‹ Œuvres de Alex. Dumas, 7Chapitre 179 sur 212 · NU · texte numérisé non relu

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— Aussi vous aviez tort de vous commettre avec ce manant ; et pourquoi ? pour un vil intérêt.

— C'est pour l'honneur que je combattrai maintenant.

— S'il s'était, agi d'une maîtresse , passe , vous auriez pu, à la rigueur, tirer l'épée contre de pareilles gens , mais pour un logement...

— L'hôtel de Nesle esl un logement de prince.

— D'accord , mais pour un logement de prince s'exposer à un châtiment de goujat !

— Oit ! une idée , Marmagne , dit *le prévôt poussé à bout. Parbleu ! vous m'êtes si dévoué que je veux, à mon tour, vous rendre un service d'ami , et je suis ravi d'en avoir justement l'occasion. Comme noble et comme secrétaire du roi , vous êtes vraiment bien mal situé rue de la Huchelte , cher vicomte. Or , j'avais dernièrement demandé pour un ami à la duchesse d Élampes , qui n'a rien à me refuser , vous le savez , un logement dans un des hôtels du roi , au choix de cet ami. J'avais, et non sans peine, obtenu la chose, mais il se trouve que mou protégé est pour affaires impérieusement appelé en Espagne. J'ai donc à ma disposition les lettres du roi qui donnent ce droit de logis. Je ne puis en user pour moi; en voulez-vous? Jeserai heureux de reconnaître ainsi vos bons services cl votre franche amitié.

— Cher d'Estourville, quel service vous me rendez là ! Il est vrai que je suis bien mal logé cl que vingt fois je m'en suis plaint au roi.

— J'y mets une condition.

— Laquelle ?

— C'est que , puisque le choix vous appartient entre les hôtels royaux , vous choisirez...

— Achevez, j'ailends.

— L'hôtel de Nesle.

— Ah ! ah ! c'étaii un piège.

— Pas du tout, et, en preuve, voici le brevet dûment signé de Sa Majesté , avec les blancs nécessaires pour les noms d u postulant et la désignation de l'hôtel. Or, j'écris l'hôtel du Grand-Nesle et je vous laisse libre d'écrire les noms que vous voudrez.

— Mais ce damné Benvenulo ?

— N'est pas te moins du monde sur ses gardes , rassuré qu'il est par un traité signé entre nous. Celui qui voudra entrer trouvera les portes ouvertes , cl s'il entre un dimanche , il trouvera les salles vides. D'ailleurs, il ne s'agit pas de chasser Benvenuto , mais de partager avec lui le Grand-Nesle , qui est assez grand pour contenir trois ou quatre familles.

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Benvenulo entendra raison. Eh bien ! que faites-vous?

— J'écris mes noms et tilresau bout du brevet. Vous voyez ?

— Prenez garde pourtant , car le Benvenulo est peut-ôtre plus redoutable que vous ne croyez.

— Bon ! je vais retenir mes deux spadassins et nous le surprendrons un dimanche.

— Quoi ! vous commettre avec un manant pour un vil intérêt?

— Un vainqueur a toujours raison , et puis je venge un ami.

— Alors , bonne chance ; je vous ai averti , Marmagne.

— Merci deux fois alors : une fois du cadeau et une fois de l'avis. »

Et Marmagne , enchanté , mit son brevet dans sa poche et partit en toute hâte pour retenir les deux spadassins.

< C'est bien , dit en se frottant les mains et en le suivant des yeux messirc d'Eslourville. Va , vicomte, et de deux choses l une , ou lu me vengeras de la victoire de Benvenulo ou Benvenulo me vengera de les sarcasmes ; dans tous les cas la chance est pour moi. Je fais ennemis mes ennemis ; qu'ils se battent , qu'ils se tuent, j'applaudirai à tous les coups, car tous les coups me feront plaisir. »

Tandis que la haine du prévôt menace les habitants duGrand-NesIe, traversons la Seine cl voyons un peu dans quelles dispositions ceux-ci en attendent les eiïels. Benvenulo , dans la confiance et la tranquillité de la force , s'était remis paisiblement , comme nous l'avons dit , à l'œuvre , sans se douter ni' se soucier de la rancune de messirc d'Eslourville. Voici quel était l'emploi de ses journées : il se levait avec le jour, se rendait à une petite chambre solitaire qu'il avail découverte dans le jardin, au-dessus delà fonderie, el dont une fenêtre donnait obliquement sur le parterre du Pelil-Nesle. Là, il modelait une petite stalue d'Hébé. Après le diner, c'est-àdire à une heure après midi , il faisait un tour à l'alelier , où il exécutait son Jupiter ; le soir , pour se délasser, il faisait une partie de paume ou un tour de promenade. Voici maintenant quel était l'emploi de la journée de Catherine : elle tournait , cousait , vivait, chantait, se trouvail bien plus à l'aise au Grand-Neslc qu'à l'hôtel du cardinal de Ferrare. Pour Ascanio, à qui sa blessure ne permettait pas encore de se remettre à l'ouvrage , malgré l'activité de son esprit , il ue s'ennuyait pas t il révail.

