‹ Œuvres de Alex. Dumas, 7Chapitre 207 sur 212 · MARIAGE D'AMOUR · texte numérisé non relu

MARIAGE D'AMOUR

François Ier parut en effet, donnant la main à Diane de Poitiers , avec laquelle il sortait de chez son fils malade. Diane, par je ne sais quel instinct de haine, avait vaguement pressenti qu'une humiliation menaçait sa rivale, et elle ne voulait pas manquer à ce doux spectacle

Quant au roi, il ne se doutait de rien, ne voyait rien, ne soupçonnait rien ; il croyait Mœe d'EtampeB el Benvcnuto parfaitement réconciliés, cl comme il les vil, en entrant, ensemble el près l'un de l'autre, il les salua tous les deux à la fois , du môme sourire cl de la même inclination de tète.

« Bonjour, ma reine de la beauté ; bonjour, mon roi de l'art, dit-il ; de quelle chose causiez-vous donc ensemble? Vous avez l'air bien animés tous deux.

— Obi mon Dieu ! sire, nous parlions politique , dit Benvcnuto.

— El quel sujet exerçait voire sagacité? Dites-lemoi, je vous prie.

— La question dont tout le monde s'occupe en ce moment, sire, continua l'orfèvre.

— Ah! le duché de Milan?

— Oui, sire.

— Eh bien! qu'en disiez-vous?

— Nous étions d'avis différents, sire : l'un de nous disait que l'Empereur pourrait bien vous refuser le duché de Milan , cl , le donnant à votre fils Charles, se dégager ainsi de sa promesse.

— El lequel de vous disait cela ?

— Je crois que c'était Mmc d'Étampes. » La duchesse devint pale comme la mort.

t Si l'Empereur faisait cela, ce serait une infâme trahison ! dit François Ier; mais il ne le fera pas.

754 ASC

— Dans lous le» cas, s'il ne le fail pas, dit Diane, se mêlant à son tour à la conversation , ce ne sera pas, à ce que l'on assure , faute que le conseil lui en ait été donné.

— El par qui? s'écria François Ier. Venircmaliom ! je voudrais savoir par qui !

— Bon Dieu! ne vous irritez pas lanl, sire, reprit Benvenuio ; nous disions cela comme nous dirions autre chose , el c'étaient de simples conjectures en l'air, avancées par nous en forme de conversation : nous sommes de pauvres politiques, madame la duchesse et moi , sire. Madame la duchesse , quoiqu'elle n'en ait pas hesoin , est trop femme pour s'occuper d'autre chose que de toilette; et moi, sire, je suis trop artiste pour m'occnper d'autre chose que d'art. N'esl-cc pas , madame la duchesse?

— Le fait est, mon cher Cellini, dil François Ier, que vous avez chacun une trop hellc part pour rien envier aux autres , fût-ce même le duché de Milan. M"" la duchesse d'Etampes est reine par sa beauté ; vous, vous êtes roi par voire génie.

— Roi, sire?

— Oui , roi , cl si vous n'avez pas comme moi trois lis dans vos armes , vous en avez un à la main qui me parail plus beau qu'aucun de ceux qu'aient jamais fait éclore le plus beau rayon de soleil ou le plus beau champ du hlason.

— Ce lis n'est point à moi , sire, il est a Mme d'Étampes, qui l'avait commandé à mon élève Ascanio; seulement, comme celui-ci ne pouvait le finir, comprenant le désir qu'avait M*6 la duchesse d'Étampes de voir un si riche bijou entre ses mains, je me suis mis à l'œuvre cl l'ai achevé, désirant de toute mon âme en faire le symbole de la paix que nous nous sommes jurée l'autre jour à Fontainebleau en face de Votre Majesté.

— C'est une merveille, dit le roi , qui étendit la main pour le prendre.

■ — N'est-ce pas, sire? répondii Benvcnuto en retirant le lis sons aiïcclalion , el il mérite bien que Mme laduchessc d'Etampcs paye magnifiquement le jeune artiste doni il esl le chef-d'œuvre.

— C'est mon intention aussi, dit Mme d'Étampes, et je lui garde une récompense qui pourrait faire envie à un roi.

