‹ Œuvres de Alphonse DaudetChapitre 50 sur 57 · UD D · texte numérisé non relu

UD D

étourdi déjà par un bon déjeuner de vin blanc et de rillettes…

… Voilà que passé Villandry, là où la roche devient plus haute et le raidillon plus étroit, le curé de Chemillé fut tiré vivement de son sommeil par les « dia! hue! » d’un charretier qui s’en venait en face de lui, avec un grand chariot de foin balancé lourdement à chaque tour de roue.

Le moment était critique. Même en se serrant le plus possible contre la roche, il n’y avait pas place pour deux dans le chemin...

Redescendre jusqu’à la grand’route? Le curé ne le pouvait pas, ayant pris ce sentier pour aller plus vite et sachant son malade à toute extrémité. C’est ce qu’il éssaya d’expliquer au charretier ; mais le rustre ne voulait rien entendre.

« J'en suis fâché, monsieur le curé, dit-il sans retirer sa pipe, mais la journée est trop chaude pour que je m’en retourne vers Azay par le détour. Bon pour vous, qui vous en allez bien tranquillement sur votre âne.

— Mais, malheureux, tu n’as donc pas vu ce quewj'ai 27... C'est le Bon Dieu, mauvais chrétien, le Bon Dieu de Chemillé que je porte à un malade.

— Je suis de Villandry, ricana le charretier.… Le Bon Dieu de Chemillé ne me regarde pas. Dia! hue! » et le païen allongea un coup de fouet à son attelage pour le faire avancer, au risque d'envoyer l’âne et tout ce

qu'il y avait dessus rouler au bas du coteau, dans le pâturage.

Notre curé n’était patient que tout juste. — « Ah! c’est comme cela. Eh bien, attends! »

Et, sautant au bas de sa bête, il posa bien délicatement le Bon Dieu de Chemillé au bord du chemin, sur une touffe de serpolet, parmi les genêts d’or et les lynchnis blancs, vraie nappe d’autel fleurie et parfumée, comme on n’en trouve pas même à la cathédrale de Saint- Martin-de-Tours.

Puis le saint homme s’agenouilla et fit cette courte prière: « Bon Dieu de Chemillé, tu vois ce qui m'arrive et que ce mécréant va m'obliger de le mettre à la raison. Pour ce faire, je n’ai besoin de personne, ayant les poignets très solides et le bon droit de mon côté... Reste donc là bien tranquille à regarder notre bataille et ne sois ni pour ni contre. Son affaire sera vite réglée. »

Sa prière dite, il se leva et commença à retrousser ses manches, ce qui fit voir après ses mains, ses belles mains de curé douces et polies par les bénédictions, deux poignets de boulanger solides comme des nœuds de frêne.

Vli! vlan! Du premier coup, le charretier eut sa pipe cassée entre les dents. Du second, il se trouva couché au fond du fossé, honteux, moulu, immobile. Après quoi, le curé fit reculer la charrette, la rangea bien soigneusement au long du talus, la tête du cheval dans l’ombre d’un mürier, et s’en alla au petit trot vers

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son malade, qu’il trouva assis dans ses rideaux d’indienne, remis de sa fièvre comme par miracle, et en train de déboucher un vieux flacon de Vouvray mousseux, pour bien se reprendre à la vie. Je vous laisse à penser si notre curé l’aida dans son opération.

Depuis ce temps-là, le Bon Dieu de Chemillé est très populaire en Touraine, et c’est lui que les Tourangeaux invoquent dans toutes leurs disputes: « Bon Dieu de Chemillé, ne sois ni pour ni contre... » Et qu'ils ont, ma foi! raison. C’est le vrai Dieu des batailles, ce Dieu de Chemillé qui ne fait de faveurs à personne et laisse chacun triompher selon sa force et son bon droit. Aussi, quand luira le jour — vous savez, mes amis, ce que je veux dire — ce n’est pas au vieux Sabaoth, le sanguinaire ami d'Augusta et de Guillaume, ce Sabaoth qu'on prend avec des Te Deum et des messes en musique, non! ce n’est pas à celui-là qu’il faudra adresser nos prières, mais au Bon Dieu de Chemillé, et voici ce que nous lui dirons :

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