FIGE
> Pierre Munier et Laîza remarquèrent en même temps le mouvement imprimé au buisson, car leurs deux mains, qui se cherchaient, se rencontrèrent et se serrèrent en même temps.
L'espion resta un instant immobile ; puis, il allongea de nouveau la tète, interrogea des yeux et de l'oreille tout l'espace découvert, fil encore un mouvement en avant , et , rassuré par le silence qui le faisait croire à la solitude, il se dressa sur ses genoux, écoula de nouveau, et ne voyant el n'entendant rien, finit par se relever tout S fait.
Laîza serra plus fortement alors la main de Pierre Munier pour lui recommander une plus grande prudence , car pour lui il n'y avait plus de doute, cet homme cherchait leur trace.
En effet, arrivé sur le bord du chemin, le rôdeur de nuit se courba de nouveau, interrogeant la lerre pour savoir si elle n'avail gardé aucun vestige de. la marche «le plusieurs hommes; il toucha du plat de la main le gazon pour voir s'il n'était pas froissé ; il toucha du bout du doigt les cailloux, pour s'assurer s'ils n'avaient point été ébranlés dans leurs alvéoles ; enfin , comme si l'air à son tour eiH pu conserver des traces de ceux qu'il cherchait , il leva la têle . ûxanl son regard sur le tamarinier, contre le troue oisons l'ombre duquel Laîza était caché.
En ce moment un rayon de la lune passa entre deux cimes d'arbres et vinl éclairer le visage de l'espion .
Alors, avec un mouvement prompt comme l'éclair, Latza dégagea 8a main droite de la main de Pierre Municr, el s'élançanl d'un seul bond de manière à saisir par son extrémité une des branches les pins flexibles de l'arbre qui l'abritait, il plongea, avec la rapidité de l'aigle qui s'abat, jusqu'au pied du rocher, saisit l'espion par la ceinture , et redonnant d'un coup de pied l'impulsion à la branche, qui se redressa , il remonta avec lui comme l'aigle remonte avec sa proie ; puis laissant glisser sa main le long du rameau à l'écorce lisse el po!ie, il revint tomber au pied de l'arbre , au milieu de ses compagnons . lenanl toujours son prisonnier qui, son couteau à la main, cherchait vainement à blesser son vainqueur, comme le serpent cherche vainement a inordre le roi des airs, qui, des profondeurs d'un marais, remporte dans son aire voisine du ciel.
Alors el malgré l'obscurité , chacun du premier coup d'œil reconnut le prisonnier, celait Antonio le Malaî. Tout cela s'était patwé d'une façon si rapide
GEORGE
et si inattendue qu'Antonio n'avait p;ts jt*to un cri.
Entin Laïza tenait donc, on sa puissance son ennemi mortel ; Laïza allait donc punir d'un seul coup le traître cl l'assassin.
Il le pressait sous son genou, il le regardait avec celle lerrible ironie du vainqueur dans laquelle le vaincu peut comprendre qu'il n'a plus rien à espérer, quand tout à coup on entendit le lointain aboiement d'un chien.
Sans relâcher la main par laquelle il lui serrait la fcorge, sans relâcher la main par laquelle il lui maintenait le poignet, lai» releva la tète et tendit l'oreille du côté par où venait le bruit.
A ce bruit Laïza sentit frissonner Antonio.
< Chaque chose a son temps , murmura Laïza comme se parlant à lui-même; puis, s'adressanl aux nègres qui l'entouraient: Atlachez d'abord cel homme .1 un arbre, dit-il, il faut que je parle à M. Mtinier. i
Les nègres saisi renl Antonio par les pieds et par les mains, el legarrotièrcnlavcc des lianes contre lclron« d'un takamakas. Laïza s'assura qu'il était bien lié, el conduisant le vieillard a quelques pas , il étendit la main du côté où, pour la première fois, s'était lait entendre l'aboiement du chien.
i A vcz-vous entendu? lui dit-il.
— Qtm>? demanda le vieillard.
— L'aboiement d'un chidn.
— Non.
— Écoulez ! il se rapproche.
— Oui, celle fois je l'ai entendu.
— On nous chasse comme des cerfs.
— Comment ! tu crois que c'est nous que l'on poursuit?
— El qui voulez-vous que ce soil?
— Quelque chien échappé qui chasse pour son propre compte.
— Après tout, c'est encore possible! murmura Laïza ; écoulons. »
Il y cul un instant de silence à la fin duquel un nouvel ahoicnicnl retentit dans la forêl , plus rapproché que les deux premiers.
< C'est nous qu'on poursuit , dit Laïza.
— El à quoi le reconnais- lu?
— Ce n'est point l'aboiement d'un chien qui chasse , dit Laïza , c'est le hurlement d'un chien qui cherche sun mallrc. Les démons auront trouvé dans quelque case de nègre uu chien à la chaîne , el ils l'auront pris pour guide ; si le nègre csl avec nous, nous sommes perdus.
— C'est la voix de Fidèle , murmura Pierre Munier en tressaillant.
— Oui, oui, je la reconnais maintenant , dit Laïza. Je l'ai déjà entendue : c'est celle d'«n cliie. qui a hurlé lorsque hier soir nous avons rapporte votre fils blessé à Moka.