— Mais vous savez, madame, que celte récompense, toute précieuse qu'elle esl, n'est point celle qu'il ambitionne. Que vouez-vous , madame ! nous

sommes capricieux , nous autres artistes , cl souvent ce qui ferait, comme vous le dites, envie à un roi , esl considéré par nous d'un œil de dédain.

— Il faudra pourtant, dil Mme d'Étampes, la rongeur de la colère lui montant au front, qu'il se contente de celle que je lui garde, car je vous l'ai déjà dil, Benvcnuto, ce ne sera qu'à la dernière extrémité que je lui en accorderai une autre.

— Eh bien! lu me confieras ce qu'il désire, à moi , dil François Ier à Benvenuio en étendant de nouveau la main vers le heau lis , et si la chose n'e»i pas trop difficile , nous tâcherons de l'arranger.

— Regardez le bijou avec attention, sire, dit Benvenuio en niellant la lige de la fleur dans la main du roi; examinez-en tous les détails, el Voire Majesté verra que toutes les récompenses sont audessous du prix que mérite un tel chef-d'œuvre. •

En disant ces mots, Benvenuio fixa son regard perçant sur la duchesse , mais celle-ci avait une lelle puissance sur elle-même qu'elle vit sans sourciller le lis passer des mains de l'artiste entre les mains du roi.

• C'est vraiment miraculeux , dil le roi. Mai* où avez-vou* irouvé le magnifique diamant qui enflamme le calice de celle belle fleur?

— Ce n'csl pas moi qui l'ai Irouvé, sire, répondit d'un ton de bonhomie charmante Benvenuio : c'est Mme la duchesse d'Étampes qui l'a fourni à mon élève.

— Je ne vous connaissais pas ce diamant, duchesse, dil le roi ; d'où vous vient-il donc?

— Mais probablement d'où viennent les diamants, sire, des miues de Cuzarale ou de Golconde.

— Oh ! dil Benvenuio , c'est toute une histoire que celle de ce diamant , et si Voire Majeslé désire la savoir, je la lui dirai. Ce diamant el moi non? sommes de vieilles connaissances , car c'est pour la troisième l'unique ce diamant me passe entre le» mains. Je l'ai d'abord mis en œuvre sur la tiare de notre saint-père le pape, où il faisait un merveibeui effet ; puis, d'après l'ordre de Clément VII, je l'ai moulé sur un missel que Sa Sainteté offrit à l'empereur Charles-Quinl ; puis, comme l'empereur Charles-Quint désirait porler constamment sur lui. comme ressource sans doute dans un cas extrême, ce diamant, qui vaul plus d'un million, je le lui j moulé en bague , sire. Voire Majeslé ne l'a-t-cllpas remarqué à la main de son cousin l'Empereur '

— Si fail , je me rappelle , s'écria le roi ; oui , le

premier jour de noire entrevue, à Fontainebleau , il l'avait au doigt. Comment ce diamant se trouvc-l-il en voire possession , duchesse?

— Oui ! dites , s'écria Diane , dont les yeux étiurclèrent de joie , comment un diamant de celte valeur est-il passé des mains de l'Empereur entre les vôtres?

— Si c'était à vous que celle question fût faite, reprit M"* d'Élampes , la réponse vous serait facile, madame , en supposant toutefois que vous avouez certaines choses à d'autres qu'à voire confesseur.

— Vous ne répondez pas à la queslion du roi, madame , répondit Diane de Poitiers.

— Oui , répondit François Ier , comment ce diamant se irouve-t-il enlre vos mains?

— Demandez à Benvenuto , dit Mm* d'Élampes, portant un dernier défi à son ennemi ; Benvenuto vous le dira.

— Parle donc, dit le roi, et à l'instant môme ! je suis las d'attendre.

— Eh bien, sire , dit Benvenuto , je dois l'avouer à Votre Majesté, à la vue de ce diamant d'étranges soupçons me sont venus comme à elle. Or, vous le savez, c'était au temps où nous étions ennemis, Mœe d'Élampes et moi ; je n'aurais donc pas été fâché d'apprendre quelque bon pelil secret qui pût la perdre aux yeux de Voire Majesté. Alors je me suis mis en quête cl j'ai appris.

