‹ Œuvres de Alphonse DaudetChapitre 37 sur 57 · ÉTUDE HISTORIQUE · texte numérisé non relu

ÉTUDE HISTORIQUE

T o Qu: s'en occupe encore, de ce pau- | LD) É vre nabab? Qui se souvient même Ê \ de son nom? Cette bonne grosse LS face de Kalmouck, épatée et bouffie, qu'on voyait, les soirs de première, sortir de Pombre des avant-scènes entre deux épaules hautes et larges, y a-t-il seulement un Parisien qui se la rappelle? C’a été cependant une des physionomies à la mode des dernières années de l'empire, et l’on ne peut pas ouvrir un journal de ce temps-là sans que ce nom plébéien et fastueux nous apparaisse entouré de tous ses millions comme d’une fantastique auréole. J'ai justement sous les yeux. un article de Jules Lecomte annonçant en de longs alinéas dithyrambiques l’arrivée du me à Paris. Il faut voir avec quelle verve la chronique parisienne

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d'alors tirait toutes ses salves d’honneur pour la felouque dorée qui s’en venait d'Orient.

L'histoire de ces richesses fabuleuses, personne ne la savait précisément. Ce qu’on en disait ressemblait à un de ces vieux récits du dix-huitième siècle où il est question de corsaires barbaresques courant les mers latines, de Beys, de renégats et de petits Provençaux bruns comme des grillons, qui finissent toujours par épouser quelque sultane et prendre le turban, comme disent les Marseillais. Notre nabab, lui, n’avait pas eu besoin de prendre le turban pour s'enrichir. Il s'était contenté d’apporter, en ces pays d’indolence et de lâcheztout, son activité, sa souplesse, son intelligence de Français du Midi, et en quelques années il était arrivé à faire une de ces fortunes comme on n’en fait que là-bas, dans ces diables de pays chauds où tout est gigantesque, hâtif, disproportionné, où les fleurs poussent en une nuit, où un arbre produit une forêt. L’excuse de fortunes pareilles est dans l’usage qu’on sait en faire. Notre homme l'avait compris; et sa générosité, fameuse aux bords du Nil, était excessive comme sa richesse.

Malheureusement, à Paris, ce n’est pas comme en Orient. Pour être riche, il faut savoir, avoir lPhabitude. Si le milieu est mauvais, le courant faux, la générosité devient du gaspillage, le luxe du mauvais goût, et toutes ces splendeurs disparates, mal combinées, ont l'air des toi- . lettes de créoles, où. les dentelles les plus

authentiques, les diamants les plus purs arrivent à un effet de clinquant et de verroteries par la bizarrerie de leur assemblage. C’est un peu Phistoire du nabab. En arrivant à Paris, il vint occuper, sur un grand boulevard à peine achevé, un superbe appartement blanc et or, tout en boiseries et en arcades. Cela avait le tort d’être trop neuf et de trahir une récente fortune. Pas un meuble choisi, pas une table à sa place; j'entends la place commode, habituelle. Rien qui sentît le chez soi. Les domestiques eux-mêmes — têtes de dentistes ou de garçons de bains — avaient l'air entrés de la veille et prêts à partir le lendemain. Peut-être l’idée de voyage, planant au-dessus de ce luxe, dont la source était si lointaine, apportait encore comme un élément d’en l'air, de camp volant, et donnait à cet intérieur bizarre l’aspect d'un salon de paquebot.

Du reste, le monde qui venait là était bien du monde de sfeam-boat. Des passagers plutôt que des invités. Vous rencontriez chez Île nabab, comme sur le pont du Sinaï ou du Péreire, d’illustres Orientaux qu’on ne revoyait jamais plus, des priñces turcs, des généraux cochinchinoiïis, des redingotes persanes boutonnées jusqu’au menton, des fez tunisiens, des voix de nez, des airs un peu gauches. À ce personnel étranger se mêlait une bohème parisienne et multicolore, les aventuriers de la Seine, des marquis décavés, des industriels vagues, des inventeurs de choses bizarres, des

philosophes humanitaires, deux ou trois photographes, un professeur de massage. Il ne savait pas, ce nabab. On est si peu difficile en Orient, comme relations ! Pour lui, c'était le monde parisien, cela.

Pauvre homme ! Il lui avait manqué, tout de suite en débarquant, de mettre la main sur un bon cicérone de boulevard, un Nestor Roqueplan quelconque qui leût initié aux mystères de la haute vie parisienne, lui eût choisi ses chevaux, sa livrée, son cuisinier et ses convives. En fait de cicérone, il ne trouva que des exploiteurs. C'était curieux vraiment d’assister à un de ses déjeuners. Les gens s’y regardaient du coin de l'œil, mangeaient fiévreusement, parlaient sans penser, tous en proie à une idée fixe, lPidée d'emprunter de l’argent. Sitôt la dernière bouchée, lé nabab ne s’appartenait plus. Chacun de ses invités voulait l'avoir pour soi tout seul. On se l’arrachait, on l’entraînait dans les coins, au fond des salons écartés ; mais il se trouvait toujours quelque glace indiscrète pour vous renvoyer la silhouette du maître de la maison aux prises avec ses emprunteurs, et la mimique énergique de son large dos. Ce dos, à lui seul, était d’une éloquence!.. T'antôt il se redressait avec indignation : — « Oh! non... c'est trop... » ou bien il s’affaissait dans un découragement comique. — « Allons !.….

