A ce discours, Junon & Minerve, qui étoient affifes l’une près de l’autre , & qui préparoient bien des maux aux Troyens, frémirent de douleur & de colère. Minerve, quelque irritée qu’elle fut contre Jupiter , fc furmonta & garda le filence ; mais Junon ne pouvant retenir la fureur qui la tranfportoit, éclata en ces termes : „ Que venez-vous de dire, terrible fils de Saturne ? Voulez-vous donc rendre mes travaux inutiles , & faire que toutes les peines que je me fuis données demeurent fans effet ? J’ai fatigué mes chevaux à aller de tous côtés pour affembler les peuples contre Priam & contre fes enfans , & tout cela fera vain ? Faites , faites ce que vous voudrez ; mais jamais ni les autres Dieux ni moi, n’y donnerons notre confentement. “
Le Maître du tonnerre répondit avec un profond foupir : „ Implacable Déefle, quels font donc les grands fujets de plainte que vous ont donné Priam & fes enfans, que vous les pourfuiviez fans cefle avec tant d'animofité ; & que vous brûliez d’impatience de détruire de fond en comble la belle ville d'Ilion ? faites mieux, quittez le féjour de l’Olympe , dépouillez-vous des caractères divins , & renfermée dans les murs de Troye, rafasiez-vous du fang du vieux Priam, du fang de fes enfans , & du fang de tous fes peuples; peut-être qu'alors votre haine feroit affouvie & que votre courroux fc calme? nta & t rete.
en ces ble fils es tra.
es que ? J’ai : pour re fes Faites tutres ente- : un font , ont ourque I fond zux, tous les leux de fine me-
D H o M E R E. Livre IV. 107 roit. Allez, Faites comme vous l’entendrez ; & que ce différend ne foit pas dans la Fuite entre nous un fujet de difçorde. Mais j’ai une chofe à vous dire , & vous n’avez qu’à vous en bien fouvenir : c’eft que lorfque dans ma fureur j’aurai réfolu de détruire quelque ville que vous aurez prife fous votre protection , vous ne vous oppofiez pas à mon reffentiment , & ne retardiez pas un feul moment mes vengeances ; car c’eft avec douleur & contre mon gré que je vous abandonne Troye. De toutes les villes que le foleil éclaire, & qui fous le vafte firmament femé d’étoiles, Font habitées par des mortels , il n’y en a point que j’aie pris plaifir à honorer comme le facré Ilion ; & il n’y a point d’hommes qui m’aient été plus agréables que Priam & les peuples de ce Roi belliqueux. Jamais à Troye mes autels n’ont manqué ni de facrifices , ni de libations, ni de parfums : quels autres honneurs pouvons-nous demander ? n'eft-ce pas là notre partage ?
JUNON prit la parole & lui dit : „ Il y a trois villes que je chéris préférablement au refte de l’univers, Argos, Sparte & la riche Mycenes ; détruifez-les lorfqu’elles auront attiré votre indignation ; je ne me mettrai point entre elles & vous pour détourner vos foudres; détruifez-les , je n’en conferverai nul reffentiment. Quand je voudroisme ficher ou m'oppofer à vos deffeins, à quoi me ferviroit mon dépit ou ma réfiftance? N'etes-vous pas beaucoup plus puiffant que moi? Mais auffi il eft jufte que je n’aie pas pris en vain tant de epines , car je fuis une Déeffe & je fors du même pere que vous. Le grand Saturne m’a rendu la plus grande des Déeffes , & refpectable à tout l’univers, foit par la naiffance qu’il m’a donnée, foit par le glorieux titre que je porte de femme de Jupiter, le plus puiffant de tous les Immortels. Enfin, il faut en ces occafions que nous ayons des égards l’un pour l’autre; cette bonne intelligence maintiendra tous les autres Dieux dans la dépendance & dans le refpect. Ordonnez donc tout préfentement à Minerve d'aller à l’armée des Troyens & à celle des Grecs , & de mettre tout en œuvre pour obliger les Troyens d'enfraindre le traité qu’ils ont juré , & d’être les premiers à infulter les Grecs trop enorgueillis de leur victoire.
Le Pere des Dieux & des hommes accorda cette demande à Junon; & fur l’heure même il donna cet ordre à Minerve : „ Allez promptement à l’armée des Troyens, & faites tous vos efforts
D’HOMERE. Livre IV. 109 pour les obliger malgré le traité à infulter les Grecs trop fiers de l’avantage qu’ils viennent de remporter.
Ce discours excita encore Minerve quiétoit déjà affez animée contre les Troyens; elle defcend des fommets de l’Olympe avec la même rapidité que celle d’un aftre que Jupiter envoie pour un figue fatal à des flottes au milieu des mers , ou à des armées de terre, & qui fe détachant du haut de la voûte célefte tombe au milieu des airs, & après avoir parcouru un efpace immenfe, fe partage en mille & mille feux étincelants : telle la Déefle fe lance à terre au milieu des deux armées. A fa vue les Grecs & les Troyens font faills d’étonnement, & fe difent les uns aux autres : „ Ou nous allons avoir encore une cruelle guerre & livrer des combats fanglants , ou bien le grand Jupiter , qui tire de fes tréfors la paix & la guerre comme il lui plaît, va faire naître la concorde entre les deux peuples.