— Tu as appris... ? »

Benvenuto jeta un regard rapide sur la duchesse et vil qu'elle souriait. Celte force de résistance qui était dans son caractère lui plut, cl au lieu de linir brutalement la lutte d'un coup, il résolut de la prolonger comme fait un athlète sûr de la victoire, mais qui , ayant rencontré un adversaire digne de lui, veut faire briller toute sa force et toute son adresse.

< Tu as appris... ? répéta le roi.

— J'ai appris qu'elle l'avait lout$)onnemcnt acheté du juif Manassès. Oui, sire, sachez cela pour votre gouverne : il parait que depuis son entrée en France voire cousin l'Empereur a tant jelé «l'argent sur sa route , qu'il en est à mellrc ses diamants en gage, et que Mme d'Élampes recueille avec une magnificence royale ce que la pauvreté impériale ne peut conserver.

— Ah ! foi de gentilhomme , c'est fort plaisant! s'écria François I«'r , doublement flatté dans sa vanité d'amant et d.ms sa jalousie de roi. Mais, belle

SIO. 755

dame, j'y songe , ajoula-t-il en s'adressant à la duchesse , vous avez dû vous ruiner pour faire une telle emplette , et véritablement c'est à nous de réparer le désordre qu'elle a mis dans vos finances. Bappelez-noti8 que nous sommes voire débiteur de la valeur de ce diamant , car il est véritablement si beau que je tiens à ce que, ne vous venant pas de la main d'un Empereur , il vous vienne au moins de celle d'un roi.

— Merci, Benvenuto, dit à demi-voix la duchesse, et je commence à croire, comme vous le prétendez, que nous élions faits pour nous entendre.

— Que dites-vous là? dit le roi.

— Oh ! rien, sire, je m'excuse près de la duchesse de ce premier soupçon qu'elle veut bien me pardonner, ce qui est d'autant plus généreux de sa part qu'à côté de ce premier soupçon ce lis en avait fait nailrc un autre.

— Et lequel ? ■ demanda François Ier, tandis que Diane , que sa haine avait empêchée d'être la dupe de celle comédie, dévorait du regard sa triomphante rivale.

La duchesse d'Élampes vit qu'elle n'en avait pas encore fini avec son infatigable ennemi , et un léger nuage de crainte passa sur «on front, mais, il faut le dire à sa louange , pour disparaître aussitôt. 11 y a plus, elle profita de la préoccupation même que les paroles de Benvenuto Cellini avaient mise dans l'caprii de François Ier pour essayer de reprendre le lis, que le roi tenait toujours; mais Benvenuto, sans affectation, passa enlre elle et le roi.

< Lequel? Oh! celui-ci, je l'avoue, dit-il en souriant, celui-ci , il élail si infâme, que je ne sais si je ne dois pas en ôire pour la honte de l'avoir eu, et si ce ne serait pas encore ajouter à mon crime que d'avoir l'impudeur de l'avouer. Il me faudra donc, je le déclare, un ordre exprès de Voire Majesté pour que j'ose...

— Osez, Cellini, je vous l'ordonne, dit le roi.

— Eh bien ! j'avoue d'ahord avec mon naïf orgueil d'artiste, reprit Cellini, que j'avais été surpris de voir Mroe d'Élampes charger l'apprenli d'un travail que le maître aurait clé heureux cl fier d'exécuter pour elle. Vous rappelez-vous mon apprenti Ascanio, sire ? c'est un jeune et charmant cavalier, et qui pourrait poser pour l'Endymion , je vous jure !

—Eh bien, après? » reprit le roi, dont les sourcils

73G ASCANIO

se conlraclèrcnl au soupçon qui vint tout à coup lui mordre le cœur.

Pour celle (ois , il était évident que, malgré tout son pouvoir sur elle-même, Mme d'Etampes était au supplice. D'abord, elle lisait dans les yeux de Diane de Poitiers une curiosité perfide, et puis elle n'ignorait pas que si François I" eiH pardonné peutêtre la trahison envers le roi , il ne pardonnerait certainement pas une infidélité envers l'amant. Cependant , comme s'il ne remarquait pas son angoisse, Henvenulo poursuivit :

< Je pensais donc à la beauté de mon Ascanio et je songeais, pardon, mesdames, pour ce que cette pensée peut avoir d'impertinent pour des Français, mais je suis fait aux façons de nos princesses italiennes, qui, en amour, il faut le dire, sont de bien faibles mortelles; je pensais donc qu'un sentiment auquel l'art était étranger...

