‹ Œuvres de Alphonse DaudetChapitre 19 sur 57 · PAS MP NYLE USE · texte numérisé non relu

PAS MP NYLE USE

ans. Tu m'as menti tous les jours, à toutes les heures... Tu connaissais toute ma vie, et moi je ne savais rien de la tienne. Rien, pas même ton nom. Car il n’est pas à toi, n'est-ce pas? ce nom que tu portais.. Oh! la menteuse, la menteuse! Dire qu’elle va mourir, et que je ne sais de quel nom lappeler.. Voyons, qui es-tu ? D’où viens-tu? Qu'est-ce que tu es venue faire dans ma vie... Mais parle-moi donc! Dis-moi quelque chose. »

Eforts perdus! Au lieu de me répondre, elle tournait péniblement la tête’vers la muraille, comme si elle avait craint que son dernier regard me livrât son secret. Et c’est ainsi qu’elle est morte, la malheureuse! Morte en se dérobant, menteuse jusqu’au bout.

ce

LA COMIESSE HRMA

« M. Charles d’Athis, homme de lettres, a l’honneur de vous faire part de la naissance de son fils Robert.

« L'enfant se porte bien. »

ouT le Paris lettré et artistique a reçu, il y a une dizaine d’années, ce petit billet de part sur papier

Rs satiné, aux armes des comtes d’Athis-Mons, dont le dernier, Charles d’Athis, avait su, si jeune encore, se faire un vrai renom de poëte.

(CES L'enfant se porte bien. »

Et la mère? Oh! celle-là, la lettre n’en parlait pas. Tout le monde la connaissait trop.

C’était la fille d’un vieux braconnier de Seineet-Oise, un ancien modèle qu’on appelait Irma Sallé, et dont le portrait avait traîné dans toutes

PARCO'NMRESSENTR MA 109

les expositions, comme l'original dans tous les ateliers. Son front bas, sa lèvre relevée à l’antique, ce hasard d’un visage de paysanne ramené aux lignes primitives, une gardeuse de dindons avec des traits grecs, ce teint un peu hâlé des enfances en plein air, qui donne aux cheveux blonds des reflets de soie pâle, faisaient à cette drôlesse une espèce d'originalité sauvage que complétaient deux yeux d’un vert magnifique, enfoncés sous d’épais sourcils.

Une nuit, en sortant d’un bal de l'Opéra, d’Athis l’avait emmenée souper, et depuis deux ans le souper continuait. Mais, quoique Irma fût entrée complètement dans la vie du poète, ce billet de part insolent et aristocratique vous indique assez le peu de place qu’elle y tenait. En effet, dans ce ménage provisoire, la femm: n’était guère plus qu'une intendante, apportant à gérer la maison du poète-gentilhomme Pâpreté de sa double nature de paysanne et de courtisane, et s’efforçant, à n'importe quel prix, de se rendre indispensable. Trop rustique et trop sotte pour jamais rien comprendre au génie de d’Athis, à ces beaux vers raffinés et mondains qui faisaient de lui une sorte de Tennyson parisien, elle avait su pourtant se plier à tous ses dédains, à toutes ses exigences, comme si, au fond de cette nature vulgaire, il était resté un peu de lPadmiration humiliée de la paysanne pour le noble, de la vassale pour son seigneur. La naissance de l'enfant ne fit qu’accentuer sa nullité dans la maison.

Quand la comtesse douairière d’Athis-Mons, la mère du poète, femme distinguée et du plus grand monde, apprit qu’il lui était né un petit-fils, un joli petit vicomte, bien et dûment reconnu par son auteur, elle eut Penvie de le voir et de l’embrasser. Certes, pour une ancienne lectrice de la reine Marie-Amélie, c'était dur de penser que lhéritier d’un si grand nom avait une mère pareille; mais s’en tenant à la formule des petits billets de part, la vieille dame oublia que cette créature existait. Elle choisit, pour aller voir l’enfant en nourrice, les jours où elle était sûre de ne rencontrer personne, l’admira, le choya, lPadopta dans son cœur, en fit son idole, ce dernier amour des grand’mères qui leur est un prétexte de vivre encore quelques années pour voir grandir et pousser les tout petits.

