‹ Œuvres de Alex. Dumas, 7Chapitre 181 sur 212 · SOUVENT FEMME VARIE · texte numérisé non relu

SOUVENT FEMME VARIE

L'hôtel d'Eiampes n'était pas fort éloigné de l'hôtel de Nesle. frios lecteurs ne trouveront donc pas élonnanl que nous passions de l'un à l'autre.

Il était situé près du quai des Augustins, et s'étendait le long de la rue Gilles-lc-Gucux , que l'on a sentimenialement baptisée depuis rue Glt-le Cœur.

Sa principale enlrée s'ouvrait rue de l'Hirondelle. François l*r en avait fait don à sa maîtresse pour qu'elle consentit à devenir la femme de Jacques Desbrosscs, comte de Pcnthièvre, comme il avait donné le duché d'Élampes cl le gouvernement de Bretagne à Jacques Desbrosses , comte de Pcnthièvre , pour qu'il consentit à épouser sa maîtresse.

Le roi avait tâché d'ailleurs de rendre son présent digne de la belle Anne d'Heilly.ll avait fait arranger l'ancien hôtel au plus nouveau goût. Sur la façade sombre et sévère s'éiaient épanouies par enchantement, comme autant de pensées d'amour, les délicates fleurs de la renaissance. Enfin, aux soins que le roi avait pris pour orner celte demeure, il était aisé de s'apercevoir qu'il devait loger là lui-môme presque autant que la duchesse d'Étampes. De plus, on avaitwneublé les chambres avec un luxe royal, cl la maison était montée comme celle d'une vraie reine, et même beaucoup mieux, sans aucun doute, que celle de l'excellente cl chaste Éléonore, la sœur de Charles-Quint et la femme légitime de François l,r, dont il était si peu question dans le monde et même à la cour.

Si maintenant nous pénétrons indiscrètement de grand matin dans la chambre de la duchesse, nous la trouverons à demi couchée sur un lit de repos , appuyant sa charmante tète sur une de ses belles mu ins cl passant négligemment l'autre dans les boucles de ses cheveux châtains aux reflels dorés. Les pieds nus d'Anne paraissent plus petits et plus blancs dans ses larges mules de velours noir, et sa robe flottante et négligée prête à la coquette un charme irrésistible.

Le roi est là, en effet, debout contre une fenêtre, nuis il ne regarde pas sa duchesse. Il frappe des doigts contre la vitre en mesure , ei paraît méditer profondément. Saj>s doute il songe à cette grave question de Charles-Quint traversant la France.

« Et que faiies-vous donc là, sire, le dos tourné? lui dit enfin la duchesse impatientée.

— Des vers pour vous, ma mie, et les voilà terminés, j'espère, répondit François I".

— Oh I dites-les moi vilement , de grâce , mon beau poète couronné.

— Je le veux bien, reprit le roi avec l'assurance d'un rimeur porte-scepire. Écoutez :

Étant »eul et aupiè* d'une fcnclre Par nn matin comme le jour posait,

Je rcfrardati Aurore à main leneatrc , Qui à ['lui Suis le chemin cn»oijjuail , Et d'autre part ma mie qui peignait Son chef doré, et ?i- ce» luitanti yeui , Dont on jeta un Irait ai ijracieux, Qu'à haolc toi» je fut contraint de dire : Dieux immortel» 1 renlrex dedan» vos cieui ; Car la beauté de cette tous empire.

— Oh ! les charmants ver», fit la duchesse en applaudissant. Regardez l'Aurore tanl qu'il vous plaira ; désormais je ne suis plus jalouse d'elle, puisqu'elle me vaul de si beaux vers. Redites-les-moi donc, je vous en prie.

François Ier répéta complaisammcnl pour elle et pour lui son galant à-propos; mais alors ce fut Anne qui, à son tour, garda le silence.

c Qu'avez-vous donc, belle dame? dit François Ier qui s'attendait à un second compliment. „

— J'ai, sire, que je vous répéterai avec plus d'autorité ce matin ce que je vous disais hier au soir : Un poêle a encore moins d'excuses qu'un roi chevalier pour laisser insolemment outrager sa dame , car elle est en môme temps sa maîtresse et sa muse.

— Encore ! méchante! reprit le roi avec un petit mouvement d'impatience; voir là un outrage, bon Dieu 1 Voire rancune est bien implacable, ma nymphe souveraine, que vos griefs vous font oublier mes vers !

— Monseigneur, je hais comme j'aime.

— Et pourtant, voyons, si je vous priais bien de ne plus en vouloir à Benvenuto, un grand fou qui ne sait ce qu'il dit , qui parle comme il se bal , à l'étourdie, el qui n'a pas eu, je vous en réponds, l'intention de vous blesser. Vous le savez, d'ailleurs, la clémence est l'apanage des divinités, chère déesse , pardonnez à cet insensé pour l'amour de moi.

— Insensé! reprit Anne en murmurant.

— Oh! insensé sublime, c'est vrai , dit François 1er, je l'ai vu hier, et il m'a prorois des merveilles. C'csi un homme qui n'a pas, je crois, de second dans son art, et qui me glorifiera dans l'avenir autant qu'André del Sarlo, Titien el Léonard de Vinci. Vous savez combien j'aime mes artistes , ma duchesse chérie, soyez donc favorable el indulgente à celui-là, je vous en conjure. Eh ! mon Dieu ! giboulée d'avril , caprice de femme et boutade d artiste ont , selon moi , plus de charme que d'ennui. Voyons, pardonnez-vous à ce qui me plail, vous que j'aime?

— Je suis votre servante et je tous obéirai sire.

— Merci. En échange de cette grâce que mit corde la bonté de la femme , vous pouvez requérir ici don qu'il voti8 plaira de la puissance du prince. Mais, hélas ! voici que le jour grandit, et il faut vos quitter. Il y a encore conseil aujourd'hui. Quel ennui ! Ah ! mon frère Charles-Quint me rend bien rude le métier de roi. Il met la ruse à la place de b chevalerie, la plume à la place de l'épée. C'en m honte ! Je crois, foi de gentilhomme, qu'il fau In inventer de nouveaux mois pour nommer toute cdte science el toute celte habileté de gouvernement. Adieu, ma pauvre bien-aiméc, je vais tâcher tl'éirr fin et adroit. Vous éles bien heureuse, trous, île n'avoir qu'à rester belle cl que le ciel ail loin (m pour cela. Adieu. Ne vous levez pas: monpaj: m'attend dans l'antichambre. Au revoir, el peuta à moi.

— Toujours , sire. »

El lui jetant de la main un dernier adieu, François 1er souleva la tapisserie el sortit, laissant seulr la belle duchesse, qui, fidèle à sa promesse, se mit sur-le-champ, il faut le dire, à penser à tout «ut chose qu'à lui.

C'est que Mœe d Éiampcs était une nature active, ardente, ambitieuse. Après avoir vivement chertk el vaillamment conquis l'amour du roi, cetanxw ne suffit plus bientôt à l'inquiétude de son esprit, et elle commença à s'ennuyer. L'amiral Brion et V. comte de Longueval, qu'elle aima quelque lew|4 Diane de Poitiers, qu'elle délesla toujours, ne IV cupaienl pas assez puissamment ; mais depuis bm jours, le vide qu'elle sentait dans son esprit s'éun un peu rempli , et elle avait recommencé à vitre, grâce à une nouvelle haine el à un nouvel amo«: Elle haïssait Cellini et elle aimait Ascanio, el c'est â l'un el à l'autre qu'elle songeait, tandis que se* femmes achevaient de l'habiller.