— M,. ii iv, dit François 1er en fronçant les sourcils, songez à ce que vous allez dire.

— Aussi nie suis-jc excusé d'avance de ma témérité cl ai-je demandé à garder le silence.

— J'en suis témoin, dit Diane, c'çsl vous qui lui avez commandé de parler, sire ; et maintenant qu'il a commencé...

— Il est toujours temps de s'arrêter, dit la duchesse d'Étampes, quand on sait que ce que Ton va dire est un mensonge.

— Je m'arrêterai si vous le voulez, madame, reprit Bcnvenuio ; vous savez bien que vous n'avez qu'un mol à dire pour cela.

— Oui, mais, moi, je veux qu'il continue. Vous avez raison, Diane, il y a des choses qui veulent être creusées jusqu'au fond. Dites, maître, dites, reprit le roi en couvrant d'un môme regard le sculpteur et la duchesse.

— Mes conjectures allaient donc leur train, quand une incroyable découverte vint leur ouvrir un nouveau champ.

— Laquelle? s'écrièrent à la fois le roi et Diane de Poitiers.

— Je me traîne, murmura Cellini en s'adressant a la duchesse.

— Sire, reprit la duchesse , vous n'avez pas besoin de tenir ce lis à la main pour entendre toute celle longue histoire. Votre Majesté est si bien habituée à tenir un sceptre et à le tenir d'une main ferme , que j'ai peur que celle fleur fragile ne se brise entre ses doigts. >

El en même lemps la duchesse d'Étampes, avec un de ces sourires qui n'appartenaient qu'à elle , étendit le bras pour reprendre le bijou.

i Pardon, madame la duchesse, dit Cellini ; mai» comme le lis joue dans toute cette histoire un rôle important, permettez que pour joindre la démonstralion au récit...

— Le lis joue un rôle important dans l'histoire que vous allez raconter, maître? s'écria Diane de Poitiers en arrachant , par un mouvement rapide comme la pensée, la fleur des mains du roi. Alors Mme d'Etampes a raison, car pour peu que l'histoire soit celle que je soupçonne, mieux vaut que ce lu soit entre mes mains qu'entre les vôtres; car avec ou sans inlenlion, peul-êlreqiie, dans un mouvement dont elle ne serait pas maîtresse, Voire Majesté !e briserait, i

M"" d'Étampes devint affreusement pile, car elle se crut perdue ; elle saisit vivemeni la main de Benvenulo, ses lèvres s'ouvrirent pour parler, mais par un retour sur elle-même sans doute, sa main làdu presque aussitôt celle de l'artisle , et ses lèvres se refermèrent.

« Dites ce que vous avez à dire, fit-elle le» dent» serrées, dites... » Puis elle ajouta d'une voix si basse que Bcnvenuio put seul l'entendre : < Si vous l'osez.

— Oui , dites , et prenez garde à vos paroles . maître, dit le roi.

— Et vous, madame, prenez garde à votre silence, dit Bcnvenuio.

— Nous attendons! s'écria Diane; ne pouvant plus contenir son impatience.

— Eh bien ! figurez-vous , sire ; iniagincz-voos madame, qu'Ascanio et Mœ* la duchesse d'Étamp* correspondaient. >

La duchesse chercha sur elle , puis autour d elle s'il n'y avait pas quelque arme dont elle pût poignarder l'orfèvre.

« Corre*0>ndaienl ? reprit le roi.

— Oui , correspondaient ; et ce qu'il y avait Je plus merveilleux , c'est que dans celte correspondance entre Mme la duchesse d'Étampes cl le psurri apprenti ciseleur, il était question d'amour.

— Les prouves ! maître ! vous avez des preute», j'espère ! s'écria le roi furieux.

— Oh ! mon Dieu, oui, sire, j'en ai, reprit Bervenuto. Votre Majesté comprend bien que je ne * serais pas laissé aller à de tels soupçons si je n'a"» pas eu les preuves.

ASCANIO. 737 La fleur s'ouvrit.