— En effet, j'ai oublié de l'emmener quand nom sommes partis ; cependant , si c'était Fidèle , il m< semble qu'il accourrait plus vite. Écoule comme h voix se rapproche lentement.
— Ils le tiennent en laisse, ils le suivent, ilmèst un régiment toul entier peut-être derrière lui. Ilot faut pas lui en vouloir à ce pauvre animal, ajouta n riant d'un rire sombre le nègre d'Anjouan, il nepem pas aller plus vite ; mais, soyez tranquille, il arriwv
— Eh bien ! que faut-il faire? demanda Piem Munier.
— Si vous aviez quelque vaisseau qui vous alla dit à Grand-Port , comme nous n'en sommet qtn huit ou dix lieues , je vous dirais que nous an*» encore le temps d'y arriver; mais vous n'avez de ce côté aucune chance de fuite , n'est-ce pas?
— Aucune.
— Alors il faut se défendre, et, s'il est po$$ible, ajouta le nègre d'une voix sombre, mourir en « défendant.
— Viens donc, dit Pierre Munier qui ne irouun tout son courage que du moment où il ne s'agitfjn plus que de combattre ; viens donc, car le ciiien le» conduira à l'ouverture de la caverne, el quand * seront là ils ne seront pas encore entrés.
— C'est bien , dit Laïza, allez doue aux retranchements.
— Mais pourquoi ne vicns-iu pas avec moi?
— Moi, il faul que je reste ici quelques minuit» encore.
— Cependant lu nous rejoindras?
— Au premier coup de fusil qui sera tiré, retour nez-vous, et vous me verrez à vos côlés. »
Le vieillard lendit la main à Laïza, car le dan^ commun avait effacé entre eux toute dislance, pu'* il jeu son fusil sur son épaule , el , suivi de m escorte, il s'achemina à grands pas vers l'entrée de la caverne.
Laïza le suivit des yeux jusqu'à ce qn il H f"1 perdu tout à fait dans les lénèbres, puis, revenani à Antonio, que, d'après son ordre, les nègre* avaient garrotté à un arbre :
« El maintenant, Malaï, dit-il, à .ions *!«!
— A nous lieux ! dit Antonio d'une voix ircmhlante ; et que veut donc Laîza à sou ami et à son frère?
— Je veux qu'il se rappelle ce qui a élé dit, le du yamsé, sur le bord de la rivière des Lata-
— Il a été dit beaucoup de choses, et mon frère laîza a été bien éloquent, car chacun s'est rendu à non avis.
— Et parmi loulcs ces choses, Antonio se rappelle-l-il le jugement qui a élé rendu d'avance conlre les iraîlrcs? »
Antonio frissonna de tout son corps, et malgré la couleur cuivrée de sa peau, on eût pu le voir pâlir s'il eût fait jour.
• Il parait que mon frère a perdu la mémoire, reprit Laîza avec un accent d'ironie terrible; eli bien ! moi, je vais la lui rendre : il a été dit. . . .
bien les propres paroles du serment, et mon frère se les rappclle-l-il ?
— Je me les rappelle, dit Antonio d'une voix à peine intelligible.
— Alors réponds aux questions que je vais te faire, dit Laîza.
— Je ne te connais pas le droit de m'interroger, tu n'es pas mon juge, s'écria Antonio.
— Alors, ce n'est pas loi que j'interrogerai, reprit Laîza ; puis se tournant vers les nègres qui étaient couchés autour de lui sur la terre : Levezvous, vous autres, dit-il, et répondez. »
Îj&» nègres obéirent, et l'on vil surgir dix ou douze figures noires qui se rangèrent silencieusement en demi-cercle devant l'arbre où était garrollé Antonio.
< Ce sont des esclaves, s'écria Antonio, cl je ne dois pas être jugé par des esclaves, je ne suis pas un nègre, moi, je suis libre, moi, c'esl à un tribunal à me juger si j'ai commis un crime, et non à vous.
— Assez, dit Laîza, nous allons te juger d'abord, et ensuite tu en appelleras à qui tu voudras, i
Antonio se lut : cl, pendant le moment de silence qui suivit l'injonction que Laîza venait de lui faire, on entendit les aboiements du chien qui se rapprochaient.
t Puisque le coupable ne veul pas répondre, dit Laîza aux nègres qui entouraient Antonio , c'esl à root de répondre pour lui. Qui esl-ce qui a dénoncé la conspiration au gouverneur , parce qu'un mire que lui on avait élé nommé le chef?
| — Antonio le Malai , répondirent tous les nègres | d'une voix sourde, mais d'une seule voix.
— Ce n'est pas vrai! s'écria Antonio. Ce n'est pas vrai : je le jure, je le proteste I
— Silence, dit Laîza du môme ton impératif. Puis il reprit : Qui est-ce qui, après avoir dénoncé la conspiration au gouverneur, a liré sur notre chef, au bas de la petite montagne, le coup de fusil qui l'a blessé?
— Antonio le Malaî, répondirent tous les nègrçt.
— Qui m'a vu ? s'écria le Malaî. Qui ose dire q'éft c'était moi ; qui peut dans la nuit reconnaître un homme d'un autre homme ?