C’est ainsi qu’on parloit dans les deux armées 5 & Minerve ayant pris la reffemblance du vaillant Laodocus fils d'Antenor , s’avance au milieu des Troyens, cherchant par tout le grand & le vaillant Pandarus. Elle le trouva debout au milieu des belliqueufes troupes qui l'avoient fuivi des rives du fleuve Æfepus, & qui étoient armées de grandes rondaches. La Déeffe s’approche de lui, & lui adreffe ces paroles : » Vaillant fils de Lycaon, voudriez-vous fuivre aujourd’hui mon confeil? ayez le courage de tirer à Menelas une de vos flèches inévitables, & qui portent partout la mort : quelle gloire ne remporterez-vous pas de cette audace, & quelle récompenie ne devrez-vous pas attendre des Troyens, & furtout du roi Paris, qui fera le premier à vous faire de riches préfens , s’il peut voir de fes yeux le belliqueux fils d’Atrée abattu par vos traits, & porté fur le funefte bûcher. Courage donc, tirez fur ce grand guerrier qui eft fi glorieux de fa victoire; faites vos prières à Apollon Lycien qui préfide à l’art de tirer des fleches, priez-le qu’il dirige votre dard , & promettez-lui une hécatombe parfaite des premiers - nés de vos agneaux fi-tôt que vous ferez de retour dans la fa crée ville de Zelée. “
Par ce discours la Déelfe perfuada l'infenfé Pandarus. Dans le moment il prend l’arc merveilleux qu’il avoit fait faire autrefois des cornes d’une chevre fauvage, abattue par une flèche qu’il lui avoit tirée après s’être tenu long-tems a l'affut pour la furprendre : il l’atteignit du
D‘HO ME RE. Livre IV. in trait fatal dans le moment qu’elle fautoit de deffus un rocher, & la fit tomber fans vie fur le rocher même. Ses cornes étoient de feize paumes chacune, & il les avoit données à un excellent ouvrier, qui après les avoir parfaitement polies, en avoit fait un arc, & avoit revêtu d’or les deux pointes. Pandarus donc ayant bandé ion arc le met doucement à terre, & s’étant baiff pendant que les amis le couvrent de leurs boucliers, de peur que les Grecs, s'appercevant de ion deffein, ne viennent fondre fur lui avant qu’il ait pu bleffer Menelas; il ouvre fou carquois , en tire une flèche qui n'avoit jamais fervi, une flèche plus légère que les vents, & fource sûre des douleurs les plus mortelles ; il ajufte vite ce trait cruel fur la corde, promet à Apollon qu’il ne fera pas plutôt dans la ville de Zelée, qu’il lui facrifiera une. hécatombe des premiers-nés de fes agneaux. En même tems il tire à lui la corde avec tant de force, qu’il n'y avoit que l’extrémité de la pointe de la flèche qui fut appuyée fur le milieu de l’arc. Le traitmortel lâché avec impétuofité remplit l’air d’un
fiflement terrible, & vole rapidement au travers des troupes , impatient de frapper à fou but.
Mais , grand Menelas, les Dieux ne vous oublie- 112 L‘ Iliade rent pas en cette rencontre, fur-tout la fille de Jupiter, Minerve, qui fe plaît à conduire les peuples; cette Déeffe s’étant mife au devant de vous, détourna ce trait mortel ; elle prit foin d’en empêcher l’effet & de l’éloigner, autant qu’une mere pleine de tendreffe , qui voit dormir fou enfant d’un fommeil tranquille, éloigne de lui une mouche opiniâtre, de peur qu’elle ne l’éveille en le piquant de fou aiguillon. Elle conduifit le dard à l’endroit où les agraffes d’or qui attachent le baudrier, fe joignent & font comme une double cuiraffe. La redoutable fleche perça ces agraffes & la cuiraffe, & fa force n'étant pas entièrement amortie, elle perça aufi la lame qui étoit deffous, & qui ne laifa pas d'affoiblir encore le coup; enforte que la fleche prefque mourante n’entra que peu avant dans la chair. Aufi-tôt le fang coule de la plaie. Tel que l’ivoire le plus blanc qu’une femme de Meonie ou de Carie a peint avec la plus éclatante pourpre pour en faire les boffettes d’un mords, & qu’elle garde foigneufement chez elle tandis que plusieurs braves cavaliers en font épris d’envie; mais il eft réfervé pour quelque grand prince ou pour quelque Roi, car ce n'eft pas uneparure vulgaire, & elle fait en même tems l’ornement
du ille de ire les ant de it foin autant lit doréloigne O qu’elle i. Elle' 'es d’or & font e fléché tee n‘éaufi la as d’affleche nt dans lie. Tel .e Meodatante mords, tandis is d’en- 1 prince eparure nement du du cheval & la gloire du cavalier : telles parurent alors, divin Menelas , vos jambes, quand on les vit teintes de ce beau fang qui couloit juiques fur vos pieds.
