LES MARTYRS. III UN VIEUX POLONAIS
J'ai connu les vieux Cichowski : c'était une famille honorable de la Galicie. J'ai appris qu'on avait arrêté et fait périr le fils de la maison... mon parent éloigné. II y a bien longtemps que je ne l'ai vu... Dans quel temps vivons-nous, ô mon Dieu ! et parmi quels hommes! Trois générations ont passé depuis que Toppression pèse sur nos têtes! elle a désolé nos pères, elle désolera nos enfants, nos neveux !
ADOLPHE. On se resserre autonr de lui.
Cette connaissance remonte h mes premiers souvenirs. C'était alors un jeune homme vif, enjoué, spirituel, et fameux par sa fermeté. Il était l'âme de toutes les réunions; partout où il se montrait, il charmait les assistants par ses récits et son esprit. Il aimait les enfants, et souvent il me prenait sur ses genoux. Aussi, entre marmots, nous lui avions donné le surnom de monsieur de la Joie. Je me rappelle ses
cheveux Maintes fois j'enroulais sur mes doigts
leurs anneaux dorés. Je me rappelle son regard
Ce devait être un regard d'enfant, innocent et joyeux, car tout en s'arrèiant sur nous, il semblait nous sourire Alors nous ne voyions en lui qu'un camarade, un compagnon de jeu. Il était sur le point de se marier. Je me rappelle qu'il apportait aux enfants les dons reçus de sa future et qu'il nous invitait à ses
noces. Après cela il ne revint plus et l'on disait
à la maison qu'il avait disparu , quil avait fui clandestinement , que le gouvernement était à sa poursuite, mais n'avait pu découvrir ses traces; on assurait enfin qu'il s'était suicidé, noyé. La police vint
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confirmer ces conjectures par une preuve qui semblait irrécusable. On avait trouvé son manteau sur les bords de la Vistule; on vint rapporter à sa femme, elle le reconnut; il avait péri ! mais le cadavre n'avait pas été retrouvé. C'est ainsi que s'écoula
une année tout entière. Pourquoi s'élait-il tué?
On fit des recherches , on le pleura , puis on le regretta, puis... tout fut oublié. Une autre année s'écoula. Une fois on conduisait au Belvédère les détenus du couvent des Carmélites : c'était un soir pluvieux
et sombre Je ne sais par quel heureux hasard
et qui fut le témoin de cette marche lugubre
peut-être un des intrépides jeunes gens de Varsovie qui épient le séjour et les noms des captifs. Des patrouilles stationnaient dans les rues, la ville était
muette Soudain on entendit derrière un mur
une voix perçante : « Prisonniers, qui êtes-vous ? » Cent noms éclatèrent à la fois ; parmi ces noms on entendit celui de Cichowski, et le lendemain on le fit savoir à sa femme. Elle se mit à écrire, à solliciter, à supplier, à frapper de porte en porte, mais elle n'en- • lendit plus rien, que ce nom !... Et trois ans se passèrent encore sans nouvelles, sans espoir... On ne sait qui répandit le bruit dans Varsovie qu'il vivait encore, qu'on lui faisait subir la question, qu'il souffrait en martyr et qu'il n'avait jusqu'ici rien avoué; qu'on le privait de sommeil pendant des mois entiers en le nourrissant de harengs salés sans lui donner à boire qu'ensuite on le gorgeait d'opium, qu'on lui suscitait des fantômes, des revenants, qu'on le chatouillait sous les pieds, sous les aisselles,,.., Mais bientôt on
saisit d'autres patriotes , et Ton en parla : sa femme pleurait seule, tous rayaient oublié.
Lorsqu'un jour, il y a peu de temps, on vint sonner à la porte de sa maison. Elle s'ouvrit ; un officier, un gendarme à cheval et le prisonnier étaient là, sur le seuil... Oui, c'était lui, lui-même!... On fit apporter une plume, du papier, et l'on fit signer qu'il avait été reçu vivant de la part du grand-duc. La quittance fut emportée. On lui dit en le menaçant du doigt : « Si
jamais lu parles! » Et sans achever la phrase on
partit, la nuit, comme on était arrivé. Tout joyeux, je courais l'embrasser-, mais un ami m'arrête en me disant : « N'y vas pas aujourd'hui, car à la porte lu trouveras un espion. » J'y vais le lendemain : le perron était encombré de limiers de police. J'y retourne une semaine après : on ne reçoit pas, on est indisposé. Un jour enfin je le rencontre en voiture, hors des barrières. On me dit que c'était lui, car je ne l'aurais pas reconnu. Il avait engraissé; mais c'était un embonpoint hideux à voir, une enflure causée par la mauvaise nourriture et l'air putride des prisons : ses joues étaient bouffies, jaunes, livides; son front portait les rides d'un demi-siècle, tous ses cheveux étaient tombés. Je le saluai sans être reconnu , il ne voulut point me répondre. Je lui criai mon nom : il me regarda fixement, d'un œil terne et sans expression. Quand je me mis à lui rappeler les détails de nos anciennes relations, il attacha sur les miens des yeux qui semblaient m'interroger... Ah! tout ce qu'il avait souffert durant ses tortures de chaque jour, tout ce qu'il avait médité durant ses longues nuits d'insom-