Si maintenant, profilant du privilège usurpé par les voleurs de passer par-dessus les murs , nont entrons dans le Petit -Nesle, voici ce que nous y voyont. D'abord dans sa chambre Colombe rêveuse comme Ascanio , qu'on nous permette pour le moment de nous en tenir là. Tout ce que nous pouvons dire, c'est que les rêves d'Ascanio sont couleur de rose et ceux de la pauvre Colombe sombres comme la nui. El puis voici dame Perrine qui sort pour aller à b provision, et il nous faut, si vous voulez bien, b suivre un instant.

Depuis bien longtemps , ce nous semble , dûu avons perdu de vue la bonne dame.; il faul dire an» que la bravoure n'élant pas précisément sa Tenu dominante, elle s'était, au milieu des périlleutei rencontres que nous avons narrées , volontairement effacée el lenue dans l'ombre ; mais la paix recommençant à fleurir , les roses de ses joues avaient refleuri en même temps , el comme Benvenulo «ait repris son oeuvre d'artiste , elle avail paisiblement repris, elle, sa joyeuse humeur , son bavardage, sa curiosité de commère , en un mol l'exercice i toutes les qualités domestiques.

Dame Perrine allant donc à la provision était obligée de traverser la cour commune aux deux propriétés , car la porte nouvelle du Pelil-Nesle n'était pa percée encore. Or, et par le plus grand hasard du monde , il se trouva que Buberla , la vieille servaate de Benvenulo , sortait précisément à la même annule pour aller chercher le diner de son nialire.Ce deux estimables personnes étaient bien trop digne* l'une de l'autre pour entrer dans les inimitiés de leurs patrons. Elles firent donc route ensemble avec le plus touchant accord, cl comme le chemin eri moins long de moitié quand on cause , elles causèrent.

Buberla commença par s'informer auprè» k dame Perrine du prix des denrées et du nom fc marchands du quartier , puis elles passèrent à <fe sujets de conversation plus intimes el plus intere*sant8.

« Voire maître est donc un bien terrible homme" demanda dame Perrine.

— Lui ! quand vous ne l'offensez pas , il esldoui comme un Jésus; pourtant, dame ! quand on ne fait pas ce qu'il désire , je dois convenir qu'il n'etf p» facile ; il aime beaucoup , mais beaucoup, à cequ'ûn fasse ce qu'il veut. C'est sa manie , el du moment qu'il s'csl mis quelque chose dans la tète , les cmi?

cent mille diables de l'enfer ne le lui ôtcraienl pas ; d'ailleurs on le mène comme un enfant si on fait semblant de lui obéir , et il est même très-agréable de paroles. Il faut l'entendre me dire : < Dame Rubcrla (il m'appelle Ruberla , dans sa prononciation étrangère , quoique de mon vrai nom je m'appelle Ruperte, pour vous servir), dame Rubcrta , voilà un excellent gigot rôti à point ; dame Rubcrta , vos fèves sont assaisonnées d'une triomphante façon ; dame Ruberta , je vous regarde comme la reine des gouvernantes ; > et tout cela avec tant d'amenilé que j'en suis pénétrée.

— A la bonne heure! Mais il tue les gens , I ce qu'on dit.

— Oh ! oui , quand on le contrarie , il tue trèsbien. C'est un usage de son pays ; mais ce n'est jamais que lorsqu'on l'attaque, et uniquement pour se défendre. Du reste, il est irès-gai et très-avenant.

—Je ne l'ai jamais vu, moi. lia des cheveux rouges, n'csl-il pas vrai ?

— Non pas , vraiment. Il lésa noirs comme vous et moi , c'est-à-dire comme je les avais. Ah ! vous ne l'avez jamais vu? Eh bien , venez m'emprunter quelque chose sans faire semblant de rien, et je vous le montrerai. C'est un bel homme cl qui ferait un superbe archer.

— A propos de bel homme , et ce gentil cavalier , comment va-t-il aujourd'hui? Vous savez, notre blessé , ce jeune apprenti de bonne mine qui a reçu un si terrible coup pour sauver la vie à monsieur le prévôt?