AGAMEMNON fut faifi de frayeur voyant couler ce fang ; & Menelas en fut auffi effrayé croyant fa bleffure plus grande ; mais quand il vit que l’anneau qui attache le fer au bois, & les pointes d’en-bas n’étoient pas entrées , fa crainte ceffa , & il reprit courage. Alors Agamemnon le prenant par la main, lui dit avec de profonds foupirs, fuivis de ceux de tous les officiers & de tous les foldats qui les environnoient : » Mon . cher frere , je n’ai donc fait un traité fi folemnel que pour vous livrer à la mort, en vous faifant combattre feul pour les Grecs contre tous les Troyens enfemble ; car ces perfides fe font tous unis contre vous & vous ont bleffé, en foulant aux pieds la facrée alliance que nous avions jurée. Mais qu’ils fe font abufés ! Ni les fermens, ni le fang des agneaux, ni les libations, ni la foi que nous nous fommes réciproquement donnée, & fur laquelle nous nous fommes repofés, ne feront point vains. Car quoique le grand Jupiter qui habite l’Olympe , femble négliger de punir aujourd’hui cette infraction, il la recherchera
Tome I H enfin & la punira quoique tard, & ils la payeront avec ufure, eux, leurs femmes & leurs enfans. Je vois déjà le jour que la facrée ville de Troye périra avec Priam & avec tous fes peuples. Jupiter lui-même, ce terrible Dieu affis au deffus des airs , branlera contre eux du haut du ciel fa redoutable Egide, & dans fa fureur qu’excite leur trahifon , il tancera fur eux fa foudre ; cela eft immanquable. Mais cependant, mon cher Menelas, quelle fera ma douleur, & que deviendrai-je fi vous mourez de cette bleffure, & que vous finiffiez fi malheureufement vos jours ! Je me verrai réduit à retourner à Argos avec honte 3 car il n’en faut pas douter, dès que vous ne ferez plus, les Grecs ne foupireront qu’après leur patrie ; nous laifferons à Priam & aux Troyens la gloire de retenir Helene , & vos os demeureront ici dans une terre barbare , où vous aurez été tué pour une entreprife fi jufte & fi malheufe; & quelqu’un de ces fuperbes Troyens en nous infultant foulera aux pieds le tombeau du vaillant Menelas, & ne manquera pas de dire : Puiffe le grand Agamemnon fatisfaire toujours ainfi fa colere, en menant par - tout une flotte auffi inutile que celle qu’il a armée contre nous ! Comme il s’eft hâté de regagner fa patrie fur fes
D‘ H O M E R E. Livre IV. IIS vaiffeaux vuides, après nous avoir laife pour gages fon cher Menelas ! Voilà comme parleront les Troyens pour nous infulter; mais que plutôt la terre s’entr’ouvre fous mes pas & m’engloutife dans fes abîmes ! “
Menelas pour le tirer de peine lui dit : » Rat furez-vous , mon frere , & n’effrayez pas les Grecs ; ma bleffure n’eft pas mortelle ; mon baudrier , ma cuiraffe & la lame que je porte par deffous & qui eft l’ouvrage d’un ouvrier fidele , m’ont fauve. Dieu veuille, mon cher Menelas, que cela foit comme vous le dites, reprit Agamemnon ; mais qu’un médecin vienne promptement voir votre plaie & y mettre un appareil qui appaife les cruelles douleurs que vous fentez. „ II appelle en même tems le héraut Talthybius , & lui dit : Allez, courez, Talthybius , faites promptement venir le fils du divin Efculape, le grand Machaon , afin qu’il voie le Roi Menelas qu’un des plus habiles archers des Troyens ou des Lyciens vient de bleffer , ce qui eft pour ce perfide un grand fujet de triomphe, & pour nous un plus grand fujet de douleur.
Le héraut obéit à cet ordre ; il parcourt les phalanges Grecques , regardant par-tout s’il ne découvriroit point le héros Machaon. Enfin il l’apperçoit debout au milieu de fes braves bandes armées de boucliers 5 & qu’il avoit amenées de la ville de Tricca , qui nourrit les plus beaux haras dans fes pâturages : „ Divin fils d’Efculape, lui dit-il, venez fans perdre un moment ; le Roi Agamemnon vous mande , afin vous voyiez le grand Menelas , qu’un des plus habiles archers de l’armée ennemie vient de bleffer pour s’acquérir un renom immortel , & pour nous eau fer un très-grand fujet de douleur & de larmes.
Il dit : Machaon troublé de cette trifte nouvelle part en même tems; ils traverfent l’armée , & en arrivant au lieu où Menelas avoit été blefé , ils trouvent tous les chefs des troupes autour de ce héros , qui avoit encore la force de fe tenir debout au milieu d’eux. Machaon commence d’abord à tirer du baudrier la flèche , mais en la tirant le bois fe rompt & le fer demeure engagé par fes crochets; il détache donc promptement le baudrier, défait la cuiraffe & ôte la lame qui étoit deffous. Après avoir bien confidéré la plaie, il en fucce le fang, & pour en appaifer les douleurs il y met un appareil que le Centaure Chiron avoit autrefois enfeigné à Efculape.
Pendant qu’on s'empreffe ainfi autour de
D’HOMER E. Livre IV. 117 Menelas , on voit avancer en bataille les bandes Troyennes couvertes de leurs boucliers. Les Grecs reprennent leurs armes & ne refpirent plus que le combat. Alors vous n’auriez pas vu le divin Agamemnon embarraf fur le parti qu’il avoit ■ prendre , ni étonné des nouveaux dangers où il alloit être encore expofé après une paix iî folemnellement jurée ; mais s’animant d’une nouvelle ardeur, & piqué du defirdepunir la perfidie des Troyens , il marche pour exciter fes troupes. Il ne fe fert point de ion char, il le laife à Eurymedon avec ordre de ne le tenir pas trop éloigné, afin que fi en parcourant tous les rangs pour mettre fou armée- en bataille il fe trouvoit fatigué, il pût le trouver près de lui. Le fidele écuyer obéit, & tient un peu à l’écart fes fougueux coursiers , qui fe couvrent d’écume & remplifent l’air de henniffements.