Les deux femmes poussèrent encore ensemble un même cri : Tune de joie , l'autre de terreur. La duchesse s'élança pour arracher le lis des mains de Diane ; mais Benvcnulo la retint d'une main, tandis qu'il lui montrait de l'autre la lettre, qu gavait tirée de sa cachette. En effet, un coup d'oeil rapide jeté sur le calice de la fleur lui montra qu'il était vide.

« Je consens à tout , dit la duchesse écrasée et n'ayant plus la force de soutenir une pareille lutte.

— Sur l'Évangile? dit Benvenuio.

— Sur l'Évangile.

— Eh bien ! maître, dit le roi impatienté, où sont ces preuves ? Je ne vois là qu'un vide ménagé avec beaucoup d'adresse dans la fleur, mais il n'y a rien dans ce vide.

— Non , sire , il n'y a rien , répondit Benvenuio.

— Oui , mais il a pu y avoir quelque chose , dit Diane.

— Madame a raison, reprit Benvenuio.

— Maître ! s'écria le roi les dents serrées , savezvous qu'il pourrait être dangereux de continuer plus longtemps celte plaisanterie , cl que de plus forts que vous se sont repenlis d'avoir joué avec ma colère ?

— Aussi scrais-jc au désespoir de l'encourir, sire, reprit Ccllini sans se déconcerter; mais rien iri

— Alors , donnez-les à l'instant les avez, dit le roi.

— Quand je dis que je les ai , je me trompe : c était Votre Majesté qui les avait tout à l'heure.

— Moi! s'écria le roi.

— El c'est M»* de Poilicrs qui les a maintenanl. -Moi! s'écria Diane.

— Oui, reprit Benvenuio, qui, cuire la colère du roi et les haines el les terreurs des deux plus grandes dames du monde, conservait tout son sangfroid el loutc son aisance. Oui, car les preuves sont dans ce lis.

— Dans ce lis ! » s'écria le roi en reprenant la fleur des mains de Diane de Poiliers et en retournant le bijou avec une attention à laquelle cette fois l'amour de l'art n'avait aucune part. « Dans ce lis!

— Oui, sire, dans ce lis, reprit Benvenuio. Vous savez qu'elles y sont, madame, conlinua-l-il d'un ion signilicaiif en se tournant vers la duchesse haletante.

— Transigeons, dit la duchesse. Colombe n'épousera point d'Orbcc.

— Ce n'est point assez, murmura Ccllini : il faut qu'Ascanio épouse Colombe.

— Jamais ! » Gi M- d'Étampes.

Cependant le roi retournait dans ses doigts le lis

fatal avec une anxiété et une colère d'autant plus

douloureuses qu'il n'osait les exprimer ouverte- | n'est fait pour l'exciter, el Voire Majesté n'a pas pris, ment.

f Les preuves sont dans ce lis! dans ce lis! répétait-il; mais je n'y vois rien, dans ce lis!

— C'est que Votre Majesté ne connaît pas le secret à l'aide duquel il s'ouvre.

— Il y a un secret? monirez-le-moi, messire, à l'instant même, ou plutôt... »

François 1er Gl un mouvement pour Driscr la fleur ; les deux femmes poussèrent un cri ; François Ier s'arrêta.

« Oli ! sire, ce serait dommage, s'écria Diane ; un si charmant bijou ! donnez-le-moi, siro, et je vous réponds que s'il y a un secret, je le trouverai, moi. i

Et ses doigts fins et agiles, doigts de femme rendus plus subtils par la haine, se promenèrent sur toutes les aspérités du bijou, fouillèrent lous les creux , tandis que la duchesse d'Étampes , prèle à défaillir, suivait d'un œil presque hagard toutes les tentatives infructueuses un instant. Enûn, soit bonheur, soit divination de rivale, Diane toucha le point précis de la lige.