— Ascanio? Vous le connaissez donc , lui ?

— Si je le connais! Il a promis à ma maîtresse Colombe et à moi de nous faire voir de ses bijoux. Rappelez-le-lui, s'il vous plaît , ma chère dame. Mais tout cela ne me donne pas de ses nouvelles , et Colombe sera si contente de savoir que le sauveur de son père est hors de danger.

— Oh ! vous pouvez lui dire qu'il va très-bien. Il s'est môme levé tout à l'heure. Seulement , le chirurgien lui a défendu de sortir de sa chambre , el cependant cela lui ferait grand bien , de prendre on peu l'air. Mais par ce soleil ardent c'est impossible. Votre jardin du Crand-Nesle est un véritable désert. Pas un coin d'ombre ; des orties cl des ronces pour tous légumes , el quatre ou cinq arbres sans feuilles pour loule verdure. C'est vaste , mais de bien peu d'agrément pour la promenade. Noire maître s'en console avec le jeu de paume ; mais mon pauvre

Ascanio n'est guère en état de renvoyer une balle et doit s'ennuyer à périr. Il est si vif, ce cher garçon. J'en parle comme ça parce que c'est mon favori , vu qu'il est toujours poli avec les geus d'âge. Ce n'est pas comme cet ours de Pagolo ou celte étourdie de Catherine.

— El vous dites donc que co pauvre jeune homme...

— Doit se manger l'àme d'être cloué des journées entières dans sa chambre sur un fauteuil.

— Mais, mon Dieu , reprit la charitable dame Perrine, dites-lui donc , à ce pauvre jeune homme , de venir au Pelit-Neslc , où il y a de si beaux ombrages. Je lui ouvrirai bien volontiers la porte, moi, quoique messirc le prévôt l'ail expressément défendu. Mais, bah ! pour faire du bien à son sauveur, c'est verlu que de lui désobéir ; el puis vous parlez d'ennui ? c'est nous qui en desséchons. Le gentil apprenti nous distraira , il nous dira des histoires de son pays d'Italie , il uous montrera des colliers et des bracelets , il jasera avec Colombe. Les jeunes gens, ça aime a se voir , à bavarder ensemble, et ça périt dans la solitude. Ainsi , c'est convenu , diteslui , à voire Benjamin, qu'il est libre de venir se promener tant qu'il voudra, pourvu qu'il vienne seul, ou, bien enlendu, avec vous, dame Ruperte, qui lui donnerez le bras. Frappez quatre coups, les trois premiers doucement et le dernier plus forl ; je saurai ce que cela signifie , et je viendrai vous ouvrir.

— Merci pour Ascanio et pour moi ; je ne manquerai pas de lui faire part de votre offre complaisante, et il ne manquera pas d'en profiler.

— Allons , je m'en réjouis, dame Ruperte.

— Au revoir , dame Perrine ! Ravie d'avoir fait connaissance avec une aussi aimable personne.

— Je vous en offre autant, dame Ruperte. » Les deux commères se firent une profonde révérence el se séparèrent enchantées l'une de l'autre.

Les jardins du séjour de Ncsle étaient en effet, comme elle l'avait dit , arides el brûlés comme une bruyère d'un côlé , frais el ombreux comme une forêt de l'autre. L'avarice du prévôt avait laissé inculte le jardin du Crand-Nesle , qui eût trop coûté à entretenir , et il n'était pas assez sûr de ses litres de propriétaire pour renouveler, au profit de son successeur peut-être, les arbres qu'il s'élail liàtéde couper à son entrée en jouissance. La présence de sa fille au Pelit-Nesle l'avail engagé à y laisser les ombrages el les bosquets, seule récréation qui dût

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rester a la pauvre enfant. Raimbaut et ses deux aides suffisaient à entretenir et même a embellir le jardin de Colombe.

Il était fort bien planté et divisé. Au fond le potager, royaume de dame Perrine ; puis , le long des murs du Grand Nesle, le parterre où Colombe cultivait des fleurs et que dame Perrine nommait l'allée du Malin , parce que les rayons du soleil levant y donnaient, et que c'était au soleil levant d'ordinaire que Colombe arrosait ses marguerites cl ses roses. Notons en passant que de la chambre située audessus de la fonderie , dans le Grand-Neslc, on pouvait sans être vu ne pas perdre un seul mouvement de la jolie jardinière. Il y avail encore , toujours suivant les divisions géographiques de dame Perrine , l'allée du Midi, terminée par un bosquet où Colombe aimait à aller lire ou broder pendant la chaleur du jour. A l'autre extrémité du jardin, l'allée du Soir , plantée d'une triple rangée de tilleuls qui y entretenaient une fraîcheur charmante, cl choisie par Colombe pour ses promenades d'après souper.