Le fier Agamemnon parcourt à pied toutes les bandes des Grecs ; & ceux qu’il trouve difpofés à bien faire leur devoir, il les anime encore par ces paroles : , Braves Grecs, leur dit-il, ne vous relâchez point, montrez votre valeur ordinaire, & ne craignez rien ; Jupiter ne protégera pas des parjures ; mais ceux qui ont les premiers violé le traité & foulé aux pieds les fermens , porteront la peine de leur perfidie ; leurs cadavres ferviront de proie aux vautours ; & nous , après avoir faccagé leur ville, nous emmènerons fur nos vaiffeaux leurs femmes & leurs enfans.
Ceux qu’il voyoit faire mauvaife contenance, & ne chercher qu’à éviter le combat, il les tançoit en des termes qui marquoient ion indignation. „ Malheureux, qui ne méritez que d’être les victimes de vos ennemis , opprobre des hommes, ne rougirez-vous point de votre lâcheté -, n’aurezvous jamais nul refpect pour vous - mêmes ?
pourquoi vous tenez-vous là tranfis & abattus comme des faons de biche, qui après avoir traverfé de vaftes campagnes , fe rendent & n’ont plus ni force ni courage, lorfqu’un moment de vigueur les fauveroit? Tel eft votre abbatement & le refus que vous faites de combattre 5 qu’attendez-vous donc ? Attendez-vous que les Troyens viennent jufques fur le rivage où nos vaiffeaux fontàfec; & vous flattez-vous qu'alors Jupiter vous couvrira de fa protection , & vous tirera de ces dangers par la force de fou bras ?
Parlant ainfi en maître & en Roi, il va de rang en rang, & après avoir traverfé plufieurs phalanges, il arrive près de la gendarmerie de Crete. Il trouve ces fiers foldats qui s’armoient; le vaillant Idomenée étoit à leur tête environné de fes principaux officiers, & femblable à un fanglier en affurance & en force. Le brave Merion étoit à la queue, & preffoit les derniers bataillons. Agamemnon ravi de voir ces troupes fi bien difpofées , parle ainfi à leur chef pour lui en témoigner fa fatisfaction : „ Idomenée , vous favez avec quelle diftinction je vous ai toujours traité , & quelle préférence je vous ai toujours donnée fur nos plus braves Grecs, non-feulement dans ce qui regarde la guerre 5 mais dans toutes les autres occasions & jufques dans les feftins, toutes les fois que les principaux de l’armée font affemblés , & qu’on mêle le vin dans les urnes : car lors même qu’on ne le verfe aux autres que par mefure, votre coupe eft toujours pleine comme la mienne, & vous êtes libre de boire quand il vous plait ; fuivez-moi donc au combat, & foutenez la grande réputation que vous vous êtes acquife. “ Le général des Crétois lui répond : „ Fils d’Atrée, je vous ferai toujours fidele comme je vous l’ai promis 5 & je ne m’éloignerai point de votre perfonne à quelques périls que vous puiffiez vous expofer ; mais allez exhorter les autres Grecs, afin que nous combattions promptement ; car puifque les Troyens ont violé l’alliance que nous avions jurée , la victoire & la mort viennent nous venger.
Il dit : & Agamemnon le cœur plein de joie paffe & continue ion chemin. Il arrive au quartier des deux Ajax, qu’il trouve déjà armés & environnés d’une nuée de bataillons. Comme loriqu'un pafteur affis fur un cap élevé , voit un nuage fe former au milieu de la mer & traverfer la plaine liquide, pouffé par les fouffles du violent zéphyre ; il paroit de loin plus noir que la nuit & amene une furieufe tempête ; le pafteur en le voyant eft glacé de crainte , & cherche quelque antre fecourable où il puife mettre à couvert ion troupeau ; tels parurent alors les épais bataillons de cette brave jeuneffe, qui couverts d’armes brunies & hériffés de piques & de boucliers, fuivoient au combat les deux Ajax.
La bonne mine & la fierté de ces troupes remplirent de joie Agamemnon , qui parla à leurs chefs en ces termes : »3 Dignes généraux des phalanges Argiennes , je n’ai rien à vous dire pour vous exciter ; mes difcours feroient inutiles; vos exemples exhortent affez vos foldats. Eh, plût au grand Jupiter, à Minerve , & à Apollon, que tous les Grecs fuffent ani mes d’une pareille ardeur !
D‘ HOMERE. Livre IL. 121 la Tuperbe ville de Priam tomberoit bientôt, & ferojt en proie à nos troupes. “
En finissant ces mots il les quitte , & va vifiter les autres corps de ion armée. Il trouve que le vieux Neftor, qui favoit fi bien animer par fon éloquence la fageffe de fes confeils , mettoit fes troupes en bataille, & encourageoit les chefs de fes bandes, le grand Pelagon, Alaftor, Chromius, leRoiHœmon, Bias. Il plaçoit à la tête fes efcadrons avec leurs chars & leurs chevaux; derrière eux il rangeoit fa nombreuse infanterie pour les foutenir ; & au milieu il mettoit ce qu’il avoit de moins bons foldats, afin que malgré eux ils fuffent forcés de combattre.