puisqu'il le faut !... » Et on voyait le pauvre homme écrire un mot au crayon sur un bout

.de table. Puis, quand il revenait, les intimes

pouvaient surprendre dans son gros œil si bienveillant une expression demi-triste, demi-bouffonne, qui semblait dire : « Si vous croyez que c’est une petite affaire d’être nabab ! »

Mais ces révoltes duraient peu, et l’instant d’après, pour payer cinq cents francs un billet de concert qui n’en valait pas dix, il sortait de sa poche de l'or, des billets à poignée et à tas comme un marchand de bœufs ; on mettait son nom à la tête de quelque bonne œuvre, en regard d’un chiffre dont l’éxagération prouvait encore plus d’ignorance que. de vanité. Le diable, c’est que les détressès”vraies ou fausses qu’il secourait aussi imprudemment en amenaient d’autres, et qu’à sa porte la file des emprunteurs se renouvelait tous les jours. |

Malgré tout, sa fortune était si considérable que cette pluie de sauterelles n’aurait pas pu en venir à bout. Malheureusement il voulut entrer dans la vie politique, viser la députation. A tout le monde ces fantaisies-là coûtent très cher ; vous pensez ce que ce dut être pour le nabab. Il s'agissait d’avoir le gouvernement, les journaux, les électeurs. Alors une nouvelle nuée d’exploiteurs s’abattit sur cette triste maison dont les tentures, les meubles, se fanaient sans gloire, encore neufs, et déjà usés, passés, fripés, comme un wagon de première classe, où l’on s'étale négligemment. Aux parasites ordinaires vinrent se joindre les agents électordux, des provinciaux sans gêne et bruyants,

dévoués jusqu’à l’imprudence, mais ayant tous quelque chose à demander.

C’est pour le coup qu'il y eut des colloques dans les salons écartés et que le dos, du nabab accentua sa mimique. Encore ces gens-là n'étaient pas les plus terribles. Il y avait aussi les protecteurs, les conseillers, des personnages mystérieux, des messieurs parfumés, à favoris blonds, qui disaient d’un air confidentiel :

« J'ai vu la personne hier... Le duc vous attend demain. »

Et l’infortuné nabab s'inclinait, souriait obséquieusement, et tout ce monde mangeait, buvait, fricotait, carottait. Les plus honnètes mettaient des cigares dans leurs poches.

Ceci est historique : on a fumé dans la maison, cette année-là, pour vingt-cinq mille francs de cigares.

C’est égal! le bonhomme était content. Son élection marchait bien, si bien qu’en arrivant à la Chambre il vit se lever de dessous terre une foule d’ennemis, d’envieux, d’emprunteurs éconduits, de rivaux exaspérés. Sa vie fut fouillée, retournée comme un gant. On Paccusa d’avoir fait tous les métiers, même les plus honteux. Un journal alla jusqu’à affirmer qu'il avait tenu un... comment dirai-je ?.. ce que les Chinois appellent un bateau de fleurs. L'article, promené dans les couloirs de la Chambre, y causa un scandale horrible, à la suite duquel le rapporteur de la commission vint fulminer en pleine Assemblée un réquisi-

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toire contre l'élection du nabab. Le malheureux écouta jusqu'au bout, les yeux baissés, sans interrompre.

Puis, tout à coup, il seleva, pâle d’indignation, et devant toutes ces têtes tournées vers lui, tous ces sourires ironiques, ce rustique, ce parvenu, sans lecture, sans éducation, avec son accent du Midi, sa voix enrouée de marinier du Rhône, trouva des paroles d’une éloquence incomparable, telles que Berryer — le vieux Berryer qui était là à écouter, avec son grand gilet nankin — n’en a peut-être jamais trouvé de plus belles dans sa vie. C'était quelque chose de fruste, d’inculte, de sauvage, mais en même temps de si sincère que tout le monde était ému. Et comment ne pas l'être, en voyant ce brave homme se débattre au milieu de ce flot montant de haines, de calomnies qui lentouraient de partout sans un nom, sans un visage à qui il pût dire : « Vous mentez. » Pour moi, je n’oublierai jamais l’accent de rage et de désespoir dont il criait, crispant ses poings: « Oh! messieurs, j'ai été pauvre... Je savais ce que c'était que la misère ; mais je n'aurais jamais cru que la fortune fût encore plus terrible à porter. »

Si je n'ai pas retenu les paroles exactes, au moins j'ai gardé l’impression de cette défense suprème où les tremblements d’une voix inhabile aux discours ajoutaient l’émotion honnête et profonde. Cela fut bien compris, car un tonnerre d’applaudissements éclata dans la

salle. Mais les ennemis du nabab étaient puissants. Son élection fut cassée. Il s’entêta, se présenta encore. Il eut beau faire, semer son argent, acheter des journaux, commanditer des entreprises locales désastreuses, il ne fut pas réélu. Ce fut pour lui un coup terrible, qui ruina son crédit en Orient, tarit les sources de sa fortune. La chute de l'Empire acheva de le perdre; puis un beau jour, pouf! il plongea et on ne le revit plus.

Paris a été bien injuste pour cet homme-là.

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