C'était celle allée que la bonne dame Perrine avait jugée très-propre à favoriser le rétablissement et à hâter la convalescence d'Ascanio blessé. Néanmoins elle s'élait bien gardée d'instruire Colombe de ses intentions charitables. Celle-ci , trop docile aux ordres de son père, eût peut-être refusé de prêter les mains à la désobéissance de sa gouvernante. El que penserait alors dame Ruperie de l'autorité et du crédit de sa voisine? Non, puisqu'elle s'élait avancée, peut-être un peu à la légère, il fallait aller jusqu'au bout. Et la bonne dame était vraiment bien excusable quand on pense qu'elle n'avait depuis le malin jusqu'au soir que Colombe à qui elle pûl adresser la parole ; encore le (dus souvent Colombe, absorbée dans ses réflexions , ne lui répondait pas.

On comprend quels furent les transports d'Ascanio quand il apprit que son paradis lui clail ouvert, cl de quelles bénédictions il combla Ruperte. Il voulut sur-le-champ profiter de son bonheur, et Ruperte cul toutes les peines du monde a lui persuader qu'il devait au moins attendre jusqu'au soir. Tout lui disait, d'ailleurs, de croire que Colombe avait autorisé l'offre de dame Perrine, et celle pensée le rendait fou de joie. Aussi , avec quelle impatience , mêlée je ne sais de quel effroi , il compta les heures trop Icnles ! Enlin , enfin , cinq heures sonnèrent. Les ouvriers partirent; Benvenulo était dc-

| puis midi hors de l'atelier ; on croyait qu'il était allé au Louvre.

Alors Ruperte dit solennellement à l'apprenti, qui la regardait comme elle ne s'était pas va regarder depuis longtemps :

t Et maintenant que l'heure est sonnée , snitezmoi, jeune homme. »

El traversant la cour avec Ascanio, elle atla frapper quatre coups à la porte du Petit-Nesle.

< Ne rapportez rien de ceci au maître , ma bonne Ruperie, > dit Ascanio, qui savait Cellini assez railleur et fort peu croyant à l'endroit de l'amour, et qui ne voulait pas voir profaner par des quolibets a chaste passion.

Ruperie allait s'informer du motif d'une discrétion qui lui coûtait toujours, quand la porte s'ouvrit et dame Perrine parut.

< Entrez, beau jouvenceau , dit-elle. Gommer; vous trouvez-vous? La pâleur lui sied , voyez donc, c'est un plaisir. Venez aussi , dame Ruperte; prenei l'allée à gauche , jeune homme. Colombe va d«cendre au jardin , c'est l'heure de sa promenade , et tachez que je ne sois pas trop grondée pour vtx> avoir introduit ici.

— Comment 1 s'écria Ascanio, M,le Colombe m sait donc pas... ?

— Ah ! bien oui ! Est-ce qu'elle aurait consenti à désobéir à son père? Je l'ai élevée dans des priacipes. J'ai désobéi pour deux, moi. Ma foi, tant pi«; on ne peut pas toujours vivre comme des reclusa non plus. Raimbaut ne verra rien , ou s'il voit , j'« les moyens de le faire taire, et, au pis, j'ai tenu lèw plus d'une fois à messirc le prévôt, du ! >

Sur le compte de son maître, dame Perrine était fort verbeuse , mais Ruperte la suivit seule dan* confidences. Ascanio élail debout et n'écoutait qur les bullemcnlsdeson cœur.

Pourtant il entcndii ces mots que dame Perriw lui jetait en s'éloiguanl :

< Voici l'allée où Colombe se promène tous la soirs et où elle va venir sans doute. Vous voyez que le soleil ne vous y atteindra pas , mon gentil mlade. »

Ascanio fil un signe de remerctment, et s'avait de quelques pas , pour retomber dans ses revend et dans les molles pensées d'une attente pleine d'anxiété el d'impatience.

Cependant il entendit encore ces paroles que dame Perrine disait en passant à dame Ruperte :

i Voici le banc favori de Colombe. >

El laissant le* deux commères continuer leur promenade et leur causerie , il s'assit doucement sans rien dire sur ce banc sacré.

Que voulait-il? où tendait-il? Il l'ignorait luimême. Il cherchait Colombe parce qu'elle élaîl jeune et belle et qu'il était jeune et beau. De pensée ambitieuse , il n'en concevait pas. Se rapprocher d'elle, c'était la seule idée qu'il eût dans la léte ; le reste, à la grâce de Dieu ; ou plutôt il ne prévoyait pas de si loin. Il n'y a pas de demain en amour.