Les ordres qu’il donnoit à fa cavalerie étoient de retenir leurs chevaux, & de marcher en bon ordre, fans mêler ni confondre leurs rangs : fur-tout il recommandoit qu’aucun, par trop de confiance en fon adrefle & en fon courage, ne fe piquât de devancer fes camarades pour charger le premier l’ennemi; comme aufi, qu’après avoir donné aucun, ne reculât ou ne tournât bride : „ Car, leur difoit-il , par-là vous affoibliriez vos efcadrons, & vous feriez plus aifés à défaire. Que ceux qui, étant renverfés de leurs chars, monteront fur le char de quelqu’un de leurs compagnons, n’entreprenne t point de conduire des chevaux qu’ils ne connoiffent pas ; & qu’ils ne penfent qu’à combattre à coups de piques : Car, ajoutoit-il, c’eft en fui vaut ces Pages maximes que nos anciens ont pris tant de villes & renverfé tant de forts remparts, co Le fage Neftor qui avoit une fi grande expérience de la guerre, exhortoit ainfi fes troupes.
AGAMEMNON tranfporté de joie, lui dit: » Sage vieillard , plût aux Dieux que vos forces répondiffent à votre courage ! plût aux Dieux que vos genoux fecondaffent cette noble ardeur , & que vous fuffiez dans la fleur de votre jeunefe! mais la vieillefe , fuite fàcheufe de la longue vie, vient à grands pas glacer votre fang. Pourquoi quelqu'autre moins néceffaire que vous n’a-t-il vos années ; & que n’êtes-vous comme quelqu’un de ces jeunes-gens ? “
„ Grand Atrée , répondit le fage Neftor , je fouhaiterois auflî de tout mon cœur d’être comme j’étois lorique je tuai de ma main le vaillant Ereuthalion ; mais les Dieux n’ont jamais accordé à l’homme toutes leurs faveurs enfemble : j’étois jeune alors, & aujourd’hui je fuis accablé d’années ; cependant tout vieux que vous me voyez, je ne laifferai pas de marcher à la tête de mes efcadrons , & de leur donner mes confeils & mes ordres; car c’eft-là le partage des vieillards. Ceux qui font moins âgés que moi, & dont les forces font encore entières , combattront à coups de mains ; & avec leurs piques ils enfonceront les efcadrons ennemis. “
Il dit : & Agamemnon charmé de ce qu’il venoit d’entendre , avance vers les autres troupes ; il trouve le fils de Peteus , le brave Menefthée, qui avoit fur-tout la réputation de bien mener la cavalerie ; il le trouve au milieu des belliqueufes bandes des Athéniens, mais il le voit fans action. Près de lui étoit campé le prudent Ulyife avec fes Cephalleniens, qui n'étoient pas des troupes méprifables. Il étoit aufi de ion côté fort tranquille , car le bruit qu’on avoit rompu l’alliance , & que Mars alloit rallumer le combat, n'étoit pas encore parvenu jufqu'à eux : les phalanges Troyennes & les phalanges Grecques ne venoient que de s’ébranler; & dans l’incertitude, ces deux braves capitaines attendoient que quelqu’autre corps de l’armée des Grecs fondît fur les Troyens & recommençât la guerre.
Le Roi Agamemnon indigné de les voir dans cette inaction, leur fait ces fanglants reproches : » Fils du Roi Peteus, & vous, qui n’avez dans
L‘ I L I A b E l’efprit que de méchantes rufes ; pourquoi vous tenez-vous ainfi à l’écart faifis de crainte ? pourquoi attendez-vous que les autres Grecs chargent les Troyens ? G’étoit à vous à commencer l’attaque, & à voler au devant de la bataille, qui s’avance comme un furieux embrafement. N'ètesvous pas toujours les premiers que je fais appel- 1er au feftin quand nous traitons les généraux des troupes Grecques? n’y êtes-vous pas les plus honorés & les mieux partagés ? & aujourd’hui vous fouffririez fans rougir que tous les officiers de l’armée vous dévancent au combat, & qu’ils vous raviffent une gloire dont vous devriez être plus jaloux que des honneurs d’un feftin ?
Le prudent Ulysse le regardant avec fierté, & d’un œil plein de colere : fils d’Atrée, lui dit-il, , 5 Qu’eft-ce que je viens d’entendre? & quel difcours venez-vous de laiffer échapper ? ofez-vous nous accufer de reculer quand il faut combattre, & de fuir l'occasion, quand tous les Grecs le livrant fans réferve aux fureurs de Mars, vont fondre fur les Troyens ? Si vous êtes fi curieux d’approcher de la mêlée , il ne dépendra que de vous de voir le pere de Telemaque au milieu des ennemis enflammer le combat, jufqu’à vous faire pâlir de crainte. Réfervez donc Vos reproches pour • ceux qui les méritent.
Le Roi voyant Ulyffe véritablement irrité, change de ton; & pour réparer l’injure qu’il lui avoit faite, il lui dit en foûriant : » Divin fils de Laerte , Ulyfe dont la prudence eft féconde en reffources dans les plus grandes extrémités , je n’ai deffein ni de vous offenfer ni de vous rien prefcrire; votre valeur m’eft connue & je connois l’amitié que vous avez pour moi. Je fais que vous n’avez pas d’autres penfées que les miennes 5 c’eft pourquoi faites tout ce que votre efprit vous fuggérera. Si j’ai mal parlé, je vous en ferai dans la fuite telle fatisfaction qu’il vous plaira, & cependant veuillent les Dieux effacer de votre cœur l'impreffion que mes paroles y peuvent avoir faite.
