LE COULOIR DES JUGES D’INSTRUCTION
Je ne sais pas si c’est l'habitude qui me manque, mais je n'ai jamais pu entrer au Palais de Justice sans un malaise, une angoisse au cœur inexplicables. Ces grilles, ces grandes cours, cet escalier de pierre si vaste que chacun le monte isolé, enveloppé dans son propre tourment; l’ancienneté des bâtiments, l’horloge triste, la hauteur des fenêtres, et aussi le brouillard du quai, cette humidité attachée aux murs qui longent l’eau, tout vous donne un avant-goût de la prison voisine. Dans les salles, l’impression est la même, plus vive encore à cause du monde particulier qui les peuple, de ces longues robes noires qui font le geste solennel, accusateur, et du grimoire, de léternel grimoire étalé partout sur les tables, entassé sous les bras en liasses énormes, débordantes…
Il y a de grandes portes vertes, sourdes et mystérieuses, d’où s’échappent — quand elles s'entrouvrent — des bouffées de voix sévères ou pleurardes, et des visions de bancs d’école,
d’estrades noires de toques, de grands christs penchés en avant. Des fusils sonnent sur les dalles. De sinistres roulements de voitures passent, ébranlant les voûtes. Tous ces bruits se confondent, font comme une respiration, un halètement d’usine, l'appareil de la justice qui fonctionne. Et en l’entendant fonctionner, cette terrible machine, on a envie de se serrer, de se faire tout petit de peur d’être pris, seulement par un cheveu, dans ce formidable engrenage, tant on le sait compliqué, tenace, flétrissant…
Je pensais à cela l’autre matin, en allant voir un juge d'instruction à qui javais un pauvre diable à recommander. La salle des témoins, où j'attendais, était pleine de monde. Il y avait là des huissiers, des expéditionnaires en train de grossoyer derrière un vitrage, des gens convoqués se chuchotant d'avance leurs dépositions, des femmes du peuple impressionnées et bavardes qui racontaient à l’huissier toute leur existence pour en arriver à laffaire qui les avait amenées. Près de moi une porte ouverte éclairait le couloir des juges d'instruction, sombre couloir qui mène à tout, même à l’échafaud, et d’où les prévenus sortent en accusés. Quelques-uns de ces malheureux, amenés là sous bonne escorte par l’escalier de la Conciergerie, traînaient sur des bancs en attendant leur,.tour d’être interrogés, et c'est dans cette antichambre du bagne que j'ai surpris un: dialogue d’amoureux, une idylle
faubourienne aussi passionnée que Poariste, mais plus navrante.. Oui, au milieu de cette ombre, où tant de criminels ont laissé un peu de leurs frissons, de leurs espoirs et de leurs rages, j'ai vu deux êtres s’aimer, se sourire; et si bas que fût cet amour, si fané que fût ce sourire, le vieux couloir dut en être aussi étonné qu’une rue de Paris fangeuse et noire, que traverserait un roucoulement de tourtereLé! |
Dans une attitude desœuvrée, presque inconsciente, une fillette était assise au coin d’un banc, tranquille comme une ouvrière qui attend le prix de sa journée. Elle portait le bonnet d’indienne, le costume triste de Saint- Lazare, avec un air de repos et de santé, comme si le régime de la prison était encore ce qu’elle eût rencontré de meilleur dans sa vie. Le garde de Paris qui se tenait à côté d’elle paraissait la trouver fort à son goût, et ils riaient ensemble tout bas. À l’autre bout du couloir, tout à fait dans l’ombre, était assis menottes aux poings le Desgrieux de cette Manon. Elle ne l'avait pas vu d’abord ; mais sitôt que ses yeux furent faits à l'obscurité, elle l’aperçut et tressaillit: « Mais c’est Pignou… hé! Pignou!.. »
Le garde de Paris la fit taire. Il est expressément défendu de laisser les prévenus causer entre eux.
« Oh! je vous en prie, rien qu'un mot! »
disait-elle en se penchant toute vers le fond du
couloir. Mais le soldat restait inflexible:
« Non... non... ça ne se peut pas... seulement, si vous avez quelque commission à lui faire, dites-la-moi, je la lui répéterai. »
Alors un dialogue s’engagea entre cette fille et son Pignou, avec le garde de Paris pour interprète.
Très émue, sans aucun souci pour ceux qui l’entouraient, elle commença: « Dites-y bien que je n'ai jamais aimé que lui, que j'en aimerai jamais un autre dans ma vie. »
Le garde fit quelques pas dans le couloir et, redoublant de gravité comme pour enlever à sa démarche ce qu’elle avait de trop complaisant, il répéta: « Elle dit qu’elle n’a jamais aimé que vous, et qu’elle n’en aimera jamais un autre. »
J'entendis un grognement, un balbutiement confus qui devait être la réponse de Pignou, puis le garde de Paris revint à pas comptés vers le banc.
« Qu'est-ce qu’il a dit? demanda l'enfant tout anxieuse; et comme c'était trop long :
Mais dites-moi donc ce qu'il a dit, voyons?
— Il à dit qu’il était bien malheureux! »
Alors, emportée par son attendrissement et ses habitudes de rue, bruyantes et communicatives, elle cria tout haut : « T’ennuie pas, m'ami... les beaux jours reviendront! » Et il y avait, dans cette voix encore jeune, quelque chose de pitoyable, de presque maternel. C'était bien la femme du peuple avec son courage à
la peine et son dévouement de chien battu.
Au fond du couloir, une voix répondit, la voix de Pignou, avinée, déchirée, brûlée par l'alcool: « Va donc! les beaux jours... Jen ai pour mes cinq ans... » C’est qu’il connaissait bien son affaire, celui-là...
Les gardes criaient : « Chut !... taisezvous... » Mais trop tard.
Une porte s'était ouverte, et le juge d’instruction lui-même parut au seuil.
Calotte de velours, favoris grisonnants, la bouche mince, mauvaise, l’œil scrutateur, mais pas profond, c'était bien le type du juge d'instruction, un de ces hommes qui croient avoir toujours un criminel devant eux, comme ces médecins de fous, qui voient partout des maniaques. Celui-là surtout a une façon de vous regarder si gênante, si injurieuse, qu'on se sent coupable sans avoir rien fait. D’un coup d’œil, il terrifia tout le couloir : « Qu'est-ce qu'un train pareil? Tâchez donc de faire un peu mieux votre service, » dit-il en s'adressant aux gardes, puis il referma sa porte d’un coup sec.
Le municipal, pris en faute, rouge, honteux, chercha un moment à qui il pourrait bien s’en prendre. Mais la petite ne disait plus rien, Pignou se tenait coi sur son banc. Tout à coup, il n’aperçut, et comme j'étais à la porte de la salle, presque dans le couloir, il me prit par le bras et me fit pirouetter brutälement. « Qu'est-ce que vous fichez là, vous? »
MŒURS PARISfENNES 243