Colombe, de son côté, avait plus d'une fois songé malgré elle au jeune étranger qui lui était apparu dans sa solitude comme Gabriel a Marie. Le revoir avait été dès le premier jour le secret désir de celte enfant jusque-là sans désir. Mais, livrée par un père imprévoyant à la tutelle de sa propre sagesse, elle était trop généreuse pour ne pas exercer sur ellemême celle sévérité dont les âmes nobles ne se croient dispensées que lorsqu'on enchaîne leur libre arbitre. Elle écartait donc courageusement sa pensée d'Ascanio, mais cette pensée obstinée franchissait le triple rempart élevé par Colombe autour de son cœur plus aisément qu'Ascanio lui-même n'avait franchi les murailles du Grand-Nesle. Aussi les trois ou quatre jours qui venaient de s'écouler, Colombe les avait-elle passés dans des alternatives élranges : c'était la crainte de ne pas revoir Ascanio , c'était l'effroi de se retrouver en face de lui. Sa seule consolation , c'était de rêver pendant son travail ou ses promenades. La journée elle s'enfermait, au grand désespoir de dame Perrine, réduite dès lors à un monologue éternel dans l'anime de sa pensée. Et puis dès que la grande chaleur du jour était passée, elle venait dans cette fraîche et sombre allée baptisée par dame Perfinc du nom poétique d'allée du Soir ; et là, assise sur le banc où s'élait assis Ascanio, elle laissait tomber la nuit, se lever les étoiles, écoutant et répondant à ses propres pensées , jusqu'à ce que dame Perrine vint la prévenir qu'il était temps de se retirer.

Aussi , à l'heure habituelle , le jeune homme vit tout à coup apparaître, au détour de l'allée dans laquelle il était assis, Colombe, un livre à la main. Elle lisait la Vie des Saints, dangereux roman de foi et d'amour, qui prépare pcul-élrcaux cruelles souffrances de la vie, mais non, à coup sur, aux froides réalités du monde. Colombe ne vit pas d'abord Ascanio, mais en apercevant une femme étrangère

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auprès de dame Perrine, elle fit un mouvemeni de surprise. En ce moment décisif, dame Perrine, comme un général déterminé, se jela hardiment au cœur de la question.

c Chère Colombe, dit-elle, je vous sais si bonne que je n'ai pas cru avoir besoin de votre autorisalion pour permettre de venir prendre l'air, sous ces ombrages, à un pauvre blessé qui a élé frappé pour voire père. Vous savez qu'il n'y a pas d'ombre au Grand-Nesle, et le chirurgien ne répondait de la vie de ce jeune homme que s'il pouvait rc promener une . heure tous les jours. >

Pendant qu'elle débitait ce pieux mais gros mensonge, Colombe avait de loin jelé les yeux sur Ascanio, et une vive rougeur avait subitement coloré ses joues. Pour l'apprenti, en présence de Colombe qui s'avançait, il n'avait trouvé la force que de se lever.

« Ce n'est pas mon autorisation , dame Perrine , qui était nécessaire, dit enfin la jeune fille, c'était celle de mon père. »

En disant cela avec tristesse , mais avec fermeté , Colombe était arrivée jusqu'au banc de pierre où était assis Ascanio. Celui-ci l'entendit, et joignant les mains :

c Pardon, madame, dit-il, je croyais... j'espérais... que votre bonne grâce avait ratifié l'offre obligeante de dame Perrine ; mais du moment qu'il n'en est pas ainsi, conlinua-t-il avec une douceur mêlée de fierté, je vous supplie d'excuser ma hardiesse involontaire, cl je me relire.

— Mais ce n'csl pas moi, reprit vivement Colombe émue. Je ne suis pas ma dresse . Heslez pour aujourd'hui du moins, quand même la défense de mon père s'étendrait à celui qui l'a sauvé ; restez, monsieur, ne fût-ce que pour accepter mes remcrelments.

— Oh! madame, murmura Ascanio, c'est moi qui vous remercie du fond de mou cœur. Mais en reslanl ne vais- je pas troubler voire promenade? D'ailleurs la place que j'ai prise est mal choisie.

— Nullement, i reprit Colombe en s'asscyanl machinalement cl sans y faire attention, tant elle était troublée , à l'autre extrémité du banc de pierre.

En ce moment dame Perrine, qui était là debout et n'avail pas bougé depuis la mortifiante semonce de Colombe, embarrassée à la fin de son altitude immobile cl du silence de sa jeune maîtresse , prit le bras de dame Rupcrte, cl s'éloigna doucement.