En finissant ces mots il paffe, & laiffant là Ulyffe & Menefthée, il arrive auprès du magnanime Diomede, qu’il trouve fur fou char, ayant près de lui Sthenelus fils de Capanée ; mais il ne donnoit aucun ordre pour le combat. Agamemnon irrité de le voir fi tranquille , le reprend avec aigreur. „ O Dieux, qu’eft-ce que je vois, fils du vaillant Tydée ! d’où vient cette peur ? & que faites-vous fur ce char ? Obfervez-vous de là par quels chemins vous pourrez vous dérober au danger? ce ne font pas là les exemples que votre pore vous a donnés; car lorfqu’il étoit queftion de combattre, il marchoit toujours le premier & devançoit les plus hardis, comme je l’ai fouvent oui dire à ceux qui l’ont vu au milieu des combats; car pour moi, je ne m’y fuis jamais trouvé avec lui, & je n’ai jamais été témoin de fes grands exploits; mais on m’a toujours dit qu’il étoit au deffus des plus grands capitaines. Je me fouviens qu’en vertu du droit d'hofpitalité qu’il avoit avec notre maifon , il vint autrefois à Mycenes avec le divin Polynice, demander du fecours contre Thebes qu’ils alloient affiéger. Ils nous conjuroient & nous preffoient avec de grandes inftances de leur donner des troupes, &nous étions tout prêts à leur en donner, lorfque Jupiter par de finiftres préfages qu’il nous envoya tout-à-coup, rompit ce traité qui pouvoir nous être funefte. Ils fe retirèrent donc de Mycenes, & dès qu’ils furent arrivés fur les rives fleuries de l’Afopus, toute l’armée des Grecs envoya Tydée ambaffadeur à Thebes, pour tâcher de terminer à l’amiable tous leurs différends. Tydée entre dans la place, trouve à table dans le palais d’Etcocle les fiers defcendans de Cadmus. Quoiqu’étranger & feul, il ne s’étonna point de fe
D’HOMERÉ. Livre IV. 127 voir au milieu de tant d’ennemis ; au contraire , il leur propofa divers jeux & divers combats, où il les vainquit tous facilement & gagna tous les prix ; car Minerve lui donnoit un fecours qui le failoit triompher fans peine. Les orgueilleux Thébains piqués de cet affront, & irrités de tous ces avantages , lui drefferent des embûches à ion départ, & envoyèrent fur ion chemin cinquante foldats fous la conduite de deux braves capitaines , de Mæon fils d'Hæmon & de Lycophon fils d'Authophonus. Tous ces gens armés fe jettent fur lui; ilfe défend avec courage, & leur fait porter la peine que méritoit leur trahifon. Il donna la vie au feul fils d’Hæmon pour obéir aux lignes que les Dieux lui firent paroitre en ce moment ; & il le renvoya porter feul à Thebes la nouvelle de leur défaite. Voilà quel fut Tydée l’Etolien. Il a laiffé un feul fils qui lui eft bien inférieur en courage; mais s’il ne fait pas fi bien combattre, il fait au moins mieux parler.
Le vaillant Diomede par refpect pour le Roi ne répondit point à ces reproches ; mais le fils de Capanée , plus emporté , repartit : „ Fils d’Atrée, pourquoi allez-vous ici contre une vérité qui vous eft connue ? nous nous piquons tous deux d’être beaucoup plus braves que nos peres & avec raifon 5 c’eft nous qui obéiffant aux figues favorables que les Dieux daigneront nous envoyer, & nous confiant aux fecours de Jupiter , avons pris la fuperbe ville de Thebes avec des troupes bien inférieures en nombre à celles qui défendoient fes forts remparts ; au lieu que les héros dont vous parlez périrent à ce fiege par leur feule imprudence. Ne nous faites donc plus l’injuftice de comparer nos peres à nous.
Le vaillant Diomede regardant alors le fils de Capanée avec des yeux de colere : „ Sthenelus, lui dit-il, gardez le filence , croyez-moi, je n’ai nul reffentiment contre Agamemnon , & je ne fuis point fâché qu’il fie ferve de toutes fortes de voies pour encourager les Grecs. Il a le principal intérêt au fuccès de cette entreprife 5 car comme il recueillera tout l’honneur de la victoire fi nous battons les Troyens, & que nous faccagions leur ville, il aura aullî toute la confusion & toute la honte fi les Grecs font vaincus. Au lieu donc de nous emporter, marchons au combat , & forçons le Roi même à louer notre courage.
Il dit , & en même tems il faute de fon char à terre avec fes armes ; le fer dont ce héros étoit couvert, fit un bruit horrible, quiauroit pu
porter porter l’effroi dans le cœur du plus intrépide guerrier. Comme lorique le violent zéphyre exerce fa tyrannie fur la vafte mer, on voit d’abord les flots s’amonceler au milieu de la plaine liquide, & venir les uns fur les autres fe brifer contre le rivage avec de longs mugiffemens , ou luttant contre un orgueilleux rocher qui s’oppofe à leur furie, & s’élevant comme des montagnes, on les voit enfin vaincre fes efforts, & le couvrit d’algue & d’écume 3 telles on voyoit s’avancer les nombreufes phalanges des Grecs qui marchoient au combat. Elles avoient chacune à leur tête leurs chefs qu’elles fui voient dans un profond filence , pour entendre & pour exécuter leurs ordres plus promptement. Vous eufliez dit que Jupiter avoit ôté la voix à cette multitude innombrable de peuples. Les armes dont ils étoient revêtus , jettoient un éclat que l'œil ne pouvoit foutenir. Au contraire les Troyens étoient dans leur camp, femblables à de nombreux troupeaux de brebis qui font répandues dans les parcs d’un homme riche, & qui pendant qu’on tire leur lait 5 & qu’elles entendent la voix des agneaux qu’on leur a ôtés, font retentir de leurs belemens tout le pâturage. Tel eft le bruit confus des troupes innombrables dont l’armée des
Tome L 1 130 - s ‘ILIADE Troyens eft compofée, car elles n’ont pas toutes le même cri, ni le même langage ; mais c’eft un mélange confus de langues , comme des troupes ramaffées de toutes fortes de nations.