Comme il ne restait plus qu'à la coiffer, on annonça le prévôl de Paris et le vicomte de M" magne.

Ils étaient au nombre des plus dévoués partisans de la duchesse , dans les deux camps qui s'étaient formés à la cour entre la mailresse du Dauphin, Diane de Poitiers et elle. Or on accueille bien les amis quand on pense à son ennemi. Ce fut doncavec une grâce infinie que M™ d'Élampes donna sa mais à baiser au prévôt renfrogné et au souriant vicoint

f Me&sire le prévôt, dil-elle avec une colère qui n'avait rien de joué et une compassion qui n'avait rien d'injurieux, nous avons appris l'odieuse façon dont ce rustre italien vousa traité, vous notre meilleur ami, et nous en sommes encore indignée.

— Madame , répondit d'Eslourville faisant une flatterie même de son revers, j'aurais été honteux que mon âge et mon caractère fussent épargnés par l'infâme que n'avaient pas arrêté voire beauté et votre bonne grâce.

— Oh ! dit Anne, je ne pense qu'à vous, et, quant à mon injure personnelle, le roi, qui est vraiment trop indulgent pour ces insolents étrangers, m'a priée de l'oublier, et je l'oublie.

— S'il en est ainsi, madame, la prière que nous avions à vous faire serait, sans nul doute, mal accueillie , et nous vous demandons la permission do nous retirer sans vous la dire.

— Comment , messire d'Eslourville, ne suis-je pas vôtre en tout temps , et quoi qu'il arrive. Parlez ! parlez ! ou je me fâche contre un si métiant ami.

— Eh bien, madame, voilà ce dont il s'agit. J'avais cru pouvoir disposer en faveur du comte de Marmagne de ce droit de logis dans un des hôtels royaux que je tenais de votre munificence, et naturellement nous avons jeté les yeux sur l'hôtel de Nesle, tombé en si mauvaises mains.

— Ah ! ah 1 Gt la duchesse- Je vous écoute avec attention.

— Le vicomte , madame , avait accepté d'abord avec le plus vif empressement ; mais maintenant , avec la réflexion, il hésite, il songe avec effroi à ce terrible Benvenuto.

— Pardon, mon digne ami, interrompit le vicomte de Marmagne , pardon , vous expliquez fort mal la chose. Je ne crains pas Benvenuto , je crains la colère du roi. Je n'ai pas peur d'être tué par ce rustre italien, pour parler comme parle madame, fi donc ! Ce dont j'ai peur, c'est pour ainsi dire de le tuer et que mal ne m'avienne d'avoir privé notre sire d'un serviteur auquel il parait tenir beaucoup.

— Et j'avais osé , madame , lui faire espérer qu'au besoin votre protection ne lui manquerait pas.

— Elle n'a jamais manqué à mes amis, dit la duchesse ; et d'ailleurs, n'avez-vous pas pour vous une meilleure amie que moi , la justice? N'agissez- vous pas en vertu des désirs du roi?

ALEXANDRE DUMAS. — TOME VII

— Sa Majesté, répondit Marmagne, n'a pas désigné elle-même l'hôtel de Ncsle pour ôlrc occupé par un autre que ce Benvenuto, et notre choix, il ne faut pas se le dissimuler, aura tout l'air d'une vengeance. Et puis, si, comme je le puis affirmer, car j'amènerai avec moi deux hommes sûrs, si je lue ce Cellini?

— Oh ! mon Dieu , dit la duchesse en montrant ses dents blanches en même temps que son sourire, le roi prolége bien les vivants ; mais il se soucierait médiocrement, j'imagine, de venger les morts, cl son admiration pour l'art n'ayant plus sur ce point à s'exercer, il ne se souviendrait plus, j'espère , que de son affection pour moi. Cet homme m'a si publiquement et affreusement insultée ! Marmagne, l'oubliez-vous?

— Mais, madame , dit le prudent vicomte , sachez bien nettement ce que vous aurez à défendre.

— Oh ! vous êtes parfaitement clair, vicomte.

— Non, si vous le permettez, madame, je ne veux rien vous laisser ignorer. Il se peut qu'avec ce diable d'homme la forée échoue. Alors je vous avouerai que nous aurons recours à la ruse, s'il échappait aux braves en plein jour dans son hôtel , ils le retrouveraient , par hasard , quelque soir dans une ruelle écartée, et... ils n'ont pas seulement des épées, madame, ils ont des poignards.

— J'avais compris, dit la duchesse, sans qu'une des nuances de son joli teint pàlU à ce petil projet d'assassinat.

— Eh bien ! madame.

— Eh bien ! vicomte, je vois que vous êtes homme de précaution, et qu'il ne fait pas bon être de vos ennemis, diable!

— Mais sur la chose en elle-même, madame?

— La chose esl grave, en effet, et vaudrait peutêtre la peine qu'on y réfléchit ; mais, que vous disaisje? chacun sait, et te roi lui-même n'ignore pas que cet homme m'agrièvemcnl blessée dans mon orgueil. Je le hais... autant que mon mari ou M"* Diane, et, ma foi, je crois pouvoir vous promettre... Mais qu'y a-l-il donc , Isabeau, et pourquoi nous interrompre? i

Ces derniers mots de la duchesse s'adressaient à une des femmes qui entrait tout effarée.

i Mon Dieu, madame, dil Isabeau , je vous demande pardon, mais c'est cet artiste florentin , ce Hciivenulo Cellini, qui est là avec le plus beau petit vase doré qu'on puisse imaginer. Il a dit très-poli-

594 ASf

ment qu'il venait l'offrir à votre seigneurie, et qu'il demandait instamment la faveur de vous entretenir une minute.

— Ah ! oui-da, reprit la duchesse avec la satisfaction d'une fierté adoucie, et que lui as-tu répondu , Isaheau ?

— Que madame n'était pas habillée , et que j'allais la prévenir.

— Très-bien. 11 parait, ajouta la duchesse en se retournant vers le prévôt consterné , que noire ennemi s'amende et qu'il commence à reconnaiire ce que nous valons et ce que nous pouvons. C'est égal, il n'en sera pas quille à si bon marché qu'il croit, et je ne vais pas recevoir comme cela tout de suite ses excuses. Il faut qu'il sente un peu mieux son offense et notre courroux. Isaheau , dis-lui que lu m'as avertie el que j'ordonne qu'il attende. »

Isaheau sorlil.

c Je vous disais donc, vicomte de Marmagne, reprit la duchesse apportant déjà une certaine modi- j iication dans sa colère , que la chose dont vous m'entretenez était grave et que je ne pouvais guère vous promettre de prêter les mains à ce qui est , après tout , un meurtre cl un guet-apens.

— L'injure a été si éclatante ! hasarda le prévôt.

— La réparation , j'espère , ne le sera pas moins, mcs8ire. Ce redoutable orgueil , qui résistait à des souverains , attend là , dans mon antichambre , mon bon plaisir de femme , et deux heures de ce purgatoire expieront bien , à vrai dire , un mol d'impertinence. Il ne faut pas non plus être sans pitié , prévôt. Pardonnez-lui comme je lui pardonnerai dans deux heures : aurais-je sur vous moins de pouvoir que le roi n'en a sur moi ?

* — Veuillez donc nous permettre maintenant , madame , de prendre congé de vous , dit le prévôl en s'iuclinant , car je ne voudrais pas faire à ma souveraine véritable une promesse que je ne tiendrais pan.