Puis, lorsque bébé vicomte fut un peu plus grand, qu'il revint habiter entre son père et sa mère, la comtesse ne pouvant renoncer à ses chères visites, il y eut une convention faite : au coup de sonnette de la grand’mère, Irma disparaissait humblement, silencieusement; ou bien on amenait l’enfant chez son aïeule, et gäté par ses deux mères, il les aimait autant l’une que l’autre, un peu étonné de sentir dans la force de leurs caresses comme une volonté d'exclusion, d’accaparement. D’Athis, insouciant, tout à ses vers, à sa renommée grandissante, se contentait d’adorer son petit Robert, d’en parler à tout le monde et de s’imaginer

B'AMCGOMTESSE IRM A QI

que l’enfant était à lui, à lui seul. Cette illusion ne dura pas.

« Je voudrais te voir marié... lui dit un jour sa mère.

— Oui... mais l'enfant ?

— Sois sans inquiétude. Je t'ai découvert une jeune fille noble, pauvre, et qui t'adore. Je lui ai fait connaître Robert, et ce sont déjà de vieux amis. D'ailleurs, la première année, je garderai le cher petit avec moi. Après, on verra.

— Et cette. cette fille? hasarda le poète, en rougissant un peu, car c'était la première fois qu'il parlait d’Irma devant sa mère.

— Bah! répondit la vieille douairière en riant, nous lui ferons une jolie dot, et je suis. bien sûre qu’elle trouvera à se marier, elle aussi. Le bourgeois de Paris n’est pas superstitleux. »

Le soir même, d’Athis, qui n’avait jamais été fou de sa maîtresse, lui parla de ces arrangements et la trouva, comme toujours, soumise et prête à tout. Mais le lendemain, quand il rentra chez lui, la mère et l’enfant étaient partis. On finit par les découvrir chez le père d’Irma, dans un affreux petit chaume, à la lisière de la forêt de Rambouillet; et quand le poète arriva, son fils, son petit prince, tout en velours et en dentelles, sautant sur les genoux du vieux braconnier, jouait avec sa pipe, courait après les poules, heureux de secouer ses boucles blondes au grand air. D’Athis, quoique

très ému, voulut prendre la chose en riant et ramener tout de suite ses deux fugitifs avec lui. Mais Irma ne lentendit pas ainsi. On la chassait de la maison; elle emmenait son enfant. Quoi de plus naturel? Il ne fallut rien moins que la promesse du poète qu’il renonçait à se marier pour la décider à revenir. Encore fit-elle ses conditions. On avait trop longtemps oublié qu’elle était la mère de Robert. Se cacher toujours, disparaître quand Mme d’Athis arrivait, cette vie-là n’était plus possible. L’enfant devenait trop grand pour qu’elle s’exposât à ces humiliations devant lui. Il fut convenu que, puisque Mme d’Athis ne voulait pas se rencontrer avec la maîtresse de son fils, elle ne viendrait plus chez lui et qu’on lui amènerait le petit tous les jours.

Alors commença pour la vieille grand’mère un supplice véritable. Chaque jour, il y avait des prétextes d’empêchement. L'enfant avait toussé ; il faisait froid, il pleuvait. Puis c’était la promenade, léquitation, la gymnastique.

Elle ne voyait plus son petit-fils, la pauvre vieille. D'abord, elle voulut s’en plaindre à d’Athis; mais les femmes seules ont le secret de ces petites guerres. Leurs ruses restent invisibles, comme les points cachés qui tiennent les volants et les dentelles de leur toilette. Le poète était incapable d’y rien voir; et la triste grand’mère passait sa vie à attendre la visite de son chéri, à le guetter dans la rue quand il sortait avec un domestique, et par ces bai-

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