ALEXANDRE Dt'MAS. — TOMR VII.

je l'espère, mes paroles au sérieux. Aurais-ju osé porter si légèrement une accusation si grave ? Mme d'Étampes peut vous montrer les lettres que contenait ce lis si vous êtes curieux de les voir. Elles parlent bien réellement d'amour, mais de l'amour de mon pauvre Ascanio pour une noble demoiselle, amour qui , au premier abord sans doute, semble fou et impossible i niais mon Ascanio s'imaginant, en véritable artiste qu'il est, qu'un beau bijou n'est pas loin de valoir une belle fille , s'est adressé à Mmc d'Élampes comme à une providence, el a fait de ce lis son messager. Or vous savez , sire, que la Providence peui loul ; et vous ne serez pas jaloux de celle-là , j'imagine , puisque en faisant le bien, elle vous associe à ses mérites. Voilà le mol de l'énigme, sire, et si tous les détours où je me suis amusé ont offensé Votre Majesté , qu'elle me pardonne en se rappelant la précieuse cl noble familiarité dans laquelle elle a bien voulu jusqu'à présent m'admettra. »

Ce discours qnasi académique changea la face de

738 ASCANIO

la scène. A mesure que Benvenuto pariait , le front de Diane se rembrunissait , celui de Mme d'É lampes se déridait, et le roi reprenait son sourire et sa belle humeur. Puis quand Benvenuto eut fini :

c Pardon , ma belle duchesse , cent fois pardon, dit François I", d'avoir pu vous soupçonner un instant. Que puis-je faire, dites-moi, pour racheter ma faute et mériter mon pardon ?

— Octroyer à Mne la duchesse d'Étampcs la demande qu'elle va vous faire , comme Votre Majesté m'a déjà octroyé celle que je lui ai faite.

— Parlez pour moi, maître Cellini, puisque vous savez ce que je désire , dit la duchesse , s'exécutant de meilleure grâce que Benvenuto ne l'aurait cru.

— Eh bien ! sire , puisque madame la duchesse me charge d'être son interprète , sachez que son désir est de voir intervenir votre toute-puissante autorité dans les amours du pauvre Ascanio.

— Oui da, dit le roi en riant; je consens de grand rœur à faire le bonheur du gentil apprenti. Le nom de l'amoureuse?

— Colombe d'Eslourville, sire.

— Colombe d'Eslourville ! s'écria François Ier.

— Sire, que Votre Majesté se souvienne que c'est Mm* la duchesse d'Étampes qui veus demande cette grâce. Voyou», madame, joignez-vous donc à moi, ajouta Benvenuto en faisant de nouveau passer hors de sa poche un oin de sa lettre, car si vous vous taisez plus longtemps , Sa Majesté croira que vous demandez la chose par pure complaisance pour moi.

— Est-ce vrai que vous désirez ce mariage, madame ? dit François Ier.

— Oui, sire, murmura Mm* d'Étampes; je le

désire... vivement, i V

L'adverbe était amené par une nouvelle exhibition

de la lettre.

i Mais nais je, moi, reprit François 1er, si le prévôt acceptera pour gendre un homme sans nom et sans fui lune?

— D'abord, sire, répondit Benvenuto, le prévôt, en sujet fidèle, n'aura pas, soyez-en certain, d'autre volonté «pie celle de son roi. Ensuite Ascanio n'est pas sans nom. Il se nomme Gaddo-Gaddi , et un de ses aïeux a été podestat de Florence. Il est orfèvre, c'est vrai , mai» en Italie pratiquer l'art n'est pas déroger. D'ailleurs, ne fût-il pas noble d'ancienne noblesse, comme je me suis permis d'inscrire son

nom sur les lettres patentes que Sa Majesté m'a fait remettre, il serait noble de nouvelle création. Ali ! ne croyez pas que cet abandon de ma pan soit un sacrifice. Bécompcnser mon Ascanio , c'est me récompenser deux fois moi même. Ainsi, c'est dit, sire, le voilà seigneur de Nesle, cl je ne le laisserai pat manquer d'argeut; il pourra, s'il veut, laisser là rorfévrerie et acheter une compagnie de lances ou une charge à la cour ; j'y pourvoirai de mes deniers.

— Et nous aurons soin, bien entendu, dit le roi, que votre générosité n'altère pas trop votre bourse.

— Ainsi donc, sire...? reprit Benvenuto.

— Va pour Ascanio Gaddo-Gaddi , seigneur de Nesle ! s'écria le roi en riant à gorge déployée, tant la certitude de la fidélité de MB* d'Étampes Pavait mis de joyeuse humeur.