Les deux jeunes gens restèrent seuls.

Colombe, qui avait le» yeux fixé* sur son livre , ne s'aperçut pas d'abord du départ de sa gouvernante , et pourtant elle ne lisait pas , car elle avait un nuage devant les yeux. Elle était encore exaltée, étourdie. Tout ce qu'elle pouvait faire comme d'instinct, c'était de dissimuler son agitation et de comprimer les battements précipités de son cœur. Ascanio, lui aussi, était éperdu, et avait éprouvé une douleur si vive en voyant que Colombe voulait le renvoyer, puis une joie si folle quand il avait cru s'apercevoir du trouble de sa bien aimée, que toutes ces subites émotions, dans l'étal de faiblesse où il se trouvait, l'avaient à la fois transporté et anéanti. Il était comme évanoui, et pourtant ses pensées couraient et se succédaient avec une puissance et une rapidité singulières, t Elle me méprise! elle m'aime! » se disait-il tour à tour. Il regardait Colombe, muette et immobile, et des larmes roulaicni, sans qu'il les sentit, sur ses joues. Cependant, au-dessus de leurs têtes, un oiseau ebautait dans les brandies. Le vent agitait à peine les feuilles. À l'église des Au-

ASCANÎO.

— Et vos parents qui pleureraient à leur lotir'

continua Colombe, avide à son insu de pénétm dans le passé de celte vie dont elle sentait confusément que tout l'avenir serait a elle.

— Je suis sans mère et sans père, el nul ne m pleurerait, si ce n'est mon maître Benvenulo.

— Pauvre orphelin !

— Oui , bien orphelin , allez I Mon père ne m'i jamais aimé , et j'ai perdu ma mère à dix ans , quand j'allais comprendre son amour et le lui rendre. Mon père !... Mais de quoi vais-je vous parler, et qu'ence que cela vous fait mon père et ma mère , à vont'

— Ob ! si. Continuez, Ascanio.

— Saints du ciel ! vous vous rappelez mon nom'

— Continuez, continuez, murmura Colombe n cachant à son tour la rougeur de son front dans M deux mains.

— Mon père donc était orfèvre , el ma bontn mère était elle-même la fille d'un orfèvre de Florence appelé Raphaël del Moro, d'une noble famille italienne; car en Italie, dans nos républiques. U

guslins, VAngelut du soir tintait doucement dans i travail ne déshonore pas, el vous verriez plus d'an

Pair paisible. Jamais soirée de juillei ne fut plus calme cl plus silencieuse. C'était un de ces moments solennels où l'âme entre dans une nouvelle sphère, qui renferment vingt ans dans une minute et dont on se souvient toute la vie. Ces deux beaux enfants, si bien faits l'un pour l'autre et qui s'appartenaient si bien d'avance, n'avaient qu'a étendre leurs mains pour les unir, el il semblait qu'il y eût entre eux un abîme.

Au bout de quelques instants Colombe releva la tôle :

« Vous pleurez? s'écria-l-elle avec un élan plus fort que sa volonté.

— Je ne pleure pas, i répondit Ascanio en se

ancien et illustre nom sur l'enseigne d'une botiliqi*. Ainsi , mon maître Cellini , par exemple , est comme le roi de France , si ce n'est encore tage. Raphaël del Moro, qui était pauvre, maria u fdle Stcphana, malgré elle, à un confrère presque <J a même âge que lui, mais qui était riche. Hélas! nu mère et Benvenulo Cellini s'étaient aimés, mais tov< deux étaient sans fortune. Benvenulo courait k monde pour se faire un nom et gagner de l'or. Il était loin : il ne pul s'opposer à celle union. Gismoud Gaddi , c'élaii le nom de mon père, quoiqu'il n'ett jamais su qu'elle en aimait un autre, se mil, hélas' a haïr sa femme parce que sa femme ne l'aimait ps? C'était un homme violent et jaloux , mon père. Qo J

laissant touiber sur le banc ; mais portant les mains ' me pardonne si je l'accuse, mais la justice des es-

à sa figure, il les relira mouillées de larmes. « C'esi vrai, dil-il, je pleure.

— Pourquoi? Qu'avcz-vous ? Je vais appeler quelqu'un. Souffrez- vous?

— Je souffre d'une ppnsée.

— El laquelle?

— Je me dis qu'il eût peul-être mieux valu pour moi mourir l'autre jour.

— Mourir! Quel age avez-vous donc pour parler ainsi de mourir?