— Vous rclirer ! oh ! non pas, dit la duchesse, qui voulait à loule force des témoins de son triomphe;j'entends , messire le prévôt, que vous assistiez à l'humilialion de votre ennemi el que nous soyons ainsi vengés du même coup. Je vous d*onnc à vous et au vicomte ces deux heures : ne me remerciez pas. On dit que vous mariez voire fdlc au comte d'Orbec , je crois? Beau parti , vraiment ! Je dis beau : c'est bon , que je devrais dire ; mais , messire , asseyez-vous donc. Savez-vous que pour que

• ce mariage se fasse, il faut mon consentement, et vous ne l'avez pas demandé encore , mais je vous le donnerai. D'Orbec m'est aussi dévoué que vous. J'espère que nous allons enfin la voir et la posséder voire belle enfant , et que son mari ne sera pas assez malavisé pour ne pas la conduire à la cour. Comment l'appclez-vous, messire?

— Colombe , madame.

— C'est un joli et doux nom. On d'il que les noms ont une influence sur la destinée; s'il en est ainsi, la pauvre enfant doit avoir le cœur lendre et souffrira. Eh bien ! lsabeau , qu'est-ce que c'est ?

— Bien , madame ; il a dit qu'il attendrait.

— Ah ! oui , fort bien , je n'y pensais déjà plus. Oui , oui , je le répèle , prenez garde à Colombe , messire d'Estourville ; le comte est un mari de la pale du mien , ambitieux autant que le doc d'Éiampes csi cupide, el forl capable aussi d'échanger sa femme conire quelque duché. Alors , gare à moi aussi , surtout si elle est aussi jolie qu'on le prétend ! Vous me la présenterez , n'est-ce pas . messire? Il est juste que je puisse me mettre en état de défense. *

La duchesse, radicusedans l'attente de sa victoire, parla longtemps ainsi avec abandon, tandis que sa joie impatiente perçait dans ses moindres mouvements.

« Allons ! dit-elle enfin , une demi-heure encore et les deux heures seront écoulées ; on délivrera le pauvre Benveuulo de son supplice. Nous nous mêlions à sa place , il doil horriblement souffrir ; il n'est pas habitué à de pareilles factions : pour lui le Louvre est toujours ouvert et le roi toujours visible. En vérité, bien qu'il l'ait mérité, je le plains. Il doit se ronger les poings, n'est-ce pas? Et ne pouvoir manifester sa rage ! Ah ! ah ! ah ! j'en rirai longtemps. Biais , bon Dieu ! qu'est-ce que j'entends-là ? Ces éclats de voix... ce fracas... '

— Serail-ce le damné qui s'ennuie du purgatoire , dit le prévôl reprenant espoir.

— Je voudrais bien voir cela , dit la duchesse loule pale ; venez donc avec moi , mes maîtres , venez donc ! >

Beuvenuto , résigné pour les raisons* que nous avons vues à (aire 6a paix avec la louie-puissaute favorite , avait , dès le lendemain de sa conversation avec le Primatice, pris le petit vase d'argent doré , rançon de sa tranquillité, el soutenant sous le bras Ascanio bien faible cl bien pâle de sa nuit d'angoisses , s était acheminé vers l'hôtel d'Éiampes; d

ASCAN10.

trouva d'abord des valets qui refusèrent de l'annoncer de si bonne beure à leur maîtresse, et il perdit une bonne demi-heure à parlementer. Cela commença déjà à Pirriier fort. Isabeau enfin passa et consentit à prévenir Mroe d'Êtampes. Elle revint dire à Kenvcnulo que la duchesse s'habillait et qu'il eût à attendre un peu. Il prit dune patience et s'assit sur un escabeau, près d'Ascanio qui , brisé par la marche, par la fièvre et par ses pensées, ressentait quelque faiblesse.

Une hdure se passa ainsi. Bcnvenulo se mit à compter les minutes, c Mais, après tout, pensait-il, la toilette d'une duchesse est l'affaire importante de sa journée, et pour un quart d'heure de plus ou de moins je ne vais pas perdre le bénéfice de ma démarche. » Cependant, malgré cette réflexion philosophique, il commença de compter les secondes.

En attendant, Ascanio pâlissait, il avait voulu taire ses souffrances à son mailrc et l'avait héroïquement suivi sans rien dire ; mais il n'avait rien pris le matin, et, bien qu'il refusât d'en convenir, il sentait ses forces l'abandonner. Benvenuto ne put rester assis et se mil à marcher à grands pas en long et en large.

Un quart d'heure s'écoula encore.

« Tu souffres , mon enfant, tu souffres, dit Cellini à Ascanio.

— Non , vraiment, maître , c'est vous qui souffrez plutôt. Prenez donc patience, je vous en supplie, on ne peut tarder maintenant, i

En ce moment, Isabeau passa de nouveau.

i Votre maltresse larde bien , i dil Bcnvenulo.

La malicieuse fille alla à la fenêtre et regarda l'horloge de la cour.

« Mais il n'y a encore qu'une heure et demie que vous attendez , fit-elle ; de quoi donc vous plaignezvous? »

Et comme Ccllini fronçait le sourcil, elle s'enfuit en partant d'un éclat de rire.

Benvenuto, par un effort violent , se contraignit encore. Seulement , il fut obligé de se rasseoir , et les bras croisés resta là muet et grave. Il paraissait calme; mais sa colère fermentait en silence. Deux domestiques immobiles devant la porte le regardaient avec un sérieux qui lui semblait railleur.

i.e quart sonna ; Benvenuto jeta les yeux sur Ascanio et le vil plus pâle que jamais et tout prêt à s'évanouir.

« Ahçà! s'écria-l-il en n'y tenant plus, elle le fait donc exprès à la fin ! J'ai bien voulu croire à ce

qu'on médisait et attendre par complaisance ; mais si c'est une insulte qu'on me veut faire , et j'y suis si peu accoutumé que l'idée ne m'en était pas même venue; si c'est une insulte, je ne suis pas homme a me laisser insulter , même par une femme , cl je pars. Viens , Ascanio. >

Ce disant, Bcnvenulo, soulevant de sa main puissante l'escabeau inhospitalier où la rancune de la duchesse l'avait , sans qu'il le sut , humilié près de doux heures , le laissa retomber et le brisa. Les valets firent un mouvement , mais Ccllini lira â moitié son poignard , et ils s'arrêtèrent. Ascanio , cllrayé pour son maître , voulut se lever , mais son émotion avait épuisé le reste de ses forces , il tomba sans connaissance. Benvenuto ne s'en aperçut pas d'abord.

En ce moment , la duchesse parut pâle et courroucée sur le seuil de la porte.

« Oui, je pars, reprit de sa voix de tonnerre Benvenuto, qui la vil forl bien , et dites à celle femme que je remporte mon présent pour le donner à je ne sais qui , au premier manant venu, mais qui en sera toujours plus digne qu'elle. Dites-lui que si elle m'a pris pour un de ses valets comme vous, ello s'est trompée , et que nous aulres artistes nous ne veinions pas notre obéissance et nos respects comme elle vend son amour ; el maintenant, failesmoi place ! Suis-moi, Ascanio ! i

En ce moment il se retourna vers son élève bienaimé el le vit les yeux fermés , la lêle renversée et pâle conlre la muraille.

c Ascanio! s'écria Bcnvenulo, Ascanio, mon cnfanl, évanoui , mourant pcut-êlre. Oh ! mon Ascanio chéri, et c'est encore celle femme... » Benvenuto sa retourna avec un geste de menace contre la duchesse d'Élampes, faisant en même temps un mouvement pour emporter Ascanio dans ses bras.