Les Troyens font animés par le Dieu Mars, & les Grecs par la Déeffe Minerve 5 ces deux divinités font fuivies de la terreur , de la fuite & de l'infatiable difcorde , fœur & compagne de l’homicide Dieu des combats , & qui, dès qu’elle commence à paroître, s’élève infenfiblement ; & bientôt , quoiqu’elle marche fur la terre, elle porte fa tête orgueilleufe jufques dans les cieux. Cette Déeffe implacable fomente l'animolité dans tous les cœurs; & courant de rang en rang dans les deux armées, elle allume la rage des combattans , & fe nourrit des maux qu’elle leur prépare.
Quand les deux armées fe joignent & en viennent aux mains, les boucliers fe heurtent, les lances fe croifent , l'haleine & les foupirs des combattans fe mêlent, un bruit effroyable retentit au loin, les cris des vaincus & des vainqueurs, des blefés & des mourans fe confondent, & la terre eft inondée de ruiffeaux de fang. Tels que d’impétueux torrens groffis par les pluies de l’hyver, & rompant leurs digues fe IS toutes c’eft un troupes u Mars, es deux la fuite mpagne ui, dès enfible.
; fur la les dans .te l’anide rang lime la s maux t & en urtent, foupirs royable as vainconfonle fang.
par les gues fe
D‘ H o M E R E. Livre IV. 131 précipitent avec furie du haut des monts & mêlent leurs eaux indomptables dans la fondrière d’un vallon ; les pafteurs au haut des rochers les plus reculés entendent avec étonnement ce bruit horrible -, tel eft le bruit que forment les cris & la fuite de tant de guerriers qui fe mêlent & qui fe pouffent.
Antiloque le premier renverfe fur la pouffiere Echepolus, fils de Thalyfius, un des plus braves chefs des Troyens, qui combattoit aux premiers rangs; il lui décharge un coup d’épée fur l’aigrette de ion cafque : le coup fut fi rude & fi violent, que la lame lui fendit le front & brifa le crâne ; aufi-tôt les ténèbres de la mort lui couvrirent les yeux ; il tombe comme une tour que de fortes batteries renverfent. Il ne fut pas plutôt à terre, que le Roi Elephenor fils de Chalcodon, & général des belliqueux Abantes , le prit par les pieds & le traînoit hors de la portée des traits, avide de le dépouiller de fes armes ; mais il ne fe flatta pas long-tems de l'efpérance d’un fi glorieux butin ; car le brave Agenor l’ayant apperçu , lui plongea fa pique dans le côté qu’il découvroit en fe courbant fous ion bouclier, & le renversa fur le mort.
Le combat s’échauffe autour de lui, & il fs
I 2 fait une cruelle boucherie des Grecs & des Troyens , qui comme des loups carnaciers fe jettent les uns fur les autres, & remplirent tout d’horreur & de fang. Ce fut-là qu’Ajax fils de Telamon tua de fa main le fils d'Anthemion , le héros Simoïfius , à qui on avoit donné ce nom, parce que fa mere étant defcendue un jour des fommets du mont Ida aux rives du Simoïs , pour voir avec fon pere & fa mere fes nombreux troupeaux, avoit été furprife des douleurs de l’enfantement aux bords de ce fleuve. Ce jeune prince n’eut pas le tems de payer à fon pere & à fa mere les foins qu’ils avoient pris de l’élever, car à la fleur de fon âge il vit trancher fes jours par la pique du terrible Ajax, qui, comme il fe jettoit fur lui avec plus de courage que de force , lui donna un grand coup près de la mamelle droite; le fer mortel fortit par l'épaule , & ce jeune guerrier tomba fur la pouffiere comme un peuplier qui eft né dans l’humide pacage d’un marais, & qui venu rapidement, pouffe du haut de fa tige droite & polie une infinité de rameaux; il eft le foin des Nymphes, mais une cruelle main avec le fer d’une coignée l’abbat impitoyablement pour en faire les jantes d’un char , & le laiffe fecher fur les bords du fleuve ; tel le vaillant
D’HOMERE. Lwre IV. 133 Simoïsius fut abattu par la pique du grand Ajax.
Un des enfans de Priam, Antiphus armé d’une cuirafe bizarrement ornée , veut venger la mort du fils d'Anthemion; il lance ion javelot .contre ion meurtrier fins fortir des rangs 5 mais il le manque , & le fer va donner dans le flanc de Leucus compagnon d'Ulyfe, comme il traînoit déjà Simoïsius. Leucus fe Tentant frappé lâche Ta proie, & tombe fur le corps même qu’il entrainoit.
