‹ Œuvres d'Omer et de Denis Talon \Chapitre 10 sur 45 · TROISIÈME DISCOURS · texte numérisé non relu

TROISIÈME DISCOURS

Lors de la présentation des lettres de M. le chancelier d'Aligre (i). (1674)

Messieurs,

Cette ancienne coutume d'honorer par des triomphes, des slatues, et des éloges, la vertu et les actions éclatantes des hommes illustres, peut être très raisonnable , tant qu'elle demeure dans les bornes d'une juste modération ; mais il faut avouer que la flatterie et la vanité en ont souvent tellement corrompu Fusage, que les princes et les favoris dont l'histoire a condamné la mémoire , n'ont pas laissé d'être placés, par ceux qui ont entrepris leur panégyrique, au nombre des demi-dieux et des héros. La simplicité de nos pères en a usé avec plus de retenue.

(1) D'Aligre (Etienne). Il parvint à la dignité de chancelier de France, après avoir été successivement conseiller au grand conseil, à vingt-trois ans; ambassadeur à Venise, conseiller d'état, conseiller d'honneur au Parlement, surintendant des finances, chef du conseil du comnierce de marine , et doyen des conseils. Il mourut en iQjj.

Son père avoit été aussi chancelier de France, et décéda en i635, laissant la rcpututioa à' un des plus Iwnnêtes hommes de la robe.

3t) TrxOtSîÈivïÊ

Quand on a introduit de demander à Faudience Fenregistrement des lettres des officiers de la couronne , ça été pour justifier, par le récit de leurs travaux et des événemens les plus mémorables de leur vie, qu'ils n'étoient pas indignes d'être mis au rang des pairs, ou associés en quelque sorte au gouvernement de Fétat ; et s'il est véritable que les rois, même les plus sages et les plus éclairés, ont de telle sorte besoin de secours pour la conduite de leur monarchie , que de la fidélité, de l'expérience et de Fadresse de ceux qui leur servent d'organes à faire exécuter ou entendre leurs volontés, dépendent d'ordinaire la prospérité de leur règne et le bonheur des peuples soumis à leur empire , rien seroit-il plus dangereux que de confier en de mains foibles ou impures , le dépôt sacré des loix, et de distribuer les premières magistratures, par caprice ou par faveur?

Mais comme le génie qui préside à nos destinées ne tombe jamais en de semblables erreurs , et qu'il apporte un discernement exquis dans le choix des ouvriers qui travaillent par ses ordres dans toutes sortes d'emplois ; il a cm devoir prendre pour chef de la justice, le doyen des conseils, dont le mérite et la suffisance lui étoient parfai* tement connus, et qui, ayant depuis près de soixante ans rempli des charges de judicature , ne laisse pas d(^ conserver dans un âge avancé, toute la force et la vivacité de son esprit, et même une santé si vigoureuse , qu'il est comme les ai-

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^\es dont les membres ne ressentent point les incommodités de la vieillesse: senectutem aquilœ non seniiunt membra ^ sed plumœ. Et s'il est imipossible de désavouer que la probité , la douceur et la modestie sont les (jualités les plus nécessaires aux ministres que les souverains honorent de leur confiance, où pouvoit-on rencontrer une âme plus impénétrable, soit aux débordements du luxe, soit aux amorces de la volupté ? Le lustre d'une dignité la plus éminente de la robe, sous un maître actif et vigilant, qui tient lui-même le timon du vaisseau; au lieu de lui inspirer de la fierté et de Torgueil, semble avoir répandu de nouvelles grâces sur toutes ses actions, et augmenté cette humanité bienfaisante dont les charmes imperceptibles soumettent sans résistance, les esprits les plus farouches et les plus endurcis. L'autorité qui n'a point de contrepoids, devient quasi toujours excessive et odieuse, et par là funeste et pour celui qui commande et pour ceux qui obéissent ; et quand on est appuyé d'une protection redoutable qui donne les moyens et la licence de mal faire impunément, il est si difficile de ne se rien permettre d'injuste, que c'est une merveille de trouver dans un même sujet, beaucoup de pouvoir et de crédit, avec une prudence et une modération consommées. Après cela, ne seroit-il pas superflu de parler des alliances illustres et des autres avantages de la naissance, qui, n'étant que des biens et des orne-

ments étrangers, ne doivent jamais entrer en parallèle avec les talens que Ton acquiert par son travail et par son industrie ? Ce n'est pas que les images et la mémoire de nos ancêtres, ne soient un puissant aiguillon pour exciter notre courage, par une noble émulation , dans les entreprises pénibUs et laborieuses, et qu'il ne soit honorable à un chancelier de France , de posséder cette place par une espèce de droit héréditaire ; mais il est incomparablement plus glorieux d'avoir exercé avec tant de succès et d'approbation un nombre infini de différents^emplois ; de s'être signalé dans les négociations et dans les ambassades, aussi bien que dans l'administration des finances et de la justice ; surtout d'être demeuré attaché à son devoir, et exempt de toute sorte d'intrigue et de cabale, même pendant que les fondements de la terre étoient ébranlés y)ar des mouvements de trépidation, et que le ciel enveloppé de nuages , ne pouvoit ramener la sérénité, ni dissiper les tempêtes qui se formoient dans la moyenne région de l'air.

L'on ne doit donc pas s'étonner si cette conduite uniforme, cette application infatigable, cette résolution déterminée de sacrifier toutes choses aux intérêts de l'état, ne sont pas demeurées sans récompense ; moins encore que celui qui a fourni une si longue carrière avec autant d'assiduité que de persévérance , et qui a toujours marché sur une, ligne droite sans jamais s'égarer

en des sentiers détournés, recueille des fruits qu'il a si bien cultivés , soit couronné d'une main royale , et élevé au comble des honneurs avant la fin de sa course.

En effet, ce n'est ni la foule des courtisans, ni cette vaine chimère de grandeur dont ils repaissent leur inquiétude , ni les autres prérogatives qui accompagnent les promotions dans les postes les plus avancés de l'une et de l'autre milice, qui peuvent flatter agréablement l'ambition d'un cœur généreux ; mais le désir de se distinguer, la satisfaction d'avoir part dans les bonnes grâces et de recevoir des marques de l'estime du plus grand roi du monde; d'entrer dans une communication familière , et d'être l'œil d'un prince dont l'intelligence sublime prévoit et pénètre tout, si bien qu'il défère toujours à la raison autant qu'il méprise l'opinion et les bruits populaires ; qui ne se laisse pas ébranler parla conjuration et le nombre de ses adversaires; qui sait, non-seulement ménager les moments et profiter de l'occasion, mais encore réparer par ses soins et par son activité , tout ce que le caprice de la fortune pouvoit faire pour retarder ses progrès. Disons plus : ce n'est qu'après une mûre délibération , et un assez long interrègne, que cet ange tutélaire de la France nous a donné un si di^ne chef; et son jugement étant infiniment au-dessus de toute sorte de louanges et d'acclamation , ils

Denis Talon. II. 3

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