— Madame, dit à demi voix Cellini, vous ne pouvez pas , vous en conviendrez , laisser au Cfaitelel le seigneur de Nesle ; c'était fort bon pour Ascanio. >

M*' d'Étampes appela un officier des gardes et lui dit à voix basse quelques paroles qui se terminèrent par celles-ci :

i Au nom du roi.

— Que faites-vous ? madame , demanda François Ier.

— Bien , sire , répondit Cellini , M** la duchesse d'Étampes envoie chercher le futur.

— Où cela ?

— Où Mme d'Élampes, qui connaissait la bonté du roi, l'a prié d'attendre le bon plaisir de Sa Majesté.*

Un quart d'heure après , la porte de l'appartement où attendaient Colombe , le prévôt , le comte d'Orbcc, l'ambassadeur d'Espagne et à peu pré* tous les jcigneurs de la cour, à l'exception de Marmagne , encore alité , s'ouvrit. Un huissier cria : i Le roi ! >

François I" entra , donnant la main à Diane de Poitiers et suivi par Benvenuto , qui soutenait à ia bras la duchesse d'Étampes et à l'autre Ascanio. aussi pâles l'un que l'autre.

A l'annonce faite par l'huissier, tous les courtisans se retournèrent et demeurèrent un instant stupéfaits en apercevant ce singulier groupe. Colombe pensa s'évanouir.

Cet étonnement redoubla lorsque François 1" faisant passer le sculpteur devant lui , dit à batte voix :

< Mattre Benvenuto, prenez un instant notre

ASCANIO

place et notre aulorilé ; parler comme si vous étiez le roi , et qu'on vous obéisse comme au roi.

— Prenez garde , sire , répondit l'orfèvre ; pour me tenir dans voire rôle, je vais éire magnifique.

— Allez , Benvenuto , dil François Ier en riant , chaque trait de magnificence sera une flânerie.

— A la bonne heure , sire , voilà qui me met à mon aise , et je vais vous louer lant que je pourrai. Or ça , conlinua-l-il , n'oubliez pas , vous tous qui m'écoulez, que c'est le roi qui parle par ma bouche. MM. les notaires, vous avez préparé le contrat auquel Sa Majesté daigne signer. Écrivez les noms des époux. >

Les deux notaires prirent la plume et s'apprêtèrent à écrire sur les contrats , dont l'un devait rester aux archives du royaume et l'auire dans leur cabinet.

< D'une part , continua Benvenuto , d'une part, noble el puissante demoiselle Colombe d'Estourville.

— Colombe d'Estourville , répétèrent machinalement les notaires, tandis que les auditeurs écoulaient dans le plus grand élonnement.

— De l'autre , continua Cellini , très-noble et irès-puissani Ascanio Gaddi , seigneur de Nesle.

— Ascanio Gaddi! s'écrièrent en même temps le prévôt et d'Orbec.

— Un ouvrier? s'écria avec douleur le prévôt en se tournant vers le roi.

— Ascanio Gaddi , seigneur de Nesle , reprit Bcnvenulo sans s'émouvoir , auquel Sa Majesté accorde les grandes leures de naturalisation et la place d'intendant des chàleaux royaux.

— Si Sa MajeRlé l'ordonne ainsi, j'obéirai , dit le prévôt ; toutefois...

— Ascanio Gaddi, continua Bcnvenulo, à la considération duquel Sa Majesté accorde à messire Boberl d'Estourville , prévôt de Paris, le liirc de chambellan.

— Sire, je suis prêt à signer , dit d'Estourville, enfin vaincu.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! murmura Colombe en retombant sur sa chaise, n'est-ce pas un rêve que loul cela ?

— Et moi ? s'écria d'Orbec , et moi ?

— Quant à vous, reprit Cellini , continuant ses fonctions royales , quant à vous , comte d'Orbec , je vous fais grâce de l'enquête que j'aurais le droit d'ordonner sur votre conduite. La clémence est une

vertu royale , aussi bien que la générosité, n'esi-ee pas, sire ? Mais voici les contrats proposés, signons, messieurs, signons.

— C'est qu'il fait la Majesté à merveille !i 6' écria François Ier , heureux comme un roi en vacances.