— Silence, » dit Uïza ; puis , reprenant avec le môme accent calme son interrogatoire, « Enfin, dit-il, après avoir dénoncé la conspiration au gouverneur, après avoir tenté d'assassiner noire chef, qui est-ce qui venait encore, la nuit, ramper comme un serpent autour de notre retraite, pour découvrir quelque ouverture par laquelle les soldais anglais pussent entrer?
— Antonio le Malaî, reprirent encore une fois les nègres avec ce môme acccnl de conviction qui ne les avait pas encore quittés un instant.
— Je venais pour rejoindre mes frères, s'écria le prisonnier, je venais pour partager leur sort quel qu'il fût ; je le jure, je le prolesie.
— Croyez-vous ce qu'il dit? demanda Laîza.
— Non, non, non 1 répétèrent toutes les voix.
— Mes bons amis , mes chers amis , dit Antonio , écoulez-moi, je vous en supplie !-
— Silence ! » dil Laîza. Puis il continua , de ce môme accent solennel qu'il avait toujours conservé, et qui indiquait la grandeur de la mission qu'il s'était imposée : « Antonio n'csl donc pas une fois, mais (rois fois traître; Antonio aurail donc mérité trois fois la mort si l'on pouvait mourir trois fois. Antonio, pré pare-loi donc à paraître devant le Grand-Esprit, car tu vas mourir !
— C'esl un assassinai ! s'écria Anlonio, et vous n'avez pas le droit d'assassiner un homme libre ; d'ailleurs, les Anglais ne peuvent pas être loin, j'appellerai, je crierai. A moi!... à moi!... Us veulent m'égorger ! ils veulent... •
Laîza saisit la gorge du Malai , el étoulTa ses cris entre ses doigts de fer ; puis , tournant la tète vers les nègres :
» Préparez une corde , i dit-il.
En entendant cet ordre qui lui présageait le soi i qui l'attendait, Anlonio lit un si violent effort, qu'il
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brisa une partie des liens qui le retenaient. Mais il ne put se dégager du plus terrible de tous, de la main de Laiza. Cependant, au bout de quelques secondes, le nègre comprit aux convulsions qu'il sentait courir dans tout le corps d'Antonio, que s'il continuait de le serrer ainsi, la corde deviendrait bientôt inutile. Il lâcha donc la gorge du prisonnier, qui laissa tomber sa tôle sur sa poitrine comme un homme qui râle.
— J'ai dit que je le laisserais du temps pour paraître devant le Grand-Esprit , dit Laîza ; tu as dix minutes, prépare-toi.
Antonio voulut prononcer quelques paroles , mais sa voix le trahit.
On entendait Ic8 aboiements du chien , qui , à chaque instant , se rapprochait.
t Où est la corde? dit Laîza.
— La voici , répondit un nègre en présentant à 1 u/:i l'objet qu'il demandait.
— Bien , i dit-il.
Kl comme l'office du juge était fini , l'office du bourreau commença.
Laîza prit une des plus fortes branches du tamarinier, la ramena à lui , y fixa fortement l'une des extrémités de la corde , fil à l'autre un nœud coulanl qu'il passa autour du cou d'Antonio , ordonna à deux hommes de maintenir la branche , et s'élaul assuré que le condamné , malgré la rupture de deux ou trois des lianes qui rattachaient , était maintenu encore , il l'invita une seconde fois à se préparer à la mort.
Cette fois la parole était revenue au condamné ; mais au lieu de s'en servir pour implorer la miséricorde de Dieu , ce fut pour faire un dernier appel à la pitié des hommes qu'il éleva la voix !
i Eh bien , oui , mes frères , oui , mes amis , dit-il changeant de tactique, et essayant d'obtenir par des aveux la vie qu'on avait refusée à ses dénégations , oui, je suis bien coupable, je le sais , et vous avez le droit de me traiter comme vous le faites ; mais vous pardonnerez à votre ancien camarade, n'est-ce pas? â celui qui vous faisait tant rire pendant les veillées ; au pauvre Antonio , qui vous racontait de si belles histoires cl qui vous chantait de si joyeuses chansons ? Que devicudrez-vous désormais sans lui? qui vous amusera? qui vous distraira? qui vous fera oublier la fatigue de la journée? Grâce! mes amis, grâce pour le pauvre Antonio! La vie! la vie! mes amis; je vous la demande a genoux !
— Pense au Grand -Esprit , dit Lù/n , car lu l'a plus que cinq minute* à vivre , Antonio.
— Au lieu de ces cinq minutes , Laiza, mon bon Laîza, repril Antonio d'une voix suppliante, donnemoi cinq ans, el pendant ces cinq ans je seni ion esclave ; je le servirai , je serai sans cesse i t« ordres, je serai toujours prêl à les commandement*, el quand j'y manquerai , quand je commettrai b moindre faute, eh bien ! alors , lu me puniras, ei je supporterai le fouet , les verges , la corde mm»plaindre , et je dirai que lu es un bon maître. m lu m'auras donné la vie. Oh ! la vie , la vie , lûu. la vie !
— Écoule , Anlonio , dil Laiza , enicndt-io la aboiements de ce chien ?
— Oui ; cl lu crois que c'esl moi qui ai donne r conseil de le détacher? Eh bien ! non, lu le iront]* je le le jure.