— Dix-neuf ans ; mais l'âge du malheur devrait être l'âge de la mon !

fanls a une mémoire implacable. Bien souvent nu mère chercha contre ses brutalités près de mon berceau un asile qu'il ne respectait pas toujours. Parfois il la frappait, pardonnez-lui , mon Dieu! iao<b qu'elle me tenait dans ses bras , cl à chaque cou;pour le moins sentir, ma mère me donnait ts baiser. Oh ! je me souviens à la fois, par un doubk retentissement démon cœur, des coups que recevait ma mère et des baisers qu'elle me donnait.

i Le Seigneur, qui est juste , atleignil mon pèr? dans ce qu'il avait de plus cher au monde, dans sa richesse. Plusieurs banqueroutes l'accablèrent couj.

sur coup. Il mourut de douleur parce qu'il n'avait plus d'argent , et ma mère , quelques jours après , mourut parce qu'elle croyait n'éire plus aimée.

< Je restai seul au monde. Les créanciers de mon père vinrent saisir tout ce qu'il laissait, et en furetant partout pour voir s'ils n'oubliaient rien, ils ne virent pas un petit enfant qui pleurait. Une ancienne servante qui m'aimait me nourrit deux jours par charité, mais la vieille femme vivait de charités elle-même, et n'avait pas trop de pin pour elle.

« Elle ne savait que faire de moi , quand un homme couvert de poussière entra dans la chambre, me prit dans ses bras, m'embrassa en pleurant, cl après avoir donné quelque argent à la bonne vieille, m'emmena avec lui. C'était Benvenulo Cellini , qui était venu de Rome à Florence exprès pour me chercher. Il m'aima , m'instruisit dans son art, me garda toujours auprès de lui, cl, je vous le dis, lui seul pleurerait ma mort. »

Colombe avaii écoulé , la léte baissée et le coeur serré , l'histoire de cet orphelin qui , pour l'isolement , était son histoire , et la vie de celle pauvre mère qui serait peut-être un jour sa vie ; car elle aussi elle devait épouser par contrainte un homme qui la haïrait parce qu'elle ne l'aimerait pas.

c Vous êtes injuste envers Dieu, dit-elle à Ascanio; quelqu'un du moins, votre bon maître, vous aime, et vous avez connu votre mère, vous ; je ne puis me souvenir des caresses de la mienne ; elle est morte en me donnant le jour. J'ai été élevée par une soeur de mon père , acariâtre et revôche , que j'ai pourtant bien pleurée quand je l'ai perdue , il y a deux ans, car, faute d'autre affection, ma tendresse s'était attachée à celle femme comme un lierre au rocher. Depuis deux ans j'habite cet hôlel avec dame Perrine , et malgré ma solilude , quoique mon père vienne m'y voir rarement , ces deux années ont été et seront le plus heureux temps de ma vie.

— Vous avez bien souiïert, c'est vrai, dit Ascanio, mais si le passé a été douloureux, pourquoi doutezvous de l'avenir? l e vôtre, hélas! esl magnifique. Vous êtes noble, vous êies riche, vous êies belle, et l'ombre de vos jeunes années ne fera que mieux ressortir l'éclat du reste de votre vie. •

Colombe secoua tristement la tête.

« Oh ! ma mère , ma mère , » murmurait-elle.

Lorsque , s'élevant par la pensée au-dessus du temps , on perd de vue ces mesquines nécessités du moment , dans ces éclairs qui illuminent et résu-

ALBXANDRB DOMAS. — TOMK VII.

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ment loute une vie , avenir et passé , l'âme a parfois de dangereux vertiges et de redoutables délires, et quand c'est de mille douleurs qu'on se souvient, quand ce sonl mille angoisses que l'on pressent , le cœur allendri a souvent des émotions terribles et de mortelles défaillances. Il faut être bien fort pour ne pas tomber quand le poids des destinées vous pèse tout eniier sur le cœur. Ces deux enfanls , qui avaient déjà tant souffert , qui étaient restés toujours seuls , n'avaient qu'à prononcer une parole peut-être pour faire un même avenir de ce double passé ; mais pour prononcer celte parole , l'une était trop sainte et l'autre trop respectueux.

Cependant , Ascanio regardait Colombe avec une tendresse infinie , et Colombe se laissait regarder avec une confiance divine ; ce fut les mains jointes et de l'accent dont il devait prier Dieu que l'apprenti dit à la jeune fille :

« Écoutez , Colombe , si vous souhaitez quelque chose, s'il y a sur vous quelque malheur, et qu'on puisse accomplir ce désir en donnant tout son sang, ei que , pour détourner ce malheur , il ne faille qu'une vie , dites un mol , Colombe , comme vous le diriez à un frère , et je serai bien heureux.

