‹ Œuvres de Adam MickiewiczChapitre 41 sur 105 · VISION DU PRETRE · texte numérisé non relu

VISION DU PRETRE

Le tyran s'est levé! c'est Hérode lui-môme!... Seigneur, maintenant la jeune Pologne est livrée tout

entière aux mains d'Hérode37 Que vois-je!... les

chemins s'étendent, se croisent en fuyant sur les neiges et dans les déserts longs, blancs, infinis!... tous vers le nord Là, là, ils coulent vers le pays lointain comme des fleuves. Ils coulent Celui-ci va

heurter à la porte de fer S8, l'autre, comme un torrent, s'engouffre sous ce rocher, dans cette caverne, l'autre a son embouchure dans la mer. — Voyez : une multitude de chars courent par ces chemins*... Comme des nuages chassés par les vents , ils volent tous vers une même contrée... Ah! Seigneur! ce sont nos enfants!... là-bas! au nord!... Seigneur! Seigneur! tel est donc leur destin : l'exil!... Et tu permettrais qu'ils périssent si jeunes!... et la race entière serait anéantie par toi! — « Regarde!... » —Que vois-je!... un

* I/harmonic de cette phrase imite assez bien le bruit que fait un kibitka graissé une fois Tan sur les chemins pavés de glace de la Moscovie.

10? LES AlfiUX.

enfant est sauvé!... Il grandit... c'est un vengeur

un père de la pairie! sa mère fut uneélrangère;

son sang?..,., est celui des héros d'*iulrefois , et son nom sera Quarante-Quatre 59.

Seigneur! ne daigneras-tu pas hâter sa venue et

consoler ton peuple? Non! le peuple souffrira le

martyre... Je vois cette cohue... les tyrans ! les assaa? sins!... Ils courent... ils le saisissent!... I/Europc entière traîne mon peuple * au supplice... elle le raille... « Au tribunal !... » C'est là qu'on arrête 1 innocent : au tribunal ce ne sont que des bouches , sans cœur, sans pouvoir : des juges... Et voilà donc ses juges !... Des clameurs s'élèvent de toutes parts ; « C'est Gallus ! c'est Gallus qui le jugera ! » Gallus ne l'a point trouvé coupable, et.., se lave les mains; et voici ce que les rois ont crié : « Qu'il soit condamné et livré au supplice; que son sang retombe sur nous et sur nos enfants ; crucifiez le fils de Marie -, que les Barabas

soient mis en liberté! Crucifiez! il osa porter la

main sur la couronne de l'empereur comme son ennemi-, crucifiez!... » Gallus a livré mon peuple... Déjà ils l'ont garrotté... déjà ils le montrent à la face du monde, ulcéré de sarcasmes, le front couronné d'épines sanglantes... Et les peuples sont accourus.., Gallus s'écrie : « Voici la nation libre, indépendante! »

O Seigneur! je vois déjà la croix! Oh! que sa

voie douloureuse est longue!... Seigneur, prends pitié de ton serviteur, donne-lui des forces, car il va lom-

• Littéralement ma nation. Mais il fallait Ici un substantif masculin, comme mrod, dont le sens collectif est encore bien plus étendu que celui de peuple.

LES MAMY&S. 103

ber sur la roule et mourir.. . La croix étend ses brai* sur l'Europe entière } plie est formée de trois peuple* desséchés comme de trois pièces de bois dur. Déjà on le dope, déjà mon peuple est sur le trône de lu pé^T lence. 11 dit : « J'ai soif!... » Ragusc40 Abreuve de fiel et Bonis" de vinaigre ; et la mère Liberté, debout à ses pieds, lève ses ycu* en pleurs. Vois : le soldal moscovite accourt avec sa lance et fait ruisseler Je sang jnnpcenl de mon peuple. Qu'as-lu fait , ô le plus cruel, le plus insensé des sbires !...

Lui seul sera converti , et Pieu lui pardonnera. 0 mon bien-aimé!... Déjà il a baissé sa tête défaillante en s'écriant ; « O Seigneur! ô mon père! pourquoi m'as-tu abandonné ? »

Il est mort...

On entend le chœur des anges puis le chant de la

Résurrection..... à la fin un alléluia.

Au ciel 1 il monte au ciel ! et de ses pieds s'envole

une robe plus blanche que la neige !... Elle lombe

elle enveloppe le monde entier48 Mon bien-aimé

dans le ciel n'a pas disparu à mes yeux ; ses trois prunelles brillent comme trois soleils... il montre au peuple sa droite transpercée par le fer

Qijel est cet autre homme?... C'est son lieutenant sur la terre. Enfant, je l'ai connu... plus tard, je l'ai vu grandir, corps et urne. Il est aveugle... mais il a pour guide un ange, un enfant!... Homme formidable, il a trois fronts et Irois visages. Ouvert comme un baldaquin au-dessus de sa têle, le livre du mystère enveloppe ses traits... Trois cités s'étendent à ses pieds trois limites du monde tremblent lorsqu'il

appelle, et des cieux j'entends sortir trois voix pareilles au tonnerre : « C'est le lieutenant visible de la liberté sur la terre! Il posera sur la gloire le fondement de son temple! Dominant les peuples et les rois, il presse du pied trois couronnes... sans couronne lui-même! Sa vie?... c'est la peine des peines ; son titre?... c'est

la nation des nations; sa mére fut une étrangère

son sang? est celui des héros d'autrefois, et son

nom est Quarante-Quatre Gloire! gloire! gloire!

gloire ! » (Il s'endort. )

LES ANGES. (Ils descendent visibles.)

Il dort... Dégageons son âme de son corps comme on enlève de sa couchette dorée un enfant endormi; dépouillons-la doucement de l'enveloppe des sens, et la revêtissons de lumière comme l'aube du jour... Bien! Fuyons à présent! Dans les troisièmes cieux portons celte âme lumineuse, et déposons l'enfant sur les genoux de noire père; qu'elle reçoive, endormie, la consécration de ses baisers paternels, et avant les prières matinales nous rendrons cet esprit à la vie terrestre, nous l'enlacerons dé nouveau dans les chastes langes de ses sens, et nous le déposerons dans son corps comme dans une couchette précieuse.

(Les anges s'envolent.)

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