— Anlonio , dil Laiza , celle idée ne serait pn venue môme à un blanc de se servir d'un chien pour poursuivre son propre mallrc ; Anlonio , celte est encore de loi. >
Le Malaï poussa un profond gémissement, p* au boul d'un instant, comme s'il eût espéré Béeto son ennemi à force d'humililé.
i Eh bien ! oui , dil-il , c'est moi , le Grand- Esprit m'avait abandonné , l'orgueil de la vengeance m'avait rendu fou. Il faut avoir pitié d'un f««, Laîza , au nom de ton frère Nazim, pardonne-raoi !
— El qui encore avait dénoncé Nazim , loreqw Nazim a voulu fuir. Ah! voilà un nom que tu a* « bien tort de proponcer, Antonio. Antonio , les cn>| minutes sont écoulées. Malaï , tu vas mourir.
— Oh ! non , non , non , moi pas mourir, & Antonio , grâce , Laiza ; grâce , mes amis, grâce' '
Mais sans écouter les plaintes, le« supplication cl les prières du condamné, Laiza tira son couteau, cl d'un seul coup trancha tous les liens qui i***" naicnl Anlonio ; au même instant, et sur un ordre de \a\, les deux homme» lâchèrent la branche q* se tendit, enlevant avec elle le malheureux Antonio
Un cri terrible , un cri suprême , un cri dan* lequel semblaient s'être réunis toutes les force* «lo désespoir, rclcntil el alla se perdre , lugubre, *olitaire , désolé , dans les profondeurs des forêt* tout élail fini , cl le corps d'Anlonio n elail pi» qu'un cadavre se balançant au boul d'une corde a" dessus du précipice.
Laîza resta un instant encore immobile ci re^r
•laul le mouvement de vibration de la corde, qui se calmait peu a peu; puis, lorsqu'elle fut arrivée à peu près à tracer sur l'azur du ciel une ligne perpendiculaire et immobile , il prêta de nouveau l'oreille aux aboiements du chien , qui n'était plus qu'à cinq ceuts pas à peine de la caverne ; il ramassa son fusil , qu'il avait posé à terre , cl se retournant vers les autres nègres :
c Allons, mes amis, dit-il, nous voilà vengés; maintenant , nous pouvons mourir. »
Et , les précédant d'un pas rapide, il marcha avec eux vers les retranchements.
LA C1IASSE AVX NÈGRES.
Laïza ne s'était pas trompé, cl le chien, en suivant les traces de son maître , avait conduit les Anglais droit à l'ouverture de la caverne ; arrivé là il s'était élancé au milieu des buissons cl s'était mis à grallcr et à mordre les pierres. Les Anglais avaient compris alors qu'ils étaient au terme de leur course.
Aussitôt ils avaient fait avancer des soldats armés de pioches, et les soldats s'étaient mis à l'œuvre. Au bout d'un instant, une ouverture assez large pour qu'un homme pût y passer était pratiquée.
Un soldat allongea le haut du corps , afin de regarder par l'ouverture. Aussitôt un coup de fusil se Gl entendre, et le soldai tomba la poitrine traversée d'une balle ; un second soldat succéda au premier et tomba comme lui ; un troisième s'avança à son tour et eut le même sort.
Il élail visible que les révoltés, en donnant euxmêmes le signal de l'attaque, étaient décidés à une défense désespérée.
Les assaillants commencèrent à prendre leurs précautions : en s'abrilaut le plus qu'ils purent, ils élargirent la brèche de manière à pouvoir passer à plusieurs de front; les tambours battirent, et les grenadiers se présentèrent la baïonnette en avant.
Mais l'avantage était si grand pour les assiégés, •|u'cn un instant la brèche fui encombrée de morts, cl qu'on fui obligé d'enlever les cadavres pour faire place à un nouvel assaut.
Celte fois, les Anglais pénétrèrent jusqu'au milieu
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de la caverne, mais ce ne fut que pour laisser un plus grand nombre de morts encore qu'à la première fois ; à l'abri derrière le retranchement qu'avait fait élever George , les nègres dirigés par Laïza et Pierre Munier tiraient à coup sûr.
Pendant ce temps, George, retenu par sa blessure, couché dans sa cabane, maudissait l'inactivité à laquelle il élail réduit ; celle odeur de poudre qui l'enveloppait , ce bruit de la mousquelerie qui pétillait à son oreille, tout, jusqu'à cette charge incessante que battaient les Anglais, lui donnaient cette ardente fièvre du combat qui fait que l'homme jonc sa vie sur un caprice du hasard. Mais ici c'était bien pis, car ce n'était pas une cause étrangère qu se débattait , ce n'était pas le caprice d'un roi qu'il s'agissait de soutenir ou l'honneur d'une nation qu'il fallait venger : non, c 'était sa propre cause que ces humines défendaient, el lui, lui George, l'homme au cœur hardi, l'homme à l'esprit entreprenant , ne pouvait rien, ni en action, ni même en conseil; George mordait le matelas sur lequel il élail couché, George pleurait de rage.