— Merci , merci , dit Colombe , sur une parole de moi , vous vous êtes déjà exposé généreusement, je le sais ; mais Dieu seul peut me sauver celle fois. »

Elle n'eut pas le temps d'en dire davantage , dame Ruperte et dame Perrine s'arrêtaient à ce moment devant eux.

Les deux commères avaient mis le temps à profit aussi bien que les deux amoureux, et s'étaient déjà liées d une amitié intime fondée sur une sympathie réciproque. Dame Perrine avait enseigné à dame Ruperte un remède contre les engelures , et dame Ruperle, de son côté , pour ne pas demeurer en reste , avaii indiqué à dame Perrine un secret pour conserver les prunes. On conçoit aisément que c'était désormais entre elles à la vie à la morl , el elles s'étaient bien promis de se revoir, coûle que coûte.

» Eh bien ! Colombe , dit dame Perrine en s'approchanl du banc , m'en voulez- vous toujours? Naurail-ce pas été une honte, voyons, de refuser l'entrée de la maison à celui sans l'aide duquel la maison n'aurait plus de maître ? Ne s agil-il pas de guérir ce jeune homme d'une blessure qu'il a reçue pour nous , enfin ? El voyez-vous , dame Ruperlc , s'il n'a pas déjà meilleure mine el s'il n'est pas moins pâle qu'en venant ici ?

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— C'est vrai , affirma dame Ru perte , il n'a jamais eu en bonne santé de plus vives couleurs.

— Réfléchissez , Colombe , continua Perrine , que ce serait un meurtre d'empêcher une convalescence si bien commencée. Allons, la fin sauve les moyens. Vous me laissez , n'est-ce pas , lui permettre de venir demain à la brune ? Pour vous-même ce sera une distraction , mon enfant ; distraction bien innocente , Dieu merci , puisque nous sommes là , dame Ruperle cl moi. En vérité , je vous déclare que vous avez besoin de distraction , Colombe. Et qui est-ce qui ira dire à messire le prévôt qu'on a un peu adouci la rigueur de ses ordres? D'ailleurs , avant sa défense , vous aviez autorisé Ascanio à venir vous montrer des bijoux , et il les a oubliés aujourd'hui , il faut bien qu'il les apporte demain. »

Colombe regarda Ascanio ; il était devenu pâle et attendait sa réponse avec angoisse.

Pour une pauvre jeune fille tyrannisée et captive, celle humilité contenait une immense flatterie. Il y avait donc au monde quelqu'un qui dépendait d'elle et doni elle faisait le bonheur ei la tristesse avec un mol! Chacun aime son pouvoir. Les airs impudents du comte d'Orbcc avaient récemment humilié Colombe. La pauvre prisonnière , pardonnez-lui ne résista pas à l'envie de voir un éclair de joie briller dans les yeux d'Ascanio , et elle dit en rougissant cl en souriant :

« Dame Pcrrine , que me faites-vous faire là ? »

Ascanio voulut parler, mais il ne put que joindre les mains avec effusion ; ses genoux fléchissaient sous lui.

f Merci , ma belle dame , dit Rupcrlc avec une profonde révérence. Allons , Ascanio , vous êtes faible encore , il est temps de rentrer. Donnez-moi le bras et partons. >

L'apprenti trouva à peine la force de dire adieu et merci , mais il suppléa aux paroles par un regard où il mil toute son àme , et suivit docilemeut la servante , le cœur inondé de joie.

Colombe retomba toute pensive sur le banc , et pénétrée d'une ivresse qu'elle se reprochait et à laquelle elle n'était pas habituée.

« A demain ! dit d'un air de triomphe , en quittant ses hôtes , dame Perrine qui les avait reconduits ; et vous pourrez bien , si vous voulez , jeune homme , revenir comme cela lotis les jours pendant trois mois.

— El pourquoi pendant trois mois seulement? demanda Ascanio qui avail rêvé d'y revenir toujours.

— Dame, répondit Perrine, parce que dans trois I mois Colombe se marie avec le comle d'Orbcc. >

Ascanio eut besoin de ion t. l'énergie de sa \olonié pour ne pas tomber.

t Colombe se marie avec le comte d'Orbcc, murmura Ascanio. Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! j« m'étais donc trompé ! Colombe ne m'aime pas ! i

Mais comme , en ce moment , dame Pemne refermait la porte derrière lui , el que daine Unperle marchait devant , ni l'une ni l'attire ne l'entendirent.

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