Puis il passa la plume à Ascanio , qui signa d'une écriture tremblante, et qui, après avoir signé, passa lui-même la plume à Colombe, que Mm0 Diane , pleine de bonté , avait été chercher à sa place et soutenaii. Les mains des deux amants se touchèrent et ils faillirent s'évanouir.

Puis vint Mmo Diane, qui passa la plume a" la duchesse d'Étampc8 , laquelle la passa au prévôt , le prévôt à d'Orbec, cl d'Orbec à l'ambassadeur d'Espagne.

Au-dessous de lous ces grands noms, Cellini écrivit distinctement el fermement le sien. Ce n'était cependant pas celui qui faisait le moindre sacrifice.

Après avoir signé, l'ambassadeur d'Espagne s'approcha de la duchesse.

< Nos plans tiennent toujours, madame? dit-il.

— Eh ! mon Dieu ! dil la duchesse, failcs ce que vous voudrez : que m'importe la France ! que m'importe le inonde 1 i

Le duc s'inclina.

i Ainsi , dil à l'ambassadeur, au moment où il reprenait sa place, son neveu, jeune diplomate encore inexpérimenté , ainsi , dans les intentions de l'Empereur , ce n'est pas le roi François Ier, mais son fils qui sera duc de Milan.

— Ce ne sera ni l'un ni l'autre, > répondit l'ambassadeur.

Pendant ce temps , les autres signatures allaie» leur irain.

Puis , lorsque chacun eut mis son nom au ' bonheur d'Ascanio el de Colombe, Ben ver procha de François 1*T, cl mellanl un g? devanl lui :

< Sire, dit-il, après avoir ordonn prier Votre Majesté en humble et vitcur. Votre Majesté vcul-elle »

nière grâce ?

— Dis, Benvenuto, dis, qui élail en train d'accorder c'était encore, à loul prendr auquel un roi trouve le plu$d< que souhailes-lu?

— Betourner en Italie, sirt

7 ',() ASCANIO

Qti*»*t-< o «|Uf < cla signifie ? Récria le roi ; vous

tHm\$t me qui lier quand il vous reste lanlde chefsd'ivre à me faire ? Je ne veux pas.

Sire, ré|>ondii Hcnvenuto, sire, je reviendrai , (ons le jure. Mais laissez-moi partir, laissez-moi revoir mon pays, j'en ai besoin pour le moment. Je ne dis pas ce que je souffre, conliiiua-l-il en baissant la voix et en secouant mélancoliquement la lélc. Mais je souffre beaucoup de douleurs que je ne saurais •raconter, et l'air seul de la patrie peut cicatriser mon cœur blessé. Vous êtes un grand, vous êtes un généreux roi que j'aime. Je reviendrai , sire, mais permettez-moi auparavant d'aller me guérir là-bas au soleil. Je vous laisse Ascanio, ma pensée; Pagolo, ma main : ils sufliront à vos rêves d'artiste jusqu'à mon retour, et quand j'aurai reçu le baiser des brises i!e Florence, ma mère, je reviendrai vers vous, mon roi, et la mort seule pourra nous séparer.

— Allez «loue ! dit tristement François 1er. Il sied que l'art soit libre comme les hirondelles, allez. »

Puis le roi tendit à Benvenuto sa main, que Bcnvenuto baisa avec tonte l'ardcurde la reconnaissance.

En se retirant, Benvenuto se trouva près de la duchesse.

< Est-ce que vous m'en voulez beaucoup , madame? dit-il en glissant aux mains de la duchesse le fatal billet qui, pareil à un talisman magique, venait de faire des choses impossibles.

— Non, dit la duchesse, toute joyeuse de le tenir enfin , non, et cependant vous m'avez battue par des moyens...

— Allons donc, dit Benvenuto, je vous eu ai me-

nacée, mais croyez-vous que je m'en fusse servi?

— Dieu du ciel ! s'écria la duchesse frappée d'un trait de lumière ; voilà ce que c'est de vous avoir cru pareil à moi ! >

Le lendemain, Ascanio et Colombe furent mariés à la chapelle du Louvre, et malgré les règles de l'étiquette, les deux jeunes gens obtinrent que Jacques Aubry et sa femme assistassent à la cérémonie.

C'était une grande faveur, mais on conviendra que le pauvre écolier l'avait bien méritée.

Page 1