A la seconde attaque, el quand les Anglais pénétrèrent jusqu'au milieu de la caverne, ils firent du point où ils étaient arrivés quelques décharges suites retranchements; or comme la cabane où George élail couché se trouvait directement placée derrière eux, deux ou trois balles traversèrent en sifilant les parois de feuillage. Ce bruit, qui cûl elTravé tout autre, consola et enorgueillit George; lui aussi courail donc un danger, cl s'il ne pouvait pas rendre la mort, il pouvait du moins mourir.
Les Anglais avaient momentanément cessé l'attaque, mais il était évident qu'ils préparaient un nouvel assaut, el l'on entendait aux coups sourds et retentissants de la pioche qu'ils n'avaient point abandonné leur projet : en effet, au bout d'un instant, une partie des parois extérieures de la caverne s'écroula, et l'ouverture se trouva agrandie du double ; aussitôt le tambour rclenlil de nouveau, cl à la lueur de la lune on vil briller une troisième fois les baïonnettes à l'entrée de la caverne.
Pierre Munier el Laïza 8C regardèrent cette fois ; il était évidcnl que la lutte allait devenir terrible.
« Quelle est votre dernière ressource ? demanda Laïza.
— La caverne est minée, d'il le vieillard.
— En ce cas, nous avons encore quelque chance de salut, mais au moment décisif faites alors ce que
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je vous dirai, ou nous sommes tous perdu*, car il n'y a pas de retraite possible avec un blessé.
— Eh bien ! je me ferai luer près de lui ! d'il le vieillard.
— Mieux vaul vous sauver tous les deux.
— Ensemble?
— Ensemble ou séparément, peu importe.
— Je ne quitterai pas mon lils , Laïza , je l'en préviens.
— Vous le quitterez , si c'est son seul moyen de salut.
— Que veux-tu dire?
— Plus lard je m'expliquerai. »
Puis se retournant vers les nègres :
i Allons, enfanls, dit-il, voilà le moment suprême arrivé. Feu sur les babils rouges, cl ne perdez pas un coup; dans une heure la poudre cl les balles seront rares. •
Au même instant la fusillade éclata. Les nègres, en général, sont d'excellents tireurs; aussi exécutèrent-ils à la lettre la recommandation de Laïza, et les rangs des Anglais commencèrent-ils à s'éclaircir; mais , à chaque décharge , les rangs se resserraient avec une discipline admirable, cl la colonne, retardée par la difficulté du passage, continuait de s'avancer dans le souterrain. Au reste, pas un coup de fusil n'étail tiré de la part des Anglais; ils paraissaient décidés celle fois à enlever les retranchements à la baïonnette.
La situation, grave pour tous , l'était doublement pour George , grâce à l'impuissance à laquelle il s'élail condamné. Il s'était d'abord soulevé sur son coude, puis il s'était mis sur ses genoux ; euOnil était parvenu à se dresser sur ses pieds ; mais , parvenu à ce point , sa faiblesse était si grande qu'il lui semblait que la terre manquait sous lui , et qu'il élaii forcé de se cramponner de ses mains aux branches qui l'entouraient. Tout en reconnaissant le courage de quelques hommes dévoués qui accompagnaient sa fortune jusqu'au bout , il ne pouvait s'empêcher d'admirer ce courage froid et impassible des Anglais qui cont inuaienl de marcher comme à une parade, quoique à chaque pas qu'ils lissent ils fussent obligés de resserrer les rangs. Entin il comprit que, pour cette fois , ils ne reculeraient plus , et que dans cinq minutes , malgré le feu qui en sortait , ils allaient aborder les retranchements. Alors l'idée que c'était pour lui, pour lui, forcé de rester spectateur impassible du combat , que tous ces hommes
allaient se faire tuer, se présenta à son espru comme un remords; il essaya de faire un pu en avant pour se jeter entre les combattants, cl, en se livrant , puisque , selon toute probabilité, c'éuit à lui seul qu'on en voulait, faire cesser le carnage, mais il scnlil qu'il ne pourrait parcourir un lien de la dislance qui le séparait des Anglais. Il voulut crier aux assiégés de cesser le feu , aux assiégeanii de ne pas aller plus loin , cl qu'il se rendait; nuii sa voix affaiblie se perdit dans le bruil de la (taillade. D'ailleurs , dans ce moment , il vit ton pèrt se lever loul debout , cl , de la moitié de sa taille, dépasser la hauteur des retranchements ; puis, a* branche de sapin enflammée à la main, fairequd ques pas à la rencontre des Anglais; puis, au mil»; du feu cl de la fumée, approcher de la terre l'ému? flambeau. Aussitôt une traînée de flamme cours: sur la terre ei disparut en s'enfonçant dans le toi. enfin , au même instant, la terre s'agita, une etplosiou terrible se fit entendre, un cratère flamboviot s'ouvrit sous les pieds des Anglais, la voûte delà cjverne s'ouvrit eis'affaissa, les rochers qui pesaient wr elle s'cnfoncèrenl avec elle , et , aux cris du reste <iu régiment encore de l'autre côlé de l'ouverture, le passage sou terrain disparut dans un immense chac*.
i Et maintenant , dit Laïza , pas un instant perdre !
— Ordonne, que faut-il faire?
— Fuyez vers Grand-Port , tâchez de trouver asile dans un vaisseau français; moi je me charge de George.