Quant à elle , pleine de courroux et d'épouvante, elle n'avait pu jusque-là faire un pas ni prononcer un mot. Mais en voyant Ascanio blanc comme un marbre , la tête penchée , ses longs cheveux épars et si beau de sa pâleur , si gracieux dans son évanouissement, par un mouvement irrésistible elle se précipita vers lui et se trouva presque agenouillée vis-à-vis de Benvenuto , tenant comme lui une main d'Ascanio dans les siennes.

< Mais cel enfant se meurt. Si vous l'emportez, monsieur, vous le tuerez! B lui faut pcut-êlre des secours très prompts. Jérôme, cours chercher malire

596 ASCANIO

André. Je ne veux pas qu'il sorte d'ici en cet état, entendez-vous? Parlez ou restez , vous , mais laissez-le. >

Benvenulo regarda la duchesse avec pénétration cl Ascanio avec anxiété. Il comprit qu'il n'y avait aucun danger à laisser son élève chéri aux soins de M™» d'Élampes, et qu'il y en aurait peut-être à le transporter sans précaution. Son parti fut pris vile, comme toujours , car la décision rapide el inébranlahlc était une des qualités ou un des défauts de Ceilini.

« Vous en répondez , madame ! dit il.

— Oh ! sur ma vie .' » s'écria la duchesse. Il baisa doucement l'apprenti au front, cts'enve-

loppaul de son manteau , la main sur son poignard, il sortit fièrement , non sans avoir échangé avec la duchesse un coup d'œil de liaine. et de dédain. Quant aux deux hommes , il ne daigna pas môme les regarder.

Anne, de son côlé, suivil son ennemi tant qu'elle put le voir avec des yeux ardents de fureur; puis, changeant d'expression, ses yeux s'abaissèrent avec une tristesse inquiète sur le gentil malade : l'amour succédant à la colère, la tigresse redevenait gazelle.

< Maître André, dit-elle a son médecin qui accourait, voyez-le, sauvez-le, il est blessé et mourant.

— Ce n'est rien, dit maître André, un affaiblissement passager, i

Il versa sur les lèvres d'Ascauio quelques gouttes d'un cordial qu'il portait toujours avec lui.

< Il se ranime, s'écria la duchesse, il fait un mouvement. Maintenant, maître, il lui faut du calme, n'est ce pas? Transportez-le dans celle chambre, sur un lit de repos, » dil-elle aux deux valeis. Puis, baissant la voix de manière à n'être entendue que d'eux : « Mais d'abord un mot, ajouta l-clle : si une parole vous échappe sur ce que vous venez de voir et djenlcndre , votre cou payera pour votre langue. Allez. »

dont vous parliez était grave ; n'importe , je n'y réfléchis pas. J'ai assez de pouvoir, je croîs, pour me permettre de frapper un trallre comme j'en aurai* assez au besoin pour atteindre des indiscrets... Le roi , celte fois , daignerait punir , je l'espère ; mais moi je veux me venger. La punition dirait l'insulte, la vengeance l'ensevelira. Vous avez eu, messieurs, le sang-froid d'ajourner celle vengeance pour ne pas la compromettre, el je vous en loue ; ayez antsi le bon esprit , je vous conseille, de ne pas la laisser échapper, el faites en sorte que je n'aie pas besoin d'avoir recours à d'autres que vous. Vicomte de Marmagne, il vous faut des paroles nettes. Je vous garantis la môme impunité qu'au bourreau ; seulement , si vous voulez que je vous donne un avis , je vous engage, vous cl vos sbires, à renoncer à Cépée el à vous en tenir au poignard. C'est bon , ne parlez pas, agissez el promplemcnl : c'est la meilleure réponse. Adieu, messieurs, i

Ces mots dits d'une voix brève et saccadée, la duchesse étendit le bras comme pour montrer la porte aux deux seigneurs. Ils s'inclinèrent ment sans trouver dans leur confusion une cl sortirent tout interdits.

< Oh ! n'être qu'une femme et avoir besoin de pareils lâches ! dit Anne en les regardant s'éloigner, tandis que ses lèvres se contractaient avec dégoût. Oh ! combien je méprise tous ces hommes ! amant royal , mari vénal , valets en pourpoint , valets en livrée, tous, hormis un seul que malgré moi j'admire, cl un autre qu'avec bonheur j'aime. »

Elle entra dans la chambre où se trouvait le beau malade. Au moment ou la duchesse s'approchait de lui, Ascanio rouvrit les yeux.

i Ce n'était rien , dit maître André à M** d'Élampes , ce jeune homme a reçu une blessure a l'épaule , et la fatigue , quelque secousse de l'àme, peut être même la faim , oni causé un évanouissement momentané que des cordiaux ont , vous le voyez , dissipé complètement. Il est maintenant loot Les laquais tremblai as s'inclinèrent, el soulevant à fait remis cl supportera bien d'être transporté

doucement Ascanio , l'emportèrent.

Restée seule avec le prévôt et le vicomte de Marmagne , spectateurs si prudents de son outrage, Mn,e d'Élampes les toisa tous les deux. Le dernier surtout d'un coup d'œil de mépris, mais elle réprima aussitôt ce mouvement.

« Je disais donc , vicomte, repril-clle avec amertume mais avec calme, je disais donc que la chose

chez lui eu litière.

— 11 suffit, mattre, dit la duchesse en une bourse à maitre André, qui la salua et sortit.

— Où suisje? dit Ascanio, qui, revenu à lui, cherchait à renouer ses idées.

— Vous êtes près de moi, chez moi , Ascanio , dit la duchesse.

— Chez vous, madame ; ah! oui, je vous recon-

ASCANIO

nais , vous êtes M"« d'Étampes ; et je me souviens aussi !... Où esl Benvenuto? où est mon mailre?

— Ne bougez pas , Ascanio ; voire mailre est en sûreté, soyez tranquille : il dtne paisiblement chez lui à l'heure qu'il est.

— Mais comment se fait-il qu'il m'ait laissé ici?

— Vous avez perdu connaissance, il vous a confié à mes soins.

— Oh ! vous m'assurez bien , madame , qu'il ne court aucun danger , qu'il est sorii d'ici sans dommage?

— Je vous répète, je vous affirme, Ascanio , qu'il n'a jamais été moins exposé qu'en ce moment, entendez-vous , ingrat , que je veille , que je soigne, moi, duchesse d'Élampcs, avec la sollicitude d'une soeur, et qui ne me parle que de son mailre.

— Oh ! madame , pardon , pardon et merci , fit Ascanio.

— Il esl bien lemps, vraimenl , > dit la duchesse en secouant sa jolie téte avec un fin sourire.

El alors Mme d'Étampes se mit à parler , accompagnant chaque parole d'une intonation tendre, prêtant aux mots les plus simples les intentions les plus délicates, Taisant chaque question avec une sorte d'avidité et en même temps de respect , écoulant chaque réponse comme si sa destinée en eût dépendu. Elle fut humble, moelleuse et caressante comme une chatte prête el attentive à tout , ainsi qu'une bonne actrice en scène, ramenant doucement Ascanio au ion s'il 8'en écartait et lui attribuant tout le mérite des idées qu'elle avait préparées el nécessairement amenées ; paraissant douter d'elle et l'écoulant , lui , comme un oracle ; déployant tout cet esprit cultivé el charmant qui. comme nous l'avons dit , l'avait fait surnommer la plus belle des savantes él la plus savante des belles. Enfin elle fil de cette conversation la plus douce des flâneries el la plus habile des séductions; puis, comme le jeune homme , pour la troisième ou quairième fois, faisait mine de se retirer :

< Vous me parlez , Ascanio , dit-elle en le retenant encore, avec tant d'éloquence et de feu de voire l»el art de l'orfèvrerie, que c'est pour moi comme une révélation , cl que je verrai dorénavant une pensée là où je ne voyais qu'une parure. Ainsi, selon vous , voire Benvcnuto 8crail le mailre de cet arl?