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nie, tout cela, un seul instant suffit pour me l'apprendre : car ses yeux étaient d'une blancheur effrayante. ses prunelles ressemblaient aux débris des vitres cassées dans les fenêtres des prisons, dont la couleur est mate comme une toile d'araignée et qui regardées obliquement brillent comme Farc-en-ciel : on aperçoit à leur surface une rouille de sang, des étincelles, des taches obscures, mais le regard cherche en vain à les pénétrer. Ils ont perdu leur transparence; et Ton devine à leur aspect qu'ils ont séjourné dans des endroits bas, humides, souterrains, ténébreux J'y
retournai un mois après ; je crus que ce temps lui avait suffi pour se reconnaître sur la terre et pour rappeler sa mémoire. Mais il avait passé tant de milliers de jours sous les verrous de l'inquisition , tant de milliers de nuits à s'entretenir avec lui-môme, tant d'années à lutter contre les ingénieuses tortures des tyrans , et tant d'années encore entre des parois qui semblaient avoir millo oreilles pour l'épier, n'ayant d'autre protection que celle du silence, d'autre compa* gnie que les ombres. .. que la ville joyeuse et bruyante ne réussit pas à effacer en un seul mois l'apprentissage de ces plusieurs années de réclusion. Le soleil lui semblait un espion , le jour un délateur, ses domestiques une garde, ses hôtes des ennemis Si quelqu'un vient le visiter, au grincement du loquet il croit aussitôt que l'on va continuer l'enquête : il détourne la tête et l'appuie sur sa main ; on dirait qu'il recueille ses pensées et les arme de courage ; il serre les lèvres, afin qu'elles ne laissent point tomber de parole imprudente; il baisse les yeux, afin que les
inquisiteurs ne puissent y surprendre un secret
Interrogé , il se croit toujours plongé dans son cachot, il fuit au fond de sa chambre, et là, il se jette à terre en criant ces deux mots : « Je ne sais rien, je ne dirai rien !» — Et ces deux mots sont devenus son dicton habituel. Sa femme et son enfant à genoux pleurent longtemps autour de lui avant qu'il par- Tienne à surmonter ses terreurs.
Les captifs aiment à raconter leur captivité qui n'est plus : je croyais qu'il nous en ferait un récit fidèle, que son histoire, l'histoire de tous les héros de la Pologne, grâce à lui, surgirait du sein des cachots et tromperait la surveillance des sbires... car maintenant la Pologne vit, elle fleurit dans les ombres de la terre ; ses fastes s'écrivent en Sibérie, dans les forteresses et les casemates... Et qu'a*t-il répondu à mes questions? Qu'il ne savait plus rien lui-môme de ses souffrances, qu'il avait tout oublié. Sa mémoire, couverte d'un tout à l'autre, comme un livre d'Herculanum , avait moisi sous terre; Fauteur lui-môme, ressuscité, ne saurait plus rien déchiffrer. 11 disait seulement : « Je vais le demander à Dieu; celui qui Ta écrit là-haut, un jour, me le redira ! »
(Adolphe essuie des larmes. — Long silence.) UNE JEUNE DAME, au littérateur.
Pourquoi donc, messieurs, ne voulez-vous pas traiter de pareils sujets?
LE COMTE
Que le vieux Niemcewicz J4 les consigne dans ses Mémoires. J'ai entendu dire qu'il s'amuse à coudre toutes sortes de paperasses.
PREMIER HOMME DR LETTRES
C'est une histoire vraiment terrible.
UN PAGE
Tragique, ma parole.
PREMIER HOMME DE LETTRES
On écoule de pareilles narrations ; mais qui donc voudrait les lire? Et comment peut-on, je vous prie, chanter des événements contemporains? Au lieu de mythologie, de merveilleux, vous avez des témoins oculaires! Et puis il est une règle de l'art ^invariable et sacrée : c'est que les poêles doivent attendre jusqu'à ce que... que
UN JEUNE HOMME
Que ? Combien d'années faut-il attendre avant
qu'un fait récent ne se dessèche comme le tabac , ne se mellific comme une figue ?
PREMIER HOMME DE LETTRES
Il n'y a point de règles explicites.
DEUXIÈME HOMME DE LETTRES
Cent ans, plus minus.
PREMIER HOMME DE LETTRES
Ah ! c'est peu !
TROISIÈME HOMME DE LETTRES
Mille ou deux mille ans !
QUATRIÈME HOMME DE LETTRES
Quant à moi , il me semble que la nouveauté du sujet n'y fait rien -, c'est dommage seulement qu'il ne soit point polonais , national. Notre nation se distingue par un caractère simple et hospitalier : elle n'aime pas les scènes terribles, violentes-, que l'on chante les rustiques amours des villageois, les troupeaux , les
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ombrages, à la bonne heure !... Nous autres Slaves, nous aimons les idylles BU.
PREMIER HOMME DE LETTRES
J'espère qu'il ne vous passera pas par l'idée d'écrire en vers que l'on a mangé des harengs salés. Je dis, moi, que la poésie ne saurait se passer d'une certaine élégance ; et il ne peut y avoir d'élégance où il n'y a pas de cour. Une cour ! c'est l'arbitre suprême du goût, de la gloire et de la beauté. Hélas ! la Pologne est en danger ! Il n'y a point de cour à Varsovie !