— Je le l'ai dit , je ne quitterai pas mon fils.
— El moi , je vous l'ai dit , vous le quittera, car, en restant , vous le perdez.
— Gomment cela ?
— Avec volre'chien qu'ils ont toujours, il* ** suivent partout, vous relancent au plus sombre <l« forêts, vous atteignent au plus profond des cavernes, et George blessé sera bientôt rejoint ; mais aucun traire fuyez de votre côlé, ils croient que votre fib vous accompagne , alors c'est à vous qu'ils sachent, c'est après vous qu'ils s'acharnent, ces' vous qu'ils rejoignent peut-être ; moi , pendant ce temps , je profile de la nuil ; avec quatre homme* dévoués, j'emporte George d'un autre côté; nou* gagnons les bois qui environnent le morne du Bambou. Si vous avez quelque moyen de nous sauver, vous allumerez un feu sur l'ile des Oiseaux ; *" nous descendons sur un radeau la grande rivière,"
voua venez a^ec une chaloupe nous recevoir à son embouchure. >
Pierre Municr avaii écoulé tout ce plaidoyer les yeux fixes , la respiration suspendue , serrant les mains de Laîza enire ses mains, puis, à ses dernières paroles , lui jetant les hras au cou :
* Laîza! Laîza! s'érria-t-il ; oui, oui > je te comprends, il n'y a que ce moyen : toute la mente anglaise sur moi , c'est cela , el lu sauves mon George.
— Je le sauve ou je meurs avec lui , dit Laîza, voilà tout ce que je puis vous promettre.
— Et je sais que lu tiendras ce «pie lu promets. Attends seulement que j'aille encore une fois embrasser mon enfant, cl je pars.
— Non , non, dit Laîza ; si vous le voyez vous no voudrez plus le quitter; s'il sait que vous vous exposez pour sauver sa vie , il ne voudra pas le permettre : partez , partez ; el vous tous suivez-le ; quatre hommes seulement avec moi, les plus forts, les plus vigoureux , les plus dévoués, i
Une douzaine d'hommes se présentèrent.
Laîza en désigna quatre ; puis , comme Pierre Munier hésitait à partir :
< Les Anglais! les Anglais ! dit-il au vieillard ; dans un instant les Anglais seront ici.
— Ainsi , à l'embouchure delà grande rivière ! s'écria Pierre Munier.
— Oui, si nous ne sommes ni tués ni pris.
— Adieu, George, adieu, cria Pierre Munier; et, suivi des nègres qui restaient, il s'élança du côté de la montagne des Créoles.
— Mon père, s'écria George, où allez-vous ? que faites-vous? pourquoi ne venez-vous pas mourir avec votre fils? Mon père, attendez moi, me voilà ! »
Mais Pierre Munier était déjà loin, et ces derniers mots surtout furent dits d'une voix si faible que le vieillard ne pul les entendre.
Laîza courut au blessé ; il le trouva sur ses genoux.
« Mon père ! » murmura George , et il retomba évanoui.
Laîza ne perdit pas de temps; cet évanouissement était presque un bonheur. Sans doute George, jouissant de sa raison, n'eût pas voulu disputer plus longtemps sa vie à ceux qui le poursuivaient; il etU regardé celle fuite isolée comme honteuse. Mais sa faiblesse le mettait à la merci de Laîza. Laîza le coucha , toujours évanoui , sur son brancard ; cha-
AI.KXANORE OCMAS. — TOME VII.
RGE. 4:»',
| cun des nègres qu'il avait gardés près de lui saisit un des portants, et lui-même, marchant devant pour leur montrer le chemin, il se dirigea vers le quartier des trois ilôts, d'où il comptait, en suivant le cours de la grande rivière, gagner le piton de Bambou.
Ils n'avaient pas fait un quart de lieue qu'ils entendirent les aboiements du chien .
Laîza fit un geste, les porteurss'arrôlèrcnt. George était toujours évanoui, ou du moins si faible qu'il ni! paraissait faire aucune attention à ce qui se passait.
Ce que Laîza avait prévu arrivait : les Anglais avaient escaladé l'enceinte, ci ils comptaient se servir du chien pour rejoindre les fuyards une seconde fois comme ils l'avaient déjà fait une première.
Il y eut un moment d'angoisse pendant lequel Laîza écouta les aboiements «lu chien. Pendant quelques minutes ces aboiements restèrent stationnâmes. Le chien était parvenu à l'endroit où l'on avait combattu, puis deux ou trois fois les aboiements se rapprochèrent. Le chien allait des retranchements à la cabane, où George blessé était demeuré quelque temps, et où son père était venu le visiter ; enfin , les aboiements s'éloignèrent vers le sud , c'était la direction qu'avait prise Pierre Munier ; la ruse de Laîza avait réussi , les chasseurs s'étaient trompés de piste, ils suivaient le père et abandonnaient le fils.
La situation dont on venait de sortir était d'autant plus grave que pendant cette halte d'un instant les premiers rayons du jour avaient commencé à paraître, et que la mystérieuse obscurité de la forêt commençait à s'éclaircir. Certes, si George eût été sain et sauf, agile et fort, comme il l'était, l'embarras eût élé moindre, car, ruse, courage, adresse, toul se fût trouvé en égale proportion, entre ceux qui étaient poursuivis el ceux qui poursuivaient ; mais la blessure de George rendait la partie inégale, cl Laîza ne > c tlissinitilait pasque lasitualion était des plus critiques.
