SOUVENIRS D'ENFANCE
ee PAS TRANGE ville! Est-ce parce que je Op NS la vois à travers une enfance à ASS ennuyée et triste? Est-ce la haute LOT
muraille noire du lycée où j'ai langui si longtemps qui donne à mes souvenirs cette teinte assombrie? Je ne sais; mais rien que d'écrire ce nom de Lyon, mon cœur se serre. Je me rappelle un ciel bas, couleur de suie, une brume perpétuelle montant de deux rivières. Il ne pleut pas, il brouillasse ; et dans l’affadissement d’une atmosphère molle, les murs pleurent, le pavé suinte, les rampes d'escalier collent aux doigts. L'aspect de la population, son allure, son langage se ressentent de l'humidité de l'air. Ce sont des teints blafards, des yeux endormis, des paresses de prononciation s’étalant en accents circonflexes
sur des syllabes allongées, je ne sais quoi de veule et de mou dans la voix, dans le geste ; des locutions singulières, mais sans couleur, des façons de parler qu’on ne trouve que là, une plate pour dire un lavoir, les bèches pour les bains froids, un gône pour un gamin. Les noms eux-mêmes ont une physionomie particulière: Bouvard, Chipié, Mouillard sont des types de noms bien lyonnais. Polichinelle ne s'appelle pas-Polichinelle. Ils Pont baptisé Gnafron.
En dehors de ces impressions un peu puériles et que je vous donne pour ce qu’elles valent, il y a là un pays original, curieux à étudier, et qui du moins nous sort de l’uniformité, de la banalité provinciales. Je n’y suis pas retourné depuis le collège ; mais rien qu’à mes souvenirs d’alors, avec ce que mes yeux d’enfant ont retenu sans le comprendre, je me représente bien aujourd’hui le Lyon où j'ai vécu, cette ville double, industrielle et cléricale, mêlant son train de cloches et de navettes, ses odeurs d’encens et de tissus écrus, d'ateliers et de sacristies, quelque chose comme un coin de Rome et de Manchester tout ensemble. C'était d’abord le plateau de la Croix- Rousse, le grand faubourg ouvrier grouillant tout en haut de ces larges marches de pierre. À mesure qu’on montait la Grand’Côle, le battement des métiers Jacquart, le tic tac des navettes semblaient venir à vous de ces milliers de fenêtres étroites, échelonnées sur cinq,
six étages, serrant leur vie ouvrière comme dans les cases d’une ruche. Entre les montants des métiers, dans l’entrecroisement des longues mailles, tout un peuple de tisseurs, hommes, femmes, enfants, s’agitait derrière les vitres. Oh! les pauvres petits gdues, comme ils étaient pâles.!.. Quand ces gens-là travaillaient, Lyon les appelait ses canuis; mais les jours de révolution, lorsque les métiers n’allaient plus et qué les grandes marches de pierre n'étaient pas assez larges pour contenir ce flot d'ouvriers roulant sur la ville, Lyon épouvanté criait : « Les Voraces descendent !.. » Entre nous, je ne les ai pas vus souvent descendre, ces terribles Voraces; seulement, aux J'erreaux où nous habitions, tout le monde en avait très peur. Là se trouvaient les quartiers du grand commerce, les vieux magasins lyonnais opulents et mornes, des richesses en ballots, résultat muet du travail bruyant de làhaut; et comme les T'erreaux sont juste en bas de la Croix-Rousse, les commerçants aux jours de crise vivaient les yeux tournés vers cette montagne menaçante d’où lavalanche semblait toujours prête à se précipiter sur eux.
Pour faire contre-poids au plateau de la Croix-Rousse, voici maintenant le plateau de Fourvières, la montagne religieuse en face de la montagne industrielle. Tout en bas, au pied du coteau, la métropole Saint-Jean, l’archevéché, les séminaires, un bruit continuel de cloches tombant dans des rues tranquilles, des
places désertes traversées aux heures des offices par de longues files de séminaristes en surplis, et les petits clergeons de la maîtrise qui . passaient graves, les bras croisés sous leurs camails fourrés d’hermine, laissant traîner sur les dalles les longues queues de leurs soutanes rejetées. Ce coin de Lyon m’a laissé l’impression d’un quartier romain. Derrière, commençaient des ruelles à pic montant à Fourvières entre des murs de couvents, des jardins de communautés, des portails surmontés de croix - ou d’emblèmes, des clochers de chapelles carillonnant dans la verdure. On rencontrait des processions de paroïsses, des confréries en pèlerinages se déroulant aux détours des rues comme un long ruban blanc ou bleu, avec des gonflements de voiles, des ondulations de bannières et de pèlerines, des éclairs de croix immobiles traversées de lumières; d’autres fois des groupes solitaires, longeant les murs d’un air recueilli, en train d'accomplir quelque vœu. Je me souviens d’une femme en grand deuil, montant pieds nus la côte dure, pavée de cailloux pointus. Visage ascétique, usé de larmes, elle tirait par la main un petit enfant tout en noir aussi, haletant de la course et un peu gêné des pieds nus de sa mère qu’il regardait avec stupeur…
A mesure qu’on approchait de l’église, qui est en haut, des petites boutiques d’objets de piété, d'imagerie religieuse tapissaient les rues de leurs étalages. Des chapelets de corail, de