— Madame , il y a dépassé le divin Michel-Ange lui-même.

— Je vous en veux. Vous allez diminuer la ran-

cune que je lui porte pour ses mauvais procédés a mon égard.

— - Oh ! il ne faut pas faire alleniion à sa rudesse, madame. Celle brusquerie cache l'àmc la plus ardente et la plus dévouée ; mais Benvenuto est en même temps l'esprit le plus impatient et le plus fougueux. Il a cru que vous le faisiez attendre à plaisir, et celle insulte...

— Diles celle malice, reprit la duchesse avec la confusion jouée d'un enfanl gâté. La vérité esl que je n'élais pas encore habillée quand votre mailre esl arrivé , et j'ai seulement prolongé un peu ma toilette. C'est mal , bien mal ! Vous voyez que je vous fais ma confession. Je ne vous savais pas avec lui, ajoula-i-elle avec vivacité.

— Oui, mais, madame, Ccllini, qui n'est pas trèspénétrant sans doute , cl qu'on a d'ailleurs abusé , vous croit, je puis bien vous le dire à vous si gracieuse et si bonne, vous croit bien méchante cl bien terrible, el dans un enfantillage il a cru voir une oflense.

— Croyez-vous cela? reprit la duchesse sans pouvoir cacher tout à fait son sourire railleur.

— Oh! pardonnez-lui, madame! S'il vous connaissait, croyez-moi, il esl noble et généreux , il vous demanderait pardon à genoux de son erreur.

— Mais , taisez-vous donc ! Prétendez-vous faire que je l'aime maintenant? Je veux lui en vouloir, vous dis-jc, et pour commencer je vais lui susciter un rival.

— Ce sera difficile , madame.

— Non , Ascanio , car ce rival c'est vous , c'est son élève. Laissez-moi au moins ne lui rendre qu'un hommage indirect à ce grand génie qui m'abhorre. Voyons , vous , doni Cellini lui-même vante la grâce d'invention, esl-ce que vous refuserez de mettre cette poésie à mon service? et, puisque vous ne partagez pas les préventions de voire mailre contre ma personne, ne me le prouverez-vous pas , diles, en consentant à l'embellir?

— Madame , tout ce que je puis el tout ce quo je suis est à vos ordres. Vous êles si bienveillante pour moi , vous vous informiez loul à l'heure avec tanl d'intérêt de mon passé, de mes espérances! Je vous suis dévoué maintenant de cœur et d'âme.

— Enfanl ! Je n'ai rien fait encore, et je ne vous demande, à l'heure qu'il esl, qu'un peu de voire talent. Voyons , avez-vous vu en rêve quelque prodigieux bijou? J'ai là des perles magnifiques; en

598 ASC

quelle pluie merveilleuse souhaitez- vous me le» transformer, mon gentil magicien? Tenez, voulezvous que je vous dise une idée que j'ai? Tout à l'heure , en vous voyant étendu dans celle antichambre pâle et la tète abandonnée, je m'imaginais voir un beau lis dont le vent incline la lige. Eh bien ! faites-moi un lis de perles et d'argent que je porterai là à mon corsage, 6t l'enchanteresse en posant la main sur son cœur.

— Oh! madame, tant de bonté!...

— Ascanio, voulez-vous reconnaître cette bonté, comme vous dites. Promcltcz-moi de me prendre pour conlidenic, pour amie, de ne rien me cacher de vos actions , de vos projets , de vos chagrins, car je vois bien que vous êtes triste. Promettez de venir à moi quand vous aurez besoin d'aides et de conseils.

— Mais c'est une grâce nouvelle que vous me faites , et non un témoignage de reconnaissance que vous nie demandez.

— Enlin , me le promettez-vous ?

— Hélas ! je vous l'aurais promis hier encore , madame, hier encore j'aurais pu m'engager envers votre générosité à avoir besoin d'elle , aujourd'hui il n'est plus au pouvoir de personne de me servir.

— Qui sait?

— Je le sais , moi , madame.

— Ah ! vous soulTrez , vous souflrez , je le vois bien, Ascanio. »

Ascanio secoua tristement la tête.

t Vous êtes dissimulé avec une amie, Ascanio ; ce n'est pas bien ; ce n'est pas bien , continua la duchesse en prenant la main du jeune homme et la serrant doucement.

— Mon maître doit être inquiet , madame , et j'ai peur de vous être importun. Je me sens remis tout à fait. Permeilez-moi de me retirer.

—Que vous avez hàlc de me quitter ! Attendez, du moins, qu'on vous ail préparé une litière. Ne résistez pas, c'est l'ordonnance du médecin; c'est la mienne.»

Anne appela un domestique et lui donna des ordres nécessaires ; puis elle dit à Isabeau de lui apporter ses perles et quelques-unes de ses pierreries qu'elle remit à Ascanio.

« Maintenant je vous rends la liberté, dit-elle ; mais quand vous serez rétabli , mon lis sera la première chose dont vous vous occuperez, n'esl-il pas vrai ? En attendant, pensez-y , je vous prie , et dès que vous aurez achevé voire dessin , venez me le mon li er.

— Oui , madame la duchesse. '

— Et ne Youlez-vous pas que moi je pense à vont servir, et puisque vous faites ce que je veux . que je fisse de mon côlé ce que vous pouvez désirer * Voyons , Ascanio , voyons , que désirez-vous , mon enfant ? Car à votre âge on a beau comprimer son cœur, détourner ses yeux, fermer ses lèvres , on désire toujours quelque chose. Vous me croyez donc bien peu de pouvoir et de crédit que vous dédaignez de faire de moi votre confidente ?

— Je sais , madame, répondit Ascanio, que vom avez toute la puissance que vous méritez. Mais nulle puissance humaine ne saurait m'aider en Poccssioa où je me trouve.

— Enfin , dite» toujours, dit la duchesse (TÉttupes. Je le veux ! » Puis adoucissant avec une délicieuse coquetterie sa voix et son visage : t Je voos en supplie.

— Hélas ! hélas , madame ! s'écria Ascanio dont la douleur débordait ; hélas I puisque vous nie parlez avec tant de bonté , puisque mon départ va vom cacher ma honte et mes pleurs , je vai« , non pas comme je l'eusse fait hier , adresser une prière a U duchesse , mais faire une confidence à la femme. Hier, je vous eusse dit : < J'aime Colombe el je soif heureux » Aujourd'hui je vous dirai : « Colombe ne m'aime pas et je n'ai plus qu'à mourir. Adieu . madame, plaignez-moi! »

Ascanio baisa précipitamment la main de M"* d'E lampes , mueile cl immobile , cl s'enfuit.

« Une rivale ! une rivale! dit Anne en se réveillant comme d'un -songe; mais elle ne l'aime pas. ' et il m'aimera, je le veux !... Oh ! oui , je jure qu'il m'aimera et que je tuerai Benvenuto. •

QUE LE FOND DE l'eIISTENCE HUMAINE EST LA DOULEUl.

