‹ Œuvres de Adam MickiewiczChapitre 32 sur 105 · SCÈNE IL IMPROVISATION · texte numérisé non relu

SCÈNE IL IMPROVISATION

KONRAD , après un long silence.

Seul ! eh que me fait la foule? suis-je chanteur

pour la foule? Où est l'homme qui supportera toute la pensée de mes chants? qui verra sans baisser les yeux tous les rayons de mon âme ? Malheur à celui qui fatigue pour la foule sa parole et sa langue! la

langue ment à la parole et la parole à la pensée

La pensée vole rapide dans l àme avant d'échouer * sur la parole, et les mots engloutissent la pensée et tremblent au-dessus de la pensée comme le sol tremble au-dessus d'un torrent invisible et souterrain. Au tremblement du sol , la foule devinera-t-elle la profondeur du torrent? la direction de ses ondes? *

Le sentiment se meut dans l'âme ; il s'allume , s'embrase comme le sang dans ses prisons profondes et invisibles. Autant ils voient de sang sur mon visage, autant les hommes découvrent de sentiment dans mes hymnes.

Mon chant, tu es une étoile au delà des confins du monde!..... une vue mortelle élancée à ta poursuite, si même elle emprunte des ailes de cristal*, jamais ne pourra l'atteindre-, elle heurtera seulement contre ta voix lactée, devinant qu'il y a là des soleils, mais non pas leur nombre et leur immensité.

A vous , mes chants, qu'importent les yeux et les

• Un télescope donne à la vue des ailes de cristal. C'est là le sens véritable qu'il faut , selon moi , attacher à ce passage , mal compris jusqu'à présent.

oreilles des hommes ! Coulez dans les abîmes de mon âme ! brillez sur les hauteurs de mon âme, comme des torrents souterrains, comme des étoiles d'oulre-ciel*.

Dieu, et toi, Nature, écoulez- moi f Voici une musique digne de vous ! des chants dignes de vous ! Moi, matlre-chan leur, j'étends les mains, je les étends jusque dans les cieux, et, comme sur les globes de verre d'un immense harmonica , je les pose sur les étoiles: les étoiles, à mon souille, s'agitent d'un mou-» vemenl tantôt lent, tantôt rapide; ôei millions de tons en découlent, et c'est moi qui les ai tous fait naître, c'est moi qui les connais tous par leur nom! Je les assemble, je les sépare, je les réunis; je les enlace en accords, en arcs-en-ciel, en strophes ; je les épanche en tonnerres, en traits de foudre !

Je retire les mains, et je les étends au-dessus des limites du monde. Les globes d'harmonie se sont arrêtés soudain. Je chante seul, je m'écoule chanter: ce sont des hymnes longs et modulés comme les plaintes du vent; ils pénétrent tout l'océan des peuples, ils gémissent comme la douleur, ils grondent comme la tempête. Les siècles les accompagnent sourdement, et chaque note vibre et brille à la fois. Je la sens dans les yeux , je la sens dans l'oreille: comme lorsque le vent se joue avec les ondes , â ses sifflements je l'entends voler rapide; je le vois dans son vêtement de nuages. :

* Dans mon horreur des périphrases, j'ai encore préféré les étoiles d'outre- ciel aux étoiles sur -lunaires pour exprimer nad-nieàne gwiazdy.

De tels chanta sont dignes de Dieu, dignes de la nature ! Oui , c'est l'hymne-univere , l'hymne-création ! Cet hymne , c'est l'omnipotence; cet hymne , c'est l'immortalité! Je sens l'éternité, et je puis la

produire Qu'as-tu Tait de plus grand , 6 Dieu de

la nature? Vois comme je tiens ces pensées de

moi-même 1 la chair de mes paroles les recouvre : elles volent, se dispersent dans les cieux, roulent, chantent et répandent la lumière. Elles s'éloignent... je les sens de nouveau : je m'enivre de leur beauté, Je sens leurs contours sous ma main , je devine leur mouvement par la pensée. Je vous aime , à mes enfants poétiques! ô vous mes pensées! mes

étoiles!.... mes sentiments!..., mes orages!.... Je suis là parmi vous comme un père au milieu de sa famille : yous m'appartenez tous 1

Je vous foule aux pieds , vous tous , poëtes , vous tous, sages et devins que le monde a jadis vénérés ! S'il yous était donné encore de revivre parmi les enfants de votre pensée, d'entendre les louanges et les applaudissements des siècles et de les sentir bien mérités; si vos fronts rayonnnient encore de tout l'éclat de vos couronnes, auxquelles chaque jour apporte un rayon ; malgré ce concert d'hommages et toutes ces couronnes recueillies à travers tant de siècles et de nations, vous ne sauriez éprouver la plénitude de force et de félicité que je sens aujourd'hui, dans cette nuit solitaire, quand je chante seul , et pour moi seul , au 1 fond de mon àme !

. Oui, je suis sensible , je suis intelligent et fort. Jamais je n'avais éprouvé comme dans cet instant.

Aujourd'hui, je suis à mon zénith : ma puissance, aujourd'hui, atteint son apogée! Aujourd'hui, je saurai si je suis le plus grand de tous ou seulement

le plus orgueilleux. Aujourd'hui, c'est l'heure du destin ; j'étends plus puissamment les ailes de mon

âme C'est l'heure de Samson, lorsque, aveugle et

dans les fers, il méditait au pied de la colonne. Je jetterai ce corps de limon et je revêtirai des ailes

d'ange Il me faut de l'air, de l'espace, pour

m'envoler à la sphère des planètes et des étoiles , et ne m'arrôter qu'aux éternels confins du Créateur et de la Nature!

Les voilà! les voilà! je les ai, ces deux ailes!... elles me suffiront; je les étendrai du couchant à l'aurore : de la gauche, je frapperai le passé ; de la droite, l'avenir!... Et sur les rayons du sentiment je m'élèverai jusqu'à loi ! Et mes yeux pénétreront tes sentiments, ô toi qui sens dans les cieux , dit-on, comme je sens sur la terre!... C'est moi !... J'atteins jusqu'ici ! Tu vois quelle est ma puissance -, vois où s'élèvent

mes ailes! Je suis homme et là cependant, sur la

terre, mon corps est resté!... C'est là que j'ai aimé, dans ma patrie 5 c'est là que mon cœur est resté!

Mçis mon amour, dans le monde, ne repose pas sur un seul être, comme l'insecte sur une rose, ni sur

une famille, ni sur un siècle! Moi, j'aime toute

une nation! J'ai saisi dans mes bras toutes ses

générations passées et à venir 5 je les ai pressées ici, sur mon cœur, comme un ami, un amant, un époux, comme un père... Je veux rendre à ma patrie la vie et le bonheur 5 je veux en faire l'admiration du monde.

J'ignore les moyens, et je viens ici les apprendre. Je

Page 1