Ulysse affligé & irrité de cette perte, s’avance à la tête des combattans , & couvert de Tes armes éclatantes & terribles, il s’approche des Troyens, regarde autour de lui pour choifir fa victime, & darde ion javelot : tous les Troyens effrayés Te retirèrent en défordre. Ce javelot ne fut pas lancé en vain ; il frappa Democoon fils naturel de Priam, qui étoit venu du pays d'Abyde ou fon pere lui avoit donné l’intendance de Tes beaux haras.
Ulysse, pour venger la mort de Ton anti blefle Democoon ; le fer du javelot lui perce les deux temples, & couvre Tes yeux d’une éternelle nuit 5 il tombe, & la terre retentit du bruit de {es armes.
Les Troyens les plus avancés reculent.
1 3 Hector lui-même eft faifi d’horreur. Les Grecs enflés de cet avantage , jettent de grands cris , & ie mettent à traîner les corps morts qu’ils Vont chercher jufqu’au milieu de la mêlée. Apollon qui les voit du haut de la fortereffe d'Ilion , indigné de cette audace , exhorte les Troyens & rallume leur courage : „ Faites ferme braves Troyens, leur crie-t-il, & ne fuyez point devant les Grecs ; ils lie font ni de pierre, ni de fer pour foutenir & repouffer les traits que vous leur lancerez. Avez-vous oublié que le fils de la belle Thetis, l’invincible Achille, ne combat plus , & qu’il eft fur fes vaiffeaux fans action livré en proie au reffentiment qui le dévore ?
Ainsi parloit du haut de la fortereffe ce redoutable Dieu ; mais la fiere Minerve animoit de fon côté les Grecs, allant dans tous les endroits où 'elle voyoit le combat fe ralentir.
LÀ les fatales Deftinées coupèrent la trame de la vie de Diores fils d’Amaryncée ; il fut blef d’une groffe pierre à la cheville du pied droit par Pirus fils d’Imbrafus, qui commandoit les Thraces , & qui étoit venu de la ville d’Ænus, La pierre impitoyable coupa les deux nerfs & fracafla l’os. Diores tombe à la renverfe tendant les bras à fes compagnons & rendant le dernier ‘s Grecs ! cris, & ils vont Apollon on, inyens & braves : devant i de fer Jus leur la belle t plus * ivre en redoude fou oits où trame il fut u pied andoit Enus, nfs & aidant ernier
D‘ H 0 M E R E. Livre IV. 135 foupir. Pirus , qui l’a blefé , fe jette fur lui pour l’achever, & lui enfonce fa pique dans le corps ; toutes fes entrailles fe répandent à terre , & les ténèbres de la mort l'environnent de toutes parts.
L'ETOLIEN Thoas lance auffi-tôt ion javelot contre Pirus, & le frappe au-deffus de la mamelle ; le javelot lui perce le poumon , & y demeure enfoncé. Thoas s’avance, arrache ce javelot, & tirant fou épée perce Pirus de part en part, & le renverfe mort fur la pouffiere ; mais il ne put le dépouiller de fes armes ; car les belliqueufes troupes de Thrace , qui ne portent des cheveux que fur le haut de la tète , l’environnent; & fans s’effrayer de la grande taille, de ion audace, & des furieux coups qu’il porte à ceux qui le joignent de près, elles le repouffent a grands coups de pique & le forcent de fe retirer. Ainsi ces deux généraux , l’un des Thraces, l’autre des belliqueux Epéens, demeurent étendus fur la pouffiere , & un nombre infini de Grecs & de Troyens font entaffés autour de leurs corps.
Tous les combattans faifoient fi bien leur devoir , que fi quelqu’un eut pu parcourir tous les endroits de la bataille fans s’expofer, & que
II 4 Minerve le prenant par la main eut daigné le conduire elle-même, & le mener au plus fort de la mêlée en écartant tous les traits, il eft certain qu’il n’auroit pu trouver par-tout que des fujets d’admiration ; car tous les Grecs & tous les Troyens qui furent tués, étoient étendus les uns près des autres dans la même place où ils avoient combattu. DU CINQUIEME LIVRE.
JToMEDE protégé par MINERVE, fait des prodiges de valeur. Il nefe contente pas défaire la guerre aux hommes, il attaque auffi les Dieux ; car VENUS ayant voulu éloigner du combat EnÉE, qu’il avait blejfé, 83 qui y ferait mort fans le fecours de cette Déejfe , ce héros la pourfuit, la bleffe à la main , 8 l’oblige de quitter fon fils. Mais Apollon le couvre d'un petit nuage, de peur que les Grecs ne lui tirent quelque trait & ne le tuent. DIOMEDE voit la protection dont ce Dieu honore ENÉE , cependant par trois fois il veut fe jetterfur lui, € lui ôter la vie. A la troifieme fois Apollon lui parle d'un ton menaçant, 8 le fait retirer. Alors ce Dieu enlevé du combat ENÉE , G le porte à Troye au haut de la citadelle de Pergame, où il le guérit. DIOMEDE bleffie MARS. Ce Dieu en tirant la pique de fa blejfure, fait un cri qui épouvante les deux armées ; il quitte le combat, r etou rne au ciel , 8 faitfesplaintes à Jupiter , qui s'emporte contre lui, 8 ne laijfc pas néanmoins d'ordonner à Peon , mé(ic~ ciq des immortels 5 de le guérir.