On voudra bien nous pardonner l'amertume et la , misanthropie de ce titre. C'e»l qu'en vérité le présent chapitre n'aura guère, il faut l'avouer, d'autre unité que celle de h douleur , toui comme la vie. ( Ea réflexion n'est pas neuve , dirait un personnage célèbre de vaudeville , mais elle est consolante , es I ce qu'elle nous servira peut-être d'excuse auprès du

lecteur , que nous allons conduire comme Virgile, conduit Dante , de désespoir en désespoir. Soit dit sans offenser le lecteur ni Virgile. Nos amis, en effet , au moment où nous en sommes arrivés, sont, à commencer par Benvenulo et à ; finir par Jacques Aubry , plongés dans la tristesse, et nous allons voir la douleur , sombre marée montante , les gagner tous peu à peu.

Nous avons déjà laissé Cellini fort inquiet sur le sort d'Ascanio. De retour au Grand-Neslc , il ne songeait guère à la colère de Mme d'Élampes, je vous jure. Tout ce qui le préoccupait , c'était son cher malade. Aussi sa joie fut grande quand la porte s'ouvrit pour donner passage à une litière et qu'Ascanio, sautant lestement à terre , vint lui serrer la main et Tassurer qu'il n'était pas plus mal que le malin. Mais le iront de Benvcnuto se rembrunit vite aux premiers mots de l'apprenti , et il l'écouta avec une singulière expression de chagrin tandis que le jeune homme lui disait :

c Maître , je vais vous donner un tort à réparer, et je sais que vous me remercierez au lieu de m'en vouloir. Vous vous files trompé au sujet de Mm» d'Élampes ; elle n'a pour vous ni mépris ni haine; elle vous honore et vous admire, au contraire, et il faut convenir que vous Pavez bien rudement traitée, elle, femme, clic, duchesse. Maître, M"" d'Élampes n'est pas seulement belle comme une déesse , elle est bonne comme un ange, modeste et enthousiaste, simple cl généreuse , ei dans le cœur elle a un esprit charmant. Là où vous avez vu ce malin insolence outrageante, il n'y avait que malice d'enfant. Je vous en prie pour vous , qui n aimez pas à être injuste, auianl que pour moi , qu'elle a accueilli et soigné avec une grâce si louchante , ne persistez pas dans celle méprise injurieuse. Je vous suis garant que vous n'aurez pas de peine à la faire ou- ! blicr... Mais vous ne répondez pas, cher maître? Vous secouez la tôle. Esl-ce que je vous aurais offensé?

— Écoute , mon enfant , répondit gravement Benvenulo, je l'ai souvent répété que, selon moi, il n'y avait qu'une chose au monde éternellement belle, éternellement jeune , éternellement féconde : à savoir, l'art divin. Pourtant , je crois, je sais , j'espère que, dans certaines àmes tendres, l'amour est aussi un sentiment grand , profond et qui peut rendre toute une vie heureuse , mais c'est rare. Qu'estce que l'amour, d'ordinaire? U caprice d'un jour,

une joyeuse association où l'on se trompe réciproquement et souvent de bonne foi. Je le raille volontiers, cet amour, lu le sai6, Ascanio : je me moque de ses prétentions cl de son langage. Je ne m'en dédis pas. C'est celui-là qui me platt , à vrai dire ; il a en petit toutes les joies, toutes les douceurs, toute» les jalousies d'une passion sérieuse ; mais ses blessures ne sont pas mortelles. Comédie ou tragédie , après un certain temps , on ne se le rappelle plus guère que comme une rcpréscntalion théâtrale. El puis vois-tu , Ascanio , les femmes sont charmâmes ; mais , à mon sens , elles ne méritent et ne comprennent presque toutes que ces fantaisies. Leur donner plus, c'est marché de dupe ou imprudence de fou. Vois, par exemple, Scozzone : si elle entrait dans mon àme , clic serait effrayée. Je la laisse sur le seuil , et elle esl gaie , elle chante , elle rit , elle est heureuse. Ajoute à cela, Ascanio, que ces alliance» changeâmes ont un même fonds durable et qui su Un bien à un arlisle : le culte de la forme et l'adoration de la beauté pure. C'est leur côté sévère , el qui fait que je ne le calomnie pas , bien que j'en rie. Mais écoule , Ascanio , il est encore d'autres amours qui ne font pas rire , qui me fonl trembler ; des amours terribles , insensés , impossibles comme des rêves !

— Oh ! mon Dieu, pensa Ascanio, aurait- il apprisquelque chosede ma folle passion pour Colombe ?

— Ceux-là , continua Cellini , ne donnent ni le plaisir ni le bonheur , et cependant ils vous prennent loui cnti«r; ce sont des vampires qui boivent lentement toute votre existence , qui dévorent peu à peu votre àme ; ils vous tiennent fatalement dans leurs serres , el on ne peut plus s'en arracher. Ascanio , Ascanio , crains-le. On voit bien que ce sont des chimères et qu'on ne peut rien gagner avec eux, et pourtant on s'y livre corps et àme , et on leur abandonne ses jours presque avec joie.

— C'est cela ! il sait loul , se dit Ascanio.

— Cher fils ! poursuivit Benvenulo , s'il en est temps encore , brise ces liens qui l'enchalneraieni à jamais ; tu en porteras la marque , mais tache au moins de leur dérober la vie.

— El qui vous a donc dit que je l'aimais ? demanda l'apprenti.

— Si tu ne l'aimes pas , Dieu soit loué ! dit Benvenulo , qui crut qu'Ascanio niait quand il ne faisait qu'interroger. Mais alors prends bien garde, car j'ai vu ce matin qu'elle t'aimail, elle.

000 ASCA

— Ce matin? De qui donc parlez-vous? que voulez-vous dire ?

— De qui je parle ? de M"" d'Élampes.

— Mme d'Étampes ? reprit l'apprenii stupéfait. Mai» vous vous «rompez, maître, c'est impossible. Vous dites que vous avez vu que Mœe d'Élampes m'aimait ?

— Ascanio , j'ai quarante ans , j'ai vécu cl je sais. Aux regards que celte femme jetait tantôt sur < toi i à In façon dont elle a su l'apparaître , je le jure qu'elle l'aime; et a l'enthousiasme avec lequel lu la défendais tout à l'heure , j'ai bien peur que lu ne l'aimes aussi. Alors , vois-tu , cher Ascanio, lu serais perdu : assez ardent pour tout consumer en toi , cet amour , quand il le quitterait , te laisserait sans une illusion , sans une croyance , sans un espoir, et lu n'aurais plus d'autre ressource que d'aimer à ton lour comme on l'aurait aimé , d'un amour empoisonné et falal , et de porlerdans d'aulres cœurs ce ravage qu'on aurait fait dans le lien.

— Mallre, dit Ascanio , je ne sais si MŒ« d'Élampes m'aime ; mais , à coup sûr , je n'aime pas Mmo d'Élampes , moi. »

Henvcnulo ne fut rassuré qu'à demi par l'air de sincérité d'Ascanio , car il pensait qu'il pouvait s'abuser lui-même sur ce sujel. 11 n'en reparla donc plus, cl dans les jours qui suivirent, il regardait souvent l'apprenti avec irisiesse.

