‹ Œuvres de Adam MickiewiczChapitre 53 sur 105 · MONSIEUR LE SÉNATEUR · texte numérisé non relu

MONSIEUR LE SÉNATEUR

Wilna.— Salon d'audience. Adroite, une porte conduisant à la salle de la commission d'enquête, où l'on mène les détenus. On y voit d'énormes tas de paperasses. Au fond, les appartements du sénateur, où l'on fait de la musique. Le repas du soir vient de finir. Un secrétaire, assis à la fenêtre, parcourt des papiers. Un peu plus loin, à gauche, une petite table de whist. Joueurs. NovosillzofT prend son café; à ses côtés le chambellan Baïkow; Pélican, le recteur de l'université; Bécu, son médecin. A la porte, une sentiuelle et quelques laquais immobiles37.

LE SÉNATEUR

(Au chambellan.) Diable/ quelle corvée*] Cependant la soirée s'avance. La princesse nous a faussé compagnie et ne viendra pas aujourd'hui. Du reste , en fait de dames, elles sont toutes vieilles et stupides. Figurez-vous qu'elles parlaient d'affaires en mangeant la soupe! Je jure de ne plus avoir

De ces républicains femelles à ma table, Avec leur franc parler et leur ton détestable!

Figurez-vous! je leur parle modes, casino - et sans cesse elles reviennent telle à aon père, telle autre à ses enfants : « Il est trop âgé, il est trop jeune, monsieur le sénateur ! il ne peut supporter la prison , monsieur le sénateur! il demande un confesseur,

* On se rappelle que nous imprimons en lettres italiques les macaronismes français que le dandy russe mêlait sans cesse à son parler habituel.

monsieur le sénateur! il veut voir sa femme, il »

que saisie! Beau sujet d'entretien à un dîner, un gala l II y a de quoi devenir fou ! Je veux terminer celle affaire et fuir loin de Wilna, vers ma bien-aimée Varsovie! Monseigneur* m'a écrit de revenir bientôt; il s'ennuie en mon absence , et moi je n'en puis plus avec cette canaille.

LE MÉDECIN88, en s'approchant.

Je disais justement à Son Excellence que l'instruction est à peine entamée , et l'affaire en est précisément au point où se trouve le patient après la visite et ïanagnose du docteur. Une foule d'étudiants est sous les clefs : après tant de recherches, pas une preuve palpable! nous n'avons pas encore sondé la. profondeur de la plaie. Qu'a-t-on découvert?

Des chansons. Des chansons! ce sont des vers légers; Ce sont y on peut le dire , accidents passagers*9 f

mais la trame du complot est encore inconnue , et...

LE SÉNATEUR, choqué.

Inconnue! Je vois que vous n'y voyez goutte: après dîner ; c'est cela!... Donc, signordottore, addio, buona nolte. Merci pour la harangue... Inconnue! j'ai fait l'enquête moi-môme, et la trame serait inconnue ! Et vous osez, docteur, le dire devant moi? Qui donc a vu chez nous des preuves plus convaincantes? (il montre j des papiers.) Aveux volontaires , dépositions et témoignages, tout y est, et tout ce sacrilège complot y est développé avec non moins de lucidité qu'une otdon-

• Le grand-duc Constantin, frère du tzar.

nance du sénat 60 Inconnue!... Pour tant de Ira-

casseries, Yoilà ma récompense !

LE MÉDECIN

Excellence, excusez : mes doutes ne portent point sur l'existence du complot. Je disais justement que...

UN LAQUAIS

Le commis du marchand Kanissyn est en bas , et il rappelle une note qu'il avait eu l'honneur de remettre à votre seigneurie.

LE SÉNATEUR

Une note? qu'est-ce?... Quelle note, l'ami?... de qui?

LE LAQUAIS

Du marchand Kanissyn , que vous avez fait appeler....

Va-t'en , fils de chien 61 ! lu vois que l'on est occupé.

LE MÉDECIN

0 l'imbécile! venir à présent!... Tu le vois pourtant, monsieur le sénateur prend son café.

LE SECRÉTAIRE , en se levant de table.

Il dit que s'il n'est pas soldé, il vous intentera un procès.

LE SÉNATEUR

Écrivez-lui poliment d'attendre, (il rélléchit.) propos ce Kanissyn faites mettre son fils en prison. Qu'on l'interroge... C'est un fin pierrot, celuilà!

LE SECRÉTAIRE

Ce n'est qu'un enfant.

m LES aïeux.

LE SÉNATEUR

Ils sont tous enfants ! mais regarde-les dans l'àme ci ! Éteignons l'incendie tandis qu'il n'est qu'une étincelle.

LE SECRETAIRE

Le fils de ce Kanissyn est à Moscou.

A Moscou!... yoyez-vous cela! C'est un émissaire des clubs. Docteur, il est temps d'y remédier, grand temps.

LE SECRÉTAIRE

Il esl, je crois, au service, dans les cadets.

LE SÉNATEUR

Dans les cadets? y oyez-vous! il met la révolte

dans l'armée.

LE SECRÉTAIRE

Il est parti de Wilna en bas âge.

LE SÉNATEUR

Oh! cet incendiaire! il a ici des correspondants. (A son secrétaire.) C en* est pas ton affaire, entends-lu!... Holà ! l'ofiicier de service ! Qu'on l'amène dans les vingt-quatre heures! qu'on lance un kibitka et qu'on saisisse les papiers! Du reste, le pére n'a rien à craindre de notre part si le fils avoue spontanément son attentat.

LE MÉDECIN

C'est comme j'avais Thonncur de lo dire à Voire Excellence : il y a la des hommes de tout Age et de toute-condition : c'est le plus dangereux symptôme de la conjuration, et tout est mis en œuvre par un ressort secret

I4£ SÉNATEUR , offensé.