nacre, de noyaux d'olives suspendus à des tringles, des cœurs en verroterie, des couronnes de jais, d’immortelles. Puis des petits journaux étranges, le Rosier de Marie, l’Echo du purgatoire, des prédictions sur papier de cuisine, le portrait de la sœur Rosalie avec ses décorations, du curé d’Ars fortement colorié, entouré de ses nombreux miracles. C'était aussi, derrière les vitres ternes, un fouillis de petits bras, de petites jambes en cire blanche, toutes sortes d’ex-voto, de livres bizarres, mystérieux, monstrueuses élucubrations de cerveaux malades, rêves de Pascal sans génie, illustrés d’images grossières représentant les supplices de l’enfer, des damnés sur des roues, des squelettes calcinés chargés de chaînes, tout cela dans des brochures jaunies, couleur de cierge, à qui la poussière de létalage donnait vite la banalité d'objets forains…
Maïs c’est surtout là-haut, dans la chapelle, qu'il fallait voir les ex-voto et les images! Quel encombrement de choses touchantes ou comiques, de tableaux inoubliables pendus aux piliers, expliqués par des légendes reconnaissantes, ou abandonnés tout entiers au vague du miracle. Des naufragés, des aveugles, des convertis, M. de Ratisbonne illuminé par la foi, à genoux, les bras en croix... En haut, sur le dôme de la chapelle, Notre-Dame de Fourvières toute en or, dominant le Lyon catholique avec ses couvents, ses congrégations, ses communautés, ses confréries et les
innombrables sociétés religieuses sans règle ni costume répandues par toute la ville et donnant aux relations du monde lyonnais je ne sais quel ton demi-clérical, des habitudes de douceur triste et d’yeux baissés.
Les Voraces de la Croix-Rousse! les congrégations de Fourvières! C’est de ces deux éléments si disparates que Lyon se compose; et si vous vous étonnez qu’ils ne se soient pas absorbés l’un lautre depuis le temps qu'ils vivent en présence, je vous dirai que le Rhône et la Saône — les deux fleuves lyonnais — sont aussi dissemblables que ces deux montagnes, et que leurs eaux, même confondues, gardent pendant des lieues chacune sa couleur et son mouvement. La Saône est lente, lourde, silencieuse, un peu trainante, pleine de trous, de remous, de ‘tourbillons. Le Rhône est plus large, plus rapide, dur à la remonte, bruyant et vagué comme une mer. Ce n’est pourtant pas là notre beau Rhône d'Avignon qui roule des morceaux de ciel bleu, des couchants avec toutes leurs flammes. Ici le ciel lyonnais teint l’eau, l’alourdit de ses brumes, et, aux jours de lumière, lui donne le ton blafard d’un miroir de fer... Entre ces deux fleuves, Lyon est exposé à de fréquentes inondations. Tantôt c’est la Saône qui repique, comme on dit là-bas, tantôt c’est le Rhône. Quelquefois tous deux ensemble. Alors c’est terrible. L’inondation de 1856, que j'ai vue de très près, est restée surtout présente à mon souvenir. Le Rhône, dans
la nuit, avait rompu ses digues et pris tout un faubourg de la ville à revers.
: Je n’oublierai jamais ces maisons des Charpennes s’écroulant sous l'effort de l’eau, les murailles enlevées, détachées par pans, laissant voir l’intérieur du logis à tous les étages ; des lambeaux de papier à fleurs, des portraits accrochés dans le vide, des meubles suspendus en lair, ne tenant plus qu’à léquilibre d’une pierre, une petite cage où un oiseau s'égosillait devant sa graine encore fraîche. Ensuite des tableaux plus sinistres. Des toits, derniers refuges, encombrés de vies en détresse, des voix étranglées de peur, des bras étendus pour supplier. Ici le tonnerre d’une maison qui s'effondre, le tourbillon de fumée flottant au-dessus de trois étages engloutis. Plus loin, les casernes de la Part-Dieu à demi noyées, avec leurs fenêtres noires ouvertes comme des yeux qui s'éteignaient à mesure que l’eau montait. La route de Villeurbane transformée en un grand fleuve et charriant, au-dessus de ses pavés submergés, des radeaux pleins de femmes, d'enfants, de bœufs, de chevaux, de matelas, de meubles ; et puis partout, sur les toits, sur les murs croulants, sur les bateaux, sur les arbres, des soldats du train, du génie, mettant la note vive des uniformes dans cette grande bataille perdue contre l’eau.
LE CABECTEITA
E bon père achevait de dire sa À messe, quand on lui amena les prisonniers. C’était dans un coin
\ sauvage des monts Arichulégui.
Une roche éboulée, où un figuier géant enfonçait sa tige tordue, formait une sorte d’autel recouvert — en guise de nappe — d’un étendard carliste aux franges d'argent. Deux alcarazas ébréchés tenaient lieu de burettes, et quand le sacristain Miguel, qui servait la messe, se levait pour changer les évangiles de côté, on entendait sonner les cartouches dans sa giberne. Tout autour les soldats de Carlos étaient rangés silencieusement, le fusil en bandoulière, un genou en terre sur le béret blanc. Un grand soleil, le soleil de Pâques en Navarre, concentrait sa chaleur éblouissante dans ce