D'ailleurs, il faul dire qu'il ne paraissait pas inquiet pour le compte d'Ascanio. Lui-même semblait tourmenté de quelque souci personnel. Il avait perdu sa franche gaieté, ses boutades originales d'autrefois. Il restait toujours enfermé le malin dans sa chambre au-dessus de la fonderie, et avait expressément défendu qu'on vint l'y troubler. Le reste du jour , il travaillait à la statue gigantesque de Mars avec son ardeur accoutumée , mais sans en parler avec son effusion ordinaire. C'est surtout en présence d'Ascanio qu'il paraissait sombre, embarrassé et comme honteux. Il semblait fuir son cher élève comme un créancier ou comme un juge. Enfin , il était aisé de voir que quelque grande douleur, quelque terrible passion était entrée dans celle àrae vigoureuse et la ravageait.

Ascanio n'était guère plus heureux ; il élait persuadé, ainsi qu'il l'avait dit à Mm« d'Élampes , que Colombe ne l'aimait pas. Le comte d'Oibec, qu'il ne connaissait que de nom , élait pour sa jalousie un jeune et élégant seigneur , et la fille de messirc

d'Estourville , l'heureuse fiancée d'un beau gentilhomme, n'a va il pas songé une minute à on obscur artiste. Eût-il d'ailleurs gardé le vague et fogiii! espoir qui jamais n'abandonne un cœur rempli d'amour , il s'était fermé loule chance à lui-mèn* en dénonçant à MBe d'Élampes , s'il élait vrai que M"* d'Élampes l'aimât, le nom de sa rivale. Ce minage , qu'elle aurait eu peut-être le pouvoir d'empêcher , elle le hâterait maintenant de louics ses force»; elle poursuivrait de toute sa haine la pauvre Colomk Oui , Renvcnulo avait raison : l'amour de ceiK femmeélailen effel formidable et mortel imaislamoar de Colombe devait êlre ce sublime et célesie «miment dont le mallre avait parlé d'abord , et e'ettk j à un autre , hélas ! qu'était réservé tout ce bonheir, Ascanio élait au désespoir ; il avait cru à l'ami: de M • d'Élampes , et cette trompeuse amitié . c'était un dangereux amour ; il avait espéré l'amour de Colombe , et cet amour menteur n'élaii qu'iuindifférente amitié. 11 se sentait près de hair c* deux femmes, qui avaient si mal répondu à tous ta rêves , en l'aimant chacune comme il aurait wh être aimé de l'autre.

Tout absorbé par un morne découragement, il ne songeait pas même au lis commandé par Sr*ilt lampes , et , dans son jaloux dépit , il n'avait plw voulu retourner au Pctii-Nesle , malgré les s«p| ■cations et les reproches de Ruperie , donl il lai*' les mille questions sans réponse. Parfois , cepdant , il se repentait des résolutions du \*tw jour , (.nn-lles pour lui seul assurément. IIt<hù>j voir Colombe , lui demander compte , mais de qw' de ses extravagantes visions à lui-même ! Enfin. ; la verrait , pensait-il dans ses moments d'aiien b sèment ; il lui avouerait celle fois son amour cm»* un crime , et elle élait si bonne qu'elle l'en eos^ lerail peul-êlrc comme d'un malheur. Mais fois ment revenir sur son absence? comment sein** aux yeux de la jeune (illc ?

Ascanio, au milieu de se* naïves et doulourea* réflexions, laissait se consumer le lemps etoo»: prendre un parti.

Colombe attendit Ascanio avec épouvante et J*" le lendemain du jour où dame Perrinc avait acfab l'apprenti de sa terrible révélation; mais elle coœpu en vain les heures cl les minutes : en vaindamererrine se tint aux écoules. Ascanio, qui, re*«i:lemps de son évanouissement, aurait pu profiler de la gracieuse invitation de Colombe , ne rini p*.

accompagné de Rupcrte , frapper les quatre coups convenu» à la ponc «lu Petii-Ncsle. Qu'est-ce que cela voulait dire?

Cela voulait dire qu'Ascanio était malade , mou- ! rant pcul-élrc, trop mal enfin pour pouvoir venir. , C'est du moins ce que pensait Colombe ; elle passa toute la soirée agenouillée» son prie-Dieu , pleurant et priant , et quand elle eut cessé de prier , elle s'aperçut qu elle pleurait encore. Cela lui fit peur. Celle anxiélé qui lui serrait le cœur fut pour elle une révélation. En eflet , il y avait de quoi s'effrayer; car, en moins d'un mois, Ascanio s'était rendu maiire de sa pensée au point de lui faire oublier Dieu , son père , son propre malbeur.

Mais c'est bien de cela qu'il s'agissait ! Ascanio souffrait là , à deux pas ; il se mourait sans qu'elle pût le voir ! Ce n'était pas le moment de raisonner, mais de pleurer , pleurer toujours. Quand il serait sauvé , elle réfléchirait.

Le lendemain ce fut bien pis. Perrinc guetta Ruperle , et, dès qu'elle la vit sortir , se précipita dehors pour aller à la provision des nouvelles beaucoup plus qu'à la provision des vivres. Or , Ascanio n'élail pas plus gravement malade ; Ascanio avail simplement refusé d'aller au Petit-Nesle sans vouloir répondre aux interrogations empressées de dame Rupcrte autrement que par un silence obstiné. Les deux commères en étaient réduites aux conjectures. En effet, c'était une chose incompréhensible pour elles.

Quant à Colombe , elle ne chercha pas longtemps, elle se dit sur-le-champ : < Il sait tout; il a appris que dans trois mois je serai la femme du comte dOrbec, et il ne veut plus me voir, i

Son premier mouvement fut de savoir gré à son amant de sa colère et de sourire. Explique qui voudra celte secrète joie, nous ne sommes qu'historien. Mais bientôt, en y réfléchissant, elle en voulut à Ascanio d'avoir pu croire qu'elle n'était pas désespérée d'une pareille union, -t II me méprise donc ? » se dit-elle. Toutes ces dispositions d'indignation ou de tendresse étaient bien dangereuses : elles dévoilaient ce cœur ignorant à lui-même. Colombe tout haut se disait qu'elle souhaitait ne plus voir Ascanio , mais tout bas elle l'attendait pour se justifier.

Et clic souffrait dans sa conscience timorée ; elle souffrait dans son amour méconnu.

Ce n'claii pas le seul amour qu'Ascanio méconnaissait. Il y en avail un autre plus puissant, plus impatient encore de se révéler, cl qui rêvait sourde-

ALEXANDRE OIMA9. — T. VII.

m. coi

ment le bonheur comme la haine rêve la vengeance.

||m J'Éiampes ne croyait pas , ne voulait pas croire à cette passion profonde d'Ascanio pour Colombe. Un enfant qui ne sait ce qu'il désire , disait elle , qui s'est amouraché de la première jolie fille qu'il a vue passer, qui s'est heurté aux dédains d'une pelile sotie vaniteuse, cl dont l'orgueil s'est irrilé d'un obstacle. Oh ! quand il sentira ce que c'est qu'un amour vrai , un amour ardent et tenace; quand il saura que moi , la duchesse d'Élampes , moi dont le caprice gouverne un royaume , je l'aime ! Il faut qu'il le sache.

Le vicomte de Marmagne et le prévôt de Paris souffraient , eux , dans leur haine , comme Anne et Colombe dans leur amour : ils en voulaient mortellement à Benvcnulo, Marmagne surtout : Rcnvcnulo l'avait fait mépriser ei humilier par une femme ; Benvenulo le contraignait à être brave ; car , avant la scène de l'hôtel d'Élampes , le vicomte aurait pu le faire poignarder par ses gens dans la rue , mais maintenant il était obligé de l'allerattaquer lui-même dans sa maison , et Marmagne , à celle pensée , frémissait d'épouvante , et l'on ne pardonne guère à quelqu'un qui vous fait sentir que vous êtes un lâche.