Une crainte surtout le préoccupait : c'est que les Anglais , comme la chose était probable , n'eussent pris pour auxiliaires des esclaves dressés à la chasse des nègres marrons, cl ne leur eussent fait quelque promesse comme celle de la liberté , par exemple , si George tombait entre leurs mains. x\lors il perdait une partie de ses avantages d'homme de la nature en face de ces autres hommes fils de la nature comme lui, et pour qui, comme pour lui, la solitude n'avait pas de secrets et la nuit pas de mystères.
Aussi pensa-t-il qu'il n'y avait pas un instant à
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perdre , et aussitôt ses incertitudes fixées sur la direction qu'avaient prise ceux qui les poursuivaient , il se remit en marche, marchant toujours vers l'est.
La forêt avait un aspect étrange, et tous les animaux paraissaient partager la préoccupation de l'Iiiimme ; la fusillade qui avait retenti toute la nuit avait réveillé les oiseaux dans les brandies, les sangliers dans leurs bouges, les daims dans les ballicrs, tout était sur pied , tout partait d'effroi, et l'on eût dit Ions les éires animés atteints d'une espèce de vertige. On marcha ainsi deux heures.
Au bout de deux heures il fallut faire balte : les nègres tétaient battus toute la nuit, et n'avaient pas mangé depuis la veille à quatre heures. Laïza s'arrêta sous les ruines d'un ajonpa, qui, sans aucun doute, avait scr\i celle nuit même de retraite à des nègres marrons , car , en remuant un monceau de cendres , qui paraissait le résultat d'un assez long séjour , ou y retrouva du feu. Trois des nègres se mirent en chasse des lanrecks. Le quatrième s'occupa de rallumer le loyer. Laïza chercha des herbes pour renouveler l'appareil du blessé.
Si fort de corps , si puissant d'esprit que fût George , l'Ame avait cependant été vaincue par la matière : il avait la fièvre , il avait le délire, il ignorait ce qui se passait autour de lui cl il ne pouvait aider ceux qui essayaient de le sauver ni par le conseil ni par l'exécution.
Cependant le pansement de sa blessure parut lui apporter quelque repos. Quant à Laïza, il ne paraissait soumis à aucun des besoins physiques de la nature. Il y avait soixante heures qu'il n'avait dormi, et il ne paraissait pas avoir besoin de sommeil ; il y avait vingt heures qu'il n'avait mangé , et il ne semblait pas avoir faim.
Les nègres revinrent les uns après les autres, rapportant six ou huit lanrecks, qu'ils s'apprêtèrent à faire rôtir devant l'immense foyer que leur compagnon avait allumé ; la fumée qu'il occasionnait inquiétait bien un peu Laïza , mais il pensait que n'ayant laissé aucune trace derrière lui , il devait être à deux ou trois lieues au moins de l'endroit où avait eu lieu le combat, et qu'en supposant même que celle fumée lut découverte, elle léserait par quelque poste assez éloigné pour qu'il eût le temps de fuir avant que ce poste ne les eût rejoint.
Quand le repas fui prêt , les nègres appelèrent Laïza , qui jusque- là était resléasns près de George.
i Laïza se leva , et en portant les yeux sur le groupe qu'il s'apprêtait à joindre, il s'aperçut que l'un des nègres avait reçu à la cuisse une blessure qui saignait encore. Aussitôt toute sa sécurité disparut : on avait pu les suivre à la trace comme on suit un daim blessé, non pas que l'on se douiàt de l'importance de la capture que l'on pouvait faire en les suivant, ma in parce qu'un prisonnier, quel qu'il tut . était de trop grande importance, a cause des renseignements qu'il pouvait donner, pour que les Angbis ne fissent pas tout au monde pour se procurer ce prisonnier.
Au moment où celle réflexion venait de le frapper, et où il ouvrait la bouche pour ordonner à ses quairc nègres accroupis autour du feu de se remettre en route, un petit bouquet de bois , plus touffu que le reste de la forêt , cl sur lequel ses yeux inquiets s'étaient déjà plus d'une fois arrèlés, s'enflamma, une vive fusillade se fil entendre, cinq ou six balles si lllèient autour de lui; un des nègres tomba la face dans le feu ; les trois autres se levèrent, mais au bout de cinq ou six pas l'un d'eux tomba à son tour, puis un autre encore à dix pas de là. Le quatrième seul s'enfuit sain et sauf cl disparut dans le bois.
A l'aspcci de la fumée , au bruit des coups , au sifllemenl des balles, Laïza n'avait fait qu'un bond de l'endroit où il se trouvait jusqu'au brancard de George , et prenant le blessé dans ses bras, comme il eut fait d'un enfant , il s'élança à son tour dans la forêl sans que sa course parût un instani ralentie par le fardeau qu'il portait.