Secret?

LE MÉDECIN , saluant.

Je voulais dire secret pour tous, et découvert grâce à la pénétration de Votre Excellence.

(Le sénateur détourne les yeux.)

(A part.) C'est un diable d'homme! Quand il commence une fois, je ne sais comment m'y prendre... J'ai tant de choses essentielles à lui dire... Il ne veut rien entendre.

PÉLICAN 05 , au sénateur.

Qu'avez-vous ordonné à l'égard de Rollison?

LE SÉNATEUR

Quel Rollison ?

PÉLICAN

Celui que l'on a dû battre un peu pour lui faire avouer quelque chose.

LE SÉNATEUR

Eh bien?

PÉLICAN

Il est tombé malade.

LE SÉNATEUR

Combien de coups a-t-il reçus ?

PÉLICAN

J'assistais , il est vrai , à l'opération ; mais on ne comptait pas, M. Bolwinko Y interrogeait.

BAÏKOW.

M. Botwinko64! Ha, ha! une fois en train, il n'y va pas de main morte ! Je réponds qu'il l'a soigné comme il faut. Parions qu ii lui a fait adminis trer au moins trois cents

m . LES AÏEUX.

LE SÉNATEUR, étonné.

Trois cents coups, et vivant ! trois cents coups, le coquin! Trois cents coups sans mourir /... Quel dos de jacobin ! Je croyais que chez nous la vertu cutanée Surpasse tout ! — Ce traître a la peau mieux tannée. Je n'y conçois plus rien ! Ha, ha! mon cher ami!

(Au joueur de wisht, qui attend son partner.)

Décidément les Polonais nous souffleront le commerce des cuirs de Russie.

Un honnête soldat en serait mort dix fois! Le rebelle!

(Près de la table.) Monsieur, j'ai votre homme de bois, un garçon tout de chêne. Botwinko lui a donné luimême trois cents coups de bâton \ et figurez-vous : il respire! (A Pélican.) N'a-t-il rien avoué?

PÉLICAN

Presque rien Il n'a desserré les dents que pour

crier qu'il ne veut pas accuser des amis innocents. Mais ces quelques mots en disent beaucoup : on voit qu'il a des amis parmi ces étudiants.

LE SÉNATEUR

C'est juste. Quel entêtement!

LE MÉDECIN

Je disais tout à l'heure à Votre Excellence que l'on tourne la tête à ces jeunes gens en leur apprenant je ne sais quelles folies : l'histoire ancienne par exemple. A quoi bon! N'est-il pas clair que c'esl ce qui leur fait perdre l'esprit ?

LE SÉNATEUR , gaîment.

Fous n'aimez pas l'histoire ! Eh bien ! un satirique Jurait dit : « Fous craignez d'être un homme historique. »

Comment donc ! il faut enseigner l'histoire! que la jeunesse apprenne ce que faisaient les rois , les premiers ministres , les premières.....

LE SÉNATEUR

C'est juste.

LE MÉDECIN , joyeux.

Je disais donc, monseigneur, voyez-vous, qu'il y a une manière d'expliquer l'histoire aux jeunes gens. Mais pourquoi leur parler sans cesse de républiques, d'Athéniens, de Spartiates, de Romains6*? (

PÉLICAN, à l'un de ses compagnons.

Voyez, voyez comme ce vit flatteur le caresse! Il

cherche à capter sa bienveillance mais par quels

subterfuges ! (Il s'approche du médecin.) Mais , monsieur , est-ce bien le moment d'en parler ? Considérez que vous pouvez importuner le sénateur.

UN LAQUAIS, au sénateur.

Monsieur permet-il de laisser entrer ces dames...

ces femmes que monsieur sait qui viennent

tous les jours en voiture. L'une est aveugle, et l'autre

LE SÉNATEUR

Aveugle! Qui est-elle?

LE LAQUAIS

Mme Rollison.

PÉLICAN

C'est la mère de ce polisson.

LE LAQUAIS

Elles viennent tous les jours.

LE SÉNATEUR

Il faut les congédier

LE MÉDECIN

Et que cela finisse!

LE LAQUAIS

C'est ce que nous voulions faire ; mais elle s'est assise devant le seuil en pleurnichant. Nous avons voulu la mener en prison : mais il est difficile de faire avancer une femme aveugle : le peuple s'est ameuté, et Ton a rossé le soldat. Dois-je la laisser entrer?

LE SÉNATEUR

Bah ! lu ne sais pas t'y prendre. Qu'elle entre, mais seulement jusqu'au tournant de l'escalier... Tu comprends Et puis qu elle redescende jusqu'en

bas ainsi (s'accompagnantdu geste.) rudement, afin

qu'elle ne nous importune plus de ses visites.

(Un autre laquais remet uno lettre à Baïkov.) Eh bien ! qu'attends-tu donc?

BAÏKOW.

Elle porte une lettre.

(Il passe la lettre aux mains du sénateur.)

LE SÉNATEUR

On la protégerait !

BAÏKOW.

La princesse peut-être "6 !

LE SÉNATEUR, lisant.

La princesse? En effet! Que me veut-elle?

Elle me la met sur les bras... Avec quelle chaleur!... Ouvrez-lui la porte.

(Deux dames entrent avec Pabbé Pierre.)

LES MARTYRS. 131 PÉLICAN , à Baïkow.

C'est la vieille... mère de ce fripon.

LE SÉNATEUR, poliment.

Laquelle de vous deux est mame RoHison ? MADAME ROLLISON, en pleurant.

C'est moi... mon fils!... Ahl seigneur!

LE SÉNATEUR

Un instant, s'il vous plaît. Vous avez une lettre, madame; mais pourquoi nous amener tant de monde?

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