Ainsi , tous souffraient. Scozzonc elle-même , Scozionc l'éiourdie , Scozzonc la folle ne riait plus, ne chantait plus , et très-souvent ses yeux étaient rouges de larmes : Benvcnulo ne l'aimait plus, Benvenulo était froid toujours et parfois brusque pour elle.

La pauvre Scozzone avait eu de tout temps une idée fixe , qui , chez elle , était passée à l'étal de monomanie. Elle voulait devenir la femme de Benvenulo. Lorsqu'elle était venue chez lui , croyant lui servir de jouet, cl que celui-ci l'avait traitée avec égard comme une femme et comme une belle , la pauvre enfant se trouva loul à coup relevée par ce respect inattendu et par cet honneur inespéré , cl elle scnlil en même lemps une reconnaissance profonde pour son bienfaiteur , un naïf orgueil de se voir si noblement appréciée. Depuis, et non pas sur Tordre mais sur la prière de Cellini , elle consentit joyeusement à lui servir de modèle, et en se voyant tant de fois reproduite et tant de fois admirée en bronze , en argent et en or , elle s'était loul simplement attribué la moitié des succès de l'orfèvre , puisque après tout ces belles formes , si souvent louées, lui appartenaient beaucoup plus qu'au maître.

G02 ASC

Elle rougissait volontiers quand on faisait compliment à Benvenulo de la pureté des lignes de telle ou telle figure ; elle se persuadait avec complaisance qu'elle était tout a fait indispensable a la renommée de son amant et était devenue une partie de sa gloire comme elle était devenue une portion de son cœur.

Pauvre enfant ! elle ne savait guère qu'au contraire elle n'avait jamais été pour l'artiste celle âme secrète, celle divinité cachée que loul créateur invoque et qui le fait créateur ; mais parce que Benvenulo semblait copier ses altitudes et sa grâce , elle croyait de bonne foi qu'il lui devait tout , et elle s'était peu à peu enhardie à espérer qu'après avoir élevé la courtisane au rang de sa maîtresse, il élèverait la maîtresse au rang de sa femme.

Comme elle ne savait guère dissimuler, elle avait irès-ncttement avoué ses prétentions. Ccllini l'avait gravement écoulée cl avait répondu :

c M faudra voir. >

Le fait est qu'il auraii préféré retourner au fort Saint-Ange , au risque de se casser une seconde fois la jambe en s'évadanl. Non qu'il méprisât sa chère Scozzone : il l'aimait tendrement et même un peu jalousement , nous l'avons vu , mais il adorait avant tout l'art, cl sa vraie cl légitime dame était d'abord la sculpture. Puis , une fois marié , l'époux n'attristcrait-il pas le gai bohémien ? le père de famille ne gêncrail-il pas le ciseleur? El d'ailleurs, s'il avait dû épouser tous ses modèles , il serait pour le moins cent fois bigame.

c Quand je cesserai d'aimer et de modeler Scozzone , se disail Benvenulo , je lui trouverai quelque brave garçon à la vue trop courte pour voir dans le passé et envisager l'avenir, et qui ne verra qu'une jolie femme cl une jolie dot que je lui donnerai. El ainsi je satisferai celte rage qu'a Scozzone de porter bourgeoisement le nom d'un époux. Car Benvenulo étail convaincu que c'était surloul un mari que voulait Scozzone. Peu lui importait qui fût ce mari.

En attendant, il laissait la petite ambitieuse se bercer tant qu'elle voulait de ses chimères. Mais depuis l'installation an Grand- Ncslc, il n'y avait plus à se faire illusion, et Scozzone, voyant bien qu'elle n'était pas aussi nécessaire à la vie cl aux travaux de Ccllini qu'elle l'avait pensé , ne réussissait plus à dissiper par sa gaieté le nuage de tristesse dont son firoM étail couvert , cl il avail commencé à modeler en cire une Ilébé pour laquelle elle ne posait pas.

Enfin , chose alTrcuse à penser ! la pauvre petite avail essayé de faire la coquette avec Ascanio devant Celtini sans que le moindre froncement de soureil témoignât de la jalouse colère du maître. Fallait-il donc dire adieu à tant de beaux rêves, cl n'être ploi qu'une pauvre fille humiliée comme devant?

Quant à Pagolo , si l'on a quelque curiosité de sonder les ténèbres de celte àme , nous dirons qui< jamais Pagolo n'avait été plus sombre el plus taciturne que depuis quelque temps.

On pensera du moins que le joyeux écolier Jacques A ubry, notre vieille connaissance, avail échappe à celle contagion de chagrin. Pas du loul : il avait aussi sa part de douleur. Simonne , après l'aw attendu longtemps le dimanche du siège de Nesle, étail renlrée furieuse au domicile conjugal el n'avait plus voulu , sous aucun prétexte , recevoir l'impertinent basoebien. Celui-ci, pour se venger, avait rcliré , il est vrai , sa pratique au mari de la capncieuse ; mais cet affreux tailleur n'avait manifesté à cette nouvelle d'autre sentiment qu'une vive saiisfaclion , car si Jacques Aubry usait vite et aux prodigalité ses habits ( moins les poches) , il fat ajouter qu'il avait pour principe économique de ne les payer jamais. Or, quand l'influence de Simonne ne fut plus là | ni rconlre-balancer l'absence d'argetit, l'égoïste tailleur trouva que l'honneur d'habiller Jacques Aubry ne correspondait pas à la perle qu'il faisait en l'habillanl pour rien.

Ainsi notre pauvre ami se trouva en même temps accablé de son veuvage cl attaqué dans ses vètemcnl8. Par bonheur, nous avons pu voir qu'il n'èuii pas garçon à se laisser moisir dans sa mélancolie. Il cul bientôt rencontré une charmante petite consolation appelée Gervaisc. Mais Gcrvaise était hérissée de toutes sortes de principes qu'il trouvait très-saugrenus ; elle lui échappait sans cesse, cl il sedamoaii à chercher les moyens de fixer la coquette. Il et avait |>erdu presque le boire el le manger, d'autan plus que son infâme lavemier, qui étail cousin de son infâme tailleur, ne voulait plus lui faire crédit.

Tous ceux dont le nom a été prononcé dans ces pages élaicnl donc malheureux , depuis le roi , fort inquiet de savoir si Charles-Quint voudrait oo ce voudrait pas passer en France , jusqu'aux dame* Perl ine el Bupcrlc , fort désobligées de ne pouvoir reprendre leurs papotages; el si , comme le JujmW antique, nos lecteurs avaient le droit et l'ennui d'écouter loulcs les doléances cl tous le» vœux des

ASCAN10.

mortels, voici le chœur plaintif qu'ils pourraient I entendre :

Jacques Aubry. — Si Gcrvaisc voulait ne plus me rire au nez !

Scozzonc. — Si Benvcnulo retrouvait un seul moment de jalousie !

Pagolo. — Si Scozzonc pouvait délester le mattre !

Mannagne. — Si j'avais le bonheur de surprendre ce Cellini seul !

Mrae d Élampcs. — Si seulement Ascanio savait que je l'aime !

Çolombc. — Si je le voyais une minute, le temps de me justifier !

Ascanio. — Si elle se justifiait !

Benvenuto. — Si j'osais du moins avouer ma torlure à Ascanio !

Tous. — Hélas! hélas! hélas!

Page 1