HaÎ8 aussitôt , huit ou dix soldais anglais, escortés de cinq ou six nègres, bondirent hors du bouquet de bois cl se mirent à la poursuite des fugitifs, dans l'un desquels ils avaient reconnu George qu'il» savaient blessé. Comme l'avait prévu Laïza , le sang les avait guidés. Ils étaient venus , suivant sa trace , ils étaient arrivés à demi portée de fusil de Pajoupa , cl là ils avaient ajusté à coup posé et, comme on l'a vu, bien ajusté, puisque trois nègres sur quatre avaient été , sinon tués , du moins mis hors de combat.
Alors commença une course désespérée , car quelle que fût la force el l'agilité de Laïza , il était évident que s'il ne parvenait pas à se faire perdre de vue par ceux qui le poursuivaient, ceux-ci finiraient par le rejoindre ; malheureusement il courait deux chances presque également fatales; en s'enfonçant dans les grandes épaisseurs , les bois pouvaient
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ilevenir tellement touffus qu'il lui fût presque impossible d'aller plus loin ; en se jetant dans les clairières , il se livrait à la fusillade de ses ennemis : cependant il préféra ce dernier parti.
Dans les premières minutes, et par la puissance de son élan , Laïza s'était trouvé presque hors de portée , et s'il n'eut eu aflairc qu'à des Anglais, sans doute il leur eût échappé ; mais quoique ce lût à regret peut-être que Icb nègres le poursuivissent , comme ils étaient poussés par les baïonnettes des soldats, il leur fallait marcher; ils poursuivaient donc le gibier humain , qu'ils chassaient , sinon par enthousiasme , du moins par crainte.
De temps en temps, lorsqu'à travers les arbres on découvrait Laïza , quelques coups de fusil éclataient, cl l'on voyait les balles effleurer les arbres autour de lui , ou sillonner la terre sous ses pas ; mais comme par enchantement aucune de ces balles ne l'atteignaient, et sa course, si l'on peut le dire, semblait s'accélérer en raison du danger auquel il venait d'échapper.
Enfin , on arriva sur le bord d'une clairière : une pente rapide, et presque découverte, garnie à son sommet d'un nouveau fourré d'arbres , se présentait à gravir; mais arrivé au sommet de cette pente , Laïza du moins pouvait disparaître derrière quelque roche, se laisser glisser dans quelque ravin, et se soustraire ainsi à la vue de ceux qui le poursuivaient; mais aussi pendant tout l'intervalle qui séparait les arbres des arbres , Laïza restait découvert et exposé au feu.
11 n'y avait cependant pas à balancer : se jeter à droite ou se jeter à gauche , c'était perdre du terrain , le hasard avait jusque-là servi les fugitifs , le même bonheur pouvait les accompagner encore.
Lalza s'élança dans la clairière ; de leur côlé ceux qui le poursuivaient, comprenant la chance qui leur était donnée de tirer à découvert, redoublaient de vitesse. Ils arrivèrent à la lisière; lÀilâ était à ccul cinquante pas d'eux à peu près.
Alors , comme si Tordre eût été donné , chacun s'arrêta , mit en joue et fil feu. Laïza parut n'èire point louché , el continua sa course. Les soldats avaient encore le temps de recharger leurs armes avant qu'il ne disparût ; ils glissèrent en hàlc une cartouche dans le canon de leur fusil.
Pendant ce temps, Uïza gagnait énormément de terrain; il élail évident que s'il échappait à la seconde décharge, comme il avait échappe à la première, et
qu'il al teignit le bois sain cl sauf, toutes les chances étaient pour lui. Vingt cinq pas à peine le séparaient de la lisière du bois, et pendant celle halle d'un instanl, il en avait gagné cent cinquante sur ses adversaires. Toula coup il disparut dans un pli du terrain; mais malheureusement la sinuosité ne se prolongeait ni à droite ni à gauche , il la suivit cependant tant qu'il put, pour dérouler ses ennemis; mais arrivé à l'extrémité du peiit ravin, dont l'épaulenicnt l'avait protégé, force lui fut de gravir de nouveau le talus, cl par conséquent de reparaître. En ce moment, dix ou douze coups de fusil partirent ensemble, el il sembla aux chasseurs d'hommes qu'ils le voyaient chanceler. En effet, après avoir fait quelques pas encore, Laïza s'arrêta, chancela de nouveau, tomba sur un genou, puis sur deux, posa à terre George, toujours évanoui, puisse relevant tout debout, il se relourua vers les Anglais, étendit les deux mains \ ers eux avec un gesic de dernière menace cl de suprême malédiction , cl tirant son couteau de sa ceinture , il se l'enfonça jusqu'au manche dans la poitrine.
Les soldais s'élancèrent en poussant de grands cris de joie , comme font les chasseurs à lliallali. Quelques secondes encore Laïza resta debout , puis tout à coup il tomba comme un arbre qui se déracine; la lame du couteau lui avait traversé le cœur.
Eu arrivant aux deux fugitifs, lessold.its trouvèrent Laïza mon et George expirant : par un dernier cflorl, George, pour ne pas tomber vivant aux mains de ses ennemis, avait arraché l'appareil de sa blessure, el le sang en coulait à (lois.
Quant à Laïza , ouire le coup de couteau qu'il sciait donné dans le cuîur , il avait reçu une balle qui lui traversait la cuisse, el une autre qui lui perçait de part eu part la poitrine.